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● Security & Exploits

DAO de gaming : la gouvernance que les joueurs ont perdue

En 2026, l'attaque de gouvernance s'industrialise et vise les jetons les plus fins. Les DAO de jeu, où les joueurs devaient diriger, en sont la cible rêvée.

Le 6 octobre 2026, la société de sécurité Blockaid a déclenché une alerte en temps réel : environ 620 millions de jetons XCN quittaient la trésorerie d’Onyx, un protocole de prêt de type Compound sur Ethereum. Pas de faille dans le code, pas de clé privée volée. Les fonds sont sortis par la porte d’entrée, celle de la gouvernance, après qu’une proposition eut franchi le quorum et qu’un timelock de deux jours se fut tranquillement écoulé. Onyx a ensuite soutenu qu’il s’agissait d’une migration déjà annoncée, pas d’un vol. L’ambiguïté même résume l’année.

Car l’attaque de gouvernance n’est plus un fait divers isolé. C’est une catégorie d’exploit à part entière, avec sa vague d’incidents, ses outils de détection et son économie. Et si l’on cherche la cible la plus facile de cette catégorie, elle ne se trouve pas dans la haute DeFi. Elle est chez nous, dans le gaming, là où l’industrie avait juré aux joueurs qu’ils dirigeraient enfin les mondes qu’ils peuplent. La promesse « jouez pour posséder le jeu » s’est retournée : en 2026, la gouvernance des DAO de jeu est l’un des plus grands avertissements du secteur.

Onyx, Marinade et le point faible du gaming

Replacée dans son contexte, Onyx n’est que le dernier point d’une série. Entre le 9 juin et le 6 août 2026, Blockaid a recensé au moins sept prises de contrôle de gouvernance sur trois chaînes, pour environ 22 millions de dollars drainés (quelque 20 M€). Le cas le plus cité reste BonkDAO : le 6 juillet, un attaquant a dépensé à peu près 4,4 millions de dollars pour acheter près de 1 % de l’offre de BONK, juste assez pour atteindre le quorum avec sept portefeuilles, et a vidé la trésorerie de près de 20 millions de dollars (environ 18 M€).

Toutes les histoires ne finissent pas mal. Le 25 septembre, Marinade Finance, un protocole de staking liquide sur Solana, a vu un attaquant exploiter un bug du Voter Stake Registry qui gonflait artificiellement le pouvoir de vote d’une petite quantité de MNDE, puis déposer deux propositions maquillées en maintenance pour remplacer le programme de vote et déplacer la trésorerie. Le conseil de la DAO a rejeté les deux en six heures, soit environ quatre jours avant l’exécution prévue, et aucun fonds n’a bougé. Le garde-fou a fonctionné, mais parce qu’un comité restreint a eu le dernier mot. Nous y reviendrons.

Le fil rouge de 2026, c’est que la détection a mûri plus vite que la prévention. Des robots de surveillance comme Defimon, opéré par la firme Decurity, ont signalé plusieurs de ces attaques en vol, et Blockaid dit avoir intercepté une prise de contrôle en temps réel. Mais repérer une proposition malveillante ne suffit pas à l’arrêter : encore faut-il que quelqu’un vote contre, ou appuie sur un frein à temps. C’est tout l’écart entre détecter et empêcher, et c’est précisément là que le gaming est le plus vulnérable.

Une attaque de gouvernance ne cherche pas un bug. Elle cherche trois choses : des jetons concentrés, des votants absents et un marché assez mince pour s’offrir une majorité à bas prix. Le gaming crypto réunit ces trois conditions à un degré que la DeFi atteint rarement. Voici d’abord la vague qui a servi de laboratoire grandeur nature.

IncidentDateCibleMécaniqueIssue
Vague d’été (bilan Blockaid)9 juin – 6 août 20267+ DAO, 3 chaînesAchat de voix, mint abusif, chemins de mise à jour~22 M$ drainés
BonkDAO6 juillet 2026Trésorerie BONK (Solana)~1 % de l’offre achetée pour le quorum, 7 portefeuilles~20 M$ vidés
Term Finance23 août 2026Coffres (Ethereum)2 ETH via Tornado Cash puis prise de majorité, timelock non utilisé~8,5 M$, 68 % des coffres
Marinade Finance25 septembre 2026Trésorerie (Solana)Bug du Voter Stake Registry gonflant les voixBloqué par le conseil en 6 h, aucun fonds perdu
Onyx6 octobre 2026Trésorerie XCN (Ethereum)Proposition votée, timelock de 2 jours écoulé~620 M XCN déplacés (migration ou vol, contesté)

Pourquoi un vote peut vider une trésorerie

En 2022, trois chercheurs d’a16z crypto (Pranav Garimidi, Scott Duke Kominers et Tim Roughgarden) ont posé l’équation la plus utile pour comprendre ce qui se joue. Le profit d’un attaquant, écrivent-ils, vaut la valeur de l’attaque moins le coût d’acquisition des voix moins le coût d’exécution. Quand une trésorerie vaut des millions et qu’une majorité de voix se négocie pour quelques milliers, l’équation devient positive. Pire, les auteurs soulignent un problème d’indistinguabilité : sur le marché, rien ne sépare un attaquant qui accumule des jetons d’un investisseur enthousiaste, puisque l’un comme l’autre est prêt à acheter de grandes quantités à des prix toujours plus hauts.

Vitalik Buterin a nommé la racine du mal. Un jeton de gouvernance, écrit-il, est « a bundle of two rights » : un intérêt économique dans le protocole et le droit d’en décider. Ces deux droits, note-t-il, sont « very easy to unbundle ». Un attaquant qui emprunte ou loue des voix obtient le pouvoir sans l’exposition : s’il détruit la valeur du jeton en votant, il ne perd pas un centime. C’est la logique du flash loan qui avait servi contre Beanstalk comme celle du MNDE artificiellement gonflé chez Marinade.

Dans le gaming, cette indistinguabilité est encore plus trompeuse. Quand une adresse accumule un jeton de jeu effondré, le marché y voit volontiers un fan de la première heure qui croit au retour du projet, voire un studio qui rachète ses propres jetons. Rien ne la distingue d’un attaquant patient qui constitue, bloc après bloc, la majorité dont il a besoin. Le jour du vote, il est trop tard pour faire la différence.

D’où un constat que les équipes de sécurité répètent depuis trois ans : ici, le code fait exactement ce qu’on lui a demandé. Pas de réentrance, pas de débordement, rien qu’un audit de smart contract puisse signaler. L’attaque de Term Finance a visé la mécanique de vote plutôt qu’une faille du code sous-jacent, ont confirmé PeckShield et CertiK. Un audit valide la serrure, pas la décision de confier la clé ; c’est aussi pour cela que l’on voit l’audit reculer comme garantie unique. Le parallèle avec les hacks de ponts qui n’exploitent plus le pont mais les clés et les permissions est frappant : on n’attaque plus le mur, on attaque qui tient la porte.

La promesse : jouer pour posséder le jeu

L’idée semblait irrésistible vers 2021. Les joueurs n’allaient plus seulement consommer un jeu : ils en détiendraient les actifs, voteraient les règles et toucheraient une part de la valeur créée. Le jeton de gouvernance était la clé de voûte de ce récit. Posséder de l’AXS, du MANA ou de l’APE, ce n’était pas spéculer, c’était, disait-on, obtenir une voix au chapitre. Le « play-to-earn » promettait un revenu ; le « play-to-own » promettait un pouvoir.

Yield Guild Games (YGG) a incarné cette promesse mieux que personne. La guilde achetait des NFT de jeu coûteux, des Axies notamment, et les prêtait à des joueurs, les « scholars », qui jouaient et partageaient les gains. Le modèle a explosé : de 241 scholars en février 2021 à plus de 20 700 un an plus tard, avec un partage type de 70 % pour le joueur, 20 % pour le manager et 10 % pour la guilde. Des milliers de personnes, aux Philippines ou au Venezuela, en ont tiré un revenu réel, et la DAO devait leur rendre des comptes.

Au sommet de la vague play-to-earn, en 2021, des jeux comme Axie Infinity revendiquaient des millions de joueurs quotidiens et des économies internes pesant des centaines de millions. Dans ce contexte, détenir le jeton de gouvernance n’avait rien d’abstrait : c’était, en théorie, peser sur les taux d’émission, les frais et l’allocation d’une trésorerie qui finançait le jeu auquel on jouait tous les jours. La gouvernance n’était pas un gadget, elle touchait au gagne-pain de communautés entières.

Dans chaque projet, le pari était identique : distribuer le jeton assez largement pour qu’une communauté, et non un studio, décide de l’avenir. Decentraland confiait à ses détenteurs le vote sur les frais, les politiques et la trésorerie. ApeCoin se rêvait en socle d’un écosystème piloté par ses membres. Sur le papier, c’était la démocratie appliquée au divertissement. Dans les faits, les trois murs du gaming attendaient.

Trois murs : concentration, apathie, liquidité fantôme

Premier mur, la concentration. Une étude de Chainalysis a montré dès 2022 que, dans dix grandes DAO, moins de 1 % des détenteurs contrôlaient environ 90 % du pouvoir de vote. Les jetons de jeu n’échappent pas à la règle : studios, fonds de la première heure et trésoreries en détiennent des blocs énormes, tandis que la masse des joueurs n’a que des miettes. Suivre ces gros portefeuilles, comme le font les services d’alerte baleines, rappelle à quel point une poignée d’adresses pèse sur chaque scrutin.

Deuxième mur, l’apathie. Le joueur moyen veut jouer, pas éplucher des propositions rédigées en jargon de comité. Les taux de participation dépassent rarement quelques pour cent. BonkDAO a été emporté avec sept portefeuilles actifs sur des dizaines de milliers de membres. Et quand personne ne vote, le quorum n’est plus qu’une formalité qu’un seul acteur capitalisé peut franchir.

Troisième mur, le plus propre au gaming : la liquidité fantôme. Les jetons de jeu affichent parmi les pires performances du marché. Or l’équation d’a16z dépend du prix : plus un jeton est effondré et illiquide, moins il coûte d’en rafler une part décisive. Un jeton qui a perdu plus de 90 % de sa valeur n’est pas seulement une déception pour ses porteurs, c’est une majorité de gouvernance soldée. Le tableau ci-dessous met en regard la promesse de départ et la réalité du 10 octobre 2026 (données CoinGecko).

Jeton (projet)Prix (10 oct. 2026)CapitalisationSommet historiqueRecul depuis le sommet
YGG (Yield Guild Games)~0,025 €~22,5 M€~9,90 €~-97 %
AXS (Axie Infinity)~1,11 €~194 M€~142,75 €~-92 %
APE (ApeCoin)~0,137 €~137 M€~25,43 €~-95 %
MANA (Decentraland)~0,085 €~166 M€~5,21 €~-97 %

Ce double effondrement, celui du jeton et celui de la participation, a fini par convaincre jusqu’aux promoteurs de la première heure. Ali Yahya, associé d’a16z crypto, résume l’apprentissage du secteur sans détour : « We spent the last 10 years rediscovering the hard way that direct democracy is a bad idea ». Dans le gaming, cette redécouverte a pris une forme très concrète : projet après projet, le pouvoir est revenu à un centre.

Merit Circle contre YGG : une DAO expulse son investisseur

Le premier grand drame de gouvernance du gaming n’a pas été un vol, mais une expulsion. En mai 2022, un membre de la DAO Merit Circle, sous le pseudonyme HoneyBarrel, a déposé une proposition demandant à la communauté de rembourser l’investissement initial de Yield Guild Games, d’annuler l’accord sur les jetons futurs et de retirer à YGG sa part. Motif invoqué : la guilde n’aurait pas assez soutenu le projet. YGG avait injecté 175 000 USDC au tour de table ; la DAO a voté la rupture et racheté la guilde pour 1,75 million d’USDC (environ 1,6 M€), soit dix fois la mise, avant de régler le tout à l’amiable pour éviter un procès.

L’épisode a révélé une facette inattendue de la gouvernance par jeton : une communauté pouvait retourner son propre vote contre un investisseur. Pour les uns, c’était la démocratie qui reprenait ses droits ; pour les autres, un précédent inquiétant où un bloc de détenteurs décide de rogner les accords passés. Merit Circle est depuis devenu Beam, une chaîne de gaming sur Avalanche, et son jeton a suivi la même pente que les autres actifs du secteur. La leçon est restée : dans une DAO de jeu, un vote peut suffire à redessiner qui possède quoi.

Axie Infinity : le studio garde les clés

À l’autre bout du spectre, Axie Infinity illustre la gouvernance qui n’a jamais vraiment quitté le studio. Sky Mavis, l’éditeur, a distribué le jeton AXS et parlé de décentralisation, mais les décisions structurantes sont restées entre ses mains. Quand l’économie du jeu s’est emballée début 2022, c’est l’équipe, pas un vote communautaire, qui a tranché.

En février 2022, face à l’hyperinflation du Smooth Love Potion (SLP), Sky Mavis a réduit les émissions à zéro pour certaines activités, prévenant qu’il fallait une action drastique et décisive sous peine d’un effondrement économique total et permanent. Une décision de game designer, prise comme on déploie un patch.

La preuve la plus nette est venue du hack du pont Ronin en mars 2022 : environ 625 millions de dollars (quelque 557 M€) dérobés via des clés de validateurs compromises. La réponse, un remboursement des victimes d’environ 150 millions de dollars levés avec Binance, a été une décision d’entreprise, pas un référendum de la communauté. Dans le monde d’Axie, le vote des joueurs n’a jamais tenu le volant.

Rien de scandaleux en soi : un éditeur qui sauve son économie agit vite, et souvent de façon responsable. Mais l’épisode a dissipé une illusion. Les joueurs qui détenaient de l’AXS pour sa « voix » ont découvert que les leviers qui comptaient vraiment, émissions, barèmes, remboursements, restaient actionnés par le studio. La gouvernance communautaire était l’habillage ; la décision, elle, n’avait jamais changé de main.

Decentraland : la mairie est vide

Decentraland représente un autre cas de figure : une DAO dotée de vrais pouvoirs, mais d’une assemblée désertée. Les détenteurs de MANA, de LAND et de NAME votent sur les frais de la place de marché, les politiques du monde virtuel et une trésorerie bien réelle. Le problème n’est pas que le vote soit factice, c’est que presque personne ne se présente.

L’apathie est devenue si chronique que, en juin 2026, la communauté a voté pour abaisser le seuil de pouvoir de vote requis (d’environ 6 à 5 millions) afin que les propositions puissent simplement passer. Autrement dit, la réponse à la désaffection a été de baisser la barre, pas de ramener les votants. Une mairie où l’on réduit le quorum pour qu’une poignée d’habitants puisse encore décider est, par construction, plus facile à capturer.

Le paradoxe est cruel. Decentraland possède sans doute l’une des gouvernances on-chain les plus abouties du gaming, avec des pouvoirs réels et une trésorerie conséquente. C’est précisément là que l’apathie fait le plus de dégâts : plus les enjeux sont réels, plus une assemblée vide devient une cible tentante. Un monde virtuel qui peine à réunir ses votants administre pourtant de vraies ressources, et c’est exactement le profil qu’un attaquant recherche.

ApeCoin : la communauté se saborde

Le cas le plus spectaculaire est celui d’une communauté qui a voté sa propre fin. En juin 2025, la proposition AIP-596, portée par Yuga Labs, demandait de dissoudre l’ApeCoin DAO et de transférer gouvernance, actifs et contrôle opérationnel à une nouvelle entité, ApeCo, pilotée par les fondateurs. Le vote a été approuvé à près de 99 %, transférant environ 168 millions de dollars d’actifs (quelque 150 M€) vers l’entité contrôlée par Yuga.

Le directeur général de Yuga, Greg Solano, n’a pas mâché ses mots sur la DAO sortante : elle avait selon lui dégénéré en un « sluggish, noisy, and often unserious governance theater », finançant des « vanity proposals » à faible impact. La communauté, lasse, a voté pour rendre les clés au studio. C’est l’aveu le plus franc du cycle : puisque le vote direct ne tenait pas, autant l’éteindre.

Le symbole est fort pour un jeton né d’un club de NFT, le Bored Ape Yacht Club, présenté comme le fer de lance d’une culture possédée par ses membres. En votant la dissolution, la communauté n’a pas été attaquée : elle a jugé elle-même que sa gouvernance coûtait plus qu’elle ne rapportait. C’est une autre forme de capture, consentie celle-là, où le pouvoir remonte vers l’entité qui avait, de toute manière, les moyens de l’exercer.

Pudgy Penguins : coup communautaire puis sauvetage par un fondateur

Pudgy Penguins montre que la capture peut aussi venir de la communauté, et mal tourner. Début 2022, les détenteurs, excédés par des soupçons de mauvaise gestion de la trésorerie, ont poussé dehors l’équipe fondatrice lors d’un vote communautaire. La collection, privée de direction et de feuille de route, s’est alors effondrée.

C’est un acheteur unique qui l’a sauvée. En avril 2022, Luca Netz a racheté la collection, sa propriété intellectuelle et ses royalties pour 750 ETH (environ 2,5 millions de dollars de l’époque, quelque 2,2 M€), avant de la reconstruire en marque grand public, puis en jeton PENGU. Le dénouement heureux a un coût de gouvernance : une communauté a bien renversé ses fondateurs, mais c’est une recentralisation autour d’un propriétaire déterminé, pas une assemblée, qui a remis le projet debout.

YGG 3.0 : la guilde qui a renoncé au jeu

Revenons à YGG, le porte-drapeau du modèle. En 2026, la guilde a acté que l’ère du jeu communautaire était close, du moins pour elle. Le 31 juillet, elle a fermé YGG Play, son bras d’édition Web3, en supprimant 35 postes, pour un total d’environ 9 millions de dollars de revenus cumulés sur toute sa durée de vie. Le pivot annoncé : vendre des données de comportement de joueurs pour entraîner des modèles d’IA.

Ce qui reste s’appelle YGG 3.0 : une infrastructure sectoriellement agnostique bâtie sur le Guild Protocol, avec des « Onchain Guilds » déployées sur Base (multisig de trésorerie, modules de tâches, jetons de réputation non transférables). La guilde qui devait incarner la propriété du jeu par les joueurs s’est recentrée sur la plomberie, les identifiants et la coordination du travail. Le mot « scholar » a cédé la place au mot « contributeur ».

Le spectre de la capture

Mis bout à bout, ces cas dessinent un spectre. À une extrémité, la capture brutale : une DAO vote pour expulser un partenaire (Merit Circle) ou un attaquant achète une majorité pour vider une caisse (BonkDAO, Onyx). À l’autre, la capture douce : un studio qui ne lâche jamais vraiment la barre (Axie), une assemblée si vide qu’elle abaisse ses propres seuils (Decentraland), une communauté qui rend volontairement les clés (ApeCoin) ou se fait sauver par un acheteur (Pudgy). Dans tous les cas, le pouvoir finit concentré.

ProjetModèle de gouvernanceComment le pouvoir a été captéOù il a atterri
Merit CircleDAO communautaireVote pour expulser et racheter l’investisseurMajorité de détenteurs, puis pivot Beam
BonkDAO / OnyxDAO à quorum faibleAchat de voix ou proposition pousséeAttaquant, ou entité unique
Axie InfinityJeton AXS, studio dominantDécisions clés gardées par l’éditeurSky Mavis (studio)
DecentralandDAO aux pouvoirs réelsApathie, puis baisse du seuil de votePetite minorité active
ApeCoinDAO, puis dissolutionVote de sabordage (AIP-596)ApeCo (Yuga, fondateurs)
Pudgy PenguinsCollection NFTFondateurs renversés, puis rachatPropriétaire unique (Netz)

Ce schéma n’est pas propre au jeu, mais il y est plus net. Et il rejoint un constat développé ailleurs : chaque parade efficace recentralise. Le conseil de Marinade a sauvé la trésorerie en six heures, mais parce qu’un comité restreint pouvait annuler un vote. Les projets de jeu ont souvent sauté l’étape du conseil pour revenir directement au studio ou au fondateur, qui étaient, de fait, le véritable gardien depuis le début. La question n’est plus « la communauté décide-t-elle ? » mais « qui tient le frein, et qui garde le gardien ? ».

Le gaming recentralise d’ailleurs plus vite que la DeFi, pour une raison simple : le studio existait déjà. Là où un protocole doit inventer un conseil de sécurité ou une fondation de toutes pièces, un jeu a toujours un développeur, une marque et une feuille de route derrière lui. Rendre le pouvoir au studio n’est pas un échec technique, c’est un retour à l’état par défaut. Les joueurs, eux, attendent souvent moins une démocratie qu’un bon jeu, ce qui laisse le champ libre à celui qui tient les serveurs.

Attaquer ou poursuivre une DAO de jeu : AMF, MiCA, Ooki

Reste la question que tout joueur floué se pose : est-ce illégal, et peut-on poursuivre ? La réponse est trouble. Dans l’affaire Mango Markets, un trader avait siphonné environ 110 millions de dollars via une manipulation de marché doublée d’une proposition de gouvernance ; or, en mai 2025, un juge fédéral a annulé ses condamnations, estimant notamment que le protocole était permissionless et s’exécutait automatiquement. Utiliser les règles d’un système ouvert, même de façon prédatrice, n’est pas toujours un délit aux yeux d’un tribunal.

Et qui poursuit-on ? Une DAO n’a souvent aucune existence juridique. La CFTC a obtenu en 2023 un jugement par défaut contre la Ooki DAO, qualifiée d’« association de fait » et de « personne » au sens de la loi, assorti d’une amende de 643 542 dollars (quelque 574 000 €). Le verdict est glaçant pour les joueurs : si la DAO est une « personne », ses membres votants pourraient, en théorie, partager la responsabilité.

Côté français et européen, le périmètre est net mais étroit. MiCA encadre les prestataires de services sur crypto-actifs (CASP) et les émetteurs, pas la conception de la gouvernance d’un protocole ; une DAO de jeu sans entité juridique derrière elle passe largement entre les mailles. L’AMF, dont le régime transitoire PSAN s’est achevé le 1er juillet 2026, supervise les plateformes, pas les scrutins on-chain. Pour un joueur en France, cela signifie une protection réelle lorsqu’il passe par un intermédiaire régulé, et quasi nulle lorsqu’il vote dans une DAO domiciliée nulle part.

Concrètement, un joueur français qui voit une DAO de jeu se faire vider dispose de peu de leviers. Il peut signaler les faits à l’AMF si un acteur régulé est impliqué, porter plainte pour escroquerie si une intention frauduleuse est démontrable, et suivre les fonds on-chain dans l’espoir d’un gel sur une plateforme coopérative. Mais si le jeton n’est qu’un actif de gouvernance détenu en self-custody, et si la DAO n’a aucune entité en Europe, la voie judiciaire est longue, coûteuse et incertaine. La prévention reste, de loin, la meilleure protection.

Ce qu’un joueur devrait vérifier avant de voter (ou d’acheter)

La gouvernance d’un jeu n’est pas une case marketing : c’est une surface d’attaque. Avant d’acheter un jeton pour sa « voix » ou de participer à un scrutin, quelques réflexes réduisent le risque.

  • La concentration : qui détient les gros blocs de jetons ? Si une poignée d’adresses (studio, fonds, trésorerie) suffit à tout faire passer, votre voix est décorative.
  • Le quorum et la participation : un quorum bas et une participation anémique signifient qu’un acteur capitalisé peut décider seul.
  • Le timelock et le veto : existe-t-il un délai entre l’adoption et l’exécution, et un conseil habilité à annuler une proposition malveillante ? La documentation d’OpenZeppelin insiste sur ce point : un timelock laisse le temps de réagir, à condition que quelqu’un surveille et puisse appuyer sur le frein.
  • La cible des propositions : méfiez-vous de celles qui touchent au mint, à la trésorerie ou au contrôle administratif (setPendingAdmin et consorts). Lisez la charge utile, ne signez pas à l’aveugle.
  • La liquidité du jeton : un jeton effondré et peu échangé rend une majorité bon marché ; c’est un signal de risque, pas une aubaine.
  • Qui tient réellement la barre : studio, fondation, multisig ou communauté ? La réponse honnête est souvent « le studio », et mieux vaut le savoir avant.

La promesse du gaming crypto reste belle : des joueurs copropriétaires des mondes qu’ils habitent. Mais 2026 a tranché une question longtemps esquivée. Un vote n’est un pouvoir que s’il est à la fois distribué, suivi et protégé. Quand il ne l’est pas, il devient la faille la moins chère du marché, et les studios l’ont compris avant les joueurs.

Frequently Asked Questions

Qu’est-ce qu’une attaque de gouvernance ?

Une attaque de gouvernance consiste à prendre le contrôle du vote d’une DAO pour en détourner les décisions, le plus souvent vider la trésorerie, sans exploiter de faille de code. L’attaquant acquiert ou emprunte assez de jetons pour faire passer une proposition malveillante. Le code fonctionne normalement ; c’est le vote qui sert d’arme.

Pourquoi les DAO de jeu sont-elles des cibles faciles ?

Parce qu’elles cumulent trois faiblesses : des jetons très concentrés entre studios et fonds, une participation des joueurs quasi nulle, et des jetons souvent effondrés qui rendent une majorité de voix bon marché. L’équation de profit d’un attaquant, selon a16z, devient alors positive : la trésorerie vaut bien plus que le coût d’achat des voix.

Que sont devenus les grands projets de gouvernance par les joueurs ?

La plupart ont recentralisé. Axie est resté piloté par le studio Sky Mavis, Decentraland a abaissé son seuil de vote faute de votants, l’ApeCoin DAO s’est dissoute pour rendre les clés à Yuga Labs via ApeCo, et YGG a fermé son bras de jeu en 2026 pour se repositionner en infrastructure. La gouvernance par les joueurs a largement cédé la place à des studios, des fondations ou des propriétaires uniques.

Une attaque de gouvernance est-elle illégale ?

Ce n’est pas tranché. Dans l’affaire Mango Markets, un juge a annulé en 2025 les condamnations de l’auteur, estimant que le protocole était ouvert et s’exécutait automatiquement. Poursuivre est aussi compliqué par l’absence d’entité juridique : la CFTC a toutefois fait reconnaître la Ooki DAO comme une « personne » responsable, ce qui expose potentiellement ses membres.

Comment se protéger avant de voter ou d’acheter un jeton de jeu ?

Vérifiez la concentration des jetons, le niveau de quorum et de participation, l’existence d’un timelock doublé d’un conseil capable d’annuler une proposition, et la cible des propositions (mint, trésorerie, droits d’administration). Un jeton effondré et peu liquide est un signal de risque de capture, pas une bonne affaire.

Par Anneke de Vries, correspondante sécurité et exploits de HOGE Wire.

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