Maths du halving : les mineurs et le creux du cycle Bitcoin
Le halving n'est pas d'abord un choc de prix, mais de revenu pour les mineurs. Hashprice, coût de production, capitulation : lire le cycle Bitcoin par l'offre avant 2028.
Le Bitcoin a repassé la barre des 80 000 dollars fin août 2026, une première depuis le mois de mai, au terme d’une semaine en hausse d’environ 23 %, la plus forte en plus de trois ans selon CoinDesk. Au 3 septembre, il se négocie autour de 69 500 euros (près de 81 000 dollars), encore à quelque 36 % sous son record de 126 080 dollars inscrit le 6 octobre 2025, d’après CoinGecko. La quasi-totalité des analyses de cette reprise regardent la demande : flux entrants dans les ETF, retour des acheteurs institutionnels, reprise des achats de Strategy, politique du Trésor américain sur les taux longs.
Le halving, l’événement qui rythme le fameux cycle de quatre ans, n’est pourtant pas d’abord une affaire de demande. C’est une affaire d’offre, et plus précisément de mineurs. Tous les 210 000 blocs, soit environ quatre ans, le code de Bitcoin divise par deux la récompense versée aux mineurs. Ce sont eux qui fabriquent chaque nouvelle pièce, eux qui doivent en vendre une partie pour payer l’électricité, eux dont la santé financière conditionne la sécurité du réseau. Lire le cycle par l’offre, c’est lire le compte de résultat des mineurs.
Cet article prend le contre-pied des lectures habituelles : au lieu de partir du prix, il part du hashprice, du coût de production et de la capitulation minière. On y verra pourquoi l’abandon des mineurs a historiquement coïncidé avec les creux de marché, pourquoi l’indicateur Hash Ribbons est autant scruté que critiqué, et ce que la vague de l’intelligence artificielle change à cette mécanique bien huilée. C’est l’autre visage des maths du halving, celui que l’on croise rarement dans les prévisions de prix.
La remontée au-dessus de 80 000 dollars, vue du côté des mineurs
Depuis le creux de cycle à 59 375 dollars touché le 5 juin 2026, le Bitcoin a regagné près de 36 % pour revenir autour de 69 500 euros. La liste des catalyseurs est connue : les ETF spot américains ont attiré environ 1,92 milliard de dollars sur une seule semaine fin août, leur meilleure collecte depuis octobre, Strategy a repris ses achats après deux mois de pause en déployant près de 370 millions de dollars, et le Trésor américain a signalé sa volonté de contenir les taux longs, selon CoinDesk. Tout cela décrit la demande.
Du côté de l’offre, l’histoire est différente et plus mécanique. Chaque jour, le réseau émet environ 450 nouveaux bitcoins, produit de 144 blocs multipliés par la récompense actuelle de 3,125 BTC. Ces pièces neuves arrivent presque toutes dans les mains des mineurs, qui en vendent une partie pour couvrir leurs factures. Rapportée à la collecte des ETF, cette offre paraît soudain minuscule : 1,92 milliard de dollars de flux hebdomadaires représentent, au cours actuel, près de sept semaines de production minière absorbées en une seule semaine. C’est déjà une première leçon du cycle vu par l’offre : à mesure que les halvings réduisent l’émission, le poids des mineurs dans la formation du prix diminue face à des acheteurs de plus en plus gros. Nous avons détaillé ce basculement dans notre analyse de qui fixe réellement le prix du Bitcoin.
Reste que les mineurs demeurent les seuls vendeurs structurels et permanents du marché. Un fonds peut choisir de ne pas vendre ; un mineur, lui, a des salaires et des mégawattheures à régler chaque mois. C’est pourquoi leur point de rentabilité, et le moment où ils craquent, restent des repères précieux pour qui cherche à situer le cycle. La reprise actuelle a beau venir de la demande, elle se lit tout aussi bien dans le soulagement des salles de minage : à 69 500 euros, une part du parc qui tournait à perte au printemps est repassée dans le vert.
Le halving, un choc de revenu avant d’être un choc de prix
La règle est inscrite dans le code, dans la fonction GetBlockSubsidy du client de référence Bitcoin Core (src/validation.cpp sur GitHub). Tous les 210 000 blocs, la récompense par bloc est divisée par deux. Elle est passée de 50 BTC à l’origine à 25 en 2012, 12,5 en 2016, 6,25 en 2020, puis 3,125 depuis le 20 avril 2024. Le prochain rendez-vous, autour d’avril 2028 au bloc 1 050 000, la ramènera à 1,5625 BTC. Il restait environ 84 000 blocs à miner d’ici là début septembre, d’après le compteur de CoinGecko. Au total, 21 millions de bitcoins seront émis, le dernier vers 2140, après 33 halvings.
| Halving | Date | Bloc | Récompense (BTC) | BTC émis par jour |
|---|---|---|---|---|
| Origine | janvier 2009 | 0 | 50 | environ 7 200 |
| 1er | novembre 2012 | 210 000 | 25 | environ 3 600 |
| 2e | juillet 2016 | 420 000 | 12,5 | environ 1 800 |
| 3e | mai 2020 | 630 000 | 6,25 | environ 900 |
| 4e | avril 2024 | 840 000 | 3,125 | environ 450 |
| 5e (estimé) | avril 2028 | 1 050 000 | 1,5625 | environ 225 |
Le point capital pour les mineurs est simple : chaque halving ampute leur revenu brut de 50 %, du jour au lendemain et à prix constant. En avril 2024, le chiffre d’affaires quotidien du secteur est passé, en bitcoins, de 900 à 450 pièces. Aucune autre industrie ne voit son prix de vente unitaire divisé par deux à une date fixe et connue de tous d’avance. C’est ce choc, répété tous les quatre ans, qui déclenche la sélection darwinienne au coeur du cycle : les opérateurs dont le coût dépasse le nouveau revenu doivent soit s’équiper de machines plus efficaces, soit trouver une électricité moins chère, soit s’éteindre.
Sur le plan monétaire, l’effet est apaisant : l’inflation annuelle de l’offre est tombée sous 0,83 % après 2024, un rythme désormais inférieur à celui de l’or, et la rareté programmée fait son oeuvre. Sur le plan industriel, en revanche, la coupe de 2024 a inauguré le cycle le plus dur de l’histoire du minage. La récompense a été divisée par deux au moment précis où le hashrate, la puissance de calcul totale du réseau, atteignait des sommets : deux forces qui, ensemble, écrasent le revenu par machine. C’est cette tenaille qu’il faut savoir mesurer.
Le hashprice, thermomètre du revenu minier
Pour mesurer la pression que le halving exerce sur les mineurs, un chiffre résume tout : le hashprice. Le terme, forgé par Luxor en 2019, désigne le revenu quotidien attendu par unité de puissance de calcul. Il se cote en dollars par pétahash par seconde et par jour (PH/jour) et se calcule ainsi : environ 144 blocs par jour, multipliés par la somme de la récompense et des frais de transaction, multipliés par le prix du bitcoin, le tout divisé par le hashrate du réseau. Quand le prix monte ou que le hashrate baisse, le hashprice grimpe ; quand de nouvelles machines se branchent, il chute. C’est, en une seule donnée, le salaire d’un mineur.
L’année 2026 a offert un cas d’école. Le hashprice a ouvert l’année autour de 37 dollars, a plongé fin juin vers 28 dollars, un plus bas de cinq ans, avant de se redresser avec le rebond du prix. Fin août, il évoluait autour de 39 dollars le PH/jour selon l’indice de Hashrate Index, soit près de 33,50 euros. Ce plancher de printemps n’a rien d’anecdotique : à 28 dollars, une large part du parc mondial tournait sous son coût complet, et les analystes parlaient ouvertement de capitulation minière. Le rebond du prix a donc fait beaucoup plus que rassurer les détenteurs : il a rouvert les marges de tout un secteur.
Un détail du marché à terme mérite l’attention des amateurs de prévisions. Fin août, le hashprice à six mois se négociait autour de 37,59 dollars, soit légèrement sous le comptant. Cette petite décote (une backwardation) traduit une conviction du marché : la remontée du prix finira par attirer de la puissance de calcul supplémentaire, ce qui repoussera le hashprice à la baisse. Autrement dit, les mineurs eux-mêmes, à travers les contrats qu’ils vendent pour se couvrir, ne parient pas sur un revenu durablement plus élevé. Le signal est précieux : il dit que le soulagement d’août est réel, mais peut-être temporaire.
Le coût de production, ce plancher que le marché surveille
Si le hashprice mesure le revenu, il faut lui opposer le coût. Et c’est là que la lecture du cycle par l’offre devient un outil de prévision. En juin 2026, l’analyste de JPMorgan Nikolaos Panigirtzoglou estimait le coût de production tout compris d’un bitcoin autour de 78 000 dollars (environ 67 000 euros) ; or le bitcoin s’échangeait alors près de 19 % sous ce niveau depuis cinq mois d’affilée, selon tftc.io. De son côté, CoinShares chiffrait le coût cash moyen pondéré des mineurs cotés autour de 79 995 dollars par bitcoin et estimait que 15 à 20 % du parc mondial tournait à perte.
Historiquement, un prix durablement inférieur au coût de production a marqué des zones de creux, jamais de sommet. C’est intuitif : quand vendre revient à perdre de l’argent, les mineurs les plus fragiles finissent par s’arrêter, l’offre nouvelle se raréfie, et il ne reste sur le marché que des vendeurs moins pressés. Le passage de plusieurs mois sous le coût de production, comme au premier semestre 2026, est donc l’un des rares signaux qui, historiquement, a précédé les grands rebonds.
Encore faut-il distinguer les coûts. Le rapport trimestriel de Riot Platforms offre l’exemple le plus propre. Au deuxième trimestre 2026, Riot annonçait un coût de production hors amortissement de 49 912 dollars par bitcoin, mais un coût tout compris, amortissement des machines inclus, de 90 631 dollars, d’après son communiqué de résultats. Le même bitcoin était donc rentable en trésorerie mais déficitaire en comptabilité. Cette différence explique pourquoi tant de mineurs peuvent survivre des mois sous leur coût complet : tant que le prix couvre l’électricité et les salaires, on continue de tourner en repoussant le renouvellement du matériel.
| Mineur | Puissance déployée | BTC en trésorerie | Positionnement |
|---|---|---|---|
| Riot Platforms | environ 44 EH/s | 11 380 BTC | Coût cash 49 912 $/BTC, tout compris 90 631 $ ; bascule vers les data centers IA |
| MARA Holdings | environ 70 EH/s | 35 577 BTC | Plus gros trésor minier coté ; cible de 4,8 GW ; pas encore de locataire IA à grande échelle |
| CleanSpark | environ 50 EH/s | près de 14 000 BTC | Minage à bas coût, reste à l’écart de l’IA |
Le tableau ci-dessus rappelle aussi un piège de lecture : les définitions de coût ne sont pas comparables d’un mineur à l’autre. Le chiffre étroit de MARA, autour de 38 690 dollars par bitcoin, ne couvre que l’énergie achetée et ne se compare pas au coût cash plus large de Riot, comme le détaillent les documents déposés par MARA auprès du régulateur américain. Les réserves en bitcoins de CleanSpark, elles, proviennent de son bilan de production de l’été 2026. Pour évaluer un mineur, il faut donc toujours vérifier ce que recouvre le coût annoncé avant de le comparer à un concurrent.
Hash Ribbons : lire la capitulation des mineurs
Comment repérer, en temps réel, que les mineurs abandonnent ? L’indicateur le plus célèbre s’appelle Hash Ribbons, conçu par l’analyste Charles Edwards. Son principe, décrit sur lookintobitcoin.com, tient en une phrase : on compare la moyenne mobile à 30 jours du hashrate à celle à 60 jours. Quand la moyenne courte passe sous la longue, c’est que de la puissance de calcul s’éteint, signe que le minage devient non rentable pour une partie du réseau. Un signal d’achat se forme lorsque la moyenne à 30 jours repasse au-dessus de celle à 60 jours, c’est-à-dire quand la capitulation se termine et que le réseau se stabilise.
Edwards résume l’idée sans détour : « Quand les mineurs abandonnent, c’est peut-être le signal d’achat le plus puissant de toute l’histoire de Bitcoin. » La logique rejoint celle du coût de production : la capitulation force les opérateurs à éteindre leurs machines et parfois à vendre leurs réserves pour tenir, ce qui purge le marché de ses derniers vendeurs sous pression. Une fois cette purge terminée, il faut de moins en moins d’acheteurs pour faire remonter le prix.
Il faut toutefois se garder de tout dogmatisme, ce que le cycle des prédictions impose. Le signal n’est pas infaillible. Selon les données rapportées et attribuées à Edwards, Hash Ribbons a produit une quinzaine de signaux d’achat depuis 2013, dont une majorité, mais pas la totalité, se sont révélés gagnants. L’épisode de fin 2025 en donne l’illustration : un signal de capitulation est apparu en novembre 2025, alors que le bitcoin était retombé autour de 81 000 dollars ; le cours a d’abord rebondi vers 90 000 dollars, avant de replonger jusqu’au véritable creux de 59 375 dollars en juin 2026. Le signal avait vu juste sur la détresse minière, mais bien trop tôt sur le prix. Comme toujours dans les maths du halving, un indicateur éclaire une tendance, il ne date pas un plancher.
Trois shakeouts, un même scénario : 2018, 2022, 2026
Prendre du recul aide à comprendre pourquoi la capitulation minière compte. Chacun des grands creux de marché a coïncidé avec une purge du secteur minier, comme si la douleur des producteurs marquait, à chaque fois, le fond du puits.
En 2018, après un sommet à 19 700 dollars, le bitcoin s’est effondré d’environ 84 % vers 3 200 dollars, d’après le comparatif des grands marchés baissiers de Yahoo Finance. La difficulté a alors connu sa plus forte baisse en un seul ajustement depuis des années, en décembre, tandis que des acteurs comme Giga Watt déposaient le bilan. En 2022, la chute de 69 000 à 15 500 dollars (près de 77 %) a emporté Compute North en septembre, avec quelque 500 millions de dollars de passif, puis Core Scientific, l’un des plus gros mineurs cotés, qui s’est placé sous la protection du chapitre 11 le 21 décembre, comme le rapportait CoinDesk à l’époque. Core Scientific a continué de miner et est ressorti de faillite début 2024.
En 2026, le scénario s’est répété avec une nuance de taille. Le hashprice a touché des plus bas de cinq ans, 15 à 20 % du parc a tourné à perte, et la difficulté a même reculé sur un an, un fait rarissime dans l’histoire du réseau. Le creux de prix, à 59 375 dollars le 5 juin, s’est inscrit en plein coeur de cette détresse minière. Une différence saute pourtant aux yeux : l’ampleur des chutes se réduit de cycle en cycle, de 84 % à 77 % puis 53 %. C’est le sujet que nous explorons dans notre dossier sur les rendements décroissants du halving, et il vaut aussi pour la douleur des mineurs : chaque purge, quoique réelle, semble un peu moins violente que la précédente.
| Cycle | Chute du BTC | Signal du côté des mineurs | Faillites emblématiques | Creux |
|---|---|---|---|---|
| 2018-2019 | environ -84 % (19 700 $ vers 3 200 $) | Difficulté -15,13 % en un seul ajustement | Giga Watt | environ 3 200 $ |
| 2022 | environ -77 % (69 000 $ vers 15 500 $) | Capitulation, faillites en série | Compute North, Core Scientific | environ 15 500 $ |
| 2025-2026 | environ -53 % (126 080 $ vers 59 375 $) | Hashprice au plus bas de 5 ans, difficulté en baisse sur un an | Pivots vers l’IA plutôt que faillites | 59 375 $ |
Le thermostat de la difficulté, un plancher qui se répare seul
Ce qui empêche la capitulation minière de devenir une spirale sans fin, c’est un mécanisme unique à Bitcoin : l’ajustement de difficulté. Tous les 2 016 blocs, soit environ deux semaines, le réseau recalibre la difficulté de minage pour viser un bloc toutes les dix minutes. Si des mineurs s’éteignent, les blocs ralentissent, et l’ajustement suivant abaisse la difficulté, ce qui redonne de l’air aux survivants. Au 3 septembre 2026, la difficulté s’établissait autour de 125,81 billions, avec un léger recul attendu au prochain ajustement, vers le 5 septembre, selon CoinWarz.
Panigirtzoglou, de JPMorgan, décrit ce cercle vertueux, dans des propos rapportés par tftc.io, en une formule que citent tous les analystes miniers : « Quand le bitcoin s’échange sous son coût de production, les mineurs aux coûts les plus élevés s’arrêtent, le hashrate baisse et la difficulté s’ajuste à la baisse. » Autrement dit, le coût de production n’est pas un mur fixe : il se déplace vers le bas quand le prix chute, ce qui installe un plancher mouvant sous le marché. Voilà pourquoi la capitulation minière tend à s’auto-limiter, et pourquoi elle marque des creux plutôt que d’ouvrir des gouffres sans fond.
Ce thermostat distingue radicalement Bitcoin d’autres actifs : personne ne le pilote, aucun comité ne vote. Il contraste avec l’autre horloge du cycle, celle de la politique monétaire, que nous avons analysée dans le code de Bitcoin face à l’horloge Fed. La difficulté, elle, ne connaît ni réunion ni communiqué : elle réagit, avec un retard de deux semaines, à la seule réalité économique des mineurs.
Efficacité des ASIC : qui survit à la coupe
Face au choc de revenu, la première ligne de défense d’un mineur est l’efficacité de ses machines. Les ASIC les plus récents consomment environ deux fois moins d’énergie par unité de calcul que la génération d’il y a trois ans. Cette différence décide, à hashprice donné, qui reste rentable et qui décroche. La règle de calcul est simple : le prix d’électricité au-delà duquel une machine perd de l’argent s’obtient en divisant le hashprice par 24 fois l’efficacité de la machine, exprimée en joules par térahash. Au hashprice actuel d’environ 33,50 euros le PH/jour, cela donne des seuils très contrastés.
- Une machine de dernière génération (autour de 13,5 J/TH) reste rentable jusqu’à environ 0,10 euro le kWh.
- Un modèle intermédiaire (autour de 18,5 J/TH) décroche vers 0,075 euro le kWh.
- Une machine d’il y a trois ans (près de 29,5 J/TH) perd de l’argent dès 0,047 euro le kWh.
Ces seuils expliquent la géographie du minage et l’existence même de la capitulation. Un opérateur branché sur une électricité à 0,03 ou 0,04 euro le kWh survit à presque tout ; un mineur payant 0,08 euro avec du matériel ancien est condamné dès que le hashprice faiblit. CoinShares estimait d’ailleurs qu’au niveau de hashprice de 2026, les machines de génération S19 avaient besoin d’une électricité inférieure à environ 0,06 dollar le kWh pour rester rentables. Le halving ne fait qu’accélérer cette sélection : en divisant le revenu, il relève d’un cran le niveau d’efficacité minimal requis pour survivre, et rend caduques, du jour au lendemain, des machines qui étaient encore rentables la veille.
La soupape de l’IA : pourquoi 2026 n’est pas 2018
La grande nouveauté de ce cycle, celle qui pourrait brouiller les signaux traditionnels, tient en deux lettres : IA. Les mineurs possèdent ce que les laboratoires d’intelligence artificielle s’arrachent : des sites raccordés à de fortes puissances électriques, des permis, du refroidissement industriel, des équipes rodées. Plutôt que de miner à perte, un opérateur peut désormais reconvertir ses mégawatts en hébergement de calcul pour l’IA, un débouché qui n’existait tout simplement pas lors des shakeouts de 2018 ou 2022.
Les montants donnent le vertige. Riot a signé un bail de 191 mégawatts sur vingt ans, d’une valeur de base d’environ 9,1 milliards de dollars, avec un laboratoire d’IA de premier plan, comme le confirme son communiqué trimestriel. Core Scientific a noué un accord d’hébergement d’environ 10 milliards de dollars sur douze ans avec CoreWeave, et le secteur cumule plus de 70 milliards de dollars de contrats IA et calcul haute performance, selon CoinShares. James Butterfill, responsable de la recherche chez CoinShares, estime que certains mineurs cotés pourraient tirer « jusqu’à 70 % de leurs revenus de l’IA d’ici la fin de l’année, contre environ 30 % aujourd’hui », dans des propos rapportés par The Block.
Fred Thiel, patron de MARA, résume la mutation en termes darwiniens sur CoinGeek : le minage « est un jeu à somme nulle. Plus il y a de capacité ajoutée, plus c’est difficile pour tous les autres. Les marges se compriment, et le plancher, c’est votre coût de l’énergie. » Et de prévenir : « D’ici 2028, soit vous serez un producteur d’électricité, soit vous appartiendrez à l’un d’eux, soit vous serez associé à l’un d’eux. »
Cette soupape a une conséquence directe sur la lecture du cycle. Auparavant, un mineur en difficulté faisait faillite, ce qui se voyait dans le hashrate et déclenchait les signaux de capitulation. Désormais, il peut basculer une partie de sa capacité vers l’IA sans jamais éteindre officiellement ses machines de minage, ou en les remplaçant progressivement par des serveurs graphiques. La détresse existe toujours, mais elle se traduit moins nettement dans les indicateurs on-chain. Autrement dit, le prochain creux pourrait être plus discret que les précédents, et l’indicateur Hash Ribbons plus difficile à interpréter.
Ce que vendent les mineurs, et pourquoi ça pèse moins qu’avant
Reste la question qui intéresse le plus les traders : combien les mineurs vendent-ils, et quand ? Les grands mineurs cotés conservent aujourd’hui des trésors considérables : environ 35 577 bitcoins chez MARA, 11 380 chez Riot, près de 14 000 chez CleanSpark. Ces réserves font d’eux des vendeurs potentiels, mais aussi des acteurs qui, en période de confiance, préfèrent garder leurs pièces et financer leurs dépenses par de la dette ou des augmentations de capital.
C’est un changement de régime par rapport aux cycles passés, où les mineurs vendaient l’essentiel de leur production pour survivre. Les mouvements de bitcoins depuis les portefeuilles miniers vers les plateformes d’échange restent donc un signal suivi de près, au même titre que les mouvements des grosses baleines. Un afflux soudain de pièces minières vers les exchanges signale souvent un stress de trésorerie, donc une possible capitulation en cours.
Mais il faut remettre ce flux à sa juste échelle. Avec environ 450 bitcoins émis par jour, l’offre minière quotidienne ne pèse qu’une fraction des volumes échangés et des flux d’ETF évoqués plus haut. À chaque halving, ce poids diminue encore. C’est le paradoxe du cycle vu par l’offre : le halving reste l’horloge qui rythme le sentiment, mais l’offre nouvelle qu’il gouverne devient, en valeur relative, de plus en plus marginale face à une demande institutionnelle qui, elle, peut varier de plusieurs milliards d’une semaine à l’autre. Pour le positionnement, cela se lit aussi sur les marchés dérivés, dont nous suivons la surface de volatilité après Warsh.
Cap sur 2028 : la prochaine coupe et le budget de sécurité
Le prochain halving, prévu autour d’avril 2028, ramènera la récompense à 1,5625 BTC. Pour les mineurs, c’est une nouvelle amputation de moitié du revenu de base, à prix constant. Pour le réseau, cela pose une question de fond : celle du budget de sécurité.
La sécurité de Bitcoin se paie. Chaque année, le réseau rémunère les mineurs à hauteur du hashprice multiplié par le hashrate, soit plusieurs milliards d’euros, et c’est ce montant qui rend une attaque prohibitive. Or plus de 99 % de cette rémunération provient encore de la subvention par bloc, les frais de transaction représentant moins de 1 % de la récompense la plupart des semaines. Chaque halving réduit donc mécaniquement le budget de sécurité, à moins que le prix ou les frais ne prennent le relais.
Fred Thiel pose le problème sans détour sur CoinGeek : la transition des revenus de la subvention vers les frais « n’a pas eu lieu », et si la valeur de Bitcoin ne croît pas de 50 % ou plus par an, « l’arithmétique devient très difficile après 2028, et plus difficile encore en 2032 ». C’est le débat de fond qui attend la communauté : soit le prix compense les coupes à répétition, soit un marché des frais robuste émerge, soit le budget de sécurité s’érode lentement. Pour l’investisseur qui pense en cycles, 2028 n’est donc pas seulement une date de rareté supplémentaire, c’est un test grandeur nature de la soutenabilité économique du minage.
Ce que le signal minier peut, et ne peut pas, prédire
Que retenir de cette lecture du cycle par l’offre ? D’abord, que la capitulation minière est un signal coïncident ou légèrement retardé des creux, pas un chronomètre. Elle dit « la douleur est maximale », ce qui, historiquement, s’est produit près des planchers ; elle ne dit pas « le plancher, c’est aujourd’hui ». L’épisode de fin 2025, où le signal Hash Ribbons a précédé une nouvelle jambe de baisse, le rappelle utilement.
Ensuite, que la mécanique se transforme. La soupape de l’IA permet à la détresse de s’exprimer autrement que par la faillite ; l’ajustement de difficulté déplace le coût de production plutôt que de l’ancrer ; et la demande institutionnelle domine désormais une offre nouvelle rendue minuscule par des années de halvings. Les vieux indicateurs restent utiles, mais leur signal est plus bruité qu’avant, et il faut les croiser avec les flux et la macro.
Enfin, que le cycle par l’offre et le cycle par la demande ne s’opposent pas, ils se complètent. Le halving fixe le calendrier et la contrainte ; les flux, la macro et le sentiment décident de l’amplitude. Un investisseur avisé lit les deux horloges à la fois. La prudence reste de mise : ni le hashprice, ni Hash Ribbons, ni le coût de production ne constituent un conseil d’investissement, et les performances passées ne préjugent pas des performances futures.
AMF, MiCA et minage : ce que le régulateur encadre
Un mot, enfin, sur le cadre français et européen, car il est souvent mal compris. En France, l’Autorité des marchés financiers (AMF) et le règlement européen MiCA encadrent les prestataires de services sur crypto-actifs (les PSAN devenus prestataires agréés sous MiCA) : plateformes d’échange, conservation, émission de jetons. Le minage, lui, n’est pas un service financier soumis à agrément : produire des blocs n’est ni un service d’investissement ni une activité de conservation. Un mineur installé en France relève du droit commun (fiscalité, énergie, urbanisme), pas d’un agrément AMF.
En revanche, les instruments dérivés adossés au hashprice ou au bitcoin (contrats à terme, options, produits sur le hashrate) sont, eux, des instruments financiers relevant de la directive MiFID II et de la supervision des régulateurs de marché. La période de transition PSAN vers l’agrément MiCA s’est achevée le 1er juillet 2026, et l’AMF a rappelé que les acteurs non conformes doivent organiser une sortie ordonnée, comme le précise sa communication sur la fin de la période transitoire. Pour l’investisseur français, la distinction est utile : acheter du bitcoin miné n’a rien d’illégal, mais passer par une plateforme non enregistrée expose à des risques que le régulateur cherche précisément à réduire.
Frequently Asked Questions
Le halving fait-il automatiquement monter le prix du Bitcoin ?
Non. Le halving réduit de moitié l’offre nouvelle, ce qui exerce une pression haussière à long terme, mais le prix dépend surtout de la demande. Les rendements de chaque cycle diminuent d’ailleurs nettement, de plusieurs milliers de pour cent lors des premiers cycles à environ 100 % (un simple doublement) sur le dernier. Le halving fixe le calendrier ; il ne garantit aucun rendement.
Qu’est-ce que le hashprice et pourquoi est-il important ?
Le hashprice est le revenu quotidien attendu d’un mineur par unité de puissance de calcul, exprimé en dollars par PH/jour. Il combine le prix du bitcoin, la récompense par bloc, les frais et le hashrate du réseau. Fin août 2026, il tournait autour de 39 dollars (près de 33,50 euros), après un plus bas de cinq ans vers 28 dollars au printemps. C’est le meilleur thermomètre de la santé financière des mineurs.
La capitulation des mineurs annonce-t-elle un creux de marché ?
Historiquement, les grandes capitulations minières (2018, 2022, 2026) ont coïncidé avec des zones de creux, car elles purgent les vendeurs sous pression et déclenchent l’ajustement à la baisse de la difficulté. Mais l’indicateur Hash Ribbons n’est pas infaillible : fin 2025, il a signalé une capitulation avant une nouvelle jambe de baisse. C’est un repère, pas une date.
Quand aura lieu le prochain halving et quelle sera la récompense ?
Le prochain halving est attendu autour d’avril 2028, au bloc 1 050 000. La récompense passera de 3,125 à 1,5625 BTC par bloc. Il restait environ 84 000 blocs à miner début septembre 2026, selon le compteur de CoinGecko, soit un peu plus d’un an et demi d’attente.
Le minage de Bitcoin est-il régulé en France par l’AMF ?
Le minage en tant que tel n’est pas un service financier soumis à l’agrément de l’AMF ni au règlement MiCA, qui visent les plateformes, la conservation et l’émission de jetons. En revanche, les plateformes où l’on achète du bitcoin doivent être enregistrées ou agréées, et les dérivés liés au minage relèvent de la directive MiFID II.
Priya Reddy couvre les marchés et le cycle des prédictions crypto pour HOGE Wire.