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● Markets

Courbe du funding: lire le signal des perpétuels en 2026

Le funding n'est pas un chiffre mais une courbe. Comment lire sa structure par terme, ce que dit l'indice KFRI négatif d'août 2026, et pourquoi CME attaque son régulateur.

Le 8 août 2026, le Bitcoin s’échange autour de 56 180 € (près de 64 950 dollars), en hausse d’environ 1 % sur vingt-quatre heures, selon CoinGecko. La poussée vient des achats au comptant, pas de l’effet de levier. Et pourtant, sur le marché des contrats perpétuels, ce sont les vendeurs qui paient les acheteurs: le taux de financement du Bitcoin est repassé en territoire négatif. L’indice de référence calculé par CF Benchmarks à partir du perpétuel de Kraken affichait -0,94 % en rythme annualisé à la clôture du 7 août. Un prix qui monte au comptant pendant qu’un funding négatif récompense les positions courtes: cette seule divergence explique pourquoi ce taux mérite mieux qu’une lecture binaire.

La plupart des intervenants lisent le funding comme un chiffre unique: positif, les longs paient les shorts; négatif, l’inverse. La lecture est juste, mais incomplète. Le taux de financement n’est pas un nombre, c’est l’extrémité courte d’une courbe, une structure par terme qui, bien interprétée, dit ce que le marché anticipe et pas seulement ce qu’il ressent. Et en 2026, cette courbe a cessé d’être une jauge obscure réservée aux traders: elle est devenue un indice de référence, un produit régulé aux États-Unis, et l’objet d’un procès entre le premier opérateur de marché à terme mondial et son propre régulateur. Voici comment la lire, et pourquoi elle compte davantage cette année.

Le funding en une phrase, avant de parler de courbe

Rappel express. Un perpétuel n’a pas d’échéance; rien ne force donc son prix à converger vers le comptant, comme le ferait un contrat daté à sa date de règlement. Le taux de financement joue ce rôle d’aimant. Toutes les une à huit heures selon les plateformes, un flux se paie entre longs et shorts, proportionnel à l’écart entre le prix du perpétuel et un indice au comptant (le premium index), auquel s’ajoute une petite composante de taux d’intérêt, le tout borné par un plafond (le clamp). Quand le perpétuel se négocie au-dessus du comptant, les longs paient les shorts, ce qui décourage l’excès d’achat; quand il se négocie en dessous, les shorts paient les longs, ce qui décourage l’excès de vente.

Retenons ici l’essentiel pour la suite: ce taux est flottant, réajusté en continu, et il ne concerne qu’un seul point du temps, l’instant présent. C’est le taux au jour le jour du marché crypto, l’équivalent d’un taux d’intérêt overnight. Or un taux overnight n’est jamais seul: il ouvre une courbe. La formule exacte, plateforme par plateforme, a été détaillée ailleurs; ce qui nous intéresse ici, c’est ce que devient ce chiffre unique dès qu’on le replace dans le temps et dans l’espace des plateformes.

D’un taux unique à une structure par terme

Sur les marchés de taux, personne ne se contente du taux au jour le jour. On regarde la courbe entière, de l’overnight jusqu’à trente ans, parce que sa pente raconte les anticipations de croissance et d’inflation. Le funding a lui aussi une courbe, même si elle est moins visible et rarement tracée telle quelle.

L’extrémité courte, c’est le funding du perpétuel: flottant, remis à zéro toutes les heures ou toutes les huit heures. Le reste de la courbe se lit dans la base annualisée des futures datés, échéance par échéance. La base, c’est l’écart entre le prix d’un future et le comptant, ramené en rythme annuel; le future du mois courant donne un point à quelques semaines, le trimestriel du CME un point à un ou trois mois. Empilez ces points, du perpétuel au trimestriel le plus lointain, et vous obtenez une structure par terme du portage, une véritable courbe de funding et de carry.

Une précision d’honnêteté s’impose. Il n’existe pas encore de marché profond et coté de « funding à terme », où l’on achèterait directement le taux de financement dans trois mois. La courbe se reconstruit: on la déduit du perpétuel pour le point courant, de l’échelle des bases de futures pour les points suivants, et des options pour une troisième lecture. C’est une reconstruction, pas un écran tout fait, mais elle est parfaitement exploitable pour qui sait empiler les morceaux.

Segment de courbeInstrumentCe qu’il mesureLecture (début août 2026)
Extrémité courtePerpétuel (funding)Coût de portage instantané, réajusté toutes les 1 à 8 hLégèrement négatif (KFRI -0,94 %)
VentreFuture du mois courantBase annualisée à quelques semainesFaible, quelques pour cent
Partie longueFuture trimestriel (CME)Base annualisée à 1 à 3 moisDe l’ordre de 4 à 5 %
Vue impliciteOptions (parité put-call)Report synthétique déduit du prix des optionsCohérente avec une base comprimée

Le triangle funding, base et skew: trois vues d’un même carry

Pourquoi ces trois lectures (funding, base, options) forment-elles une seule courbe? Parce qu’elles sont liées par l’absence d’arbitrage. Achetez une option d’achat et vendez une option de vente au même prix d’exercice et à la même échéance: vous détenez un « forward synthétique », un engagement à acheter à terme. La parité put-call impose que ce forward synthétique colle au prix à terme réel. Or l’écart entre ce prix à terme et le comptant, c’est exactement le coût de portage que mesure la base des futures, et dont le funding est la version instantanée.

Autrement dit, le funding du perpétuel, la base des futures et le report implicite des options ne sont pas trois marchés séparés, mais trois fenêtres ouvertes sur une même surface de carry. Quand elles divergent trop, un arbitragiste intervient: il achète le comptant (souvent via un ETF) et vend le future ou le perpétuel, capturant l’écart jusqu’à ce que la convergence le referme. C’est le fameux cash-and-carry. Le skew des options, cette prime relative des puts sur les calls, complète le tableau en indiquant de quel côté le marché paie le plus cher sa protection. Nous avons décortiqué ailleurs ce que raconte la volatilité implicite, et comment les desks lisent le positionnement en options pour anticiper les mouvements; ces trois signaux se recoupent parce qu’ils décrivent la même chose, vue sous trois angles.

Cette cohérence a une conséquence pratique: un funding qui s’écarte durablement de ce que racontent la base et les options est suspect. Soit une opportunité d’arbitrage existe et va se refermer, soit un des trois instruments est distordu par un facteur technique. Savoir lire le triangle, c’est d’abord savoir repérer quand un de ses sommets ment.

Lire la pente: report, déport et le message d’août 2026

Une fois la courbe reconstruite, sa forme se lit comme celle d’une courbe de taux. Pente positive, funding et base au-dessus de zéro: c’est le report (contango), le signe d’une demande d’exposition à effet de levier, d’un marché optimiste prêt à payer pour rester long. Pente négative, funding sous zéro: c’est le déport (backwardation), la marque d’un désendettement, d’une demande de couverture, parfois d’un stress franc.

Début août 2026, la courbe raconte une histoire précise. L’extrémité courte est légèrement inversée: le funding du perpétuel de Kraken est négatif, à -0,94 % annualisé. Derrière, la base des futures datés reste positive mais comprimée, de l’ordre de quelques pour cent, à peine plus que le rendement des bons du Trésor américain. Une courbe inversée au tout début et molle ensuite décrit un marché désendetté, prudent mais pas paniqué, où la hausse du prix vient du comptant et non du levier. C’est cohérent avec le contexte: selon CryptoBriefing, le Bitcoin a traversé début 2026 sa plus longue série de funding négatif depuis le creux de 2022, jusqu’à 67 séances consécutives achevées début mai.

Un funding négatif prolongé a historiquement précédé des rebonds. Les mêmes données, citant VanEck, rappellent que les rendements à trente jours du Bitcoin ont atteint en moyenne 11,5 % pendant les périodes de funding négatif, contre 4,5 % en moyenne générale. La logique est mécanique: des shorts nombreux et coûteux à porter deviennent le carburant d’un « short squeeze » à la moindre remontée. Mais l’histoire n’est pas une garantie; le débouclage dépend des flux ETF et de la politique monétaire, et un front de courbe négatif n’a jamais valu plancher certifié. Ce type de lecture par la position dans le cycle rejoint d’ailleurs les maths du cycle du halving, un autre cadre pour situer où l’on se trouve dans le grand mouvement.

KFRI: quand le funding devient un indice de référence

Le fait que l’on puisse citer un chiffre précis, -0,94 % au 7 août, n’a rien d’anodin. Il vient d’un indice: le CF Bitcoin Kraken Perpetual Funding Rate Index (KFRI), publié par CF Benchmarks. L’indice agrège toutes les observations de funding sur une fenêtre glissante de vingt-quatre heures du perpétuel linéaire BTC/USD de Kraken (PF_XBTUSD, lancé en mars 2025), et il est calculé chaque jour à 16 heures, heure de New York, puis diffusé une demi-heure plus tard.

L’existence d’un tel indice change la nature de l’objet. Un funding n’est plus une curiosité propre à chaque plateforme, illisible d’un écran à l’autre: il devient un taux de référence, auditable, sur lequel on peut adosser des produits structurés, écrire des contrats, bâtir des backtests. Et sa dynamique se lit dans le temps. À la mi-juillet, ce même KFRI dépassait encore 10 % en rythme annualisé; trois semaines plus tard, il est négatif. Un basculement de plus de dix points en moins d’un mois, sur l’extrémité courte de la courbe, dit à quelle vitesse le positionnement s’est dégonflé cet été. Sans indice, ce mouvement resterait une impression; avec lui, c’est une donnée.

Un funding, plusieurs niveaux: la dispersion entre plateformes

Reconstruire la courbe dans le temps ne suffit pas: elle a aussi une dimension transversale. Le funding n’a pas un niveau unique, il en a autant qu’il y a de plateformes, et les écarts sont énormes. Le rapport trimestriel de BitMEX (deuxième trimestre 2026), signé de l’analyste Shang Wu, le documente avec précision. Sur les contrats de la maison, le XBTUSD inverse (marge en Bitcoin) affiche un funding moyen d’environ 6 % annualisé, contre environ 10 % pour le XBTUSDT linéaire (marge en stablecoin), un écart de -3,93 % qui persiste dans 94 % des fenêtres glissantes de 90 jours sur trois ans et demi.

L’écart le plus parlant oppose les plateformes centralisées aux marchés on-chain. Toujours selon BitMEX, le funding du Bitcoin sur Hyperliquid tourne autour de 14,6 % annualisé, soit près du double des 7,4 % de Binance, avec une prime de 7,17 points sur le BTC et de 5,31 points sur l’ETH, à sens unique 95 % et 89 % du temps respectivement. Shang Wu l’explique par la structure de la clientèle: « On-chain venues are accessed via self-custodied wallets and are heavily populated by retail traders with a structural long bias. Consequently, funding rates on-chain remain persistently elevated compared to centralised platforms. » Les mandats institutionnels, ajoute-t-il, « frequently prohibit trading out of hot wallets or signing transactions via self-custodied infrastructure », ce qui écarte de nombreux desks de l’arbitrage qui, sinon, comprimerait l’écart.

La lecture n’est pas univoque. Cooper Duschang, analyste chez Coin Metrics, nuance dans le « State of the Network » de la maison: sur six mois glissants, le funding du Bitcoin sur Hyperliquid ressort en réalité comme le deuxième plus bas de son panel, juste au-dessus de Deribit, mais nettement plus volatil, environ 1,95 fois plus que celui de Binance et 3,32 fois plus que celui de Deribit (Coin Metrics). Fenêtres différentes, conclusion pratique identique: le funding on-chain bouge plus vite et plus fort. La leçon pour qui lit la courbe: toujours préciser sur quelle plateforme, quel type de contrat, et sur quelle fenêtre.

Contrat / plateformeTypeFunding annualiséParticularité
BitMEX XBTUSDInverse (marge BTC)~6 %Référence historique, structurellement plus bas
BitMEX XBTUSDTLinéaire (marge stablecoin)~10 %Écart de -3,93 % face à l’inverse
Binance BTCUSDTLinéaire, CEX~7,4 %Repère des grands teneurs de marché
Hyperliquid BTCLinéaire, DEX on-chain~14,6 %Près du double de Binance, plus volatil
Kraken (indice KFRI)Linéaire, régulé-0,94 % (7 août)Indice de référence CF Benchmarks

Attention à la comparaison: les chiffres BitMEX sont des moyennes sur trois ans et demi, le KFRI une photographie au 7 août. On ne compare pas une moyenne longue et un instantané; on les lit ensemble, pour situer à la fois le niveau structurel d’une plateforme et le moment présent du marché.

Ethena, la vie à l’extrémité courte de la courbe

Qui vit concrètement de cette courbe? Le cas d’école s’appelle Ethena, et son dollar synthétique USDe. Le mécanisme est un pari delta-neutre: détenir de l’ETH (au comptant et en staking) et vendre à découvert un montant notionnel équivalent de perpétuels, de sorte que l’exposition au prix s’annule. Ce qui reste, ce sont les paiements de funding encaissés par la jambe short, reversés aux détenteurs. En clair, Ethena est structurellement short l’extrémité courte de la courbe de funding: elle récolte le report tant qu’il est positif.

Le modèle brille quand le funding est franchement positif, comme en 2024 et 2025. Il souffre dès que le front s’inverse. Selon Forbes, le rendement d’USDe peut brièvement passer sous zéro quand les longs se débouclent et que le funding tourne. Lors du krach éclair d’octobre 2025, le jeton a d’ailleurs brièvement perdu son ancrage au dollar. Sa taille (de l’ordre de 5,5 à 6 milliards de dollars d’encours en 2026) en fait un produit dont le compte de résultat est, littéralement, l’extrémité courte de la courbe de funding.

C’est aussi une illustration parfaite de la question du vrai rendement on-chain: un « rendement » qui n’est en réalité que la rémunération d’un risque de portage, lequel peut se retourner sans prévenir. Les mêmes réflexes de prudence valent pour le crédit DeFi et ses curateurs, où le rendement affiché masque souvent une prise de risque déléguée à un tiers. Dès qu’un produit promet un taux, la première question devrait être: de quel segment de courbe ce rendement est-il extrait, et que se passe-t-il quand ce segment s’inverse?

Le carry, ce rendement que la recherche a fini par mesurer

L’idée que ce portage est un facteur de rendement stable et étudiable a reçu ses lettres de noblesse académiques. Dans son document de travail n° 1087, « Crypto carry », la Banque des règlements internationaux (Schmeling, Schrimpf et Todorov) mesure un carry crypto qui a été en moyenne supérieur à 10 % par an, avec des pics au-delà de 40 %. Surtout, les auteurs identifient ce qui le nourrit: une demande d’effet de levier venue de particuliers qui suivent la tendance, un capital d’arbitrage limité pour la comprimer, et une forme de « prime d’inconvénient » propre à la détention de crypto. Les différentiels de taux d’intérêt, eux, n’expliquent presque rien.

Ce résultat est la clé de voûte de tout ce qui précède. Si le carry crypto ne dépend pas des taux directeurs mais de l’appétit pour le levier et de la rareté du capital d’arbitrage, alors la courbe de funding n’est pas un dérivé passif de la macro: c’est un thermomètre du positionnement lui-même. Sa pente ne prédit pas l’avenir, elle photographie qui, des longs ou des shorts, paie pour rester en jeu. C’est ce qui en fait un signal si prisé, et si trompeur quand on le sur-interprète comme une prophétie.

Quand la courbe ment: distorsions mécaniques et ADL

Car la courbe ment, parfois grossièrement. Un funding extrême ne traduit pas toujours un sentiment extrême; il peut n’être qu’un artefact mécanique. L’exemple le plus spectaculaire de 2026 ne vient même pas de la crypto. Sur le perpétuel de pétrole WTI de BitMEX, le funding a plongé jusqu’à -531 % annualisé pendant le roll de l’indice en avril, un pur effet de construction. Comme le décrit le rapport, « when CME is shut for the weekend, the roll weighting pauses and the index floats on BitMEX’s own order book »: l’indice se réévalue mécaniquement vers des contrats moins chers, forçant un funding absurde sans le moindre rapport avec une opinion baissière.

Deuxième piège, l’auto-désendettement (ADL). Sur un actif peu liquide, quand un compte est liquidé et que le fonds d’assurance ne suffit pas, la plateforme ferme d’office des positions gagnantes du côté opposé pour solder l’ardoise. Le résultat fausse à la fois le tableau des liquidations et le signal de funding. Troisième piège, la qualité de l’indice ou de l’oracle qui sert de prix de référence: un oracle mal conçu ou manipulable produit un funding faux. Sur les actifs fins, memecoins ou marchés tokenisés récents, ces distorsions sont la règle plutôt que l’exception, et elles rappellent qu’un chiffre de funding vaut ce que vaut l’infrastructure qui le calcule.

2026, l’année où le perpétuel est passé sous supervision

Longtemps, tout cela s’est joué hors de portée des régulateurs occidentaux, sur des plateformes offshore. 2026 a changé la donne. Le 29 mai, la CFTC américaine a approuvé le contrat BTCPERP de Kalshi, premier perpétuel Bitcoin régulé aux États-Unis (communiqué de la CFTC). Lancé début juin, il a dépassé 100 millions de dollars d’échanges en vingt-quatre heures, puis plusieurs milliards en quelques semaines. Le même jour, le CME faisait passer ses futures Bitcoin en cotation continue 24 h/24, supprimant le trou du week-end qui faussait la base et alimentait des distorsions comme celle du pétrole évoquée plus haut.

L’ambition affichée est de rapatrier onshore un marché des perpétuels offshore estimé à quelque 90 000 milliards de dollars de volume annuel, selon CryptoBriefing. Un perpétuel régulé, c’est une courbe de funding régulée: marge encadrée, indice de référence (le KFRI en est le premier jalon), obligations de transparence. Le mouvement déborde même la crypto, Kalshi cherchant à étendre le modèle à d’autres sous-jacents. Reste que le cadre législatif d’ensemble patine: le CLARITY Act, censé répartir clairement les compétences entre SEC et CFTC, n’a pas obtenu de vote en séance avant la trêve estivale du Sénat, qui ne reprend ses travaux que mi-septembre, selon CoinDesk.

2026ÉvénementPortée pour le funding
29 maiLa CFTC approuve le BTCPERP de KalshiPremier perpétuel régulé aux États-Unis
29 maiLe CME passe en cotation 24 h/24Fin du trou de week-end qui faussait la base
Début juinLancement du BTCPERP (plus de 100 M$ en 24 h)Le funding entre dans un cadre réglementé
17 juinLe CME assigne la CFTC en justiceLa nature juridique du funding contestée
ÉtéExtension visée au-delà de la cryptoLe modèle de funding déborde de son berceau

CME contre CFTC: un procès qui se joue sur la définition du funding

Ce jalon réglementaire s’accompagne d’une bataille juridique dont l’enjeu, fascinant, est le funding lui-même. Le 17 juin, le CME a assigné la CFTC et son président Michael Selig devant un tribunal fédéral de Washington, pour faire annuler l’approbation du perpétuel de Kalshi. Son argument: un perpétuel n’est pas un « future » mais un « swap » au sens du Dodd-Frank Act. Le Commodity Exchange Act définit en effet un future par référence à une livraison ou à une échéance; un perpétuel n’a ni l’une ni l’autre, il repose sur des paiements périodiques, précisément le funding.

Le PDG du CME, Terrence Duffy, l’a résumé au média The Defiant: « Under the Dodd-Frank Act, it clearly defines what a swap is and what a future is, and when there’s two parties exchanging payments to each other, that’s deemed a swap. » Selon lui, c’est le mécanisme de funding lui-même qui fait basculer le perpétuel dans la catégorie des swaps. La CFTC a qualifié le recours de « frivolous ».

Derrière la querelle de qualification, un enjeu très concret de collatéral. Un swap exige une période de risque de marge de cinq jours, contre un seul pour un future; classer les perpétuels en swaps alourdirait massivement les exigences de marge, au risque de repousser le produit vers l’offshore. Le point à retenir pour qui lit la courbe: le mécanisme que nous décodons depuis le début, ce simple échange de paiements entre longs et shorts, est devenu la ligne de faille juridique du marché des dérivés crypto. Le funding n’est plus seulement un signal de trading, c’est un fait juridique.

Le cadre français: AMF, levier 2:1 et frontière MiCA/MiFID II

Vu de France, le décor diffère, mais la logique converge vers ce même mécanisme de funding. Les perpétuels ne relèvent pas de MiCA, le règlement européen qui encadre les crypto-actifs au comptant et leurs prestataires; ce sont des instruments financiers, supervisés au titre de MiFID II. L’ESMA l’a rappelé sans ambiguïté le 24 février 2026: un produit vendu comme « perpetual future » tombe dans le champ des mesures d’intervention sur les CFD dès lors qu’il en remplit la définition, et le nom commercial est « sans pertinence ». Fait notable pour notre sujet, le régulateur européen précise que le mécanisme de funding et les fonds d’assurance ne changent rien à cette qualification (déclaration de l’ESMA). Comme le CME outre-Atlantique, l’ESMA regarde d’abord le funding pour trancher la nature du produit.

Concrètement, pour un particulier français, un perpétuel est un CFD: effet de levier plafonné à 2:1, protection contre le solde négatif, avertissement de risque normalisé, interdiction des incitations commerciales. L’AMF ajoute qu’offrir des dérivés sur crypto en France exige un agrément et que leur publicité est interdite au titre de la loi Sapin 2 (position de l’AMF). L’écart est vertigineux avec les plateformes offshore où le levier atteint 50x ou 100x et où la courbe de funding s’emballe le plus. Depuis la fin de la période transitoire MiCA pour les prestataires français, le 1er juillet 2026, ce partage des rôles est pleinement en vigueur: accéder légalement à un perpétuel 2:1 n’a plus grand-chose à voir avec l’expérience d’un compte offshore surdimensionné, où l’extrémité courte de la courbe peut vous coûter, ou vous rapporter, plusieurs dizaines de pour cent annualisés.

Lire la courbe du funding en pratique

Comment traduire tout cela en réflexes utilisables? Six règles, tirées de ce qui précède:

  • Regarder plusieurs plateformes. Un seul chiffre ne dit rien; comparez inverse et linéaire, CEX et DEX, pour repérer où se concentre le levier.
  • Confronter le court et le long. Lisez l’extrémité courte (funding, KFRI) face à la base des futures datés: c’est la pente, pas le niveau, qui informe.
  • Annualiser systématiquement. Un funding de 0,01 % toutes les huit heures vaut environ 11 % par an; sans annualisation, on compare des pommes et des poires.
  • Séparer le mécanique du sentiment. Un roll d’indice, un week-end, un oracle douteux peuvent produire un funding extrême sans la moindre conviction de marché.
  • Ne pas confondre funding négatif et plancher. Le signal contrarien existe, mais il dépend des flux ETF et de la macro; ce n’est pas une garantie.
  • Surveiller la liquidité et l’ADL. Sur les actifs fins, l’auto-désendettement peut fausser le tableau au pire moment.

En août 2026, ces réflexes convergent vers une même image: un marché qui monte au comptant, un front de courbe légèrement inversé, une base comprimée, un positionnement dégonflé après un premier semestre violent. Rien qui hurle l’euphorie, rien qui crie la capitulation. Le funding n’est pas un oracle; c’est une courbe, et sa forme, en ce moment, décrit un marché qui reprend son souffle plus qu’il ne choisit une direction. La lire correctement ne donne pas la prochaine bougie, mais elle évite les deux erreurs les plus chères: prendre un artefact mécanique pour un signal, et un signal de positionnement pour une prophétie.

Frequently Asked Questions

Qu’est-ce que le taux de financement (funding rate) d’un contrat perpétuel ?

C’est le paiement périodique échangé entre acheteurs (longs) et vendeurs (shorts) d’un contrat perpétuel, toutes les une à huit heures selon la plateforme. Il sert à arrimer le prix du perpétuel à celui du comptant, puisque ce contrat n’a pas d’échéance pour l’y forcer. Quand le funding est positif, les longs paient les shorts; quand il est négatif, l’inverse.

Que signifie un taux de financement négatif comme celui d’août 2026 ?

Un funding négatif signifie qu’il y a davantage de demande pour vendre à découvert que pour acheter: ce sont les shorts qui paient les longs. Début août 2026, l’indice KFRI de CF Benchmarks affichait -0,94 % annualisé. Historiquement, un funding négatif prolongé a souvent précédé des rebonds, car des shorts coûteux à porter alimentent d’éventuels « short squeeze », mais ce n’est jamais une garantie.

Comment lire la structure par terme du funding ?

On empile trois lectures: le funding du perpétuel pour l’instant présent, la base annualisée des futures datés (mensuels puis trimestriels) pour les échéances suivantes, et le report implicite des options via la parité put-call. La pente de cette courbe indique si le marché paie surtout pour du levier (report) ou pour de la couverture (déport).

Le funding est-il un bon indicateur pour anticiper le marché ?

C’est surtout un thermomètre du positionnement, pas une boule de cristal. La recherche de la Banque des règlements internationaux montre que le carry crypto dépend de l’appétit pour le levier et de la rareté du capital d’arbitrage, pas des taux directeurs. Le funding photographie qui paie pour rester en jeu; il peut aussi être faussé par des distorsions mécaniques, d’où la nécessité de le croiser avec la base et les options.

Les contrats perpétuels sont-ils légaux et régulés en France ?

Oui, mais sous conditions. Un perpétuel est traité comme un CFD, donc un instrument financier relevant de MiFID II et de l’AMF, pas de MiCA. Pour un particulier, l’effet de levier est plafonné à 2:1, avec protection contre le solde négatif et avertissement de risque; offrir ces produits exige un agrément et leur publicité est interdite au titre de la loi Sapin 2.

Par Liam Brennan, journaliste marchés chez HOGE Wire.

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