ETF crypto : le gagnant rafle tout, la longue traîne meurt
La semaine du 22 août a battu des records de collecte, mais près de 62 % des flux vont à un seul fonds. Derrière le chiffre unique, un marché à un gagnant et une longue traîne qui s'éteint.
La semaine bouclée le 22 août restera dans les carnets. Les ETF Bitcoin et Ethereum cotés aux États-Unis ont attiré environ 2,6 milliards de dollars de collecte nette, leur meilleure semaine de 2026 et la plus forte depuis octobre 2025, avec un volume d’échanges qui a bondi de plus de 200 %, d’après The Block. La série ne s’est pas arrêtée là. Lundi 24 août, les ETF Bitcoin ont encaissé 337,6 millions de dollars de plus, une sixième séance positive d’affilée qui porte le total à 2,26 milliards sur six jours, selon CryptoSlate. Les encours de la catégorie frôlent désormais les 100 milliards de dollars, soit près de 85 milliards d’euros.
Sur le papier, un triomphe. Dans le détail, une tout autre histoire. Le chiffre de collecte, celui qui fait les gros titres, dit rarement où va vraiment l’argent. Et là où il va, il va de plus en plus au même endroit. Un seul fonds, l’iShares Bitcoin Trust (IBIT) de BlackRock, concentre près de 62 % des encours de la catégorie et rafle la même proportion de presque chaque journée de collecte. Pendant ce temps, la longue traîne des produits concurrents se vide, et certains ferment pour de bon.
Cet article cartographie cette concentration : qui gagne, pourquoi, ce que cela rapporte, et pourquoi la SEC, dont la consultation sur les « ETF innovants » se referme le 31 août, s’inquiète désormais du déluge de produits. Le tout sur fond de symposium de Jackson Hole, où Kevin Warsh prononce cette semaine son premier grand discours de président de la Réserve fédérale. Le marché des ETF crypto n’a jamais autant collecté. Il n’a jamais été aussi inégal.
La semaine record, en chiffres
Reprenons les faits. Sur la semaine close le 22 août, la collecte nette combinée des ETF Bitcoin et Ethereum a atteint 2,6 milliards de dollars, dont 1,9 milliard pour le Bitcoin et 697,2 millions pour l’Ethereum, précise The Block. C’est, côté Bitcoin, la plus forte semaine depuis celle du 10 octobre 2025 (2,7 milliards à l’époque), et côté Ethereum la meilleure depuis la semaine du 3 octobre 2025. Le volume d’échanges a explosé : 22,1 milliards de dollars sur les ETF Bitcoin contre 6,9 la semaine précédente, une hausse de plus de 219 %. Un tel gonflement du volume signale que ce ne sont pas seulement des allocations passives, mais des mouvements actifs de capitaux qui reviennent sur le produit.
Selon Nate Geraci, président de The ETF Store, les fonds Bitcoin et Ether ont chacun signé leur meilleure semaine de collecte depuis octobre 2025, un rebond mené par IBIT avec quelque 1,33 milliard de dollars encaissés en cinq séances consécutives, rapporte Cointelegraph. Sur la semaine, le Bitcoin a bondi de plus de 20 %, franchissant brièvement les 79 000 dollars après avoir démarré près de 63 000. Il s’échange aujourd’hui autour de 67 510 euros, tandis que l’ether évolue vers 2 096 euros, d’après CoinGecko.
La dynamique s’est prolongée la semaine suivante : 337,6 millions de dollars le lundi 24 août, puis 314,4 millions le mardi 25, ce qui porte la collecte du mois d’août à 3,03 milliards de dollars, le meilleur mois de 2026, indique Cointelegraph. Depuis le lancement des fonds en janvier 2024, la collecte nette cumulée atteint 54,36 milliards. Le tableau ci-dessous résume les repères qui comptent.
| Repère | Flux net ETF Bitcoin | Commentaire |
|---|---|---|
| Semaine au 22 août | +1,92 Md$ | plus forte semaine depuis octobre 2025 |
| Lundi 24 août | +337,6 M$ | sixième séance positive d’affilée |
| Mardi 25 août | +314,4 M$ | série prolongée |
| Août (cumul du mois) | +3,03 Md$ | meilleur mois de 2026 |
| 2026 (cumul de l’année) | -2,26 Md$ | toujours négatif malgré le rebond |
| Depuis le lancement (janv. 2024) | +54,36 Md$ | collecte nette cumulée |
Le paradoxe : collecte record, année 2026 toujours dans le rouge
Voici le premier piège du chiffre unique. Le mois d’août a beau être le meilleur de 2026, l’année reste déficitaire : environ 2,26 milliards de dollars de sorties nettes depuis janvier pour les seuls ETF Bitcoin américains, note Cointelegraph. Un mois record ne suffit pas à effacer un premier semestre lourdement négatif, marqué au printemps par des sorties de capitaux d’une ampleur inédite.
Comment un record mensuel peut-il laisser l’année dans le rouge ? Parce que le mot « flux » agrège des mouvements de sens opposé. D’un côté, un torrent entre dans IBIT. De l’autre, un lent égouttement sort du plus vieux véhicule de la catégorie, le Grayscale Bitcoin Trust (GBTC), pénalisé par des frais de 1,50 % et par des porteurs qui le quittent depuis sa conversion en ETF en janvier 2024. GBTC ne détient plus que 131 496 bitcoins, une fraction de ce qu’il portait à sa conversion, d’après Bitbo. La collecte nette de la catégorie, c’est cette entrée massive moins cette fuite lente : un solde qui aplatit deux réalités contraires.
Il faut donc distinguer trois grandeurs que le langage courant confond : le flux brut (l’argent qui bouge), le flux net (les gagnants moins les perdants) et les bitcoins réellement détenus (qui ne changent qu’avec de vraies créations ou rachats). Depuis le lancement, la collecte cumulée reste massivement positive, autour de 54 milliards de dollars : la plupart des porteurs n’ont pas vendu, et l’essentiel de l’agitation se joue à la marge. Le récit d’une liquidité qui a fini par l’emporter sur la rareté tient toujours, mais il masque une répartition très inégale.
La loi du plus fort : IBIT écrase la catégorie
Voici le chiffre qui compte vraiment. Avec 60,80 milliards de dollars d’encours, IBIT pèse à lui seul près de 61,5 % des 98,85 milliards de la catégorie, selon Bitbo. Mieux : IBIT détient 771 641 bitcoins, davantage que les cinq autres grands fonds réunis (FBTC, GBTC, Grayscale Mini, BITB et ARKB n’en totalisent qu’environ 441 700). Un seul produit porte plus de la moitié de l’exposition institutionnelle américaine au Bitcoin logée dans des ETF.
La domination se lit aussi jour après jour. Le 24 août, IBIT a capté 208,9 des 337,6 millions de collecte, soit 62 %, et avec le FBTC de Fidelity, les deux fonds ont raflé près de 93 % de la journée, d’après CryptoSlate. Sur la semaine record, IBIT a encaissé 1,33 des 1,92 milliard, environ 69 %. Autrement dit, quand on parle de « flux d’ETF », on parle surtout des flux d’un seul fonds.
Pour mesurer l’ampleur du phénomène, il faut le comparer au reste de la finance indicielle. Dans la plupart des catégories d’ETF actions ou obligataires, le leader dépasse rarement 30 ou 40 % des encours, et trois ou quatre acteurs se partagent le gros du marché. Ici, un seul fonds franchit les 60 %, une asymétrie que l’on associe d’ordinaire aux effets de réseau des plateformes technologiques, pas à un produit financier standardisé. Le tableau ci-dessous détaille la répartition.
| Fonds | Encours | Bitcoins détenus | Part de la catégorie |
|---|---|---|---|
| IBIT (BlackRock) | 60,80 Md$ | 771 641 | ~61,5 % |
| FBTC (Fidelity) | 13,88 Md$ | 176 114 | ~14 % |
| GBTC (Grayscale) | 10,36 Md$ | 131 496 | ~10,5 % |
| Grayscale Mini (BTC) | 4,81 Md$ | 61 027 | ~4,9 % |
| BITB (Bitwise) | 2,99 Md$ | 37 948 | ~3 % |
| ARKB (ARK 21Shares) | 2,76 Md$ | 35 066 | ~2,8 % |
| Total catégorie | 98,85 Md$ | 1 254 588 | 100 % |
Pourquoi IBIT gagne, et pourquoi l’avance s’auto-entretient
Le plus frappant, c’est qu’IBIT n’est même pas le moins cher. Ses frais de 0,25 % sont supérieurs à ceux du Grayscale Mini (0,15 %) ou du MSBT de Morgan Stanley (0,14 %). Sa domination ne tient donc pas au prix, mais à quatre avantages qui se renforcent mutuellement : l’échelle atteinte en premier, la machine de distribution de BlackRock auprès des conseillers financiers, la liquidité secondaire la plus profonde du marché, et le seul marché d’options vraiment développé sur un ETF Bitcoin.
C’est un effet de volant d’inertie. Les institutions et les teneurs de marché acheminent leurs ordres vers le véhicule le plus liquide ; cela creuse encore la liquidité et resserre les écarts entre prix acheteur et vendeur ; ce qui attire de nouvelles institutions. La liquidité appelle la liquidité. Dans l’univers des ETF, les gros deviennent plus gros mécaniquement. Les desks qui pratiquent l’arbitrage de base entre l’ETF et les contrats à terme choisissent eux aussi naturellement le fonds le plus profond, ce qui ajoute encore à la centralisation des flux.
Le marché d’options attaché à IBIT joue un rôle sous-estimé. Il permet aux gérants de couvrir une position, de vendre de la volatilité ou de prendre du levier sans quitter l’enveloppe réglementée. Cette deuxième étage du produit fidélise les capitaux et rend l’écosystème IBIT difficile à concurrencer par un simple rabais de frais. Un nouvel entrant peut casser les prix ; il ne peut pas fabriquer, du jour au lendemain, un carnet d’ordres aussi épais ni une chaîne d’options aussi liquide.
L’économie d’un émetteur : ce que rapportent 60 milliards
Faisons le calcul. À 0,25 % sur 60,80 milliards de dollars d’encours, IBIT génère environ 152 millions de dollars de revenus de frais bruts par an. C’est ce que rapporte la position dominante, et c’est aussi ce qui explique pourquoi la course aux frais bas ne tue pas le leader : quand on gère des dizaines de milliards, un quart de point de pourcentage suffit à financer distribution, marketing, conservation et soutien à la liquidité.
À l’autre bout, un fonds de 50 millions de dollars à 0,20 % encaisse 100 000 dollars par an, de quoi couvrir à peine ses coûts de cotation. C’est la clé de la concentration : des frais comprimés vers zéro rendent l’échelle indispensable. Le produit est devenu une matière première ; quand le prix ne distingue plus rien, ce sont la distribution et la liquidité qui décident, et les deux favorisent l’installé. Un émetteur sous-dimensionné ne perd pas seulement la bataille commerciale : il perd de l’argent à chaque exercice.
Le cas GBTC illustre l’exception qui confirme la règle. À 1,50 % sur environ 10,4 milliards d’encours, il rapporte encore quelque 155 millions de dollars par an à Grayscale, presque autant qu’IBIT sur six fois plus d’actifs. Voilà pourquoi Grayscale défend ce tarif hérité tout en ayant lancé un Mini à 0,15 % pour freiner l’hémorragie. Sur un placement de 100 000 dollars conservé dix ans, GBTC coûte environ 11 621 dollars de plus qu’IBIT, calcule crypto.news. Le grand écart de frais résume la stratégie : traire l’ancien stock captif tout en défendant la part de marché avec un produit bon marché.
| Fonds | Frais annuels |
|---|---|
| MSBT (Morgan Stanley) | 0,14 % |
| Grayscale Mini (BTC) | 0,15 % |
| BITB (Bitwise) | 0,20 % |
| ARKB (ARK 21Shares) | 0,21 % |
| IBIT (BlackRock) | 0,25 % |
| FBTC (Fidelity) | 0,25 % |
| GBTC (Grayscale) | 1,50 % |
La longue traîne meurt : l’hécatombe de fonds a commencé
La contrepartie de la concentration, c’est la mortalité. En avril 2026, Direxion a liquidé dix ETF à effet de levier ou inverses, dont deux produits liés à la crypto, LMBO et REKT, qui ont cessé de coter sur le NYSE le 10 avril, rapporte Crypto Briefing. Le détail est cruel : LMBO avait gagné environ 34 % avant de fermer, tandis que REKT avait perdu près de 31 %. Aucun n’a été tué par sa performance ; les deux l’ont été par un manque d’encours.
Plus de vingt ETF à effet de levier ou inverses ont fermé rien qu’en avril, et le mois de juillet en visait autant. Pour Eric Balchunas, analyste ETF senior chez Bloomberg, il s’agit d’une correction nécessaire plutôt que d’un désamour des investisseurs pour les stratégies à levier : la plupart des petits ETF 2x fermés avaient moins d’un an et ont été retirés faute d’avoir su attirer l’intérêt. Les survivants, eux, tiennent bon : MSTX, MSTU et CONL, adossés à MicroStrategy et à Coinbase, continuent de coter.
Ce tri rappelle une vérité gênante pour l’investisseur : dans un marché à un seul gagnant, être dans la longue traîne, c’est s’exposer à un risque de fermeture, avec ses conséquences (revente forcée, événement fiscal, réallocation subie). La leçon vaut aussi pour les gros porteurs on-chain : le réveil des baleines dormantes et la concentration des fonds dessinent le même marché, où une poignée d’acteurs fixe le prix marginal.
126 dossiers en attente : la vague de liquidations n’est pas finie
Pourquoi tant de lancements et de fermetures en même temps ? Parce que les standards de cotation génériques approuvés par la SEC en septembre 2025 ont raccourci les délais d’approbation et permis aux émetteurs de lancer des produits presque à la carte. Résultat : un déluge. James Seyffart, analyste chez Bloomberg Intelligence, recense au moins 126 dossiers d’ETP en attente de décision, décrit The Block.
Selon Seyffart, les émetteurs multiplient les lancements en espérant que certains prennent, et beaucoup ne survivront pas au-delà de 2027 : les ETP les plus faibles feront face à des liquidations, quelques fermetures apparaissant dès la fin 2026 et l’essentiel étant attendu d’ici fin 2027, à mesure que la concurrence pour les encours s’intensifie. La conséquence mécanique de frais quasi nuls et de lancements faciles, c’est une sélection darwinienne : les gagnants se concentrent encore, la queue de peloton est éliminée.
Vu sous cet angle, l’histoire des « flux » est en réalité une histoire de survie. Le chiffre de collecte que scrutent les traders mesure autant la santé de deux ou trois géants que l’appétit du marché dans son ensemble. Un observateur qui regarde le total sans regarder la répartition confond la vigueur d’un leader avec celle d’une industrie.
La SEC rouvre le dossier : la consultation « ETF innovants »
Sur ce terrain surchargé, le régulateur reprend la main. Le 30 juin 2026, la SEC a publié une demande de commentaires sur les « ETF innovants » (dossier S7-2026-24, communiqué 2026-60), dont la période de consultation se referme le 31 août 2026, précise la SEC. Au moment où ces lignes sont écrites, il reste quatre jours.
Le champ est large : fonds investis dans des classes d’actifs innovantes ou recourant à des stratégies nouvelles, qu’il s’agisse de crypto, d’actions uniques, d’effet de levier renforcé, de blockchain, d’actifs privés ou de contrats évènementiels. La consultation s’articule autour de trois axes : le statut de société d’investissement au sens de l’Investment Company Act de 1940, la manière de réguler ces produits, et l’amélioration du processus d’enregistrement.
Pour les flux, l’enjeu est direct. Le régime même qui a ouvert les vannes est désormais réexaminé. Si la SEC durcit l’enregistrement ou le traitement au titre du texte de 1940, la prolifération ralentit et la sélection s’accélère ; si elle assouplit, davantage de produits calqués se disputeront les mêmes flux, déjà très concentrés. Dans les deux cas, c’est le régulateur qui dessine la carte de la concentration.
Ethereum : même schéma, même vainqueur
Le scénario se rejoue à l’identique côté Ethereum. Les ETF ETH ont connu leur propre semaine record, avec 697,2 millions de dollars de collecte nette au 22 août, la plus forte depuis la semaine du 3 octobre 2025, selon The Block. Et, comme pour le Bitcoin, BlackRock a de nouveau capté la plus grosse part, laissant la concurrence se partager les miettes. Les encours des ETF Ethereum restent toutefois bien inférieurs à ceux du Bitcoin.
La spécificité d’Ethereum, c’est le staking. Les produits qui reversent un rendement de staking captent désormais des capitaux au détriment de ceux qui n’en versent pas : une rotation interne plus qu’un afflux d’argent frais. Reste la vraie question de fond : la demande d’ETF change-t-elle l’histoire de l’offre d’ETH ? L’enveloppe verrouille de l’ether hors du flottant, mais le récit déflationniste de l’ultrasound money s’est effrité, et la collecte d’ETF ne le ressuscitera pas à elle seule.
Cette rotation a une portée stratégique. En reversant le rendement de staking, un émetteur transforme un actif volatil en quasi-produit de rendement, plus facile à vendre à un allocataire prudent ; mais il ajoute une couche de risque (choix des validateurs, périodes de déblocage, fiscalité du rendement) que l’enveloppe Bitcoin, elle, n’a pas. Le marché des ETF Ethereum se scinde ainsi entre produits nus et produits à rendement, et la concentration s’y rejoue à chaque niveau, comme sur le Bitcoin.
Jackson Hole et le pivot macro qui nourrit les flux
Pourquoi cet afflux, et pourquoi maintenant ? La réponse est macro. Le symposium de Jackson Hole 2026, qui se tient du 27 au 29 août sur le thème « Innovation financière : implications pour les paiements et la politique monétaire », accueille le premier grand discours de Kevin Warsh comme président de la Fed, vendredi 28 août, d’après la Réserve fédérale de Kansas City.
L’intervention tombe dix-neuf jours avant la réunion du 16 septembre du comité de politique monétaire. Les marchés lisent toute perspective de taux plus bas comme un carburant pour les actifs risqués, et les flux d’ETF sont l’expression institutionnelle la plus lisible de ce pari. Warsh, réputé faucon, s’est fait un nom sur la vigilance anti-inflation ; un premier discours est l’occasion pour un nouveau président d’exposer sa grille de lecture. Un ton accommodant prolongerait la série de collecte ; un ton restrictif pourrait l’interrompre aussi vite qu’elle a commencé.
D’où une réflexivité que les objectifs de prix pour fin 2026 peinent à intégrer : les flux suivent la macro, le prix suit les flux, et le chiffre de collecte devient autant un baromètre des anticipations de taux qu’un thermomètre de la conviction crypto.
La concentration déforme le signal des flux
Il y a une conséquence plus subtile. Quand un seul fonds capte 62 % des flux, l’indicateur de collecte d’ETF que surveillent les traders n’est plus que le carnet d’ordres d’un émetteur. Ce sont les participants autorisés d’IBIT qui, en couvrant les créations d’un guichet, déplacent le prix marginal. Le signal cesse alors de dire « le marché achète » pour dire « le canal de BlackRock achète ».
La nuance est capitale pour quiconque lit les flux comme un baromètre de sentiment. Cela ne rend pas l’indicateur inutile, mais il exige d’être décortiqué : quel fonds, quelle séance, quel contexte macro. Un chiffre record qui va à 93 % vers deux fonds n’est pas un pari large ; c’est un pari étroit qui, statistiquement, peut s’inverser d’un coup si le guichet dominant fait volte-face. La concentration transforme un indicateur de foule en indicateur de quelques mains, et c’est précisément ce que le total agrégé cache.
Cette lecture a des implications concrètes pour le trader. Un jour de collecte massive porté à lui seul par IBIT peut refléter une simple opération de rééquilibrage d’un gros gérant, pas un basculement de sentiment général. À l’inverse, une journée de sorties concentrée sur GBTC peut n’être qu’un arbitrage fiscal de vieux porteurs, sans rapport avec la conviction des nouveaux entrants. Prendre le chiffre net au pied de la lettre, c’est confondre la plomberie d’un émetteur avec l’humeur du marché.
L’angle européen : pourquoi un épargnant français ne peut pas acheter IBIT
Pour le lecteur français, il y a un hic. IBIT et ses homologues américains ne sont pas directement accessibles aux particuliers de l’Union européenne, faute du document d’informations clés (le KID au titre du règlement PRIIPs) exigé pour la distribution de détail. Un épargnant en France ne peut donc pas acheter IBIT sur son compte-titres ordinaire.
L’exposition passe ici par des ETP ou ETN adossés physiquement, émis par CoinShares, 21Shares ou WisdomTree, et cotés sur Xetra ou SIX. Le cadre UCITS interdit les fonds mono-actif (règle de diversification), d’où le recours à des titres de dette plutôt qu’à des fonds au sens strict. Et l’Europe a sa propre concentration : une poignée d’émetteurs domine l’étagère des ETP crypto physiques, avec des frais eux aussi comprimés, de l’ordre de 0,15 % à 0,40 % selon les acteurs.
Côté règles, la transition des PSAN français vers le statut de CASP prévu par MiCA s’est achevée le 1er juillet 2026 ; l’AMF a rappelé que les prestataires non conformes doivent organiser une extinction ordonnée de leur activité, comme le détaille l’AMF. Les dérivés crypto (contrats à terme, perpétuels), eux, relèvent de MiFID II et non de MiCA. La dynamique du gagnant qui rafle tout est donc transatlantique, mais le véhicule change : un Français suit la même tendance via un ETP 21Shares ou CoinShares, pas via IBIT.
Ce que la concentration change pour l’investisseur
Que retenir, concrètement ? Cinq points méritent l’attention.
- La liquidité du leader est un vrai atout. Écarts serrés et marché d’options profond : pour des tickets importants, la liquidité d’IBIT peut peser plus lourd que quelques points de base de frais.
- La concentration crée un point unique de défaillance. Conservation, risque opérationnel et risque de contrepartie se rassemblent au même endroit ; un incident chez le leader deviendrait systémique pour toute la catégorie.
- Les frais comptent sur la durée. Sur dix ans, GBTC coûte environ 11 621 dollars de plus qu’IBIT sur 100 000 dollars ; pour un achat de long terme, les moins chers (Mini à 0,15 %, MSBT à 0,14 %) font la différence.
- Un flux brut n’est pas une conviction. Une semaine record qui va à 93 % vers deux fonds est un pari concentré, et l’année peut rester négative malgré tout.
- Surveillez la queue de peloton. Si votre produit est dans la longue traîne, le risque de fermeture est réel : regardez les encours, pas seulement la performance.
La collecte record d’août est bien réelle, et l’approche des 100 milliards de dollars d’encours marque une étape. Mais derrière le chiffre unique se cache un marché à un seul gagnant, une longue traîne qui se vide et un régulateur qui reprend la main. Lire les flux d’ETF en 2026, c’est moins compter les milliards que regarder où ils atterrissent.
Foire aux questions
Qu’est-ce qu’un flux d’ETF et en quoi diffère-t-il des encours ?
Le flux net est la différence entre créations et rachats de parts sur une période : l’argent qui entre ou sort réellement du fonds. Les encours (AUM) mesurent la valeur totale du fonds, qui bouge aussi avec le prix du Bitcoin. Un fonds peut voir ses encours grimper sans aucune collecte nette, simplement parce que le cours monte. Les bitcoins réellement détenus, eux, ne changent qu’avec de vraies créations ou rachats.
Pourquoi IBIT domine-t-il autant les flux d’ETF Bitcoin ?
IBIT, de BlackRock, concentre environ 61,5 % des encours de la catégorie grâce à un avantage de premier arrivé à grande échelle, à la puissance de distribution de BlackRock, à la liquidité secondaire la plus profonde et au seul marché d’options vraiment développé. La liquidité attire la liquidité : les institutions choisissent le véhicule le plus liquide, ce qui renforce encore son avance, indépendamment du fait qu’il ne soit pas le moins cher.
Les flux d’ETF Bitcoin sont-ils positifs en 2026 ?
Pas encore sur l’ensemble de l’année. Malgré le meilleur mois de 2026 (plus de 3 milliards de dollars de collecte en août), les ETF Bitcoin américains affichent toujours environ 2,26 milliards de dollars de sorties nettes depuis janvier. Depuis leur lancement en 2024, la collecte nette cumulée reste néanmoins largement positive, autour de 54 milliards.
Un investisseur français peut-il acheter un ETF Bitcoin américain comme IBIT ?
Pas directement. Les ETF américains n’ont pas le document d’informations clés (PRIIPs KID) exigé pour la distribution aux particuliers dans l’Union européenne. Les épargnants européens passent par des ETP ou ETN adossés physiquement (CoinShares, 21Shares, WisdomTree) cotés sur Xetra ou SIX. En France, la transition des PSAN vers le statut de CASP sous MiCA s’est achevée le 1er juillet 2026.
Que signifie la fermeture de fonds comme LMBO et REKT ?
Elle illustre la face cachée de la concentration. En avril 2026, Direxion a liquidé dix ETF à effet de levier, dont les produits crypto LMBO (qui avait pourtant gagné environ 34 %) et REKT, faute d’encours suffisants. L’analyste James Seyffart recense plus de 126 dossiers en attente et anticipe une vague de liquidations d’ici fin 2027. La leçon : vérifiez les encours d’un fonds, pas seulement sa performance.
Par Camille Rousseau, journaliste marchés à HOGE Wire.