Funding en Uptober : le levier se recharge un an après le krach
Début octobre, le funding des perpétuels grimpe pendant que Bitcoin teste ses plus hauts. Un an après la cascade du 10 octobre 2025, ce thermomètre du levier mérite une lecture attentive.
Le mois d’octobre a mauvaise mémoire et bonne statistique. Les traders l’appellent Uptober parce que, historiquement, c’est l’un des meilleurs mois de l’année pour Bitcoin; mais c’est aussi un mois d’octobre qui a produit, il y a tout juste un an, la plus grande cascade de liquidations de l’histoire du marché. En cette rentrée d’automne 2026, les deux visages reviennent en même temps: le prix monte, et le levier remonte avec lui.
Le 2 octobre, Bitcoin a franchi les 86 500 dollars et le taux de financement des perpétuels, le funding, est passé d’environ 3 % à près de 10 % en rythme annualisé, selon CoinDesk. Ce n’est pas un détail technique. Le funding est le prix que paient en continu les positions à levier pour rester ouvertes, et quand il grimpe pendant que le prix grimpe, il raconte une histoire précise: la foule se repositionne à la hausse, à crédit.
Cet article lit le marché de début octobre à travers ce thermomètre. Pas pour prédire le prochain sommet, mais pour répondre à une question plus utile en Uptober: à quel point cette montée est-elle financée par du levier, et en quoi ce réglage ressemble, ou non, à celui qui a précédé le 10 octobre 2025.
Uptober s’ouvre avec le levier qui remonte
Commençons par la photographie. Début octobre 2026, Bitcoin évolue autour de 84 700 dollars, soit environ 75 200 euros au taux de change du moment (l’euro vaut à peu près 1,13 dollar), d’après CoinGecko. C’est près d’un tiers (environ 33 %) sous le record absolu de 126 080 dollars touché le 6 octobre 2025, mais c’est aussi le plus haut niveau depuis janvier, après un rebond d’été nourri par le retour des flux vers les ETF au comptant.
Derrière le prix, le positionnement raconte le reste. L’open interest sur les futures Bitcoin, c’est-à-dire la somme des contrats ouverts, est passé d’environ 626 000 à 653 000 BTC entre fin septembre et début octobre, l’équivalent de quelque 56,2 milliards de dollars: une hausse de 27 000 BTC (environ 2,3 milliards de dollars, soit +4,3 %) en quelques jours, rapporte CoinDesk. Du levier neuf entre dans le marché, et le funding, qui mesure le coût de ce levier, remonte en parallèle.
Trois chiffres, une même direction: prix en hausse, open interest en hausse, funding en hausse. Pris ensemble, ils dessinent un marché où les acheteurs à crédit reprennent la main. Reste à savoir si ce réglage est sain ou fragile, et c’est précisément ce que le funding permet de trancher, à condition de savoir le lire.
Le funding, ce loyer que paient les paris à levier
Un contrat perpétuel est un future sans échéance. Comme il n’expire jamais, rien ne force mécaniquement son prix à converger vers le comptant, le spot. Le funding est le mécanisme qui recrée cette gravité: toutes les huit heures sur la plupart des plateformes (Binance, Bybit, OKX), un paiement s’échange directement entre traders. Quand le perpétuel se traite au-dessus du spot, signe que les longs dominent, les longs paient les shorts; quand il se traite sous le spot, les shorts paient les longs. Aucun exchange ne touche ce flux: c’est un transfert entre positions opposées.
Le calcul combine deux éléments: un indice de prime (l’écart moyen entre le perpétuel et le spot) et un taux d’intérêt de référence, le tout encadré par des bornes. Sur Binance ou Bybit, ce taux d’intérêt par défaut tourne autour de 0,01 % par période de huit heures, soit trois fois par jour, ce qui donne environ 11 % par an quand le marché est neutre. C’est la mesure de base: à ce rythme, un long paie un peu plus de 10 % par an, simplement pour conserver son exposition.
L’instrument n’a rien de neuf. BitMEX a inventé le swap perpétuel en mai 2016 avec son contrat XBTUSD, et son cofondateur Arthur Hayes a résumé l’idée dans un billet resté célèbre: si le perpétuel cote en moyenne 1 % au-dessus du spot sur les huit dernières heures, les longs versent 1 % aux shorts. Dix ans plus tard, ce même mécanisme ancre un marché de dizaines de milliards de dollars et sert, accessoirement, de sondage permanent du sentiment.
Trois pour cent, dix pour cent: lire le thermomètre
Un taux de funding n’a de sens qu’annualisé. Les 0,01 % par huit heures du réglage neutre font environ 11 % par an; le marqueur d’un carnet nettement surchauffé, celui où les longs se bousculent, se situe plutôt vers 0,03 % par période, soit de l’ordre de 33 % annualisés, un seuil au-delà duquel le coût de portage devient punitif. Entre les deux, tout est affaire de nuance.
Où en est-on début octobre ? Le passage d’environ 3 % à près de 10 % annualisés décrit un marché qui se réchauffe sans surchauffer. À 10 % par an, un long paie à peu près 0,009 % toutes les huit heures, soit environ un tiers du seuil de surchauffe. En clair, le levier revient et les longs acceptent de payer pour rester exposés, mais on reste loin de l’euphorie où le funding dépasse durablement les 0,03 % par période et finit par asphyxier les positions. Avant la réunion de la Fed de septembre, le funding était d’ailleurs tombé bien plus bas, loin de ce marqueur de surchauffe; la remontée actuelle efface ce dégonflage.
La leçon est que le niveau compte moins que la trajectoire et le contexte. Un funding à 10 % dans un marché qui monte calmement n’a pas la même signification qu’un funding à 10 % atteint en deux jours sur un carnet déjà saturé. C’est la vitesse de la remontée, et ce qu’elle accompagne, qui informent, pas le chiffre isolé.
Le funding n’est pas un chiffre unique: la dispersion des plateformes
Autre piège: parler du funding comme s’il n’existait qu’un seul chiffre. Il y en a autant que de plateformes, et ils divergent franchement. Le rapport trimestriel de BitMEX pour le deuxième trimestre 2026 le montre crûment: sur Bitcoin, le funding d’Hyperliquid tourne autour de 14,6 % annualisés contre environ 7,4 % sur Binance, soit près du double, avec un écart moyen de 7,17 points sur BTC et 5,31 points sur l’Ether, et un funding à sens unique 95 % du temps sur BTC, 89 % sur l’ETH, selon l’analyste Shang Wu.
La raison tient à la composition de la clientèle. Les traders d’Hyperliquid, écrit Shang Wu, Senior Research Analyst chez BitMEX, sont «à dominante particuliers, on-chain et structurellement longs», des profils «prêts à payer cher pour du levier», ce qui «tire le funding vers le haut». Les perpétuels on-chain, accessibles depuis un portefeuille auto-conservé, concentrent une demande de levier plus impatiente que les grandes plateformes centralisées, où l’arbitrage institutionnel comprime davantage les écarts.
La mesure reste pourtant contestée. Dans une étude de Coin Metrics, l’analyste Cooper Duschang observe que, sur six mois glissants, le funding Bitcoin d’Hyperliquid est en réalité l’un des plus bas en moyenne, mais aussi 1,95 fois plus volatil que celui de Binance et 3,32 fois plus que celui de Deribit, d’après son rapport. Hyperliquid ne coûte donc pas forcément plus cher en moyenne, mais son funding bouge plus vite et plus fort, ce qui revient au même pour qui se fait prendre au mauvais moment. «Comparer les plateformes au funding le plus bas peut réduire les coûts», note Duschang, un conseil qui suppose de regarder plusieurs carnets à la fois.
Pour s’y retrouver, des indices de référence sont apparus. Le KFRI de CF Benchmarks mesure par exemple le funding du perpétuel linéaire de Kraken sur une fenêtre de 24 heures, publié en continu; en 2026, il a passé l’essentiel de l’automne à osciller autour de zéro, piquant brièvement en négatif après l’expiration trimestrielle du 25 septembre avant de repasser positif en quelques jours. Un indice mono-plateforme comme celui-là affiche logiquement un niveau plus modéré que le funding agrégé cross-plateformes cité par la presse: ils ne mesurent pas la même chose. Le tableau ci-dessous résume ces divergences.
| Plateforme | Fréquence | Funding BTC (rythme annualisé) | Profil |
|---|---|---|---|
| Binance / Bybit | 8 heures | ~7,4 % (T2 2026) | Référence centralisée, bornes ±0,05 %, arbitrage institutionnel |
| Hyperliquid | 1 heure | ~14,6 % (T2 2026) | Perpétuel on-chain, clientèle retail longue, funding plus volatil |
| Deribit | Continu (base 8 h) | Plus bas et plus stable | Pas de composante d’intérêt séparée |
| Indice KFRI (Kraken) | Fenêtre 24 h | A oscillé autour de zéro à l’automne | Benchmark mono-plateforme, perpétuel linéaire |
| Agrégat cross-plateformes | Variable | ~3 % puis ~10 % début octobre | Moyenne pondérée, le chiffre cité dans la presse |
Il y a un an, le 10 octobre: anatomie d’une cascade
Pour comprendre pourquoi la remontée du funding mérite de l’attention plutôt que de la panique, il faut rembobiner d’un an, presque jour pour jour. Le 10 octobre 2025, le marché crypto a vécu sa pire journée de liquidations jamais enregistrée. En vingt-quatre heures, environ 19 milliards de dollars de positions à levier ont été effacés, touchant quelque 1,6 million de comptes, et Bitcoin a plongé de 122 574 à 104 782 dollars, selon le récapitulatif de CoinGecko. L’open interest total, gonflé à près de 217 milliards de dollars avant le choc, a fondu en quelques heures.
Le déclencheur a été exogène (un regain de tensions commerciales), mais le carburant était interne. Dans les jours précédents, le marché avait accumulé un levier massif et à sens unique: beaucoup de longs, un funding élevé, un open interest record. Quand le prix a cédé, les premières liquidations ont fait baisser le prix, ce qui a déclenché d’autres liquidations, et ainsi de suite. C’est la mécanique de la cascade: le levier qui a porté la hausse devient l’accélérateur de la baisse.
Ce schéma n’a rien d’exceptionnel; il est consubstantiel aux perpétuels. Quand une position devient tellement consensuelle qu’elle se voit de loin, elle cesse d’être une protection pour devenir une cible: les grappes d’ordres de liquidation d’un côté du marché forment une carte au trésor pour ceux qui peuvent pousser le prix jusqu’au seuil fatidique, un phénomène détaillé dans notre analyse de la foule qui devient la cible. Le funding élevé est le premier symptôme visible de cette surpopulation.
Pourquoi le funding seul ne suffit pas: le couple avec l’open interest
D’où une règle simple: le funding seul ne dit pas grand-chose, c’est son couple avec l’open interest qui compte. Un funding élevé sur un open interest stable signale surtout de l’impatience, des traders qui paient cher pour un levier déjà en place. Un funding élevé accompagné d’un open interest qui gonfle vite est un autre animal: du levier neuf s’empile, le carnet devient plus lourd, plus fragile, plus inflammable.
C’est exactement ce que montrent les chiffres de début octobre. L’open interest a progressé de 27 000 BTC (+4,3 %) au moment même où le funding passait de 3 à 10 %. La hausse reste pour l’instant ordonnée, mais la direction est celle d’un rechargement du levier, pas d’un simple repositionnement. Tant que la progression est graduelle et que le funding reste sous le seuil de surchauffe, le risque demeure contenu; le véritable signal d’alerte serait une accélération simultanée des deux, un funding qui file vers 0,03 % par période pendant que l’open interest bat des records.
La nuance importe parce que la plupart des commentaires s’arrêtent au prix. Or le prix peut monter pour deux raisons opposées: parce que des acheteurs au comptant absorbent l’offre (sain), ou parce que des longs à levier se précipitent (fragile). Le funding, couplé à l’open interest et aux flux des ETF, permet de distinguer les deux. En septembre, le rebond avait été largement porté par le comptant et par un short squeeze, le funding restant sage; si, en octobre, la hausse se met à reposer surtout sur le levier, la qualité du mouvement se dégrade, même si le prix, lui, continue d’afficher du vert.
Qui encaisse le loyer: Ethena, market makers, arbitragistes
Si les longs paient, quelqu’un encaisse. Le funding est un jeu à somme nulle entre les deux côtés du contrat, et quand il est positif et durable, il devient une source de rendement pour qui accepte de tenir le short en face. Ce côté du marché n’est pas peuplé de parieurs baissiers, mais d’acteurs qui ne prennent aucun pari directionnel.
Le plus visible est Ethena, dont le stablecoin synthétique USDe repose entièrement sur cette moissonneuse. Le protocole détient des cryptos au comptant et vend simultanément un montant équivalent de perpétuels: la position est neutre au prix (delta-neutre), mais elle encaisse le funding versé par les longs tant qu’il reste positif. En clair, le rendement affiché aux détenteurs d’USDe est, pour l’essentiel, le loyer du levier payé par les traders directionnels. L’offre d’USDe se compte en milliards de dollars en 2026, loin de son pic, mais elle reste l’un des plus gros capteurs de funding du marché.
À côté d’Ethena, des teneurs de marché et des fonds quantitatifs pratiquent le cash-and-carry: acheter le comptant, vendre le perpétuel, empocher l’écart. C’est la même logique que les bureaux qui achètent un ETF Bitcoin et vendent le future en face pour capter la base, un arbitrage décrit en examinant qui se trouve de l’autre côté du pari. Cette récolte s’étend jusqu’au crédit on-chain, où le levier se finance et se recycle dans les marchés monétaires décentralisés que nous avons cartographiés autour de Morpho et du moteur invisible du crédit DeFi. Le tableau suivant distingue les deux populations.
| Côté du marché | Qui | Logique | Exposition au prix |
|---|---|---|---|
| Paient le funding | Longs retail à levier, traders directionnels | Veulent de l’exposition haussière, acceptent le coût | Pleinement exposés |
| Encaissent le funding | Ethena (USDe) | Delta-neutre: comptant long plus perpétuel short | Neutre |
| Encaissent le funding | Market makers, fonds quantitatifs | Cash-and-carry, capture de la base | Neutre ou couverte |
| Encaissent le funding | Hedgers structurels (mineurs, trésoreries) | Couverture de production ou de bilan | Couverte |
Carry élevé, fragilité élevée: ce que dit la recherche
Cette asymétrie, le retail qui paie et les acteurs sophistiqués qui encaissent, n’est pas une anomalie passagère. Elle est documentée. Un document de travail de la Banque des règlements internationaux (BRI) consacré au carry crypto, signé Schmeling, Schrimpf et Todorov, montre que ce portage rapporte en moyenne plus de 10 % par an et peut grimper jusqu’à près de 60 % en période d’euphorie, une rémunération portée par deux forces: une demande de levier de petits investisseurs suiveurs de tendance, et un capital d’arbitrage trop limité pour écraser complètement l’écart.
Le résultat le plus frappant de cette recherche est aussi le plus pertinent pour un mois d’octobre: selon ses auteurs, un carry élevé précède les krachs. Quand le funding grimpe fortement, il ne signale pas seulement de l’optimisme, il mesure une accumulation de levier qui rend le marché plus susceptible de corriger violemment. Le funding élevé est donc à la fois une rémunération pour ceux qui le récoltent et un indicateur avancé de fragilité pour tout le monde.
C’est pourquoi la remontée actuelle se lit sur deux registres à la fois. Pour Ethena et les bureaux d’arbitrage, un funding qui repasse de 3 à 10 % est une bonne nouvelle: la récolte redevient intéressante. Pour l’ensemble du marché, c’est un rappel que le coussin de levier s’épaissit à nouveau, un an après avoir montré de quoi il était capable. Les deux lectures sont vraies en même temps.
La Fed en embuscade: le levier face à un taux sans risque à 4 %
Un point que les traders de perpétuels oublient souvent: le funding ne vit pas en vase clos, il a un concurrent. Comme les perpétuels sont margés en dollars, le vrai point de comparaison du funding est le taux sans risque américain, et celui-ci a changé de régime. Le 16 septembre 2026, pour sa première réunion sous la présidence de Kevin Warsh, la Réserve fédérale a relevé ses taux de 25 points de base, à 3,75-4,00 %, sa première hausse depuis 2023, par un vote unanime, rapporte Cointelegraph. Les projections des membres, le fameux dot plot, laissent entrevoir encore un mouvement cette année.
L’arithmétique devient parlante. Un funding à 10 % annualisés se compare désormais à un cash qui rapporte près de 4 % sans aucun risque de marché. La prime réelle du levier, autrefois énorme face à des taux proches de zéro, se comprime. Et l’effet est amplifié par le levier lui-même: un funding de 10 % sur la valeur notionnelle représente 50 % par an rapporté à la marge d’une position à cinq fois le levier. Tenir une position longue coûte donc plus cher, en absolu comme en coût d’opportunité, que lors des cycles précédents.
Et le prochain rendez-vous tombe en plein Uptober: la Fed se réunit les 27 et 28 octobre, selon son calendrier officiel. Si elle durcit encore le ton, le coût d’opportunité du levier grimpe d’un cran, et un funding élevé devient d’autant plus difficile à justifier. Les gros portefeuilles l’ont déjà intégré: ils avaient absorbé le choc du virage de la Fed et de l’enlisement législatif à Washington sans céder à la panique, comme nous l’avons suivi du côté des baleines face au choc Fed-CLARITY. Le funding, lui, dira en temps réel si le reste du marché fait preuve de la même discipline.
Sentiment ou flux structurel: quand le funding ment
Reste un garde-fou essentiel, sous peine de surinterpréter chaque soubresaut: le funding ne reflète pas toujours le sentiment. Il peut bouger pour des raisons purement mécaniques. Markus Thielen, fondateur de 10x Research, l’a souligné plus tôt en 2026, quand le funding est resté négatif alors même que Bitcoin montait: pour lui, «quelque chose de structurel se joue sur le marché des futures, pas un changement de sentiment», des «opérations mécaniques de gestion du risque, pas des paris baissiers», expliquait-il à CoinDesk.
Ces flux structurels sont multiples: couvertures de rachats de fonds, arbitrages entre l’action Strategy et le Bitcoin sous-jacent, hedges de mineurs réorientés vers l’intelligence artificielle. Dans l’autre sens, un funding positif peut traduire autant une demande spéculative qu’une récolte de carry en expansion, comme celle d’Ethena. La règle pratique tient en une question: avant de lire le funding comme un baromètre d’humeur, se demander si un flux mécanique n’explique pas une partie du mouvement.
Appliqué à octobre, ce filtre invite à la prudence dans les deux sens. La remontée de 3 à 10 % peut traduire un vrai retour d’appétit pour le risque, mais aussi, en partie, le redémarrage de la machine à carry maintenant que le portage redevient rémunérateur. Les deux coexistent, et seul le couple funding plus open interest, lu dans la durée, permet de pondérer l’un par rapport à l’autre.
Uptober, saison haussière: le calendrier ne fait pas le levier
Pourquoi le funding mérite-t-il une attention particulière en octobre précisément ? À cause d’un biais statistique bien connu. Octobre est, historiquement, l’un des meilleurs mois pour Bitcoin, au point d’avoir gagné le surnom d’Uptober. Ce genre de régularité saisonnière crée une prophétie en partie auto-réalisatrice: convaincus que le mois sera haussier, des traders se positionnent long par anticipation, souvent à levier, ce qui gonfle le funding et l’open interest avant même que la tendance ne se confirme.
Le danger est de confondre la saisonnalité avec une garantie. Comme nous l’avons rappelé à propos du calendrier qui ne fait pas le prix, une statistique passée n’est pas un moteur; elle décrit une tendance moyenne, pas la trajectoire d’une année donnée. Et la saisonnalité a un effet secondaire pervers: en incitant la foule à se positionner dans le même sens au même moment, elle fabrique exactement le type de carnet à sens unique et sur-financé qui transforme un simple recul en cascade. Le calendrier ne fait pas le levier, mais il encourage à le reconstituer.
La conclusion n’est pas de parier contre Uptober, mais de ne pas confondre le signal saisonnier avec un chèque en blanc. Si le mois tient ses promesses avec un funding modéré et une progression graduelle de l’open interest, la hausse sera plus solide. S’il les tient avec un funding qui s’emballe et un open interest qui bat des records, ce sera la même configuration qu’il y a un an. Le prix pourrait être identique; la fragilité, non.
Perpétuels, CFD, fiscalité: le cadre français
Pour un lecteur français, la lecture du funding s’accompagne d’une réalité réglementaire souvent méconnue. Les perpétuels ne relèvent pas de MiCA, le règlement européen sur les crypto-actifs au comptant, mais de la directive MiFID II sur les instruments financiers. En février 2026, l’ESMA a d’ailleurs rappelé que les perpétuels s’apparentent très probablement à des contrats sur différence (CFD), soumis aux mesures d’intervention produit: pour un particulier, cela signifie un levier plafonné à 2 pour 1, une clôture automatique à 50 % de la marge et une protection contre les soldes négatifs.
Détail savoureux pour un article sur le funding: l’ESMA précise que le mécanisme de funding ne change pas cette classification. Le fait qu’un perpétuel recrée artificiellement une échéance via des paiements périodiques ne lui permet pas d’échapper au régime des CFD. Le funding, qui définit le produit sur le plan économique, en est aussi, en Europe, le point de bascule juridique.
En France, l’AMF rappelle de longue date que proposer des dérivés sur crypto-actifs requiert un agrément et que leur publicité est interdite au titre de la loi Sapin 2, une position constante du régulateur. Côté fiscalité, les gains des particuliers relèvent du prélèvement forfaitaire unique de 30 % (12,8 % d’impôt sur le revenu et 17,2 % de prélèvements sociaux), selon les règles officielles, avec une option possible pour le barème progressif. Le funding encaissé ou payé n’est pas une ligne fiscale distincte: il se fond dans le résultat de la position, mais il affecte bien le gain net, donc l’impôt dû.
Comment lire le funding en Uptober: un mode d’emploi
Comment transformer tout cela en lecture opérationnelle pour les semaines qui viennent ? Quelques réflexes suffisent. D’abord, ne jamais regarder un seul chiffre: suivre à la fois le funding agrégé, un indice de référence mono-plateforme comme le KFRI, et la dispersion entre Hyperliquid et les grandes plateformes centralisées. Un funding uniformément élevé partout est plus significatif qu’un pic isolé sur un carnet on-chain peu liquide.
Ensuite, toujours lire le funding avec l’open interest, jamais seul. Un funding qui monte sur un open interest stable est digeste; un funding qui monte avec un open interest qui s’envole est le signal à surveiller. Troisième réflexe: se demander si le mouvement relève du sentiment ou d’un flux structurel, en gardant en tête les opérations mécaniques évoquées plus haut. Enfin, inscrire le funding dans le calendrier macro: la réunion de la Fed des 27 et 28 octobre est le prochain catalyseur susceptible de rebattre les cartes du coût du levier.
Le tableau ci-dessous propose une grille de lecture simple, croisant le niveau de funding et le comportement de l’open interest.
| Configuration | Lecture | Niveau de risque |
|---|---|---|
| Funding modéré, open interest stable | Hausse portée par le comptant, levier contenu | Faible |
| Funding en hausse (de 3 à 10 %), open interest en hausse graduelle | Le levier revient, marché qui se réchauffe (situation de début octobre) | Modéré |
| Funding élevé (au-delà de 0,03 % par période), open interest record | Carnet sur-financé et à sens unique, configuration pré-cascade | Élevé |
| Funding négatif, prix qui monte | Les shorts paient, possible flux structurel ou signal contrarien | Variable, à qualifier |
| Dispersion forte entre plateformes | Demande de levier concentrée, souvent on-chain, fragilité localisée | À surveiller |
Ce que le funding dit, et ne dit pas, pour la suite
Au fond, le funding ne prédit pas le prix; il mesure la façon dont le marché s’y expose. Début octobre 2026, ce qu’il raconte est clair et nuancé à la fois: le levier revient, les longs acceptent de payer pour rester dans le train de la hausse, mais on est encore loin de l’excès qui précède les grandes purges. Le passage de 3 à 10 % est un réchauffement, pas une surchauffe.
La vraie question d’Uptober n’est donc pas de savoir si Bitcoin fera un nouveau sommet, mais à quel point la montée sera financée par du crédit. Un an après le 10 octobre 2025, le marché dispose de tous les outils pour voir venir la prochaine saturation: le funding, l’open interest, la dispersion entre plateformes, les flux des ETF. Reste à les regarder ensemble, et à se méfier du mois où tout le monde est persuadé d’avoir raison.
Pour l’investisseur français, enfin, le message est double. Lire le funding est utile pour jauger la température du marché, même sans jamais toucher à un perpétuel. Et s’y exposer directement reste un produit à levier, encadré, risqué et fiscalisé, dont le coût de portage, précisément, se lit dans ce taux qui remonte. Le thermomètre est gratuit; la fièvre, elle, se paie.
Questions fréquentes
Qu’est-ce que le taux de financement (funding) d’un perpétuel ?
Le funding est un paiement périodique (toutes les huit heures sur la plupart des plateformes) échangé directement entre les traders longs et shorts d’un contrat perpétuel. Il sert à rapprocher le prix du perpétuel de celui du comptant: quand les longs dominent, ils paient les shorts, et inversement. L’exchange ne touche pas ce flux.
Pourquoi le funding des perpétuels remonte-t-il début octobre 2026 ?
Parce que le prix de Bitcoin monte et que les traders se repositionnent à la hausse avec du levier. Le 2 octobre, Bitcoin a franchi 86 500 dollars et le funding agrégé est passé d’environ 3 % à près de 10 % annualisés, pendant que l’open interest progressait d’environ 4,3 %. C’est le signe d’un retour du levier, pas encore d’une surchauffe.
Un funding élevé annonce-t-il un krach ?
Pas à lui seul, mais c’est un signal de fragilité. La recherche de la BRI montre qu’un carry élevé précède statistiquement les corrections violentes, car il traduit une accumulation de levier. Le vrai signal d’alerte est un funding élevé combiné à un open interest record sur un carnet à sens unique, la configuration qui a précédé la cascade du 10 octobre 2025.
Les perpétuels sont-ils autorisés et comment sont-ils taxés en France ?
Les perpétuels sont des dérivés relevant de la directive MiFID II, et non de MiCA; l’ESMA les assimile à des CFD, avec un levier plafonné à 2 pour 1 pour les particuliers. En France, l’AMF exige un agrément pour les proposer et leur publicité est interdite. Les gains relèvent du prélèvement forfaitaire unique de 30 %, avec une option pour le barème progressif.
Comment lire le funding sans se tromper ?
Ne jamais regarder le funding seul: le croiser avec l’open interest, comparer plusieurs plateformes (Hyperliquid tourne plus chaud que Binance) et distinguer un mouvement de sentiment d’un flux mécanique. Un indice de référence comme le KFRI de CF Benchmarks aide à suivre la tendance, et le calendrier macro, notamment la réunion de la Fed des 27 et 28 octobre, reste décisif.
Par Liam Brennan, journaliste marchés chez HOGE Wire. Cet article est une analyse de marché et non un conseil en investissement.