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● Predictions & Forecasts

Ultrasound money : autopsie du récit déflationniste d’Ethereum

L'offre d'ETH ne baisse plus : depuis Dencun, le burn s'est effondré et Ethereum est redevenu inflationniste. Autopsie de l'ultrasound money et de l'EIP-8361 qui veut couper l'émission.

L’ether a repris près de 24% en une semaine pour s’échanger autour de 2 100 EUR (environ 2 454 USD), et il reste pourtant encore près de 50% sous son record d’août 2025, d’après CoinGecko. Derrière ce rebond, une promesse fondatrice s’est éteinte presque sans bruit : l’ultrasound money, l’idée qu’Ethereum deviendrait un actif structurellement rare dont l’offre se contracterait à mesure que le réseau serait utilisé. Depuis le printemps 2024, cette mécanique est en panne. L’offre d’ETH ne diminue plus : elle augmente, lentement mais réellement. Cet article est l’autopsie de ce récit, et l’examen du plan de sauvetage qui déchire aujourd’hui la communauté Ethereum : cesser de compter sur la combustion des frais pour fabriquer la rareté, et couper directement l’émission.

Ultrasound money : le récit qui a défini Ethereum

Le terme « ultrasound money » a été popularisé par Justin Drake, chercheur de la Fondation Ethereum, comme un clin d’oeil au « sound money » du Bitcoin, rappelle CoinLedger. L’idée est un pari de supériorité : si le Bitcoin est une monnaie « saine » grâce à son offre plafonnée à 21 millions d’unités, Ethereum serait une monnaie « ultra-saine », capable de voir son offre réellement diminuer.

Deux ingrédients rendaient la thèse crédible. D’abord l’EIP-1559, activée en août 2021, qui détruit (burn) une partie des frais de chaque transaction, la base fee. Plus le réseau est utilisé, plus on brûle d’ETH ; dès septembre 2021, Ethereum a connu sa première journée déflationniste. Ensuite la Fusion (the Merge) de septembre 2022, qui a fait passer le réseau en preuve d’enjeu et réduit l’émission d’environ 90%. Des analystes ont parlé de « triple halving », l’équivalent de trois divisions de récompense du Bitcoin d’un seul coup.

Cette promesse n’était pas qu’un exercice comptable. Elle nourrissait une thèse d’investissement : un ETH à l’offre décroissante, doublé d’un rendement de staking, se présentait comme une sorte d’obligation numérique productive, capable de capter la valeur de toute l’activité bâtie sur Ethereum. Moins d’offre plus des revenus réels, l’équation devait soutenir le prix sur le long terme. C’est cette histoire, autant que la mécanique, qui a pris l’eau depuis 2024.

La combinaison paraissait imparable : émission divisée par dix, burn proportionnel à l’usage. Sur le papier, un réseau très sollicité devait détruire plus d’ETH qu’il n’en crée, rendant l’actif déflationniste. Le mème de la chauve-souris et de l’onde sonore est devenu un étendard. Pendant environ dix-huit mois, la réalité a suivi le script. Puis elle a décroché.

Comment se calcule vraiment l’offre d’ETH

L’offre d’ETH obéit à une équation simple, à deux termes. D’un côté l’émission : les récompenses versées aux validateurs qui sécurisent le réseau. Cette émission n’est pas fixe ; elle croît avec le montant total staké, selon une courbe en racine carrée. De l’autre la combustion : la base fee détruite à chaque transaction via l’EIP-1559, à laquelle s’ajoutent parfois les pourboires de priorité et une part de la valeur extraite par les validateurs, un sujet que nous détaillons dans notre dossier sur les stratégies MEV.

Offre nette = émission moins burn. Quand le burn dépasse l’émission, l’offre recule (déflation). Quand l’émission l’emporte, l’offre monte (inflation). Tout le récit ultrasound money tenait dans un seul pari : que l’usage réel du mainnet maintiendrait durablement le burn au-dessus de l’émission.

ComposanteMécanismeOrdre de grandeur (2026)
Émission (issuance)Récompenses versées aux validateurs (couche de consensus)Environ 0,7 à 0,8% de l’offre par an, croissant avec le staking
Combustion (burn, EIP-1559)Base fee détruite à chaque transaction50 à 70 ETH par jour hors pics
Offre netteÉmission moins burnLégèrement positive, environ 0,0 à +0,2% par an
StakingETH verrouillé pour sécuriser le réseau41,41 millions d’ETH, soit près de 34% de l’offre

Aujourd’hui, l’offre totale s’établit autour de 121,99 millions d’ETH selon ultrasound.money, contre environ 120,5 millions au moment de la Fusion. Ce n’est pas la trajectoire qu’annonçait le récit déflationniste. Pour comprendre le décrochage, il faut revenir à l’âge d’or.

2022-2024 : l’âge d’or déflationniste

Entre la Fusion et le début 2024, la thèse a fonctionné presque parfaitement. Le mainnet Ethereum concentrait alors l’essentiel de l’activité DeFi, des NFT et des transferts de stablecoins. Les frais étaient élevés, souvent plusieurs dizaines de gwei, et parfois beaucoup plus lors des pics de congestion. Chaque swap sur Uniswap, chaque mint de collection, chaque liquidation détruisait de l’ETH.

Résultat : pendant de longs mois, l’offre a réellement diminué. À son point bas, elle est passée sous son niveau de la Fusion. Les tableaux de bord affichaient un taux d’émission nette négatif, et la communauté y voyait la validation empirique de l’ultrasound money. Le burn cumulé depuis l’EIP-1559 dépasse aujourd’hui 4,6 millions d’ETH, soit plus de 9 milliards de dollars détruits, d’après CoinLedger.

L’ampleur du phénomène a marqué les esprits. À l’époque, les partisans de l’ultrasound money aimaient rappeler que, sur certaines fenêtres, Ethereum détruisait davantage de valeur qu’il n’en émettait, un contraste frappant avec l’inflation persistante des monnaies fiduciaires et même avec l’émission encore positive du Bitcoin. Le réseau semblait avoir résolu la quadrature du cercle : rester sûr, rémunérer ses validateurs, et pourtant réduire son offre. La suite a montré que cet équilibre tenait à un fil.

Mais cette déflation reposait sur une condition fragile : que l’activité reste sur le mainnet, là où le burn opère. Or la feuille de route d’Ethereum planifiait exactement l’inverse. La mise à l’échelle par les couches 2 (L2) allait, par construction, vider le mainnet de son activité la plus intense, et donc de son burn.

Dencun, mars 2024 : le jour où le burn s’est effondré

Le 13 mars 2024, la mise à jour Dencun a activé l’EIP-4844, les fameux « blobs ». L’objectif : réduire drastiquement le coût des rollups de couche 2 en leur offrant un espace de données dédié et bon marché. Le succès a été immédiat. Les frais sur les L2 comme Arbitrum, Base ou Optimism ont chuté d’un facteur 10 à 100, selon crypto.news.

Le revers a été tout aussi immédiat. L’activité a massivement migré du mainnet vers les L2, qui paient des frais de blob proches de zéro parce que l’espace de blob était largement surabondant par rapport à la demande. Le burn quotidien s’est effondré, passant de plusieurs milliers d’ETH lors des pics à seulement 50 à 70 ETH par jour. L’émission, elle, n’a pas bougé. Le résultat mécanique : l’offre a recommencé à croître. Ethereum n’est plus déflationniste depuis avril 2024.

IndicateurAvant Dencun (2022 à début 2024)Après Dencun (depuis mars 2024)
Burn quotidienPlusieurs milliers d’ETH lors des pics50 à 70 ETH
Tendance de l’offreDéflationniste (offre en baisse)Inflationniste (offre en hausse)
Frais sur le mainnetÉlevés (DeFi et NFT en direct)Faibles (activité migrée vers les L2)
RécitUltrasound money validéUltrasound money en panne

En septembre 2024, le taux d’inflation avait déjà atteint 0,74% sur une base annualisée d’après CoinLedger, très loin de la déflation promise. Le récit ultrasound money n’est pas mort par accident : il a été tué par le succès même de la stratégie de mise à l’échelle d’Ethereum.

L’offre d’ETH aujourd’hui : légèrement inflationniste

Où en est-on à la fin de l’été 2026 ? L’offre totale tourne autour de 121,99 millions d’ETH selon ultrasound.money, soit environ 950 000 ETH de plus qu’au moment de la Fusion (CoinLedger). Le taux d’émission nette oscille autour de zéro selon la fenêtre de mesure : ultrasound.money affiche parfois +0,00% par an sur les périodes calmes, mais la tendance de fond depuis Dencun est légèrement positive, entre +0,2% et +0,8% par an selon les sources (crypto.news).

Concrètement, ETH est aujourd’hui une monnaie très faiblement inflationniste. La déflation existe encore, mais elle est devenue épisodique : elle ne réapparaît que lors des rares journées de forte congestion du mainnet, quand la base fee grimpe assez pour que le burn repasse au-dessus de l’émission. Le plafond théorique d’inflation reste bas, autour de 1,5% par an au maximum (CoinLedger), ce qui distingue toujours ETH des actifs à forte dilution. Mais « très peu inflationniste » n’est pas « déflationniste », et cet écart est tout le sujet.

Pour prendre la mesure de l’inversion, il suffit de comparer les deux régimes. Sur la période déflationniste, l’offre reculait ; depuis Dencun, elle progresse, de l’ordre de quelques centaines de milliers d’ETH par an au rythme actuel. L’émission versée aux validateurs l’emporte désormais largement sur le burn, chaque jour ou presque. Ce n’est pas une hyperinflation, loin de là, mais c’est l’exact contraire du récit vendu en 2022, et il suffit d’observer les tableaux de bord publics pour le constater.

Cette offre qui gonfle lentement au niveau du protocole coexiste avec une dynamique de marché inverse, où une part croissante de l’offre est verrouillée et retirée de la circulation. Nous avons détaillé cette absorption du flottant dans un article dédié : qui verrouille l’ether. Les deux lectures ne se contredisent pas : le protocole crée un peu plus d’ETH, mais le marché en immobilise davantage. La rareté a simplement changé d’adresse, du burn vers le carnet d’ordres.

Fusaka et EIP-7918 : colmater la fuite

La Fondation Ethereum n’a pas ignoré le problème. La mise à jour Fusaka, déployée sur le mainnet le 3 décembre 2025, contenait entre autres l’EIP-7918, surnommée le « plancher de la base fee des blobs » (Blob Base Fee Bound). Son rôle : instaurer un prix minimal pour les transactions de blob, afin que le burn ne puisse plus s’effondrer jusqu’à zéro même en période calme.

L’idée est astucieuse mais limitée. Fidelity Digital Assets a modélisé que, si l’EIP-7918 avait existé depuis Dencun, elle aurait généré environ 78,6 millions de dollars de revenus de blob supplémentaires sur 93% des jours écoulés depuis 2024, rapporte crypto.news. C’est un plancher, pas une restauration : il empêche le burn de tomber à zéro, mais ne le ramène pas aux niveaux qui rendaient ETH déflationniste.

Fusaka s’est aussi accompagnée d’une série d’augmentations programmées de la capacité de blob (les BPO forks), pensées pour absorber la demande croissante des L2. C’est le noeud du paradoxe : plus la capacité de blob augmente, plus il faut de demande pour que le prix des blobs, et donc le burn associé, décolle du plancher. Tant que l’offre d’espace de données court devant la demande, l’EIP-7918 garantit un filet, pas un retour à la déflation. Le burn structurel reste hypothéqué par le succès du passage à l’échelle.

Fusaka a par ailleurs introduit PeerDAS (EIP-7594), qui allège nettement la charge de données pesant sur un validateur domestique et augmente encore la capacité de blob du réseau. Autrement dit, la même mise à jour qui pose un plancher sous le burn accroît aussi la capacité des L2 à traiter du volume hors du mainnet. La tension structurelle demeure entière, et c’est elle qu’il faut regarder en face.

Le paradoxe des L2 : le succès qui a tué la rareté

Voici le coeur du problème, énoncé sans détour : le succès d’Ethereum a tué sa rareté. La feuille de route « rollup-centric » adoptée en 2020 fait des L2 le principal théâtre de l’activité. Plus cette stratégie réussit, plus l’activité quitte le mainnet, et plus le burn qui alimentait l’ultrasound money se tarit.

Il faut mesurer l’ironie de la situation. La communauté Ethereum a passé des années à réclamer des frais plus bas, condition de l’adoption grand public ; elle les a obtenus grâce aux L2 et aux blobs. Mais des frais bas sur le mainnet signifient un burn faible, et un burn faible signifie une offre qui remonte. Le même succès qui rend Ethereum utilisable à grande échelle est celui qui a désarmé son principal argument de rareté. On ne peut pas optimiser les deux en même temps.

Le mécanisme est brutal de simplicité. Les rollups achètent de l’espace de blob, pas de l’espace de bloc classique. Tant que l’offre de blobs dépasse la demande, ce que Fusaka a précisément renforcé, le prix des blobs reste au ras du plancher et le burn associé reste marginal. Ethereum encaisse d’immenses volumes de transactions, mais ces volumes ne se traduisent presque plus en destruction d’ETH.

Ce paradoxe place la Fondation devant un dilemme inconfortable. Elle ne peut pas à la fois vouloir des L2 bon marché (indispensables à l’adoption) et un burn élevé sur le mainnet (indispensable au récit déflationniste). Les deux objectifs sont en tension directe. Si la rareté ne peut plus venir du burn, il faut la chercher ailleurs, du côté de l’émission. C’est le point de départ de la proposition la plus clivante de l’année.

EIP-8361 : changer de levier, du burn à l’émission

C’est exactement ce que propose l’EIP-8361, apparue sur GitHub le 4 août 2026. Le principe : au lieu de compter sur le burn pour compenser l’émission, on brûle directement une part croissante des récompenses des validateurs à mesure que le taux de staking augmente. La combustion atteindrait 100% des récompenses lorsque le montant staké approche 60,25 millions d’ETH, soit environ la moitié de l’offre, ce qui représentait autour de 112 milliards de dollars, ramenant l’émission nette de la couche de consensus à zéro, selon CoinDesk.

Aux niveaux actuels, la proposition réduirait le rendement net de consensus d’environ 2,6% à 1,2%, selon The Defiant. La montée en puissance s’étalerait sur 18 mois, plus environ six mois de délai avant l’activation dans un fork, soit près de deux ans au total. La proposition compte six auteurs, dont Jérôme de Tychey et le développeur connu sous le pseudonyme pintail, deux d’entre eux étant issus de la Fondation Ethereum, et le chercheur Justin Drake figure parmi les soutiens.

La logique sous-jacente n’est pas nouvelle. Depuis des années, une partie des chercheurs d’Ethereum défend l’idée que la sécurité du réseau ne dépend pas du montant total staké, mais d’un seuil suffisant : au-delà, chaque ETH additionnel verrouillé n’ajoute rien à la sécurité tout en gonflant l’offre et en centralisant le staking. Dans cette lecture, un taux de staking de 30% protège Ethereum aussi bien qu’un taux de 60%, et payer pour atteindre le second serait un pur gaspillage. L’EIP-8361 transforme cette conviction théorique en règle de protocole.

Philosophiquement, l’EIP-8361 incarne la doctrine de l’« émission minimale viable » : Ethereum ne devrait émettre que le strict nécessaire pour sécuriser le réseau, et surtout pas davantage. Un taux de staking très élevé, dans cette optique, est un gaspillage ; il rémunère du capital immobilisé sans bénéfice marginal de sécurité, tout en poussant l’offre à la hausse. Renumérotée EIP-8363 à cause d’un conflit de numéro, la proposition a été présentée à l’appel des développeurs du 6 août. Elle reste à l’état de brouillon.

La guerre du staking : la révolte des builders

La réaction a été explosive. En 48 heures, l’EIP-8361 est devenue l’une des propositions les plus contestées de l’histoire récente d’Ethereum. Deux voix ont mené la fronde.

Stani Kulechov, fondateur d’Aave, la plus grande plateforme de prêt on-chain, a dénoncé une erreur de conception. « Le taux de staking d’Ethereum augmente parce que le staking fonctionne. C’est à cela que ressemble la croissance, et nous ne devrions pas concevoir un mécanisme qui la punit », a-t-il écrit (The Defiant). Pour lui, ramener le rendement vers zéro fragiliserait tout le crédit on-chain : emprunter de l’ETH n’aurait presque plus de sens économique, ce qui déséquilibrerait des plateformes comme Aave ou Morpho, dont nous comparons les deux moteurs du crédit on-chain. Il a résumé sa crainte d’une formule : « Un régime à rendement nul accélère la captation qu’il prétend dissuader. » Quelques jours plus tard, il qualifiait l’EIP de possiblement « l’une des propositions Ethereum les plus contestées de l’histoire, peut-être juste derrière ProgPoW » (CryptoTimes), référence à un changement d’algorithme de minage qui avait paralysé la gouvernance en 2019 et 2020 sans jamais être déployé.

Mike Silagadze, fondateur du protocole de liquid staking ether.fi, a attaqué le fond et la méthode. « C’est décevant à tous les niveaux », a-t-il réagi, jugeant que « les arguments pour augmenter l’émission d’ETH sont bien plus solides que ceux pour la réduire » (The Defiant). Il a aussi reproché un délai de commentaire de 48 heures pour un changement d’économie du réseau aux « implications considérables pour toute la DeFi », et averti que la mesure pousserait dehors les stakers solo non subventionnés, laissant le staking « aux grandes entités centralisées au coût du capital nul ».

Face à eux, Jérôme de Tychey a défendu la proposition. « Personne ne se fait plumer. La réduction du rendement s’étale sur 18 mois », a-t-il rappelé, ajoutant que « personne n’a besoin de protéger les stakers solo de cet EIP » (The Defiant). Au fond, le débat oppose deux visions du rôle monétaire d’Ethereum.

Au-delà des personnalités, deux reproches de méthode reviennent. Le premier vise le calendrier : proposer un bouleversement de l’économie du réseau avec quelques jours de délai de commentaire a été perçu comme un passage en force. Le second porte sur la centralisation : en comprimant le rendement, la mesure risquerait de chasser les stakers solo, déjà minoritaires, au profit des grands opérateurs de liquid staking et des plateformes cotées. Rester à l’état de brouillon ne signifie pas enterrement ; cela veut dire que la proposition doit encore convaincre les développeurs noyau avant d’être retenue pour un fork.

CampArgument principalVoix
Pour (émission minimale)Un staking trop élevé menace la décentralisation et la neutralité ; il faut plafonner le rendementAuteurs de la Fondation, Jérôme de Tychey
Contre (ne pas punir la croissance)Couper le rendement fragilise le crédit on-chain et pousse le staking vers les acteurs centralisésStani Kulechov (Aave), Mike Silagadze (ether.fi)

Le point de bascule du staking : 34% et au-delà

Pour comprendre l’urgence ressentie par les auteurs, il faut regarder la trajectoire du staking. Début août 2026, environ 41,41 millions d’ETH étaient stakés, soit 33,98% de l’offre, un record historique, selon Coinpedia. Le réseau compte près de 900 000 validateurs actifs.

Cette hausse a un revers : le rendement baisse mécaniquement. Comme l’émission croît en racine carrée du montant staké, chaque ETH supplémentaire dilue la récompense des autres. Le rendement de base de la couche de consensus est tombé autour de 2,6%, un plus bas de trois ans (Coinpedia) ; avec les pourboires de priorité et le MEV, un validateur performant vise 3% à 3,8%. La dynamique est réflexive : plus le staking monte, plus le rendement baisse, ce qui devrait en théorie freiner l’appétit. L’EIP-8361 ne fait qu’accélérer et rendre explicite cette pente naturelle, en la transformant en politique délibérée.

La compression du rendement a déjà des effets concrets. À mesure que la récompense de base s’érode, la prime versée par le MEV et les pourboires de priorité pèse de plus en plus lourd dans le calcul de rentabilité d’un validateur, ce qui avantage les opérateurs sophistiqués capables d’en capter le maximum. Le staking liquide, qui mutualise ces revenus et les rend fongibles, y gagne en attractivité relative face au staking solo. Autrement dit, la pente naturelle du rendement pousse déjà, sans aucun EIP, vers la concentration que la décentralisation cherche à éviter.

Le point de bascule visé, 60,25 millions d’ETH stakés (environ 50% de l’offre), n’est pas hypothétique. De Tychey a estimé que, sans changement, plus de 70 millions d’ETH pourraient être stakés d’ici janvier 2028 (CoinDesk). La question posée par l’EIP-8361 est donc directe : faut-il laisser le staking absorber la moitié, puis les deux tiers de l’offre, ou plafonner activement cette dérive au nom de la décentralisation et de la neutralité du réseau ?

ETH contre Bitcoin : deux visions de la rareté

Ce débat révèle une différence philosophique majeure avec le Bitcoin. La rareté du Bitcoin est inscrite dans le protocole : 21 millions d’unités, un point c’est tout, avec un calendrier d’émission connu jusqu’au dernier satoshi. Personne ne décide de la politique monétaire du Bitcoin ; elle est figée. Nous avons montré ailleurs comment cette rareté programmée s’est heurtée à la réalité de la liquidité, dans notre analyse du stock-to-flow du Bitcoin.

La rareté d’Ethereum, elle, est discrétionnaire. Elle dépend de choix de gouvernance renouvelés à chaque mise à jour : taux d’émission, mécanique de burn, plancher des blobs, et désormais peut-être une combustion des récompenses de staking. C’est à la fois une force et une faiblesse. Une force, parce qu’Ethereum peut ajuster sa politique monétaire aux circonstances, ce que le Bitcoin ne peut pas. Une faiblesse, parce que cette flexibilité introduit précisément l’incertitude que Kulechov dénonce : un investisseur institutionnel ne peut pas modéliser un rendement de staking dont les règles peuvent changer avec un préavis de 48 heures.

Cette différence a des conséquences pratiques pour valoriser l’actif. Le Bitcoin se raconte comme une réserve de valeur à offre fixe, un pari sur la rareté pure. Ethereum se présente plutôt comme un actif productif : on ne l’achète pas seulement pour sa rareté, mais pour le flux de revenus réels (frais, MEV, récompenses) qu’il distribue à ceux qui le sécurisent. Réduire l’émission, comme le propose l’EIP-8361, rapproche ETH du modèle de rareté pure du Bitcoin, mais au prix d’un rendement plus faible pour les stakers, ce qui affaiblit précisément l’argument de l’actif productif.

En clair : le Bitcoin offre la rareté par le protocole, Ethereum tente la rareté par la politique. La première est prévisible mais rigide ; la seconde est adaptable mais négociable. L’EIP-8361 est la première tentative d’ériger cette adaptabilité en doctrine assumée, plutôt qu’en simple effet secondaire du burn. C’est un choix de société autant qu’un choix technique.

Ce que cela change pour l’investisseur français

Que retenir pour un détenteur d’ETH en France ? D’abord une évidence trop souvent oubliée : aucun investisseur ne vote sur l’EIP-8361. La politique monétaire d’Ethereum se décide dans les appels de développeurs et sur GitHub, pas au guichet d’un régulateur. L’AMF ne supervise pas le protocole ; elle encadre les prestataires de services sur actifs numériques (PSAN, en voie de devenir CASP sous MiCA), c’est-à-dire les plateformes d’échange, de conservation et de staking délégué.

Ce cadre a un calendrier. Le régime transitoire PSAN, hérité de la loi PACTE, a pris fin le 1er juillet 2026, cédant la place à l’agrément CASP prévu par MiCA ; l’AMF a rappelé début 2026 que les acteurs non conformes devaient organiser une sortie ordonnée, comme le précise sa note sur la fin de la période transitoire. Pour l’utilisateur, cela signifie que le staking proposé par une plateforme relève désormais d’un prestataire régulé, avec les obligations d’information et de résilience opérationnelle qui l’accompagnent, tandis que le rendement lui-même reste dicté par le protocole.

Sur le plan fiscal, les plus-values réalisées lors de la conversion de crypto en euros (ou en biens et services) restent soumises au prélèvement forfaitaire unique de 30% pour les particuliers occasionnels, soit 12,8% d’impôt sur le revenu et 17,2% de prélèvements sociaux. Les récompenses de staking soulèvent une question distincte, leur qualification et leur date d’imposition faisant encore débat. En pratique, un rendement plus faible, comme celui qu’induirait l’EIP-8361, réduirait la base imposable au titre du staking, mais aussi l’attrait de l’immobilisation d’ETH. Le détenteur français subit donc les conséquences d’une politique monétaire sur laquelle il n’a aucune prise, un point à intégrer dans toute thèse d’investissement.

Pour l’exposition, l’investisseur français passe le plus souvent par des produits négociés en bourse (ETP ou ETN) domiciliés en Europe, faute d’accès facile aux ETF américains à staking réservés au marché des États-Unis. Certains de ces produits européens reversent une partie du rendement de staking, d’autres non ; l’écart de frais et de traitement fiscal entre un ETP à staking et une détention en propre peut être significatif. Dans tous les cas, la valeur sous-jacente reste indexée sur un ETH dont la politique d’émission se décide, elle, très loin de Paris.

Trois scénarios pour l’offre d’ETH d’ici 2027

Pour la suite, trois scénarios structurent l’évolution de l’offre d’ETH. Aucun n’est certain ; ils servent de grille de lecture, dans l’esprit de nos objectifs de prix 2026.

Scénario 1, le statu quo (le plus probable à court terme). L’EIP-8361 reste bloquée par la fronde, l’offre continue de croître très lentement (autour de +0,2% par an), et ETH demeure une monnaie faiblement inflationniste. La rareté vient alors du marché (staking, trésoreries d’entreprise, ETP) bien plus que du protocole.

Scénario 2, le retour du burn. Un rebond durable de l’activité sur le mainnet (finance tokenisée, actifs du monde réel, cycles de spéculation intense) relance la base fee et le burn, ramenant l’offre nette vers zéro ou en territoire déflationniste sans changer une ligne du protocole. Le plancher de l’EIP-7918 aide à la marge, mais la variable décisive reste la demande d’espace de bloc sur le mainnet lui-même.

Scénario 3, la coupe de l’émission. Une version de l’EIP-8361, ou d’un successeur, finit par être adoptée dans un fork ultérieur (Glamsterdam est attendu fin 2026, Hegotá en 2027). L’émission nette de consensus est alors activement réduite, voire annulée au-delà d’un certain seuil de staking. La rareté redevient une affaire de politique monétaire assumée, au prix d’une bataille de gouvernance dont l’issue reste très incertaine.

Ces trois trajectoires ne s’excluent pas : le plus probable est un mélange, où le statu quo domine à court terme, où le burn rebondit ponctuellement lors des pics d’activité, et où le débat sur l’émission reste ouvert pendant des mois. Le point clé pour l’investisseur est d’accepter que la rareté d’Ethereum n’a rien d’automatique ; elle est le produit de décisions techniques et politiques qui peuvent basculer à chaque cycle de mises à jour. Miser sur ETH, c’est aussi miser sur la trajectoire de sa gouvernance.

Les indicateurs à surveiller

Quelques cadrans permettent de suivre lequel de ces scénarios l’emporte, sans se fier aux récits :

  • Le taux d’émission nette sur ultrasound.money : repasse-t-il durablement en négatif, ou reste-t-il positif ?
  • Le burn quotidien du mainnet : se maintient-il autour de 50 à 70 ETH, ou remonte-t-il lors des vagues d’activité ?
  • Le taux de staking : franchit-il 40%, puis s’approche-t-il des 50% qui déclencheraient l’EIP-8361 ?
  • Le statut de gouvernance de l’EIP-8361 (renumérotée 8363) : reste-t-elle un brouillon, ou est-elle retenue pour Glamsterdam ou Hegotá ?
  • Le calendrier des forks (Glamsterdam fin 2026, Hegotá en 2027) et l’évolution de la capacité des blobs, qui conditionne la fuite de l’activité hors du mainnet.

La leçon de l’ultrasound money est qu’un récit monétaire séduisant peut être défait par une simple mise à jour technique, ici la scalabilité par les L2. La prochaine phase se jouera moins sur les mèmes que sur ces cinq cadrans. Le rendement, l’émission et le burn ne sont plus des constantes de la nature : ils sont redevenus des variables politiques.

Foire aux questions

L’ether est-il déflationniste en 2026 ?

Non. Depuis la mise à jour Dencun de mars 2024, le burn des frais ne compense plus l’émission versée aux validateurs. L’offre d’ETH croît lentement, avec un taux d’inflation nette de l’ordre de +0,2% par an. La déflation reste possible, mais seulement lors des rares journées de forte congestion du mainnet.

Pourquoi le burn d’Ethereum s’est-il effondré ?

Parce que la mise à jour Dencun (EIP-4844) a introduit les blobs, qui ont réduit d’un facteur 10 à 100 le coût des rollups de couche 2. L’activité a quitté le mainnet pour ces L2, qui paient des frais quasi nuls. Le burn quotidien est ainsi tombé de plusieurs milliers d’ETH à seulement 50 à 70 ETH.

Qu’est-ce que l’EIP-8361 ?

C’est une proposition, apparue le 4 août 2026, qui brûlerait une part croissante des récompenses des validateurs à mesure que le staking augmente, annulant l’émission nette de consensus lorsque environ 60,25 millions d’ETH (près de 50% de l’offre) sont stakés. Très contestée, elle reste à l’état de brouillon.

Combien d’ETH est staké et quel est le rendement ?

Environ 41,41 millions d’ETH, soit près de 34% de l’offre, un record. Le rendement de base de la couche de consensus est tombé autour de 2,6%, un plus bas de trois ans ; avec le MEV et les pourboires de priorité, un validateur performant vise 3% à 3,8%.

Comment l’ETH et le staking sont-ils imposés en France ?

Les plus-values réalisées lors d’une conversion en euros relèvent du prélèvement forfaitaire unique de 30% pour les particuliers occasionnels. Les récompenses de staking sont imposables, leur traitement précis faisant encore débat. L’AMF supervise les prestataires (PSAN puis CASP), pas le protocole ; le régime transitoire PSAN a pris fin le 1er juillet 2026.

Par la rédaction crypto de HOGE Wire, Paris.

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