h hoge.gg
Subscribe
BTC$67,432.18+2.34%ETH$3,521.44+1.08%SOL$178.62-0.62%BNB$612.30+0.41%XRP$0.6234-0.18%ADA$0.4521+3.12%DOGE$0.1623+1.86%AVAX$38.71-1.24%LINK$17.84+0.92%HOGE$0.00004120+4.21%
BTC$67,432.18+2.34%ETH$3,521.44+1.08%SOL$178.62-0.62%BNB$612.30+0.41%XRP$0.6234-0.18%ADA$0.4521+3.12%DOGE$0.1623+1.86%AVAX$38.71-1.24%LINK$17.84+0.92%HOGE$0.00004120+4.21%
● Security & Exploits

Ponts crypto : le hack qui n’a plus besoin de pont

Le troisième trimestre 2026 a battu un record, 1,26 milliard de dollars de pertes, alors que l'industrie réparait ses ponts. Le risque cross-chain a simplement changé d'adresse.

Un trimestre record, juste au moment où les ponts étaient réparés

Le troisième trimestre 2026 restera comme le pire de l’année pour la sécurité crypto. Selon le rapport Hack3d de CertiK, les exploits et les vols ont coûté environ 1,12 milliard d’euros (1,26 milliard de dollars) sur le trimestre, répartis sur 247 incidents, soit une hausse de 53,9 % par rapport aux 819,4 millions de dollars du deuxième trimestre. Le seul mois de septembre a concentré 768,5 millions de dollars de pertes sur 99 attaques. Depuis janvier, le cumul dépasse désormais 2,39 milliards d’euros (2,68 milliards de dollars). Les conversions retenues ici reposent sur un euro autour de 1,12 dollar le 9 octobre, d’après Trading Economics.

Voici ce qui devrait retenir l’attention : les deux plus grosses pertes du trimestre ne sont pas des piratages de contrats de pont au sens classique. La première, c’est le vol de 345 millions d’euros (387,5 millions de dollars) subi par la plateforme Bitget le 24 septembre, soit près de 31 % des pertes du trimestre. La seconde, c’est la ponction d’environ 285 millions d’euros (320 millions de dollars) sur la sidechain Bitcoin Liquid, début septembre. Ni l’une ni l’autre n’a visé le contrat verrouillant des jetons entre deux blockchains. Le tout s’est produit pendant que le Bitcoin signait son meilleur trimestre depuis 2024, en hausse d’environ 40 %, autour de 73 500 euros (82 500 dollars) le 9 octobre selon Fortune.

Le paradoxe mérite qu’on s’y arrête. 2026 a aussi été l’année où l’industrie a enfin réparé ses ponts. Les émetteurs sont passés à l’émission native, les protocoles ont adopté les intentions et les solveurs, les preuves à divulgation nulle ont commencé à remplacer les comités de signataires, et près de 13,4 milliards d’euros (15 milliards de dollars) d’actifs ont quitté un fournisseur de messagerie cross-chain pour un autre jugé plus sûr, d’après CoinDesk. Sur le papier, le maillon faible historique de la crypto a été consolidé comme jamais. Dans les faits, les pertes n’ont pas reculé : elles ont atteint un sommet.

La thèse : on a supprimé le pont, pas le risque

Comment davantage de défenses peuvent-elles coïncider avec davantage de pertes ? La réponse tient en une formule : l’industrie a appris à supprimer le contrat de pont, mais pas la décision de confiance qu’il incarnait. Un pont, ce n’est jamais qu’une concentration de valeur plus un ensemble d’acteurs autorisés à décider qu’un retrait est légitime. Détruisez le coffre, et la valeur se répartit ailleurs. Détruisez le contrat, et la décision d’autoriser un transfert doit quand même se prendre quelque part. En 2026, elle s’est prise ailleurs : dans l’infrastructure d’une plateforme d’échange, dans la fédération d’une sidechain, dans la couche de messagerie qui valide les messages inter-chaînes, et jusque dans l’appareil de l’utilisateur.

Autrement dit, le « hack de pont » est en train de devenir un « hack de confiance cross-chain » qui n’a plus besoin d’un pont pour exister. La valeur a beau transiter par des rails plus sûrs, le moment où un système accepte une instruction venue d’ailleurs reste le point sensible, et ce moment ne disparaît pas, il se déplace. Vitalik Buterin l’avait formulé dès 2022 : il existe, écrivait-il, « des limites fondamentales à la sécurité des ponts qui sautent entre plusieurs zones de souveraineté », un argument selon lequel l’avenir serait multi-chaînes sans être inter-chaînes (Cointelegraph). Quatre ans plus tard, cette limite n’a pas été résolue par une meilleure ingénierie : elle a changé d’adresse.

La suite de cette analyse suit l’argent. Nous rappelons d’abord à quoi sert un pont et pourquoi il concentrait le risque, puis nous décrivons la grande réparation de 2026. Nous suivons ensuite les quatre déplacements observés sur le trimestre, nous dressons le tableau de bord du troisième trimestre et le palmarès historique, avant d’expliquer pourquoi « ce n’est pas le code », de rappeler le fil nord-coréen, et de refermer sur le prisme réglementaire de l’AMF et sur ce que l’utilisateur peut faire.

Rappel : à quoi sert un pont, et pourquoi il concentrait le risque

Un pont permet à un actif natif de la chaîne A de circuler sur la chaîne B. Le modèle historique est le verrouillage-émission : l’actif réel est verrouillé dans un contrat sur A, une représentation enveloppée (une reconnaissance de dette) est émise sur B, et au retour, cette représentation est brûlée pour libérer l’original. Deux choses s’accumulent alors au même endroit : la valeur, et le pouvoir d’autoriser son mouvement.

La valeur s’accumule parce que la réserve verrouillée grossit avec l’usage, jusqu’à ce qu’un seul contrat détienne des centaines de millions. Le pouvoir d’autoriser se concentre parce qu’un ensemble plus petit que les chaînes connectées décide de ce qui est légitime : un multisig de signataires, un comité de validateurs, un oracle associé à un relayeur, un réseau de vérification. Compromettez cet ensemble, ou convainquez-le, et la réserve se vide.

Voilà pourquoi les ponts ont hérité de l’étiquette de maillon faible de la crypto. En 2022, Chainalysis avait comptabilisé environ 2 milliards de dollars dérobés sur 13 piratages de ponts, près de 69 % de tous les fonds volés cette année-là (Chainalysis). La réserve en verrouillage-émission est le pot de miel le plus pur du secteur : une adresse appétissante, gardée par un système plus petit que les deux chaînes qu’elle relie. Les analyses précédentes de HOGE Wire ont détaillé cette géométrie ; ici, elle ne sert que de point de départ.

La grande réparation de 2026 : émission native, intentions, preuves

La réponse de 2026 est allée plus loin que de meilleurs audits : elle a attaqué la géométrie elle-même. Premier levier, l’émission native. Au lieu de verrouiller un actif pour émettre une reconnaissance de dette, on brûle l’actif natif sur A et on émet l’actif natif sur B. Le protocole CCTP de Circle procède ainsi pour l’USDC : pas de réserve enveloppée, pas de dépositaire mutualisé, la quantité en circulation reste constante (Circle). Des standards comme xERC-20 et le format OFT laissent un émetteur contrôler son jeton sur plusieurs chaînes et, surtout, fixer des plafonds de débit par pont : une route compromise ne peut alors émettre que jusqu’à un certain seuil.

Deuxième levier, les intentions et les solveurs. Plutôt que de garer de la valeur dans un pont, l’utilisateur exprime une intention (« je veux tel actif sur la chaîne B »), et un solveur avance les fonds à destination avant de se faire rembourser. Le pot de miel se réduit au fonds de roulement du solveur, et non plus à une réserve de centaines de millions. Troisième levier, les mathématiques à la place d’un comité. Les clients légers et les preuves à divulgation nulle permettent à un contrat sur B de vérifier l’état de A de façon cryptographique, au lieu de se fier à la signature d’un groupe.

Là où les comités subsistent, ils sont empilés : les DVN de LayerZero fonctionnent selon une configuration « X parmi Y parmi N », et le CCIP de Chainlink ajoute un réseau de gestion des risques distinct, seize opérateurs de noeuds par ligne, des plafonds de débit et une certification SOC 2, avec une philosophie que ses promoteurs résument par une sécurité ni optionnelle, ni réglable à la baisse (crypto.news). Le revers de cette robustesse est un retour de la curation : les options de messagerie les plus sûres sont aussi les plus centralisées, une tension que HOGE Wire a analysée à propos des attaques de gouvernance et de la parade qui recentralise.

Aucune de ces parades n’est magique, et il faut le dire clairement : on parle de confiance minimisée, pas de confiance nulle. Une preuve à divulgation nulle déplace la confiance vers la configuration initiale du circuit et vers l’opérateur qui génère la preuve ; un plafond xERC-20 dépend de la clé qui peut le modifier ; une messagerie empilée reste exposée si ses vérificateurs partagent une même dépendance logicielle. La bonne question n’est donc pas « ce pont est-il sûr ? » mais « que faut-il compromettre, et à quel coût, pour lui faire accepter un faux ? ». C’est exactement la question à laquelle KelpDAO a répondu par l’absurde avec son unique vérificateur.

Le marché a voté. Après l’exploit de KelpDAO, des projets représentant environ 14,5 milliards de dollars ont annoncé leur migration de LayerZero vers le CCIP de Chainlink dès le 4 août ; Chainlink chiffre le total à près de 15 milliards de dollars. Les 7,4 milliards de dollars de WBTC de BitGo ont ouvert la voie, devant les 2,5 milliards de Mantle et le milliard de Lombard, tandis que la Stable Token Commission du Wyoming devenait, le 18 août, la première entité publique américaine à basculer (CoinDesk). Cette fuite vers la sécurité est un vrai progrès. Elle rend d’autant plus troublant le record du trimestre : l’argent n’a pas cessé d’être volé, il a seulement cessé d’être volé là où tout le monde renforçait les murs.

Premier déplacement : vers la plateforme d’échange

Le 24 septembre à 18 h 31 UTC, la plateforme Bitget perd environ 345 millions d’euros (387,5 millions de dollars), un chiffre révisé à la hausse par rapport à une première estimation de 351,6 millions. L’analyse de l’incident est sans ambiguïté sur un point : l’attaquant n’a jamais obtenu les clés privées de Bitget. Il a exploité une faille de type « zero-day » dans un logiciel de sécurité tiers, en réalité deux produits déployés dans l’infrastructure de la plateforme, pour moissonner des identifiants internes de haut niveau, puis insérer de fausses instructions de retrait (shattered.io). Seuls les portefeuilles chauds et tièdes ont été touchés ; le stockage à froid est resté intact.

Ce vol n’a rien d’un piratage de pont, et c’est précisément ce qui le rend révélateur. À mesure que l’émission native et les rampes d’accès des plateformes absorbent les flux inter-chaînes, la plateforme d’échange devient la nouvelle concentration de valeur et le nouvel ensemble de confiance. L’attaquant n’a pas cassé la cryptographie : il a cassé le périmètre opérationnel qui la garde, puis s’est servi de la machinerie de retrait de la plateforme elle-même. Détail glaçant, l’accès serait resté indétecté pendant 25 jours avant l’exécution du vol, une durée qui illustre, une fois de plus, que détecter n’est pas empêcher.

Bitget a reconstitué son fonds de protection à environ 309 millions de dollars début octobre et s’est engagée à couvrir les pertes des clients plutôt que de les leur faire porter ; à la date du 8 octobre, aucun registre de remboursement audité de façon indépendante ne confirmait toutefois que chaque compte avait été rendu entier (Blockonomi). La leçon, côté sécurité cross-chain, est que le trésor s’est déplacé : il n’est plus dans un contrat verrouillant deux chaînes, il est dans les portefeuilles opérationnels d’une plateforme qui fait office de pont de fait entre des dizaines de réseaux.

Deuxième déplacement : vers la fédération de sidechain

Le 6 septembre, la sidechain Bitcoin Liquid, opérée par une fédération sous l’égide de Blockstream, voit s’évaporer environ 285 millions d’euros (320 millions de dollars), soit près de 4 000 BTC, à peu près 95 % de la réserve d’environ 4 205 BTC qui l’adossait. Là encore, pas de clé volée. Le coupable est un bug de consensus dans le cache de vérification des preuves de portée du logiciel Elements : une collision de clé de cache a permis à une preuve falsifiée de réutiliser un verdict « valide » déjà en mémoire, d’émettre environ 4 000 L-BTC non adossés, puis de les sortir par la fonction de peg-out (Chainalysis).

Le multisig fédéral, pourtant exigeant avec son seuil de 11 signataires sur 15, a signé un retrait que le consensus avait déjà, à tort, accepté comme réel. C’est tout le problème : un multisig honnête, même à barre haute, ne peut pas rattraper un bug de consensus, car il valide une opération dont la légitimité a été établie en amont par un code défaillant. Dans son propre bilan, Blockstream reconnaît qu’« aucun relecteur, interne ou externe, n’avait identifié ce risque avant son exploitation », et que la faille exploitée avait en fait été introduite par le correctif d’un bug antérieur. Le correctif était devenu l’exploit.

Un peg, c’est un pont sous un autre nom. L’industrie avait justement fait transiter le Bitcoin entre chaînes via des fédérations et des représentations enveloppées pour éviter le risque des ponts classiques ; or la fédération reste un ensemble de confiance qui autorise des émissions, et ici cet ensemble était honnête et a tout de même perdu, parce que ce qu’il vérifiait était faux. L’épilogue a été clément : des assaillants se présentant comme white hats ont rendu environ 3 400 BTC et conservé près de 600 BTC (environ 47 millions de dollars) à titre de prime, la production de blocs a repris le 10 septembre, et Adam Back a assuré que la parité 1 pour 1 du L-BTC serait couverte (news.bitcoin.com). Charles Guillemet, directeur technique de Ledger, a contesté l’étiquette white hat : « les white hats ne vident pas un pont pour ensuite solliciter un contact on-chain », a-t-il résumé (BeInCrypto).

Troisième déplacement : vers la couche de messagerie

Le 18 avril 2026, vers 17 h 35 UTC, le pont de KelpDAO libère 116 500 rsETH, environ 292 millions de dollars à l’époque, vers une adresse contrôlée par un attaquant. Le rsETH est le dérivé de restaking de KelpDAO, un actif dont la place dans l’écosystème a été analysée dans notre dossier sur l’offre d’ETH et l’angle mort logiciel du staking. Mais l’argent n’est pas sorti d’une réserve verrouillée qu’un voleur aurait vidée : il est sorti d’une émission que le système a autorisée, parce que le message qui la commandait paraissait valide.

La mécanique est devenue un cas d’école. L’OFTAdapter de KelpDAO sur Ethereum exigeait l’attestation d’un seul réseau de vérification décentralisé, un DVN, sans aucun DVN optionnel : une configuration dite « 1 parmi 1 », c’est-à-dire un point de défaillance unique. L’attaquant a fabriqué un paquet LayerZero prétendant provenir du déploiement OFT de KelpDAO sur Unichain, sans aucune transaction source correspondante sur Unichain ; le message synthétique encodait l’ordre de libérer les jetons, le DVN compromis a fourni la signature requise, et les contrats de LayerZero l’ont accepté comme valide, faute de vérifier indépendamment l’état de la chaîne d’origine (Blockaid). Une seconde tentative de 40 000 rsETH, environ 100 millions de dollars, a été bloquée 46 minutes plus tard par le multisig d’urgence de KelpDAO.

Le dégât ne s’est pas arrêté au pont. Le rsETH servait de collatéral dans les marchés de prêt, si bien que la perte a menacé de cascader sur Aave et Compound, où des positions adossées au rsETH risquaient la liquidation. Il a fallu une coalition de protocoles, baptisée DeFi United et menée par l’écosystème Aave, pour engager plus de 300 millions de dollars et reconstituer l’adossement du rsETH à près de 100 % en environ cinq semaines, sans perte pour les détenteurs (CoinCentral). La dispersion du risque ne concerne donc pas que l’attaque : les dommages eux-mêmes se propagent, du pont vers le crédit on-chain.

C’est le coeur de la bascule : le butin n’est plus le coffre, c’est le message qui autorise le coffre à s’ouvrir. Déplacez la valeur hors du contrat de pont vers une couche de messagerie, et l’attaque suit le message. Reste la question de la responsabilité, et elle est brûlante. KelpDAO a affirmé que la configuration « 1 parmi 1 » était le réglage par défaut documenté par LayerZero, pas une déviation ; le chercheur indépendant Artem K, connu sous le pseudonyme banteg et développeur de Yearn Finance, a confirmé que le kit de démarrage OApp V2 livrait des réglages de vérification à source unique sur Ethereum, BSC, Polygon, Arbitrum et Optimism. LayerZero a, de son côté, imputé la perte au paramétrage de Kelp, son cofondateur Bryan Pellegrino répétant que « les applications ne devraient pas dépendre d’un DVN unique » (CoinDesk).

Le désaccord a fini devant les tribunaux. Le 24 septembre 2026, Evercrest Technologies, éditeur de KelpDAO, a assigné LayerZero Labs, son entité canadienne et son PDG Bryan Pellegrino, affirmant que l’exploit découlait d’une infrastructure LayerZero compromise, un appareil de développeur piraté, des données RPC empoisonnées et la configuration « 1 parmi 1 », et non d’une faille dans les contrats de Kelp. « Aujourd’hui, nous avons déposé une plainte contre LayerZero et son cofondateur, Bryan Pellegrino, pour réparer les torts liés à l’exploit du pont rsETH plus tôt cette année », a déclaré KelpDAO (Crypto Briefing). Qui détient le risque de la couche de messagerie ? La justice canadienne pourrait être la première à trancher.

Quatrième déplacement : jusque dans l’appareil de l’utilisateur

Le déplacement le plus spectaculaire mène au bout de la chaîne, l’appareil de l’utilisateur. Au troisième trimestre, le vol lié au portefeuille matériel Coldcard a coûté 112,7 millions de dollars, environ 100 millions d’euros, à cause d’une faiblesse de firmware : un générateur de nombres aléatoires défaillant livré des années plus tôt avait réduit l’entropie des clés au point de les rendre reconstructibles (Blockonomi). Le 9 octobre, jour de publication de cette analyse, l’analyste on-chain Specter signalait une ponction coordonnée visant des utilisateurs de portefeuilles Ledger : plus de 86 millions de dollars, environ 77 millions d’euros, répartis sur près de 98 adresses et plusieurs chaînes, dont environ 30 millions en ETH et 211 BTC.

Prudence sur ce dernier cas : les montants restent non confirmés, et Ledger enquête sur des pertes signalées par des clients d’Asie du Sud-Est ayant acheté leurs appareils auprès d’un revendeur, CryptoBilis, à qui la société a demandé de suspendre ses ventes. Une compromission matérielle par la chaîne d’approvisionnement, par exemple un implant lisant la phrase de récupération, est évoquée mais pas établie (Unchained). Ces chiffres, liés au matériel et à la chaîne logistique, sont d’ailleurs les moins audités du secteur et doivent être lus comme des ordres de grandeur.

Pourquoi ranger un portefeuille piraté dans une analyse de ponts ? Parce que c’est la forme ultime du vol cross-chain, celle qui n’a besoin d’aucun pont. Une phrase de récupération contrôle des actifs sur toutes les chaînes à la fois ; compromettre l’appareil, c’est ouvrir le seul point où tous les réseaux convergent, sans jamais toucher à un contrat de pont. Le même raisonnement vaut pour les drainers et le hameçonnage par signature, dont HOGE Wire a décrit une variante dans son enquête sur l’empoisonnement d’adresses et le casse du copier-coller. Le pont n’est plus qu’une cible parmi d’autres, et de moins en moins la plus rentable.

Le tableau de bord du troisième trimestre : où l’argent est vraiment parti

Rassemblons les plus grosses pertes du trimestre dans un seul tableau. L’exercice est éclairant : sur les quatre incidents majeurs recensés par CertiK, pas un seul n’est un piratage de contrat de pont au sens classique. Le quatrième, Tectonic, protocole de prêt sur Cronos, a d’ailleurs offert la seule récupération propre du lot, non par la négociation mais par un retour en arrière de la chaîne elle-même, Cronos ayant effacé près de 10 961 blocs pour annuler environ 111 millions de dollars, laissant 9,19 millions hors d’atteinte (crypto.news).

Incident (T3 2026)MontantSurface touchéeMécanismeContrat de pont ?
Bitget (24 sept.)345 M€ / 387,5 M$Plateforme d’échangeZero-day dans un logiciel de sécurité tiersNon
Liquid (6 sept.)285 M€ / 319 M$Fédération de sidechain (peg BTC)Bug de consensus, cache de preuve de portéeNon (peg)
Tectonic (30 août)107 M€ / 120,4 M$Protocole de prêt (Cronos)Manipulation de collatéral, rollback de chaîneNon
Coldcard (juil.-août)100 M€ / 112,7 M$Portefeuille matérielFaille de firmware, entropie réduiteNon
Les quatre plus grosses pertes du troisième trimestre 2026, selon le rapport Hack3d de CertiK. Aucune n’est un piratage de contrat de pont.

Le cas cross-chain emblématique de l’année, KelpDAO et ses 292 millions de dollars, appartient au deuxième trimestre (avril) ; la ponction visant les utilisateurs Ledger, environ 86 millions de dollars le 9 octobre, ouvre le quatrième sur la surface de l’appareil. La surface qui avait défini la période 2021-2023, le contrat de pont, est devenue une ligne mineure, non parce que les ponts seraient devenus sûrs, mais parce que la valeur et les décisions de confiance ont émigré ailleurs.

Le palmarès historique, et ce qu’il ne dit plus

Pour mesurer le chemin parcouru, il faut regarder le palmarès. Ronin reste le plus gros piratage de pont jamais recensé, environ 625 millions de dollars en 2022, suivi de Poly Network (611 millions en 2021), de BNB Token Hub et de Wormhole. Selon Chainalysis, 2022 à elle seule avait vu disparaître près de 2 milliards de dollars sur 13 piratages de ponts, soit environ 69 % des fonds crypto volés cette année-là (Chainalysis) ; les montants par incident sont recoupés par le classement de Rekt, et le cas BNB, 2 millions de BNB forgés via une preuve IAVL falsifiée dont une centaine de millions de dollars seulement a pu sortir avant l’arrêt de la chaîne, est documenté par CoinDesk.

PontAnnéeMontantCause racineMode
Ronin2022557 M€ / 625 M$5 clés de validateur sur 9 compromises (Lazarus)Clés
Poly Network2021544 M€ / 611 M$Appel inter-contrats, fonction privilégiéeCode
BNB Token Hub2022~506 M€ émis / 568 M$Preuve IAVL forgéeCode
Wormhole2022285 M€ / 320 M$Contournement de la vérification de signatureCode
Nomad2022169 M€ / 190 M$Initialisation à racine nulleCode
Harmony Horizon202289 M€ / 100 M$Multisig 2 sur 5 compromis (Lazarus)Clés
Multichain2023112 M€ / 126 M$Effondrement de l’opérateur, clés perduesOpérateur
KelpDAO2026260 M€ / 292 M$DVN 1 parmi 1, message forgéMessage
Liquid2026285 M€ / 320 M$Bug de consensus, cache de preuveCode/consensus
Les piratages de ponts marquants et leur mode de défaillance. Le code dominait en 2021-2022 ; les clés, les messages et les opérateurs ont pris le relais.

Ce tableau raconte une évolution. En 2021 et 2022, le mode dominant était le bug de code dans le contrat de pont : Poly, Wormhole, Nomad, BNB. À partir de 2023, le vecteur coûteux glisse vers l’ensemble de confiance et l’infrastructure autour du contrat : clés de Ronin et de Harmony, effondrement de l’opérateur Multichain, message forgé de KelpDAO, consensus de Liquid. Le « bug de code dans le pont » n’a pas disparu, mais il n’est plus l’endroit où partent les plus grosses sommes. Autrement dit, le palmarès historique mesure encore des ponts, alors que les pertes récentes mesurent surtout de la confiance mal placée.

« Ce n’est pas le code »

Un fil relie ces quatre déplacements. Pour la première fois dans l’histoire récente, en 2026, les clés volées et les compromissions opérationnelles, et non les bugs de contrats intelligents, ont été le vecteur le plus coûteux en valeur. Au premier semestre, la DeFi avait déjà perdu 1,32 milliard de dollars sur 344 incidents, les attaques visant la couche humaine éclipsant les failles de code par le montant dérobé (Forbes). Ronghui Gu, cofondateur de CertiK, le formule sans détour : « un protocole peut réussir un audit de code impeccable et perdre quand même des millions à cause d’une clé d’administration compromise. »

Le rapport Skynet 2026 de CertiK sur les menaces visant les stablecoins arrive à la même conclusion pour les rails inter-chaînes : les incidents liés aux ponts ont dépassé 328 millions de dollars sur l’année, la compromission de portefeuille devançant les vulnérabilités de code comme vecteur dominant en valeur, la seule compromission de KelpDAO en avril représentant 291,3 millions de ce total (GlobeNewswire). La conséquence pour l’audit est rude. Un audit certifie le code ; il ne certifie ni la gestion des clés, ni le logiciel de sécurité tiers posé sur le chemin critique de Bitget, ni les réglages par défaut d’un DVN chez KelpDAO, ni la chaîne logistique d’un appareil Ledger.

C’est précisément pourquoi l’industrie de l’audit se repositionne, au point que certains cabinets se présentent désormais comme des « couches de confiance » plutôt que de simples vérificateurs de code, un virage que HOGE Wire a examiné dans son analyse de CertiK et du moment où l’audit recule. Concrètement, analyser un hack de pont en cette fin 2026 consiste moins à relire du Solidity qu’à poser trois questions : qui détient quelles clés, quel logiciel tiers se trouve sur le chemin critique, et à quel point l’ensemble de confiance est-il réellement petit.

Le fil nord-coréen et le blanchiment

Reste la question du destinataire. Le fil nord-coréen traverse les plus gros dossiers : Ronin et Harmony ont été attribués au groupe Lazarus, et plusieurs analystes, dont Chainalysis, ont relié KelpDAO à cette même galaxie. Selon Chainalysis, les acteurs nord-coréens ont dérobé un montant record d’environ 2 milliards de dollars en 2025, pour un cumul historique dépassant 6,7 milliards (CoinDesk). Le vol, pour ces acteurs, n’est que le premier acte ; vient ensuite la mise à l’abri des fonds.

Ironie du sujet, ce sont les ponts qui sont devenus le rail de blanchiment préféré. D’après Global Ledger, les ponts ont acheminé environ 2,01 milliards de dollars de fonds volés en 2025, près de la moitié du total, détrônant les mélangeurs (Global Ledger). La surface de blanchiment est aussi dispersée que la surface d’attaque : l’assaillant de Bitget s’est servi de la machinerie de retrait de la plateforme, celui de KelpDAO a eu recours à Tornado Cash, et les fonds de Liquid ont transité par SideSwap. La récupération, elle, demeure l’exception pour les gros vols : en septembre, environ 273 millions de dollars seulement ont été gelés ou rendus sur les 768,5 millions dérobés, d’après le même rapport trimestriel de CertiK.

Le prisme réglementaire : AMF, MiCA, DORA et le trou de responsabilité

En France, le calendrier a son importance. Le régime transitoire PSAN issu de la loi PACTE s’est éteint le 1er juillet 2026, laissant place à l’agrément CASP de plein exercice au titre de MiCA ; exercer sans ce statut est désormais un délit, puni jusqu’à deux ans d’emprisonnement et 30 000 euros d’amende au titre des articles L.54-10-4 et L.572-23 du Code monétaire et financier (AMF). L’article 75 de MiCA institue par ailleurs un régime de responsabilité pour les prestataires qui conservent des crypto-actifs de clients, et le règlement DORA impose des obligations de résilience opérationnelle informatique.

Or ces obligations pèsent précisément là où le risque a migré : sur la plateforme et le dépositaire, c’est-à-dire sur le profil Bitget. Par un hasard de calendrier, le filet réglementaire s’est resserré autour de la nouvelle surface d’attaque au moment même où elle devenait la plus coûteuse. Le problème, c’est l’ancienne surface. MiCA encadre les prestataires et les émetteurs, pas le protocole. Un pont décentralisé sans entité juridique tombe dans une zone grise, et la plainte d’Evercrest contre LayerZero en Colombie-Britannique est justement un test : un fournisseur de couche de messagerie peut-il être tenu responsable d’une perte causée par un message forgé ? En Europe, si la valeur transite par une émission native à plafonds (xERC-20), la responsabilité s’accroche à l’émetteur ou au CASP ; si elle passe par un protocole réellement décentralisé, le recours reste mince.

Deux signaux aggravent le tableau. D’abord, la couverture recule : la protection assurantielle on-chain n’était plus que de 130,2 millions de dollars au troisième trimestre, en baisse de 20,2 % sur un an, alors que les pertes montaient. Ensuite, la dimension géopolitique s’invite. Le rapport Skynet documente un stablecoin adossé au rouble, A7A5, conçu pour reproduire l’architecture de l’USDT en plaçant chaque couche critique hors de portée de l’application occidentale, et qui aurait traité plus de 110 milliards de dollars en un an (Finbold). L’analyse des hacks de ponts débouche ainsi, par capillarité, sur l’évasion de sanctions et la conformité, et plus seulement sur le vol.

Ce qu’il faut surveiller, et ce que l’utilisateur peut faire

Le quatrième trimestre dira si la dispersion se poursuit. Quelques indicateurs méritent d’être suivis : la part des pertes imputables à des contrats de pont au sens strict continuera-t-elle de baisser, confirmant que le pot de miel se rétrécit vraiment ; la plainte d’Evercrest fixera-t-elle un précédent de responsabilité pour la couche de messagerie ; et la ponction visant Ledger se révélera-t-elle une compromission de la chaîne d’approvisionnement, ce qui rebattrait les cartes de la confiance matérielle. Chacune de ces réponses déplacera un peu plus la définition du « hack de pont ».

Pour l’utilisateur et l’investisseur, cinq réflexes limitent l’exposition :

  • Préférer les actifs natifs, l’USDC natif via CCTP par exemple, aux représentations enveloppées adossées à une réserve verrouillée.
  • Avant de recourir à un pont, mesurer la taille de l’ensemble de confiance : un DVN « 1 parmi 1 » est un signal d’alerte, les vérificateurs empilés ou une messagerie de classe CCIP sont préférables.
  • Traiter un solde sur plateforme comme une exposition au risque opérationnel, pas comme du stockage à froid : chez Bitget, le froid a tenu, les portefeuilles chauds non.
  • N’acheter un portefeuille matériel qu’auprès du fabricant ou d’un canal autorisé ; l’épisode Ledger-CryptoBilis est un avertissement sur la chaîne logistique.
  • Vérifier chaque demande de signature sur l’écran de l’appareil : le vecteur coûteux de 2026 est une signature apposée sur un message mal relu.

Le pont a été réparé, et c’est une bonne nouvelle. Mais la leçon du troisième trimestre 2026 est que la sécurité cross-chain n’est pas une propriété d’un contrat isolé : c’est une propriété de tout le chemin parcouru par la valeur, de l’émetteur à la couche de messagerie, de la plateforme à l’appareil que vous tenez en main. Réparez un maillon, et l’attaquant passe au suivant. L’« analyse des hacks de ponts » est devenue, discrètement, une analyse du chemin de confiance, et ce chemin ne vaut que son maillon le plus faible, désormais le plus dispersé.

Foire aux questions

Pourquoi les ponts crypto se font-ils autant pirater ?

Parce qu’un pont concentre au même endroit une grande réserve de valeur verrouillée et un ensemble restreint d’acteurs autorisés à la déplacer : il suffit de compromettre ou de tromper cet ensemble pour vider la réserve. En 2022, les ponts ont représenté près de 2 milliards de dollars de vols, environ 69 % du total de l’année selon Chainalysis. En 2026, le piratage de contrat de pont s’est raréfié, mais le problème de confiance sous-jacent s’est déplacé vers les plateformes, les fédérations et la couche de messagerie.

Quel est le plus gros hack de pont de l’histoire ?

Ronin, environ 625 millions de dollars en mars 2022, lorsque des attaquants ont compromis 5 clés de validateur sur 9, un vol attribué au groupe Lazarus (Rekt). Poly Network (611 millions en 2021) et Wormhole (environ 320 millions en 2022) suivent. En 2026, la plus grosse perte cross-chain a été celle de KelpDAO, environ 292 millions de dollars, et Liquid, environ 320 millions, a été la plus grosse perte liée à un pont sur l’année.

Le vol subi par Bitget était-il un hack de pont ?

Non. Bitget a perdu environ 387,5 millions de dollars le 24 septembre 2026 via une faille zero-day dans un logiciel de sécurité tiers, et non via un contrat de pont ; l’attaquant a moissonné des identifiants internes et inséré de faux retraits sans jamais obtenir de clés privées (shattered.io). Ce cas illustre la bascule de 2026 : les plus grosses pertes cross-chain frappent désormais les plateformes et l’infrastructure, pas les contrats de pont.

Comment éviter de perdre ses fonds en utilisant un pont ?

Privilégier les actifs natifs, comme l’USDC natif via CCTP, aux représentations enveloppées ; vérifier la taille de l’ensemble de confiance, car un DVN « 1 parmi 1 » est un signal d’alerte quand des vérificateurs empilés ou une messagerie de classe CCIP offrent plus de garanties ; ne pas laisser de gros soldes sur une plateforme ; n’acheter un portefeuille matériel qu’auprès d’un canal autorisé ; et vérifier chaque demande de signature sur l’écran de l’appareil.

Qui est responsable d’un hack de pont selon la réglementation ?

Au titre de MiCA, les prestataires et émetteurs qui conservent des crypto-actifs de clients relèvent d’un régime de responsabilité (article 75) et des obligations de résilience DORA, et exercer sans agrément CASP depuis le 1er juillet 2026 est un délit en France, puni jusqu’à deux ans et 30 000 euros (AMF). Mais un pont réellement décentralisé, sans entité juridique, tombe dans une zone grise ; la plainte d’Evercrest contre LayerZero teste si un fournisseur de messagerie peut être tenu responsable.

Par Camille Fontaine, cellule sécurité et exploits, HOGE Wire.

Share 𝕏 Post Telegram