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● Markets

Coté en stablecoin : la monnaie cachée du volume crypto

Chaque chiffre de volume crypto est libellé dans une devise de cotation que personne ne regarde. Entre l'USDT dollar et l'euro on-chain que MiCA encourage, voici en quoi se compte vraiment le marché.

Le 8 octobre 2026, l’Autorité européenne des marchés financiers (ESMA) a donné aux plateformes crypto trois mois pour cesser d’offrir les stablecoins non conformes à MiCA, avec une date butoir fixée au 8 janvier 2027. Deux jetons étaient visés en premier: l’USDT de Tether et le PYUSD de PayPal, selon la décision rapportée par CoinDesk. Dans la foulée, Coinbase a prévenu ses clients de l’Espace économique européen qu’ils avaient jusqu’au 30 octobre pour sortir ces jetons de la plateforme.

Derrière ces annonces se cache une question que presque personne ne pose en lisant un chiffre de volume: en quelle monnaie ce volume est-il compté ? Chaque transaction a deux jambes, l’actif que l’on achète et la devise qui sert à le payer. On regarde toujours la première (le Bitcoin, l’Ethereum) et jamais la seconde. Pourtant, c’est la devise de cotation qui raconte en 2026 l’histoire la plus politique du marché: celle d’un marché libellé très majoritairement en dollar synthétique, que l’Europe cherche désormais à redénominer en euro.

Tout volume a une devise de cotation, et personne ne la regarde

Un chiffre de volume ne veut rien dire sans son unité. Quand un agrégateur annonce qu’une plateforme a traité « 1 000 milliards de dollars » sur un mois, ce « dollar » n’est presque jamais un virement bancaire: c’est un stablecoin, le plus souvent de l’USDT. La devise de cotation, la monnaie dans laquelle le prix est exprimé puis réglé, est la moitié invisible de chaque paire. Elle décide de ce que le volume mesure réellement.

Cette moitié invisible n’a rien de neutre. Elle détermine qui peut accéder au marché (faut-il un compte bancaire ou un simple portefeuille ?), à quelle vitesse (les rails bancaires ferment le week-end, pas les stablecoins) et, surtout, dans quelle juridiction loge le risque. Un volume coté en USDT dépend de la solvabilité d’une société privée, Tether. Un volume coté en euro tokenisé dépend d’un émetteur agréé en Europe. Le même Bitcoin, la même bougie de prix, mais pas du tout le même risque selon la jambe que l’on ignore. C’est pourquoi la devise de cotation est devenue, en 2026, un sujet de souveraineté autant que de microstructure.

BTC/USDT: anatomie d’une paire

Une paire s’écrit toujours de la même manière: actif de base d’abord, devise de cotation ensuite. Dans « BTC/USDT », le Bitcoin est la base et l’USDT la cotation; le prix affiché (environ 82 900 à la mi-octobre) indique combien d’unités de cotation il faut pour acheter une unité de base. Changez la devise de cotation et vous changez de marché: « BTC/USD » transite par une banque, « BTC/USDT » par un stablecoin, « BTC/EUR » par de l’euro fiat, « BTC/EURC » par un euro tokenisé. Quatre carnets d’ordres distincts, quatre réservoirs de liquidité, quatre prix qui ne bougent jamais exactement ensemble.

La conséquence est pratique: deux plateformes peuvent afficher le « même » volume Bitcoin tout en parlant des langues différentes. L’une concentre ses échanges sur des paires en USDT, l’autre sur des paires en euro. Comparer leurs chiffres bruts sans regarder la devise de cotation revient à additionner des kilomètres et des miles. Et quand une plateforme décide d’offrir des frais nuls sur une paire précise, elle ne crée pas seulement du volume: elle fabrique de la demande pour une devise de cotation donnée, comme on le verra plus loin.

Trois quarts du volume crypto se comptent en stablecoin

Le chiffre qui résume tout: au premier trimestre 2026, les stablecoins représentaient environ 75 % de l’ensemble du volume d’échange crypto, un plus haut historique, sur près de 8 300 milliards de dollars négociés, selon le rapport trimestriel de CEX.IO. Autrement dit, trois transactions sur quatre ne sont pas réglées en dollars ou en euros « réels », mais dans un jeton privé qui promet de valoir un dollar.

Dans ce total, l’USDT pesait à lui seul 68 % de tout le volume crypto (contre 63 % au trimestre précédent) et 86 % du seul volume en stablecoins; l’USDC suivait loin derrière, autour de 10 % du volume en stablecoins. La domination n’est donc pas celle des stablecoins en général, mais celle d’un stablecoin en particulier. Le trimestre suivant a vu l’activité se contracter (le volume total en stablecoins a reculé de 18 % à 6 800 milliards de dollars au deuxième trimestre, l’USDT perdant 24 %, selon le rapport T2 de CEX.IO), mais la hiérarchie des devises de cotation, elle, n’a pas bougé.

Devise de cotationPart du volume d’échange cryptoPériode (source)
Stablecoins (ensemble)~75 %, plus haut jamais atteintT1 2026 (CEX.IO)
USDT seul68 % de tout le volume cryptoT1 2026 (CEX.IO)
USDC~10 % du volume en stablecoinsT1 2026 (CEX.IO)
Monnaies fiat (USD, EUR par virement)part minoritaire et en déclinT1 2026 (CEX.IO)
En quoi se compte le volume crypto. Source: CEX.IO, rapports stablecoins 2026.

USDT, le dollar opérationnel du marché

Pourquoi un jeton privé a-t-il supplanté le vrai dollar dans les carnets d’ordres ? Parce qu’il est plus commode. Un stablecoin circule 24 heures sur 24, règle en quelques secondes, ne demande aucun compte en banque américain et conserve la même valeur faciale d’une blockchain à l’autre. Pour un trader à Lagos, Buenos Aires ou Paris, détenir des USDT revient à détenir un dollar utilisable immédiatement, là où un virement en dollars suppose une banque correspondante et des horaires d’ouverture.

Le résultat se lit dans les données. Parmi le volume spot libellé en dollar, environ 83 % passait par des stablecoins et seulement 17 % par du dollar fiat au printemps 2026, d’après des chiffres de Kaiko rapportés par Bitcoin.com; en 2021, le partage était encore de 77,75 % contre 22,25 %. Le stablecoin est devenu, de fait, le dollar opérationnel de la crypto: il cote, il règle et il sert de garantie, sans jamais toucher un compte bancaire. Cette commodité a un prix caché, celui de la concentration: parier sur le volume crypto, c’est parier sur la santé d’un émetteur privé.

Comment un frais nul fabrique une devise

La domination d’une devise de cotation n’est pas toujours spontanée: elle s’achète. Le levier le plus efficace est le frais nul. En supprimant la commission sur une paire précise, une plateforme y attire mécaniquement le volume, et ce volume se met à parler la devise de cotation de cette paire. Deux épisodes, tous deux antérieurs à 2026, le montrent sans ambiguïté.

Au printemps 2023, Binance a lancé une paire BTC-TUSD à frais nuls: en trois mois, le TUSD est passé de moins de 1 % à 19 % du volume spot de la plateforme, selon Kaiko. En avril 2024, le même mécanisme a propulsé le FDUSD au-delà de 35 % du volume spot de Binance, d’après The Block. Dans les deux cas, dès que la promotion a cessé, le volume de la paire s’est effondré. La leçon vaut pour n’importe quel chiffre: une devise de cotation peut régner simplement parce qu’elle est gratuite, pas parce qu’elle est choisie. C’est le prolongement direct de ce que nous avons montré dans notre enquête sur le prix caché derrière le volume crypto: un frais n’est jamais qu’un frais.

Les dérivés aussi parlent stablecoin

La cotation en stablecoin ne s’arrête pas au comptant, et c’est là que les montants deviennent vertigineux. Le marché des dérivés est plusieurs fois plus gros que le spot: en septembre 2026, les contrats perpétuels ont brassé environ 4 560 milliards de dollars, contre près de 970 milliards pour le comptant sur les plateformes centralisées, selon des données de CryptoRank relayées par Cryptopolitan. Or l’immense majorité de ces perpétuels sont libellés et collatéralisés en USDT.

Concrètement, un contrat « margé en USDT » utilise des USDT à la fois comme garantie déposée, comme unité de calcul du profit et de la perte, et comme monnaie de règlement du financement (le funding). La devise de cotation ne décrit donc pas seulement ce que l’on échange au comptant: elle irrigue tout l’étage du levier. Un problème sur l’USDT ne serait pas un problème de stablecoin cantonné à un coin du marché, ce serait un problème de collatéral pour des milliers de milliards de dollars de positions à effet de levier. La moitié invisible de la paire est aussi la fondation invisible des dérivés.

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