Perp funding: ce que les taux négatifs révèlent en 2026
Depuis janvier 2026, le funding des perpétuels reste négatif, une première depuis le creux de 2022. Décryptage d'un signal de marché que l'AMF et l'ESMA surveillent de près.
Dans l’univers des dérivés crypto, un chiffre minuscule pèse plus lourd que tous les autres: le taux de funding. Ce pourcentage, versé toutes les huit heures sur les grandes plateformes, décide chaque jour qui paie qui entre acheteurs et vendeurs de contrats perpétuels. Or depuis le début de 2026, ce taux est resté la plupart du temps en territoire négatif sur le Bitcoin, une configuration que le marché n’avait plus connue de façon aussi durable depuis le creux de fin 2022. Au même moment, JPMorgan douche l’enthousiasme institutionnel et l’échéance réglementaire du 1er juillet 2026 rebat les cartes pour les investisseurs européens.
Pour les lecteurs francophones, le sujet n’a rien d’abstrait: les contrats perpétuels concentrent l’essentiel du volume des dérivés crypto, mais restent largement fermés au grand public en France. Tour d’horizon d’un mécanisme central, de ses signaux et de son cadre légal.
Le funding, ce métronome qui colle les perpétuels au comptant
Un contrat perpétuel (ou « perp ») est un produit dérivé sans date d’échéance. Contrairement à un future classique qui expire à une date fixe, il peut être conservé indéfiniment. Ce confort crée un problème: sans échéance, rien ne force mécaniquement le prix du contrat à converger vers le prix au comptant (le spot). Le taux de funding est la solution inventée pour régler ce décalage.
Le principe, détaillé dans les ressources pédagogiques de Coinbase, tient en une phrase: quand le perpétuel se négocie au-dessus du spot, le funding devient positif et les positions longues paient les positions courtes; quand il passe sous le spot, le funding devient négatif et ce sont les vendeurs à découvert qui paient les acheteurs. Ce versement périodique pousse les traders à ramener le contrat vers sa juste valeur, sous peine de voir leur position grignotée à chaque cycle.
Comment se calcule un taux de funding
Le taux se compose généralement de deux briques: une composante d’intérêt fixe et une prime qui mesure l’écart entre le prix du perpétuel et celui de l’oracle spot. Sur Hyperliquid, la documentation officielle fixe la composante d’intérêt à 0,01% toutes les huit heures (soit environ 11,6% en rythme annuel), versée chaque heure, avec un plafond de 4% par heure pour éviter les dérapages en cas de stress.
La fréquence varie selon les plateformes: les grands acteurs centralisés règlent le funding toutes les huit heures, là où plusieurs carnets décentralisés le facturent chaque heure. Un taux de 0,01% par période de huit heures équivaut à 0,03% par jour, soit près de 11% par an, à comparer aux frais de portage d’un future traditionnel.
| Plateforme | Type | Fréquence du funding | Particularité |
|---|---|---|---|
| Binance | CEX | 8 heures | Accès dérivés fermé aux résidents français |
| Bybit | CEX | 8 heures | Restrictions sur les IP françaises |
| OKX | CEX | 8 heures | « X-Perps » à échéance 5 ans pour coller à MiFID II |
| Hyperliquid | DEX (couche 1) | 1 heure | Plafond à 4% par heure, intérêt de base 0,01%/8h |
| dYdX | DEX | 1 heure | Carnet d’ordres on-chain, part de marché en repli |
2026, l’année du funding négatif
Le fait marquant de l’année tient en un signe: moins. Selon CoinDesk, le funding du Bitcoin a atteint en avril sa moyenne mobile sur sept jours la plus négative depuis 2023, autour de -0,005% d’après les données Glassnode. Le taux agrégé est resté sous zéro une grande partie du premier semestre, la séquence la plus longue depuis la sortie du marché baissier de 2022.
Fin février déjà, CoinDesk relevait un funding tombé à un plus bas de trois mois, alors que le Bitcoin tentait de défendre les 64 000 dollars (environ 55 000 euros). Sur le papier, un funding négatif traduit un positionnement vendeur: les shorts paient les longs, signe d’un marché penché du côté de la baisse. Pourtant, le cours a continué de grimper, des bas 60 000 dollars vers environ 75 000 dollars (de l’ordre de 65 000 euros), illustrant tout le paradoxe du moment.
Pourquoi un funding négatif ne signe pas un marché baissier
L’explication la plus convaincante vient des bureaux d’analyse quantitative. D’après le cabinet 10x Research, cité par CoinDesk, ces taux négatifs ne traduisent pas un pessimisme généralisé mais une couverture structurelle des institutionnels. Des fonds vendent des futures Bitcoin pour neutraliser leur exposition au prix, le temps que leur capital revienne sur leurs comptes, sans parier sur une chute.
Un autre moteur tient aux opérations de base autour de l’action Strategy (ex-MicroStrategy): des investisseurs achètent le titre tout en vendant à découvert des futures Bitcoin pour retirer la corrélation crypto de l’opération. Résultat, une pression vendeuse mécanique sur les contrats, qui enfonce le funding sans refléter la moindre conviction baissière. Pour le lecteur, la leçon est nette: le funding est un indicateur de positionnement, pas une boussole directionnelle.
Le cash-and-carry, capter le funding sans pari directionnel
Ce paradoxe nourrit une stratégie ancienne, le cash-and-carry (ou trade de base). L’idée: acheter le sous-jacent au comptant et vendre simultanément le perpétuel à découvert. La position est neutre en prix, mais elle encaisse le funding tant qu’il est positif. Quand le funding bascule en négatif, c’est l’opération inverse qui devient rémunératrice: détenir le perpétuel à l’achat pour percevoir les versements des vendeurs.
Ces flux d’arbitrage expliquent pourquoi le funding ne s’éloigne jamais durablement de zéro: dès qu’il devient juteux, des capitaux affluent pour le capturer et le ramènent vers l’équilibre. Les tableaux de bord en temps réel de CoinGlass ou de The Block permettent de suivre ces écarts plateforme par plateforme, un réflexe utile avant toute prise de position.
Hyperliquid rebat les cartes du perp on-chain
Impossible de parler funding en 2026 sans évoquer Hyperliquid. La plateforme décentralisée, bâtie sur sa propre blockchain de couche 1, capte selon les principaux traceurs plus de 70% du volume des perpétuels on-chain, loin devant dYdX, GMX ou les nouveaux venus. Les données relayées par Messari situent son intérêt ouvert (open interest) autour de 7 milliards de dollars, soit près de 6 milliards d’euros, avec des pics de volume hebdomadaire dépassant 40 milliards de dollars (environ 34 milliards d’euros).
Sa particularité technique compte pour le funding: un règlement horaire (et non toutes les huit heures) et ce plafond de 4% par heure qui borne les emballements. En période de stress, un funding plafonné protège les positions des liquidations en cascade, mais il peut aussi laisser subsister un écart entre le contrat et le spot que les arbitragistes mettront plus de temps à refermer. Le succès d’Hyperliquid montre surtout que la liquidité des perpétuels migre, lentement mais sûrement, des plateformes centralisées vers des carnets on-chain.
JPMorgan doute de l’appétit institutionnel
Le 29 juin 2026, CoinDesk rapportait une note de JPMorgan qui jette un froid: la banque estime que la demande institutionnelle pour les perpétuels est « nulle ou limitée ». Selon elle, l’activité reste portée par des traders spéculatifs plutôt que par des acteurs cherchant à couvrir une exposition réelle.
JPMorgan pointe plusieurs freins: un risque de base non borné, l’absence de structure par terme et de livraison physique, et des garanties de compensation (clearing) jugées insuffisantes sur les versions on-chain. La banque cite aussi une donnée frappante: environ la moitié du volume des perpétuels serait alimentée par seulement douze portefeuilles, ce qui interroge la profondeur réelle de ce marché. Le verdict: utile pour le grand public et les stratégies de momentum grâce au trading continu et au levier intégré, mais peu susceptible de détrôner les futures réglementés côté institutionnel.
Ce que dit l’AMF aux investisseurs français
Côté français, le cadre est restrictif et ancien. Dans son analyse de la qualification juridique des dérivés sur crypto-monnaies, l’Autorité des marchés financiers (AMF) considère que ces produits (CFD, options, forex à règlement différé adossés à des cryptos) entrent dans le champ de MiFID II. Conséquence directe: leur offre exige un agrément et leur publicité par voie électronique est interdite, en application de l’article L. 533-12-7 du Code monétaire et financier.
L’AMF a par ailleurs rappelé que ces dérivés à levier, assimilables à des CFD, tombent sous le coup de l’interdiction de commercialisation aux particuliers en vigueur depuis 2016. C’est pourquoi des plateformes comme Binance ou Bybit bloquent les adresses IP françaises sur leurs marchés dérivés. Depuis le début de 2026, l’AMF et l’ACPR ont encore allongé leur liste noire de plusieurs dizaines de sites non autorisés dans les catégories Forex et dérivés sur crypto-actifs.
MiCA, MiFID II et l’échéance du 1er juillet 2026
Le calendrier ajoute une couche de tension. La période transitoire de MiCA s’achève le 1er juillet 2026 dans l’Union européenne: passé cette date, tout prestataire servant des clients européens sans agrément MiCA sera en infraction. Mais MiCA ne couvre pas les instruments financiers, qui relèvent de MiFID II, et c’est précisément là que se logent les perpétuels.
L’ESMA a confirmé que les perpétuels sont des dérivés à évaluer au regard de MiFID II, peu importe leur origine « crypto-native ». Tout produit à levier sans échéance glisse vers la catégorie des CFD, restreinte pour le grand public depuis août 2018. En mars 2026, le régulateur européen a rappelé que les produits de type perpétuel « peuvent relever » de ces mesures d’intervention. Certaines plateformes tentent de contourner l’obstacle: OKX a lancé des « X-Perps » dotés d’une échéance théorique de cinq ans, juste assez pour échapper à la définition du CFD sans date de fin. Une ingénierie réglementaire qui en dit long sur les frictions à venir.
Ce qu’il faut surveiller au second semestre
Trois signaux méritent l’attention des prochains mois. Le premier: un retour durable du funding en territoire positif, qui marquerait le débouclage des couvertures institutionnelles et un appétit retrouvé pour le levier acheteur. Le deuxième: l’évolution de l’intérêt ouvert, car un funding négatif couplé à un open interest qui gonfle signale souvent une accumulation de positions vendeuses vulnérables à un short squeeze.
- Le sens et l’ampleur du funding agrégé sur les grandes plateformes (positif ou négatif, et à quel rythme annualisé).
- La répartition du volume entre acteurs centralisés et carnets on-chain comme Hyperliquid.
- Les décisions de l’AMF et de l’ESMA après l’échéance MiCA du 1er juillet 2026.
Le troisième signal est réglementaire: la manière dont l’AMF et l’ESMA arbitreront entre protection du grand public et compétitivité de la place européenne décidera si les perpétuels restent un produit d’initiés ou trouvent un jour un cadre accessible au plus grand nombre. En attendant, le funding demeure le thermomètre le plus fiable de l’humeur réelle du marché, à condition de savoir lire ce qu’il mesure: le positionnement, pas la prophétie.
Par la rédaction Marchés de HOGE Wire, le 30 juin 2026.