Frais des exchanges : le prix caché derrière le volume crypto
Le volume affiché par les exchanges crypto n'est pas neutre : il est façonné par les frais. Maker-taker, paliers VIP, zéro frais et guerre tarifaire, décryptés pour 2026.
Chaque matin, les classements d’exchanges affichent un chiffre : le volume échangé sur vingt-quatre heures. On le lit comme une mesure objective de l’activité, au même titre qu’un thermomètre. C’est une erreur. Le volume n’est pas une donnée brute tombée du ciel ; c’est un produit, et comme tout produit, il est façonné par son prix de revient. Ce prix, ce sont les frais.
Une plateforme ne gagne pas d’argent parce que les gens tradent : elle gagne de l’argent parce qu’elle prélève une commission sur chaque transaction. Et comme toute entreprise qui vit d’une commission, elle a intérêt à ce que le volume monte. La grille tarifaire n’est donc pas un détail comptable posé par-dessus le marché ; c’est le levier qui décide qui trade, où le volume se concentre, et quelle part du chiffre affiché correspond à une activité économiquement réelle. Autrement dit, avant de lire un volume, il faut lire la structure de frais qui l’a produit.
En 2026, ce levier n’a jamais été aussi visible. Le volume spot des plateformes centralisées a touché son point bas de l’année en juillet, autour de 429 milliards de dollars, avant de rebondir d’environ 19 % en août puis d’environ 20 % en septembre pour approcher les 970 milliards de dollars sur le mois, selon les données agrégées relayées par Cryptopolitan (sur la base des chiffres Cryptorank) et par The Cryptonomist pour le creux estival. Au même moment, le revenu de transaction de Coinbase fondait et une guerre des prix lancée par Wall Street commençait à comprimer les commissions de détail. Avec un Bitcoin autour de 74 000 euros le 11 octobre 2026 (CoinGecko) et un euro proche de 1,12 dollar, le marché n’est ni en euphorie ni en panique : c’est précisément dans ces phases que la question des frais redevient centrale, parce que c’est elle qui sépare les plateformes rentables de celles qui saignent.
Cet article part donc du volume pour remonter à sa source : comment un exchange facture, qui paie réellement, comment le prix fabrique (et parfois truque) le chiffre affiché, et ce que la réglementation française et européenne commence à exiger en matière de transparence.
Maker et taker : la mécanique à deux faces
Tout commence par une distinction que la plupart des traders de détail ignorent : le frais que vous payez dépend de la façon dont votre ordre rencontre le marché. Un ordre à cours limité qui reste dans le carnet en attendant une contrepartie ajoute de la liquidité : c’est un ordre maker. Un ordre au marché qui vient immédiatement se servir dans le carnet retire de la liquidité : c’est un ordre taker. Presque tous les exchanges facturent moins cher le maker que le taker, et certains versent même une ristourne au maker.
La logique est empruntée aux bourses actions des années 1990, où le modèle maker-taker a été conçu pour rémunérer ceux qui affichent des prix et densifient le carnet. L’idée tient en une phrase : un carnet épais attire les traders impatients, et les traders impatients paient. La plateforme subventionne donc la liquidité passive (le maker) et taxe la liquidité consommée (le taker). Ce n’est pas de la philanthropie : c’est un moteur qui transforme la profondeur du carnet en volume facturable.
Il faut en tirer une conséquence rarement énoncée : le volume n’est jamais homogène. Toute transaction associe un maker et un taker, donc le même euro de «volume» peut être quasiment gratuit d’un côté et coûteux de l’autre. Quand un classement agrège le volume d’une plateforme, il additionne en réalité deux populations aux incitations opposées : des market makers professionnels qui vivent de la ristourne et des petits porteurs qui paient le plein tarif. Lire un volume sans savoir qui l’a produit, c’est lire une moyenne qui ne décrit personne.
Les paliers VIP : plus vous tradez, moins vous payez
Par-dessus la distinction maker-taker, les exchanges empilent une seconde grille : les paliers de volume. Plus vous échangez sur trente jours (et, chez certains, plus vous détenez du token maison), moins vous payez. Chez Binance, la grille spot va du palier VIP 0 (0,10 % côté maker comme côté taker) jusqu’au VIP 9, réservé aux comptes dépassant 4 milliards de dollars de volume mensuel, où le maker tombe à 0,011 % et le taker à 0,023 % ; payer les frais en BNB applique encore une remise de 25 %, ramenant le maker à 0,00825 % (Datawallet). Chez Coinbase, le barème Advanced, refondu en janvier 2026, part de 0,60 % / 1,20 % pour un débutant et descend jusqu’à 0 % / 0,05 % au-delà de 250 millions de dollars de volume (Datawallet). Kraken a revu sa grille le 9 juillet 2026 pour récompenser aussi les actifs déposés, et plafonne à 0 % maker / 0,05 % taker pour les plus gros comptes (Kraken).
| Plateforme (spot) | Maker/taker standard | Maker/taker palier haut | Condition du palier haut |
|---|---|---|---|
| Binance | 0,10 % / 0,10 % | 0,011 % / 0,023 % | VIP 9 (vol. 30 j ≥ 4 Md$, ≥ 5 500 BNB) |
| Coinbase Advanced | 0,60 % / 1,20 % | 0,00 % / 0,05 % | > 250 M$ de volume sur 30 j |
| Kraken Pro | 0,40 % / 0,80 % | 0,00 % / 0,05 % | ≥ 500 M$ de volume (ou 100 M$ d’actifs) |
| MEXC | 0,00 % / 0,05 % | 0,00 % / 0,04 % | avec déduction en token MX |
| Binance.US | 0,00 % / 0,01 % | 0,00 % / 0,01 % | paires USD principales (avril 2026) |
Cette grille a une propriété qu’il faut nommer : elle est régressive. Un petit porteur paie dix à cent fois ce que paie un desk professionnel. Entre un débutant à 0,60 % côté maker chez Coinbase et un VIP 9 à 0,011 % chez Binance, le rapport est de plus de cinquante. Résultat : le volume affiché est, pour sa plus grande part, le fait d’acteurs qui ne paient presque rien pour le produire. Le chiffre que tout le monde cite appartient structurellement à ceux qui le fabriquent au coût marginal le plus bas, pas à la foule des petits ordres.
La vraie caisse : pourquoi le taker finance la plateforme
Si les market makers paient si peu, d’où vient l’argent ? Du taker. Dans le modèle maker-taker, le maker est souvent proche de zéro, voire rémunéré ; c’est le taker, l’ordre au marché, pressé, qui acquitte la commission pleine. Le market maker encaisse le spread (l’écart entre son prix d’achat et son prix de vente) et la ristourne ; la plateforme, elle, encaisse le frais du taker. La chaîne est limpide : le maker construit le carnet, le taker le consomme, et c’est le second qui paie les deux.
On comprend alors pourquoi les grandes plateformes soignent autant leurs applications grand public et leur ergonomie «un clic». L’ordre au marché d’un particulier est le produit le plus rentable qu’un exchange puisse vendre : il est pris sans négociation, au prix affiché, et il paie le tarif le plus élevé de la grille. À l’autre bout, les desks professionnels sont courtisés avec des ristournes parce qu’ils fournissent la liquidité qui rend l’application utilisable. Le volume de détail n’est pas la plus grosse ligne du classement, mais c’est la plus grosse ligne du compte de résultat.
Zéro frais : comment on fabrique du volume
Si les frais décident du volume, que se passe-t-il quand on les met à zéro ? L’histoire a déjà répondu. En juillet 2022, Binance a lancé une promotion de trading sans frais sur plusieurs paires Bitcoin, étendue ensuite au stablecoin TUSD. L’effet sur le chiffre affiché a été spectaculaire, mais c’est l’analyse de Kaiko qui en a révélé le vrai visage : la part de Binance dans le volume spot mondial est passée d’environ 38,3 % en 2021 à 64,3 %, pendant que sa part dans la profondeur de marché, elle, reculait de 42 % à 30,7 %. Traduction : la gratuité a fabriqué du volume, pas de la liquidité. Les deux chiffres, censés aller de pair, ont divergé parce que l’un (le volume) répond aux incitations tarifaires et l’autre (la profondeur) répond au risque réel que prennent les teneurs de marché.
La preuve par l’absence est arrivée en mars 2023 : quand Binance a mis fin à la plupart de ces paires gratuites, son volume Bitcoin a chuté à son plus bas niveau en huit mois (CoinDesk). Le volume n’avait pas disparu : il n’avait jamais été autre chose qu’une subvention déguisée en activité.
Le procédé n’a rien d’une relique. En 2026, MEXC affiche toujours 0 % de frais maker pour attirer la liquidité sur ses paires à faible capitalisation, Binance.US a ramené ses paires USD principales à 0 % maker et 0,01 % taker en avril pour reconquérir des utilisateurs, et le coréen Korbit a imposé une stratégie USDC sans frais en janvier qui a fait bondir son score de liquidité, de l’aveu même de Kaiko. La leçon pour le lecteur de classements est simple : le volume d’une paire gratuite n’est pas comparable à celui d’une paire facturée. Mettre les deux dans la même colonne, c’est additionner des euros qui n’ont pas le même coût de production.
Spot contre dérivés : le différentiel qui a tout déplacé
La deuxième grande distorsion tarifaire oppose le spot aux dérivés. Sur Binance, un trade spot standard coûte 0,10 % par face ; un contrat perpétuel en USDT coûte 0,02 % côté maker et 0,05 % côté taker. À cela s’ajoute l’effet de levier : avec le même capital, un trader expose un notionnel bien plus grand, donc génère bien plus de «volume» pour un même euro immobilisé. Deux forces poussent dans le même sens, des frais plus bas et un levier plus élevé, et elles expliquent pourquoi l’essentiel de l’activité a migré vers les dérivés.
Les ordres de grandeur le confirment. En septembre 2026, les contrats perpétuels ont représenté environ 4 560 milliards de dollars de volume (en hausse d’environ 3 % sur le mois), et les seuls perp DEX quelque 1 710 milliards, contre un spot centralisé proche de 970 milliards (Cryptopolitan). Le marché des dérivés pèse plusieurs fois le spot, et une partie de cet écart n’est pas un appétit supérieur pour le risque : c’est une réponse mécanique à une grille de frais qui rend le notionnel dérivé beaucoup moins cher à faire tourner. Quand on compare un volume spot à un volume de perpétuels, on compare deux produits dont le prix unitaire n’a rien à voir.
Les frais des DEX : gas, LP et le péage invisible du MEV
Sur les plateformes décentralisées, la mécanique change de nature mais pas de logique. Il n’y a pas de maker-taker : il y a un frais de pool payé aux fournisseurs de liquidité. Uniswap propose historiquement quatre niveaux, 0,01 %, 0,05 %, 0,30 % et 1 %, le palier à 0,30 % servant de réglage par défaut pour les paires volatiles et le 0,01 % pour les paires de stablecoins (Uniswap). La version v4, déployée en 2026, va plus loin : elle supprime les paliers figés et autorise des frais dynamiques, ajustés en temps réel par des modules («hooks»), de 0 % à 100 % par incréments minuscules. Le frais n’est plus une constante affichée mais une variable programmable.
Surtout, le frais de pool n’est que la partie visible du coût. S’y ajoutent le gas (le coût d’exécution sur la chaîne) et, plus insidieux, le MEV : la valeur extraite par ceux qui réordonnent les transactions, via le «sandwich» ou l’arbitrage, et qui agit comme un péage invisible prélevé sur l’ordre du trader. Un swap peut afficher 0,05 % de frais de pool et coûter bien davantage une fois le slippage et le MEV intégrés. C’est aussi pourquoi la question du coût réel rejoint celle de la compression des frais de couche 2, que nous avons détaillée dans notre prévision des frais L2 et de leur plancher : sur les réseaux, comme sur les carnets, le prix affiché n’est jamais le prix payé.
Enfin, la destination des frais diffère radicalement. Sur un exchange centralisé, la commission alimente un compte de résultat d’entreprise. Sur un DEX, elle rémunère les fournisseurs de liquidité et, de plus en plus, sert à racheter le token de gouvernance : c’est tout le modèle d’Hyperliquid, dont le mécanisme de rachat transforme les frais en demande structurelle pour le jeton, comme nous l’avons décortiqué dans notre analyse de la tokenomics de HYPE. Le même euro de frais finance une marge actionnariale d’un côté, un rachat de token de l’autre.
Le modèle d’affaires : quand le volume baisse, la caisse se vide
Pour mesurer à quel point le volume et les frais sont le même sujet, il suffit de lire un compte de résultat. Au deuxième trimestre 2026, Coinbase a publié un chiffre d’affaires net de 1,2 milliard de dollars (contre 1,5 milliard un an plus tôt), dont 599 millions de revenu de transaction seulement, et une perte nette de 359,5 millions de dollars (Yahoo Finance). La directrice financière Alesia Haas a décrit un environnement difficile, rappelant que les volumes spot du secteur avaient reculé de plus de 20 % tandis que la capitalisation globale fondait à deux chiffres. Quand le volume baisse, la caisse d’un pur exchange se vide presque mécaniquement, parce que le revenu de transaction est proportionnel au produit du volume par le taux de frais, et que les deux reculaient en même temps.
D’où un pivot que les dirigeants ne cachent plus. «Coinbase is no longer a bet just on the price of Bitcoin» («Coinbase n’est plus un simple pari sur le prix du Bitcoin»), a résumé le directeur général Brian Armstrong à la publication des résultats. Les revenus d’abonnement et de services ont atteint 555 millions de dollars, soit 48 % du chiffre d’affaires net, contre 29 % fin 2024 ; le revenu des marchés de prédiction a bondi de 106 % sur le trimestre pour dépasser 100 millions de dollars en rythme annualisé. La diversification passe par la garde, l’intérêt sur les réserves de stablecoin et le staking, dont les rendements dépendent eux-mêmes d’enjeux de concentration que nous avons traités à propos de l’offre d’ETH et de la monoculture des clients de staking. Le message implicite est clair : vivre du seul frais de transaction est devenu trop cyclique, et les plateformes les plus solides cherchent des revenus qui ne s’effondrent pas quand le volume se tarit.
Ce que révèlent les comptes de Coinbase, la plupart des plateformes le gardent secret. Binance, OKX, Bybit ou MEXC ne publient pas de résultats audités : faute de société cotée, le secteur n’offre qu’une seule fenêtre claire sur l’économie réelle des frais, celle de Coinbase. C’est une ironie pour un marché qui se réclame de la transparence, car le seul tableau de bord fiable sur la rentabilité du volume vient de l’acteur qui a choisi de se plier aux règles comptables de Wall Street.
La guerre des frais : Wall Street attaque par le prix
La pression sur les commissions ne vient plus seulement des concurrents crypto-natifs : elle vient de la finance traditionnelle, qui dispose d’une arme que les exchanges n’ont pas, une base de clients déjà captive. En 2026, Morgan Stanley a ouvert le trading de Bitcoin, d’Ethereum et de Solana sur sa plateforme E*Trade, via le prestataire d’infrastructure Zero Hash, au tarif de 50 points de base, avec un déploiement à ses 8,6 millions de clients à partir de juillet (Cointelegraph). À côté, Charles Schwab facture environ 75 points de base et Fidelity de l’ordre de 1 %, tandis que les frais de l’application grand public de Coinbase peuvent dépasser 0,50 % (Coin Alert News).
| Acteur | Type | Coût indicatif d’un achat au comptant |
|---|---|---|
| Morgan Stanley / E*Trade | courtier traditionnel | 0,50 % (50 bps) |
| Charles Schwab | courtier traditionnel | ~ 0,75 % (75 bps) |
| Fidelity | courtier traditionnel | ~ 1,00 % |
| Coinbase (app grand public) | exchange crypto | souvent > 0,50 % (plus spread) |
| Binance (spot standard) | exchange crypto | 0,10 % (0,075 % en BNB) |
L’analyste senior ETF de Bloomberg Intelligence, Eric Balchunas, résume la trajectoire d’une phrase : «By the time the dust settles it’ll be pretty dirt cheap to trade crypto everywhere» («Quand la poussière sera retombée, trader de la crypto coûtera trois fois rien, partout»), en établissant un parallèle avec la compression déclenchée par les ETF Bitcoin au comptant, dont les frais sont tombés à 14 ou 25 points de base. Le scénario est connu : la distribution de masse attaque par le prix, les marges se compriment, et le volume cesse d’être une rente pour devenir un produit d’appel. Reste la question du plancher, celle-là même que nous posons pour les frais de réseau : jusqu’où une commission peut-elle descendre avant qu’il ne reste plus rien à comprimer ?
Le précédent des ETF est instructif. À l’arrivée des fonds Bitcoin au comptant début 2024, les émetteurs se sont livré une guerre de frais si brutale que plusieurs ont renoncé temporairement à toute commission pour amasser des encours, tirant la grille du secteur vers 0,15 % à 0,25 %. Le trading au comptant suit la même pente : quand un produit devient une commodité distribuée par des géants déjà rentables ailleurs, son prix tend vers son coût marginal, proche de zéro. Pour un exchange crypto dont c’est le cœur de métier, la perspective est existentielle.
Le vrai coût pour le trader : frais, spread et slippage
Du point de vue du trader, le frais explicite n’est qu’une des trois composantes du coût réel. Il faut y ajouter le spread (l’écart achat-vente) et le slippage (la dégradation du prix quand l’ordre est plus gros que la liquidité disponible au meilleur prix), sans oublier, pour les dérivés, le coût de portage du funding et, pour les retraits, les frais de réseau. Une application «sans commission» peut ainsi coûter plus cher qu’un carnet facturé 0,10 %, simplement parce qu’elle élargit le spread au lieu d’afficher un frais.
Prenons un achat de 10 000 euros de Bitcoin. L’écart entre les voies d’exécution est vertigineux, avant même de compter le spread.
| Voie d’exécution | Frais explicites | Coût sur 10 000 € |
|---|---|---|
| Coinbase, app grand public (virement ACH) | 1,49 % | ~ 149 € |
| Coinbase Advanced, palier d’entrée (taker) | 1,20 % | ~ 120 € |
| Binance spot standard (taker) | 0,10 % | ~ 10 € |
| Binance spot, frais payés en BNB | 0,075 % | ~ 7,50 € |
| Desk VIP 9 (maker) | 0,011 % | ~ 1,10 € |
Le rapport dépasse cent entre le particulier qui achète depuis l’application et le desk professionnel. Pour un trader actif, cette différence se cumule à chaque aller-retour et peut, sur l’année, peser plus lourd que ses gains de marché. Et sur un carnet peu profond, le slippage peut faire exploser la facture bien au-delà du frais affiché, un phénomène que nous avons documenté lors du krach d’octobre 2025, quand le volume record a coexisté avec une liquidité fantôme. Lire le coût, c’est donc toujours additionner trois lignes, pas une.
Et encore ne parle-t-on que du trade lui-même. Le coût d’entrée et de sortie compte autant : sur l’application grand public de Coinbase, un achat par carte bancaire est facturé jusqu’à 3,99 %, un virement ACH ou le portefeuille en dollars autour de 1,49 %, et chaque retrait on-chain acquitte un frais de réseau. Pour un petit montant, ces frais fixes et ces rampes d’accès pèsent souvent plus que la commission de marché ; c’est précisément là que se niche la marge que les barèmes publics ne mettent pas en avant.
Frais et volume truqué : l’incitation perverse
Il existe un point où la structure de frais cesse de simplement façonner le volume pour l’inviter à mentir. Les classements d’agrégateurs comme CoinGecko ou CoinMarketCap orientent le trafic, les listings et la confiance ; être haut dans le classement a une valeur commerciale directe. Or, quand le frais maker est nul ou assorti d’une ristourne, le coût de gonfler artificiellement son volume tend vers zéro. Un bot qui s’achète et se revend à lui-même ne paie presque rien ; le volume affiché, lui, grimpe. La gratuité qui sert à attirer la liquidité réelle sert aussi, par construction, à produire de la liquidité fictive.
Le même ressort joue sur les listings. Obtenir une cotation sur une grande plateforme a un prix, parfois élevé, et un token fraîchement listé a tout intérêt à afficher un volume flatteur pour rassurer les acheteurs ; là encore, une grille de frais clémente pour les teneurs de marché rend l’exercice peu coûteux. Le volume devient alors un argument marketing autant qu’une mesure, et c’est au lecteur de faire la part des choses.
C’est pourquoi la surveillance de marché est devenue indissociable de la lecture du volume. Détecter un schéma de wash trading est une chose ; l’empêcher en est une autre, et l’écart entre les deux reste large, comme nous l’avons analysé dans notre dossier sur la surveillance en temps réel et ses limites. À cela s’ajoute un signal complémentaire : les flux de dépôt et de retrait. Quand les pièces quittent les plateformes, le volume peut rester élevé alors que la matière première se raréfie, une dynamique que nous avons suivie à propos des baleines qui vident les réserves des exchanges. Le volume de trading et le volume de flux racontent deux histoires qu’il ne faut pas confondre.
France et Europe : MiCA impose la transparence des coûts
Face à ces distorsions, la réponse réglementaire européenne ne porte pas (encore) sur le niveau des frais, mais sur leur transparence. MiCA impose aux prestataires de services sur crypto-actifs (les PSCA, ou CASP en anglais) des règles de conduite directement inspirées de la finance traditionnelle : agir de manière honnête, équitable et professionnelle dans le meilleur intérêt des clients, et communiquer de façon claire, exacte et non trompeuse. En pratique, cela signifie que la grille de frais, les coûts et la politique d’exécution doivent être publiés et compréhensibles ; une formule du type «des frais s’appliquent» est considérée comme trompeuse.
Le contrôle a déjà commencé. Le 16 avril 2026, le régulateur néerlandais AFM a publié un rapport de supervision constatant que de nombreux PSCA restaient en deçà des exigences, avec des informations de coût difficiles à trouver, enfouies dans les conditions générales ou les FAQ, et des postes comme les frais de dépôt ou de retrait souvent passés sous silence (Regulation Tomorrow). Le sujet est européen, mais l’exigence s’applique identiquement en France.
Côté français, le calendrier a franchi une étape : le régime transitoire PSAN, hérité de la loi PACTE, s’est éteint le 1er juillet 2026, et l’AMF a rappelé que les acteurs non conformes devaient organiser une sortie ordonnée (AMF) ; poursuivre une activité sans agrément constitue désormais une infraction pénale au titre des articles L.54-10-4 et L.572-23 du Code monétaire et financier. Il faut aussi rappeler une frontière essentielle : les contrats perpétuels et autres dérivés crypto ne relèvent pas de MiCA mais de MiFID II, supervisés par l’AMF en tant qu’instruments financiers, avec des plafonds de levier pour la clientèle de détail (de l’ordre de 2:1 sur les CFD sur crypto selon les mesures de l’ESMA). Le produit le moins cher à faire tourner est aussi celui qui est le plus encadré pour le particulier, ce qui n’est pas un hasard.
Comment lire le volume à l’ère des frais
De tout ce qui précède se dégage une méthode de lecture, utile autant à l’investisseur qu’au curieux. Elle tient en cinq réflexes.
- Séparer le gratuit du facturé. Le volume d’une paire à zéro frais n’est pas comparable à celui d’une paire taxée ; vérifiez quelles paires portent le chiffre d’une plateforme.
- Corriger la concentration VIP. L’essentiel du volume est produit par des desks qui paient un taux marginal proche de zéro ; une hausse du volume peut n’être qu’un surcroît d’activité professionnelle, pas un afflux de nouveaux acheteurs.
- Distinguer spot, dérivés et DEX. Leurs frais, et donc leurs volumes, ne vivent pas sur la même échelle ; additionner les trois produit un chiffre spectaculaire mais trompeur.
- Préférer la profondeur au volume. La profondeur du carnet mesure la liquidité réelle ; le volume mesure l’activité facturée. Les deux peuvent diverger, comme l’a montré l’épisode du zéro frais.
- Croiser les agrégateurs. Un volume brut et un volume filtré (après retrait des paires suspectes) peuvent différer d’un tiers ; l’écart lui-même est une information.
Le fil conducteur est toujours le même : le volume est un produit, et son prix de revient est le frais. Qui comprend la grille tarifaire comprend le chiffre ; qui lit le chiffre sans la grille lit un thermomètre dont il ignore l’étalonnage.
Frequently Asked Questions
Quelle est la différence entre frais maker et taker sur un exchange crypto ?
Un ordre maker ajoute de la liquidité au carnet (un ordre à cours limité en attente) et bénéficie du tarif le plus bas, parfois d’une ristourne ; un ordre taker retire de la liquidité (un ordre au marché exécuté immédiatement) et paie le tarif le plus élevé. Chez Binance, le taux standard est de 0,10 % par face, mais le maker peut descendre bien en dessous du taker dans les paliers élevés.
Quel exchange crypto a les frais les plus bas en 2026 ?
Cela dépend du profil. En tarif standard, MEXC (0 % maker) et Binance.US (0 % maker, 0,01 % taker sur les paires USD principales) sont parmi les plus agressifs ; sur les gros volumes, Binance VIP 9 descend à 0,011 % maker, et Kraken comme Coinbase Advanced atteignent 0 % maker et 0,05 % taker. Mais le frais explicite ne dit pas tout : le spread et le slippage font partie du coût réel.
Pourquoi les paires «zéro frais» gonflent-elles le volume affiché ?
Parce que lorsque le frais maker est nul ou assorti d’une ristourne, le coût de produire du volume tend vers zéro. Un bot qui s’achète et se revend à lui-même ne paie presque rien mais fait grimper le chiffre affiché. Kaiko a montré que la promotion sans frais de Binance avait fait passer sa part de volume spot de 38,3 % à 64,3 %, pendant que sa part de profondeur de marché reculait de 42 % à 30,7 % : du volume, pas de la liquidité.
Pourquoi les frais des dérivés crypto sont-ils plus bas que ceux du spot ?
Parce que leur grille de frais est plus basse et qu’ils intègrent un effet de levier. Sur Binance, un contrat perpétuel coûte 0,02 % côté maker et 0,05 % côté taker, contre 0,10 % par face au comptant, et le levier permet d’exposer un notionnel bien plus grand pour un même capital. Ces deux facteurs expliquent pourquoi le volume des dérivés pèse plusieurs fois celui du spot.
La réglementation française impose-t-elle la transparence des frais crypto ?
Oui, sur la transparence. MiCA impose aux prestataires d’agir de façon honnête, équitable et professionnelle et de communiquer des informations claires, exactes et non trompeuses, ce qui inclut la publication des frais, des coûts et de la politique d’exécution. En France, le régime transitoire PSAN s’est éteint le 1er juillet 2026 et l’AMF supervise désormais les acteurs sous MiCA, les dérivés relevant eux de MiFID II.
Liam Brennan couvre la microstructure des marchés, l’économie des frais et la régulation crypto pour HOGE Wire.