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Brésil 2026 : deux murs entre les urnes et la crypto

Le Brésil vote les 4 et 25 octobre, mais a débranché les deux canaux dont vivent les récits électoraux crypto : les dons et les marchés prédictifs. Par où le vote atteint-il encore le prix ?

Le Bitcoin s’échange autour de 69 000 euros ce 27 août, en hausse de 12 % sur la semaine, sur le rythme de sa meilleure fin de mois d’août depuis 2017, selon CoinGecko. Les salles de marché retiennent leur souffle avant la première grande intervention de Kevin Warsh comme président de la Fed, vendredi, au symposium de Jackson Hole. Pourtant, l’événement politique qui va le plus sûrement rapprocher une urne d’un carnet d’ordres cet automne ne se joue ni à Washington ni à Francfort. Il se joue à Brasília.

Les 4 et 25 octobre, le Brésil élit son président. C’est l’un des plus gros marchés crypto de la planète qui vote, dans un scrutin que les sondages annoncent serré. Et c’est là que le cas devient instructif pour qui suit les actifs numériques, parce que le Brésil a fait quelque chose qu’aucune autre grande démocratie n’a poussé aussi loin : il a coupé les deux canaux dont vivent tous les récits du type «les élections font bouger la crypto».

Le premier canal, c’est l’argent. Aux États-Unis, le comité d’action politique Fairshake est arrivé sur le cycle 2026 avec un trésor de guerre d’environ 193 millions de dollars, ce qui fait de la crypto l’un des premiers financeurs privés de la campagne, d’après DeFi Rate. Le second canal, ce sont les paris : Polymarket et Kalshi affichent en continu la probabilité de chaque résultat. Le Brésil a fermé les deux portes. Les dons de campagne en cryptomonnaie y sont interdits depuis 2019 ; les marchés prédictifs sur l’élection y sont bloqués depuis avril 2026.

Résultat : un laboratoire grandeur nature. Si le vote brésilien bouge quand même le prix des actifs numériques, il ne passe pas par les deux tuyaux habituels ; il passe ailleurs, par la macroéconomie, la réglementation, la fiscalité et l’adoption. C’est exactement ce que le cas brésilien rend visible. Voici la carte de ces canaux, et la manière de les lire.

Le Brésil, laboratoire grandeur nature de l’élection crypto

Pour comprendre pourquoi le Brésil est un cas d’école, il faut mesurer le poids réel de la crypto dans le pays. Le gouverneur de la Banque centrale, Gabriel Galípolo, a chiffré publiquement l’ampleur du phénomène : l’usage des cryptoactifs a explosé ces deux ou trois dernières années, et près de 90 % des flux passent par les stablecoins, majoritairement adossés au dollar, selon des propos rapportés par Reuters. Ce n’est pas un marché de niche : c’est une infrastructure d’épargne et de paiement parallèle, largement dollarisée, utilisée par des millions de Brésiliens.

Superposez à cela une présidentielle disputée. Le président sortant Luiz Inácio Lula da Silva, du Parti des travailleurs, brigue un quatrième mandat avec Geraldo Alckmin en colistier ; il est donné en tête des sondages, entre 39 et 43 %. Face à lui, le camp de droite, emmené par Flávio Bolsonaro pour le Parti libéral, oscille entre 30 et 37 %, devant plusieurs prétendants à un chiffre. Un scrutin à deux tours, un pays à forte adoption crypto et une classe politique qui légifère activement sur les actifs numériques : tous les ingrédients d’une élection qui devrait faire réagir le marché local.

Sauf que les deux instruments avec lesquels un analyste occidental lirait normalement cette réaction sont hors service. Impossible de suivre l’argent crypto dans les caisses de campagne, puisqu’il est interdit. Impossible de lire la cote implicite sur Polymarket depuis le Brésil, puisque le site est bloqué. En neutralisant le bruit des deux canaux les plus visibles, l’État brésilien a, sans le vouloir, isolé les autres. C’est ce qui rend l’exercice intéressant bien au-delà de ses frontières : le Brésil montre à quoi ressemble une élection crypto quand on éteint les projecteurs.

Premier mur : l’argent crypto banni des campagnes

Le premier mur est ancien. Dès 2019, le Tribunal supérieur électoral (TSE) a adopté la résolution 23.607, qui interdit aux partis et aux candidats de recevoir des dons en cryptomonnaie. La logique est simple : le droit électoral brésilien exige une identification claire et traçable du donateur, condition jugée incompatible avec le caractère pseudonyme des transactions en cryptoactifs. La règle a été confirmée depuis, et le Ministère public fédéral l’a de nouveau réaffirmée en juin 2026 à l’approche du scrutin, comme le rapporte crypto.news.

Le mur n’est pas totalement figé. Le TSE, désormais présidé par le juge Kassio Nunes Marques, a lancé une révision d’ensemble des règles électorales avant octobre ; l’interdiction des dons en crypto fait partie du réexamen, et les partis peuvent proposer des changements s’ils avancent des justifications, d’après DL News. Mais à quelques semaines du vote, l’article 62 du code électoral reste appliqué tel quel : pas de crypto dans les caisses, sous peine de rejet des comptes de campagne et de sanctions pour les trésoriers.

La comparaison avec les États-Unis est frappante. Là-bas, les candidats fédéraux peuvent accepter des dons en crypto, dans des limites strictes, et surtout l’industrie déverse des sommes record via des comités comme Fairshake. Le canal du financement y est un signal de marché à part entière : qui finance qui, et combien, en dit long sur le pari politique du secteur. Au Brésil, ce signal n’existe pas. L’argent crypto n’a pas le droit de parler dans l’isoloir, et l’observateur perd ainsi le premier de ses deux tableaux de bord habituels.

Second mur : les marchés prédictifs débranchés

Le second mur est récent, et bien plus radical. Le 24 avril 2026, lors d’une conférence de presse à Brasília, le secrétaire exécutif du ministère des Finances, Dario Durigan, a annoncé le blocage des plateformes de marchés prédictifs. Dans la foulée, le Conseil monétaire national (CMN) a publié la résolution 5.298, qui interdit les contrats dérivés dont le sous-jacent est un événement non économique : résultats sportifs, élections, faits politiques, sociaux ou culturels. Le régulateur des télécoms, l’Anatel, a reçu l’ordre de couper l’accès à 27 domaines, dont Polymarket et Kalshi, comme l’a rapporté Bloomberg.

La justification est celle de la protection du consommateur. Durigan a présenté la mesure comme un volet d’un effort plus large pour protéger l’épargne des ménages et enrayer le surendettement lié aux jeux d’argent en ligne, selon Cryptopolitan. Le texte confie à la Commission des valeurs mobilières (CVM) le soin d’affiner les règles et d’en surveiller l’application. Une exception a toutefois été ménagée : les contrats adossés à des indices économiques et financiers restent possibles, à la discrétion de la CVM. Autrement dit, on peut parier sur un taux ou un indice, pas sur une élection.

Il faut bien saisir la nature juridique de cette décision : le Brésil ne traite pas les marchés prédictifs comme un simple jeu, mais comme des dérivés financiers sur événements. C’est la même logique que celle qui, ailleurs, pousse les régulateurs à ranger ces contrats sous le droit des instruments financiers. Et c’est le même mouvement de fond qui voit les plateformes de dérivés décentralisées se réorienter vers des sous-jacents autorisés, actions, or, pré-IPO, plutôt que vers des paris politiques, un virage que nous avons décrit dans notre analyse des perp DEX qui muent vers les actions.

Deux murs, un miroir américain

Pour saisir ce que le Brésil retire du tableau, il suffit de le mettre en regard du modèle américain, celui que la plupart des lecteurs connaissent. Aux États-Unis, une élection crypto se lit sur deux écrans en permanence : le tableau de bord des dons (combien l’industrie met, et sur qui) et la cote des marchés prédictifs (la probabilité minute par minute). À cela s’ajoute un calendrier législatif que le marché price aussi : le Sénat doit tenir le 15 septembre un vote de procédure sur le CLARITY Act, la grande loi de structure du marché crypto, qui requiert 60 voix, d’après CoinDesk.

Canal électoralÉtats-UnisBrésil
Dons de campagne en cryptoAutorisés, plafonnés ; PAC Fairshake ~193 M$Interdits depuis 2019 (TSE 23.607)
Marchés prédictifs (Polymarket, Kalshi)Légaux, régulés par la CFTC ; cote en continuBloqués depuis avril 2026 (CMN 5.298, Anatel)
Dérivés sur événementsContrats événementiels autorisés sous conditionsInterdits, sauf sous-jacents économiques
Agenda législatif comme signalCLARITY Act, vote de cloture le 15 septembreCadre déjà voté (loi 14.478) ; pas de vote suspendu au scrutin
Lecture de marché dominanteSuivre l’argent et la coteSuivre la macro et la réglementation

Le contraste tient en une phrase : aux États-Unis, le marché lit l’élection à travers la crypto ; au Brésil, il doit lire l’élection malgré l’absence de crypto dans le jeu politique. Les deux canaux américains ne sont pas neutres, d’ailleurs. Ils sont bruyants, parfois trompeurs, souvent en avance sur les fondamentaux. En les supprimant, le Brésil ne prive pas seulement les parieurs d’un jouet : il oblige l’observateur à revenir aux mécanismes de transmission réels, ceux qui existaient bien avant Polymarket.

Ce miroir éclaire aussi une nuance que les investisseurs américains connaissent bien : le marché price le vote en quelques minutes, mais la loi en plusieurs années. Une cote Polymarket réagit dans l’instant à un débat ou à un sondage, tandis qu’un texte comme le CLARITY Act peut rester bloqué des mois au Sénat. Le Brésil, en supprimant la partie rapide du signal (les paris), ne laisse au marché que la partie lente : les textes, les échéances, les nominations. C’est moins spectaculaire, mais c’est souvent plus fiable pour qui investit sur un horizon de plusieurs trimestres.

Le paradoxe : les paris survivent au blocage

Un mur juridique n’est pas un mur physique. Malgré le blocage, les marchés prédictifs sur l’élection brésilienne continuent d’exister et même de grossir, alimentés depuis l’étranger et via des contournements techniques, comme l’a documenté The Rio Times. Les cotes restent donc consultables, à condition de savoir qu’elles reflètent un public réduit et auto-sélectionné, et non l’électorat brésilien dans son ensemble.

Candidat (parti)Polymarket (16 août 2026)Sondages
Lula da Silva (PT)~65,5 %39 à 43 %
Flávio Bolsonaro (PL)~29,5 %30 à 37 %
Autres candidats~5 %chiffres à un chiffre

Ces chiffres, tirés de Polymarket, disent une conviction majoritaire d’une réélection de Lula, mais avec un écart entre la cote (très favorable) et les sondages (plus serrés) qui invite à la prudence. Sur un marché mince, quelques gros ordres suffisent à déplacer un prix, et la résolution finale d’un contrat dépend d’un oracle, ce maillon que les attaquants apprennent justement à manipuler, comme nous l’avons détaillé sur les oracles DeFi et la fabrique du flux. Prendre une cote offshore pour la vérité, c’est confondre le thermomètre avec la fièvre.

La conséquence pratique est double. D’abord, le signal existe mais il est dégradé : illégal, peu liquide, non représentatif. Ensuite, il ne se transmet pas au prix des cryptoactifs de la même manière qu’aux États-Unis, où la cote nourrit directement le positionnement des dérivés. Au Brésil, le lien entre la probabilité électorale et le carnet d’ordres crypto est ténu, indirect, et passe surtout par les canaux que nous détaillons maintenant.

Alors, par où passe vraiment le vote brésilien ?

Si l’argent et les paris sont hors jeu, il reste quatre canaux par lesquels une élection brésilienne atteint réellement le marché crypto. Aucun n’est aussi immédiat qu’une cote Polymarket, mais tous sont plus solides, parce qu’ils reposent sur des flux économiques et des décisions publiques, pas sur des anticipations de parieurs.

CanalMécanismeÀ surveiller
MacroTaux Selic, réal, prime de risque budgétaireRéunions du Copom, cours du BRL, dette/PIB
RéglementationCadre SPSAV de la Banque centraleÉchéance d’agrément du 30 octobre
FiscalitéTaxe forfaitaire de 17,5 % sur les gainsSort de la réforme reportée à 2027
AdoptionStablecoins dollar (90 % des flux)Politique de change et de dollarisation

Un mot de méthode avant d’entrer dans le détail : ces canaux se chevauchent et n’agissent pas à la même vitesse. La macro réagit dès le lendemain du vote, parfois avant ; la réglementation avance par échéances datées ; la fiscalité se joue sur des mois ; l’adoption est une tendance de fond que même une alternance ne renverse pas du jour au lendemain. Les lire ensemble, c’est refuser la facilité du récit «tel candidat égale crypto en hausse».

Canal macro : Selic, réal et prime budgétaire électorale

Le canal le plus puissant est aussi le plus classique : la politique monétaire et le risque budgétaire. Le 5 août 2026, le comité de politique monétaire (Copom) a abaissé le taux Selic de 25 points de base, à 14,00 %, une quatrième baisse consécutive décidée à l’unanimité, avec un point d’arrivée attendu autour de 13,75 % en fin d’année, selon The Rio Times. Un taux réel encore parmi les plus élevés du monde soutient le réal et rémunère grassement l’attente, ce qui pèse, à la marge, sur l’appétit local pour les actifs risqués comme la crypto.

C’est ici que l’élection entre en scène. Une année électorale au Brésil rime avec dépense publique. Le gouvernement Lula injecte quelque 283 milliards de réaux (environ 55 milliards de dollars) dans l’économie en 2026, alors que la dette publique nette touche un record de 67,4 % du PIB et que l’essentiel de ces mesures sort du cadre budgétaire, rapporte The Rio Times. Le résultat du scrutin sera donc lu par les marchés comme un verdict sur la trajectoire des finances publiques : rigueur ou relance. Cette prime de risque budgétaire se transmet au réal, et le réal transmet aux prix crypto libellés en monnaie locale.

Reste un garde-fou intellectuel : à l’échelle mondiale, le Bitcoin bouge d’abord au rythme de la liquidité, pas d’un scrutin national. Le rebond de plus de 12 % de la semaine tient au retour de la liquidité et aux rachats de dette du Trésor américain avant Jackson Hole, d’après CoinDesk, un mouvement qui a réveillé les gros portefeuilles dormants, comme l’ont montré nos alertes baleines sur le breakout. C’est la même leçon que celle du modèle stock-to-flow : la liquidité a battu la rareté, et elle bat aussi, la plupart du temps, la politique intérieure d’un seul pays.

Canal réglementaire : la BCB, les SPSAV et l’échéance du 30 octobre

Le deuxième canal est réglementaire, et son calendrier croise directement celui de l’élection. Le Brésil s’est doté d’un cadre légal pour les actifs virtuels avec la loi 14.478 de 2022. Le 10 novembre 2025, la Banque centrale (BCB) a publié trois résolutions structurantes, les résolutions 519, 520 et 521, qui créent un régime complet pour les prestataires de services sur actifs virtuels, officiellement les «sociedades prestadoras de serviços de ativos virtuais» (SPSAV), avec évaluation d’adéquation du client, transparence des risques, cybersécurité et responsabilité en cas de défaillance, comme l’analyse Chainalysis.

Voici la coïncidence qui devrait retenir l’attention : ces règles sont entrées en vigueur le 2 février 2026, assorties d’une période de transition de 270 jours qui s’achève le 30 octobre 2026. À partir de cette date, les banques et les établissements de paiement n’auront plus le droit de traiter avec des SPSAV non agréées. Or le second tour de la présidentielle a lieu le 25 octobre. Autrement dit, un gouvernement fraîchement élu ou reconduit héritera, cinq jours après le vote, d’une échéance d’agrément qui redessine l’accès bancaire de toute l’industrie crypto locale. Le scrutin et la bascule réglementaire se télescopent presque au jour près.

Ce canal a un visage : celui des stablecoins. Gabriel Galípolo a été explicite : près de 90 % des flux crypto brésiliens sont des stablecoins, dont l’écrasante majorité en USDT, et «l’essentiel sert à acheter et à se procurer des biens depuis l’étranger», ce qui «entretient une forme d’opacité pour la fiscalité ou le blanchiment», selon ses propos rapportés par Reuters. La résolution 521 traite précisément ces flux comme des opérations de change. Un pouvoir politique qui déciderait de durcir ou d’assouplir ce traitement toucherait au coeur de l’usage réel de la crypto au Brésil, bien plus que n’importe quel don de campagne.

Concrètement, une alternance ou une reconduction ne réécrit pas du jour au lendemain les résolutions 519, 520 et 521, déjà en vigueur. Mais l’exécutif nomme les dirigeants qui les appliquent, fixe le rythme des agréments et arbitre les zones grises, à commencer par le traitement des stablecoins comme opérations de change. Pour une plateforme locale, la différence entre une administration pressée d’ouvrir le marché et une autre soucieuse d’endiguer la dollarisation se compte en trimestres de croissance gagnés ou perdus. Voilà pourquoi l’industrie crypto brésilienne surveille l’urne, même privée de mégaphone.

Canal fiscal : la taxe de 17,5 % et le gel pré-électoral

Le troisième canal est fiscal. En juin 2026, le gouvernement a instauré, par la mesure provisoire MP 1303, un taux forfaitaire de 17,5 % sur les gains d’investissement, crypto comprise, en supprimant l’ancien barème progressif et surtout l’exonération historique des ventes inférieures à 35 000 réaux par mois, comme le relève Digital Watch. Pour le petit porteur brésilien, c’est un changement de régime : la niche qui protégeait les petites ventes a disparu.

L’élection agit ici comme un aiguillage. Plutôt que d’ouvrir un nouveau chantier fiscal explosif à la veille du vote, l’exécutif a gelé la réforme la plus large et l’a repoussée à 2027, selon des informations de Reuters relayées par CoinMarketCap. Le message pour le marché est clair : la trajectoire fiscale des cryptoactifs au Brésil dépendra de qui gouvernera à partir de janvier. Un même actif, deux avenirs fiscaux possibles selon le vainqueur, c’est une forme de transmission électorale bien plus concrète qu’une cote de pari.

Ce report n’est pas neutre non plus pour les recettes de l’État, dans un contexte de dette record. Il illustre une tension permanente des années électorales : taxer davantage pour financer la relance, ou ménager une base d’électeurs-investisseurs de plus en plus nombreuse. Le vote tranchera, en partie, cet arbitrage, et le premier ministère des Finances de la prochaine mandature en donnera vite le ton.

Drex : le pari d’État sur la tokenisation

Le quatrième canal est plus stratégique et se joue sur plusieurs années : le Drex. Contrairement à une idée répandue, la Banque centrale ne présente pas le Drex comme une monnaie numérique de détail. Galípolo insiste : ce n’est pas fondamentalement une monnaie numérique de banque centrale, mais une infrastructure destinée à améliorer le crédit à partir d’actifs tokenisés et de garanties, une plateforme pour les dépôts bancaires, prêts et titres publics sous forme de jetons. Le Drex n’a pas cours légal ; c’est une tuyauterie, pas un billet.

Or un projet d’infrastructure d’État qui court sur plusieurs mandats est, par nature, exposé au risque politique. Une nouvelle administration peut accélérer, ralentir ou réorienter la tokenisation des actifs financiers, selon sa vision du rôle de l’État et sa relation avec le secteur bancaire. Pour les entreprises qui bâtissent sur cette pile technologique, la continuité de la feuille de route compte autant que le contenu des règles. L’élection ne fixe pas un prix ; elle fixe une probabilité de continuité.

Il y a là un contraste saisissant. D’un côté, un projet public de tokenisation piloté d’en haut, le Drex. De l’autre, une dollarisation de fait pilotée d’en bas, par des millions d’utilisateurs de stablecoins. L’élection va, indirectement, arbitrer entre ces deux visions de l’avenir monétaire brésilien. Aucune cote de marché prédictif ne capture cet enjeu ; il faut le lire dans les textes réglementaires et les nominations à venir.

Le miroir français et européen

Un lecteur français pourrait croire le cas brésilien exotique. Il ne l’est pas : c’est le même réflexe qu’en Europe. La France a, elle aussi, débranché Polymarket. L’Autorité nationale des jeux a requalifié les marchés prédictifs en jeux d’argent illégaux et ordonné aux fournisseurs d’accès de bloquer la plateforme à l’été 2026. Sur le fond, l’ESMA a précisé en juillet 2026 que les contrats événementiels dont le sous-jacent relève de la directive MiFID II s’apparentent à des options binaires, dont la commercialisation auprès des particuliers est prohibée. Brasília et Bruxelles suivent la même intuition : un pari sur une élection habillé en produit financier reste un produit à haut risque pour l’épargnant.

Côté actifs numériques au comptant, la France applique le règlement MiCA sous la supervision de l’AMF, dont la période transitoire pour les anciens PSAN s’est achevée le 1er juillet 2026. Les dérivés crypto, eux, relèvent de MiFID II et non de MiCA, et leur publicité auprès du grand public est encadrée. La leçon pour l’investisseur européen est directe : les canaux que le Brésil a coupés, la France les a coupés aussi, et il faut donc, ici comme là-bas, apprendre à lire une élection sans le confort d’une cote en temps réel.

La différence tient au reste de l’agenda européen. Là où le Brésil mise sur le Drex, l’Union européenne avance sur l’euro numérique et sur un cadre stablecoins déjà opérationnel via MiCA, deux chantiers eux aussi sensibles aux échéances politiques nationales, de la présidentielle française de 2027 au renouvellement de la Banque centrale européenne. Le lecteur français a donc tout intérêt à traiter le cas brésilien non comme une curiosité lointaine, mais comme un galop d’essai : la même question, celle de savoir qui contrôle les tuyaux de la monnaie numérique, se posera bientôt de ce côté de l’Atlantique.

Comment lire l’élection brésilienne, côté crypto

Puisque les deux tableaux de bord habituels sont éteints, voici la liste de contrôle à garder sous les yeux pour suivre, sans se raconter d’histoires, l’impact du scrutin sur les actifs numériques.

  • Le calendrier électoral : premier tour le 4 octobre, second tour le 25 octobre. Les réactions les plus fortes viendront des lendemains de chaque tour, pas des sondages.
  • Les décisions du Copom : la trajectoire du Selic (14,00 % aujourd’hui, environ 13,75 % visé) pèse plus sur l’appétit local pour le risque que n’importe quel résultat de premier tour.
  • L’échéance du 30 octobre : la fin de la transition pour les SPSAV redessine l’accès bancaire de l’industrie, cinq jours après le second tour.
  • Le sort de la fiscalité : la réforme reportée à 2027 fera l’objet d’arbitrages selon le vainqueur ; surveiller les premiers signaux du futur ministère des Finances.
  • Le réal et le dollar : le BRL est le meilleur baromètre de la prime de risque politique ; couplé à l’indice dollar, il dit l’essentiel de la transmission vers les prix crypto locaux.

Deux règles de discipline complètent cette liste. D’abord, la macro prime sur le micro : un cycle mondial de liquidité, mesuré par exemple à la structure de la base des futures dont nous avons décrit le réveil du carry trade, dominera presque toujours l’effet d’un vote national. Ensuite, ne tradez pas la cote offshore : elle est mince, illégale au Brésil et manipulable. Elle informe, elle ne dicte pas.

Les angles morts : se méfier des faux signaux

Il serait malhonnête de conclure sans pointer les limites de l’exercice. La première est classique : corrélation n’est pas causalité. Un rebond du Bitcoin le lendemain d’un tour ne prouve pas que le vote en soit la cause ; le plus souvent, la vague de liquidité mondiale explique davantage que l’urne. Confondre les deux, c’est le péché mignon de toute lecture électorale des marchés.

La deuxième limite tient aux données. Puisque les marchés prédictifs sont bloqués, les cotes qui circulent proviennent de flux offshore non représentatifs ; s’y fier revient à prendre le pouls d’une foule réduite pour celui d’une nation. La troisième limite est la plus subtile : en coupant deux canaux, l’État n’a pas supprimé le signal, il l’a déplacé. La demande de couverture, d’anonymat ou de sortie en dollars ne disparaît pas parce qu’un site est bloqué ; elle se réfugie dans les stablecoins, dans les plateformes étrangères, dans les transactions de gré à gré. Le mur ne fait pas taire le marché ; il l’oblige à parler une autre langue.

C’est peut-être la vraie leçon brésilienne de cet automne, à quelques semaines d’un vote et alors que les États-Unis jouent, eux, la carte inverse de la transparence maximale : on peut interdire l’argent crypto dans les campagnes et bloquer les paris, on ne décrète pas la fin de la demande. Le prix, lui, finit toujours par trouver une fenêtre.

Foire aux questions

Peut-on faire un don en cryptomonnaie à une campagne électorale au Brésil ?

Non. Depuis la résolution 23.607 du Tribunal supérieur électoral, adoptée en 2019 et confirmée depuis, les partis et candidats ne peuvent pas recevoir de dons en cryptoactifs, faute d’identification traçable du donateur. L’interdiction, inscrite à l’article 62 du code électoral, fait l’objet d’une révision par le TSE avant octobre 2026, mais elle reste en vigueur pour le scrutin.

Pourquoi Polymarket et Kalshi sont-ils bloqués au Brésil ?

En avril 2026, le Conseil monétaire national a adopté la résolution 5.298, qui interdit les contrats dérivés sur des événements non économiques (élections, sport, culture). L’Anatel a bloqué 27 domaines, dont Polymarket et Kalshi. Le gouvernement a justifié la mesure par la protection de l’épargne des ménages et la lutte contre le surendettement lié aux jeux en ligne.

L’élection brésilienne peut-elle vraiment faire bouger le Bitcoin ?

Oui, mais indirectement. Faute de dons crypto et de marchés prédictifs, l’impact passe par la macro (taux Selic, réal, risque budgétaire), la réglementation (cadre SPSAV de la Banque centrale) et la fiscalité. À l’échelle mondiale, la liquidité et les taux américains restent toutefois des moteurs bien plus puissants que n’importe quel scrutin national.

Quelle est la fiscalité des cryptomonnaies au Brésil en 2026 ?

Depuis la mesure provisoire MP 1303 de juin 2026, les gains crypto sont soumis à un taux forfaitaire de 17,5 %, et l’ancienne exonération des ventes inférieures à 35 000 réaux par mois a été supprimée. Une réforme fiscale plus large a été repoussée à 2027, après l’élection.

Qu’est-ce que le Drex ?

Le Drex est le projet de tokenisation de la Banque centrale du Brésil. Selon son gouverneur Gabriel Galípolo, il ne s’agit pas d’une monnaie numérique de détail, mais d’une infrastructure destinée à améliorer le crédit à partir d’actifs et de garanties tokenisés (dépôts, prêts, titres publics). Le Drex n’a pas cours légal.

Par Julien Marchand, rédacteur en chef adjoint, HOGE Wire.

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