Halborn : l’équipe offensive derrière les autopsies crypto
Autofinancé trois ans puis propulsé par 90 millions de dollars levés, Halborn s'est imposé en écrivant les autopsies des plus gros hacks crypto. Portrait d'un cabinet dont la vraie arme est l'attaque.
En avril 2026, le protocole de liquid restaking Kelp DAO a vu près de 292 millions de dollars (environ 252 millions d’euros) quitter ses coffres en quelques minutes, dans ce qui restera comme l’un des plus gros vols de l’année. Quelques jours plus tard, un billet au titre clinique circulait dans les canaux spécialisés : Explained: The Kelp DAO Hack (April 2026). Ni la plateforme piratée, ni un régulateur, ni la police : l’autopsie était signée Halborn, un cabinet de sécurité blockchain basé à Miami.
Détail qui a son importance : Halborn n’avait pas audité Kelp DAO. C’est précisément là que se joue la réputation de la maison. En sept ans, elle s’est imposée moins en empêchant les piratages qu’en les expliquant, plus vite et plus clairement que les autres. Le cabinet a fait de l’autopsie un genre à part entière, au point que ses billets « Explained » sont devenus une référence croisée par Chainalysis comme par les projets concurrents.
Alors qui est vraiment Halborn, comment une entreprise autofinancée pendant trois ans a-t-elle fini par lever 90 millions de dollars, et que dit son ascension de l’état réel de la sécurité crypto en 2026 ? La réponse tient dans une phrase que le secteur répète sans toujours l’admettre : un audit est nécessaire, mais il est très loin de suffire. Les conversions monétaires de cet article utilisent un cours d’environ 1,16 dollar pour un euro, relevé à la mi-août 2026.
Le pompier et le médecin légiste de la crypto
Il existe deux façons de vendre de la sécurité. La première consiste à défendre : poser des serrures, relire du code, cocher des cases de conformité. La seconde consiste à attaquer : se mettre dans la peau de l’adversaire, chercher la faille avant lui, et raconter ensuite ce qui s’est passé quand un autre l’a trouvée en premier. Halborn a bâti sa marque sur ce second registre. Le cabinet se présente d’abord comme une équipe offensive, une red team qui pense en attaquant, et non comme un simple relecteur de contrats.
Cette identité offensive irrigue tout le reste. Les auditeurs de Halborn ne se contentent pas de lire du Solidity, du Rust ou du Move ligne à ligne : ils simulent des intrusions réelles sur des applications décentralisées, des portefeuilles, des interfaces web, des chaînes de déploiement et des environnements cloud. Quand un protocole se fait vider, le même savoir-faire sert à reconstituer la scène de crime, tracer les fonds et publier une autopsie. Le pompier et le médecin légiste sont, ici, la même personne.
Le cabinet couvre l’essentiel des écosystèmes qui comptent : l’univers EVM (Ethereum, Polygon, Avalanche), Solana, Cosmos, la famille Move (Sui, Aptos) et d’autres. Sa clientèle mêle fondations de Layer 1, fournisseurs d’infrastructure, studios de jeux et, de plus en plus, institutions financières traditionnelles. Cette dernière bascule, on le verra, est le pari central de la maison pour la seconde moitié de la décennie.
De trois ans d’autofinancement à 90 millions de dollars
Halborn a été fondé en 2019 par Steven Walbroehl et Rob Behnke. Walbroehl, aujourd’hui directeur technique, vient du terrain offensif : plus de dix ans dans la sécurité informatique, les certifications OSCP et OSWP d’Offensive Security, un poste d’instructeur au SANS. Pendant environ trois ans, les deux fondateurs ont fait tourner l’entreprise sans capital extérieur, une rareté dans un secteur où la levée de fonds précède souvent le premier client.
Cette période d’autofinancement n’est pas un simple détail biographique. Elle a forgé une culture où la crédibilité technique précède le marketing, et où les revenus viennent de missions facturées plutôt que d’une trésorerie levée d’avance. Beaucoup de cabinets concurrents ont pris le chemin inverse, ce qui explique en partie pourquoi Halborn a longtemps cultivé l’image d’une maison d’ingénieurs davantage que de commerciaux.
Le tournant intervient en juillet 2022. Halborn boucle une série A de 90 millions de dollars (environ 78 millions d’euros), sa toute première levée externe, menée par Summit Partners avec la participation de Castle Island, Digital Currency Group, Brevan Howard, Third Prime, Sky Vision Capital et Fenwick. Le calendrier ne doit rien au hasard : 2022 fut l’année des ponts vidés et des effondrements en chaîne. Au moment de l’annonce, Steven Walbroehl résumait la conjoncture par une formule sobre, expliquant que la demande de sécurité Web3 « ne fait que croître » alors que les pertes liées aux hacks DeFi dépassaient déjà 1,5 milliard de dollars sur la seule année en cours.
L’argent devait servir à muscler l’équipe offensive et à développer des outils maison. Il valait aussi comme signal : dans un métier où la confiance ne s’achète pas, une levée de cette taille, adossée à des noms de la finance traditionnelle, changeait la catégorie dans laquelle jouait Halborn. Le cabinet cite parmi ses références des acteurs comme la Solana Foundation, Avalanche ou Figment, et affiche autour de 78 employés au premier trimestre 2026.
Rab13s : la découverte qui a mis Halborn sur la carte
Si un seul dossier a fait la notoriété de Halborn, c’est celui que le cabinet a baptisé Rab13s. En mars 2022, lors d’un audit du code source de Dogecoin, l’ingénieur offensif senior Hossam Mohamed met au jour une série de failles critiques. La plus grave n’affecte pas seulement Dogecoin : parce que des centaines de chaînes ont copié la même base de code, elle se retrouve présente dans plus de 280 réseaux, dont Litecoin et Zcash. Halborn chiffre à plus de 25 milliards de dollars (près de 22 milliards d’euros) le montant d’actifs numériques exposés.
Techniquement, Rab13s regroupe trois problèmes. Le plus sérieux touche la communication pair à pair : un attaquant peut forger un message de consensus malveillant, l’envoyer à un nœud et le faire tomber. Répété à grande échelle, le procédé fragilise le réseau au point d’ouvrir la voie à une attaque des 51 %. Les deux autres failles, dont une exécution de code à distance via l’interface RPC visant les mineurs, sont jugées moins graves car elles supposent des accès valides. Dogecoin, Litecoin et Zcash ont corrigé avant la divulgation publique de mars 2023 ; de nombreux forks moins suivis, eux, sont restés vulnérables.
Rab13s illustre parfaitement le positionnement de la maison. Il ne s’agit pas d’un audit commandé par un client soucieux de rassurer ses investisseurs, mais d’une recherche offensive menée pour son propre compte, débouchant sur une divulgation coordonnée. Le message envoyé au marché était limpide : Halborn ne relit pas seulement le code qu’on lui confie, il chasse les zéro-day que personne n’a demandé de trouver.
Ce que Halborn vend vraiment : l’attaque comme service
Réduire Halborn à un « auditeur de smart contracts » serait passer à côté de son modèle. Le cabinet vend un catalogue de prestations où l’audit de code n’est qu’une brique parmi d’autres, souvent la plus visible mais rarement la plus décisive dans les gros sinistres.
| Offre | En quoi cela consiste | À qui cela s’adresse |
|---|---|---|
| Audit de smart contracts | Revue manuelle du code Solidity, Rust ou Move, ligne à ligne | Protocoles DeFi, Layer 1 et Layer 2, ponts |
| Pentest offensif et red team | Simulation d’attaque réelle sur dApps, portefeuilles, API, cloud | Exchanges, éditeurs de wallets, infrastructures |
| Sécurité d’infrastructure et DevOps | Durcissement des nœuds, gestion des clés, chaînes CI/CD, secrets | Validateurs, dépositaires, fondations |
| Réponse à incident et forensique | Investigation après piratage, traçage des fonds, autopsie publique | Victimes de hacks |
| Conseil et RSSI à la demande | Gouvernance de la sécurité, conformité, formation des équipes | Institutions, plateformes régulées |
Cette diversité n’est pas cosmétique. Elle correspond à une conviction que les chiffres de 2026 valident : le code n’est plus le principal point d’entrée des attaquants les plus coûteux. Un pentest d’infrastructure, un durcissement de la gestion des clés ou un exercice de red team sur les processus internes protègent parfois davantage qu’une énième relecture de contrats déjà audités. Vendre l’attaque comme service, c’est vendre la capacité à penser comme l’adversaire sur toute la surface, pas seulement sur les quelques centaines de lignes déployées on-chain.
La franchise des autopsies : « Explained: The X Hack »
Le vrai actif de marque de Halborn n’est pas une prestation facturée, c’est une série éditoriale. À chaque piratage marquant, le cabinet publie un billet « Explained » qui reconstitue la cause racine, la chronologie et le cheminement des fonds. Ces autopsies, gratuites et détaillées, valent mille plaquettes commerciales : elles montrent le savoir-faire en action sur un cas que tout le monde suit. Le format s’inscrit dans une culture crypto plus large où l’autopsie publique tient lieu de recours quand aucun tribunal ne viendra.
Le catalogue est fourni. Sur le hack de Balancer V2 en novembre 2025, Halborn a disséqué l’enchaînement d’une erreur d’arrondi et d’un défaut de contrôle d’accès qui a permis de vider environ 128 millions de dollars (près de 110 millions d’euros) en moins d’une heure. Sur Kelp DAO, il a été l’un des premiers à décrire précisément la mécanique : un vérificateur unique côté cross-chain et deux nœuds RPC compromis, un vol d’infrastructure et non un bug de contrat. On retrouve la même signature sur le débordement d’entier de Cetus au printemps 2025 comme sur la compromission de Humanity Protocol à l’été 2026, chaque fois avec le même geste : reconstituer la mécanique exacte avant que les rumeurs ne l’emportent. Le cabinet publie aussi des récapitulatifs mensuels des principaux hacks DeFi, transformant la veille en rendez-vous régulier.
Cette franchise crée un effet vertueux pour la maison : plus elle explique bien les catastrophes des autres, plus elle apparaît crédible pour prévenir les prochaines. Le revers, rarement dit, est que la qualité d’une autopsie n’a aucun lien mécanique avec la qualité d’un audit préalable. Expliquer un incendie et savoir construire une maison ignifugée sont deux compétences réelles, mais distinctes.
Audité et quand même piraté : les limites d’un audit
Le point aveugle du secteur, Halborn le connaît mieux que quiconque puisqu’il en tire une part de sa notoriété. Des protocoles audités, parfois plusieurs fois, se font régulièrement vider. Le cas de Cetus, sur Sui, est devenu un cas d’école : un débordement d’entier logé dans une bibliothèque tierce a permis de dérober environ 223 millions de dollars en mai 2025, alors que la fonction fautive avait été relue par trois cabinets différents. Balancer, lui, avait été audité plus de dix fois avant novembre 2025.
| Protocole | Date | Montant | Cause racine | Audité avant ? |
|---|---|---|---|---|
| Cetus (Sui) | Mai 2025 | env. 223 M$ | Débordement d’entier dans une bibliothèque tierce | Oui, trois cabinets |
| GMX V1 | Juil. 2025 | env. 42 M$ | Réentrance dans une fonction de fermeture d’ordre | Oui, mais le correctif de 2022 ne l’était pas |
| Balancer V2 | Nov. 2025 | env. 128 M$ | Erreur d’arrondi et défaut de contrôle d’accès | Oui, plus de dix fois |
| Kelp DAO | Avr. 2026 | env. 292 M$ | Vérificateur 1-sur-1 et nœuds RPC compromis | Oui, mais faille hors périmètre |
Pourquoi un audit laisse-t-il passer autant ? Parce qu’il est, par nature, une photographie à un instant donné, prise sous contrainte de temps, sur un périmètre défini par le client. Les failles de conception économique, les hypothèses erronées sur des dépendances externes, les zéro-day absents des grilles de vérification et les compromissions d’infrastructure échappent souvent à la revue. Suhail Kakar, responsable des relations développeurs chez TAC Blockchain, l’a dit sans détour après Balancer : « Le coffre a été audité trois fois séparément par des cabinets différents et il a quand même été piraté. Ce secteur doit accepter que la mention ‘audité par X’ ne signifie presque rien. Le code est difficile, la DeFi l’est encore plus. »
La formule la plus juste vient d’un concurrent de Halborn. Dans son analyse du sinistre de Kelp DAO, OpenZeppelin résumait le malaise d’une phrase : « les contrats ont fonctionné exactement comme ils avaient été écrits ». Le code était correct. C’est la configuration autour du code, hors du périmètre d’audit, qui a cédé.
Le hack le plus cher n’est presque jamais dans le code
Les données agrégées de 2026 confirment ce que les autopsies de Halborn racontent au cas par cas. Selon TRM Labs, le premier semestre 2026 a battu un record de fréquence avec 207 incidents, tout en voyant les pertes tomber à 972 millions de dollars (environ 840 millions d’euros), soit moins de la moitié des 2,3 milliards du premier semestre 2025. Surtout, la répartition raconte une histoire précise : les exploits de smart contracts représentent 125 des 207 incidents, mais une faible part de la valeur volée ; les compromissions d’infrastructure et de clés pèsent environ 15 % des incidents et près de 76 % des montants.
Autrement dit, l’audit couvre le vecteur le plus fréquent, pas le plus coûteux. Les gros sinistres de 2026 ne sont pas des bugs de Solidity, ce sont des clés volées, des vérificateurs mal configurés et des ponts détournés. La Corée du Nord reste, de loin, le premier prédateur : TRM lui attribue environ 643 millions de dollars (près de 555 millions d’euros) sur le semestre, soit les deux tiers du total, principalement via les attaques Drift et Kelp DAO. Sur l’ensemble de 2025, Chainalysis chiffrait le vol total à environ 3,4 milliards de dollars, et le cumul des vols attribués à Pyongyang depuis 2017 dépasse désormais les 6 milliards.
C’est pourquoi Kelp DAO est le cas emblématique de la période, et un cousin direct des sinistres décrits dans notre dossier sur la sécurité des ponts cross-chain. Un attaquant qui n’a pas touché au contrat, qui a forgé un faux message inter-chaînes en compromettant l’infrastructure autour : le genre d’attaque qu’aucun audit de code, aussi minutieux soit-il, n’était mandaté pour attraper.
Après le vol : tracer, négocier, colmater
Un audit se vend avant le déploiement ; la réponse à incident se vend dans les heures qui suivent la catastrophe, et c’est un métier à part. Quand un protocole se vide, les premières minutes décident souvent du montant final récupéré. Les équipes comme celle de Halborn interviennent alors sur trois fronts en parallèle : tracer les fonds sur la chaîne avant qu’ils ne passent par un mixeur ou un pont, identifier la faille exacte pour la colmater et empêcher une seconde vague, et coordonner le gel des adresses avec les plateformes d’échange et les émetteurs de stablecoins.
La crypto a inventé pour cela un rituel qui n’existe nulle part ailleurs : la négociation on-chain. L’équipe piratée envoie un message signé à l’attaquant, propose une prime de « chapeau blanc » (souvent 10 % des fonds) en échange d’un retour du reste, et laisse une fenêtre de quelques jours avant de transmettre le dossier aux autorités. Le procédé fonctionne quand l’auteur cherche à monnayer un pseudo-anonymat ; il échoue face à un acteur étatique qui ne rendra jamais rien. C’est toute la différence entre un opportuniste isolé et un groupe comme ceux qu’attribue régulièrement la Corée du Nord.
Pour Halborn, cette phase est aussi une vitrine. Le cabinet qui a tracé les fonds et publié l’autopsie la plus nette gagne le prochain contrat, non pas sur une plaquette, mais sur une démonstration publique faite en direct sous les yeux de tout le secteur. La réponse à incident n’est pas seulement un service : c’est le meilleur argument commercial d’une maison de sécurité, précisément parce qu’elle se déroule au pire moment, quand tout le monde regarde.
Combien coûte un audit Halborn ?
Halborn ne publie pas de grille tarifaire, mais le marché de l’audit crypto a des ordres de grandeur connus. En 2026, une revue de smart contract se négocie schématiquement en trois tranches, converties ici en euros au cours du moment :
- Boutique ou périmètre restreint : de 7 000 à 22 000 euros environ.
- Protocole DeFi standard : de 22 000 à 70 000 euros environ.
- Système complexe ou cabinet de premier plan : de 70 000 à plus de 300 000 euros.
Les prix grimpent nettement hors de l’univers EVM. Une référence de marché publiée par Sherlock situe la fourchette de 5 000 à plus de 250 000 dollars, avec des surcoûts marqués pour le Rust et Solana, pour la famille Move et, plus encore, pour les circuits zero-knowledge. Un cabinet à forte réputation offensive comme Halborn se positionne dans le haut de cette échelle, là où le prestige et la profondeur de l’équipe justifient la prime.
Il faut aussi distinguer l’audit du bug bounty, deux dépenses complémentaires souvent confondues. L’audit est un coût fixe payé avant le déploiement ; le bug bounty est une récompense variable versée après coup à qui trouve une faille en production. Là encore, le montant affiché trompe : comme nous l’expliquions à propos des primes de bug bounty, la somme réellement payée diffère fréquemment du plafond mis en vitrine. Un budget de sécurité sérieux combine les deux, plus de la surveillance continue et un plan de réponse à incident, exactement l’assortiment que Halborn cherche à vendre en bloc.
Où se situe Halborn dans le paysage 2026
Halborn n’est pas seul, et son positionnement se comprend mieux par contraste. Le marché s’est structuré autour de spécialités, chaque cabinet cultivant sa niche et sa signature.
| Cabinet | Spécialité dominante | Signe distinctif |
|---|---|---|
| Halborn | Offensif, red team, réponse à incident | Franchise des autopsies « Explained » |
| OpenZeppelin | Bibliothèques de contrats, audit EVM | Standards open source repris par Aave et Uniswap |
| Trail of Bits | Outils, cryptographie, zero-knowledge | Slither, Echidna, virage vers l’IA |
| CertiK | Volume d’audits, surveillance continue | Skynet, mais des controverses de méthode |
| Zellic, OtterSec | Solana, Rust, Move | Spécialistes du hors-EVM |
La niche de Halborn, c’est l’offensif et l’incident. Là où OpenZeppelin est associé à des briques réutilisées par la moitié de la DeFi et où Trail of Bits mise sur l’outillage et l’IA, Halborn revendique la posture de l’attaquant et la maîtrise de l’après-coup. Le paysage bouge aussi côté plateformes : la consolidation des concours d’audit et des bug bounties, avec la fermeture de Code4rena absorbé par Immunefi en 2026, redistribue les cartes entre revue classique, concours ouverts et couverture assurantielle. Dans ce jeu, la carte de Halborn reste la crédibilité forensique, difficile à copier parce qu’elle se gagne incident après incident.
L’ère Boschung : cap sur les banques et la tokenisation
En septembre 2024, Halborn change de dimension symbolique en nommant Jacques Boschung au poste de directeur général. Le profil n’est pas celui d’un natif de la crypto : Boschung a dirigé la région EMEA puis la totalité de Kudelski Security, après des fonctions de direction chez Dell et un passage à la tête des opérations d’infrastructure des Chemins de fer fédéraux suisses. Le cofondateur Rob Behnke, lui, prend la présidence et la présidence exécutive.
Le choix dit tout de la trajectoire visée. Boschung est un dirigeant de cybersécurité d’entreprise, rompu aux grands comptes et aux banques, pas un chercheur de vulnérabilités. Interrogé au moment de sa nomination, il plaçait explicitement l’entreprise sur le terrain de la finance institutionnelle : « Halborn se concentre sur la prochaine transformation numérique des services financiers, ce qui est plus pertinent que jamais, car l’entreprise se positionne comme un facilitateur clé de l’intégration de la DLT dans l’industrie. »
Concrètement, cela signifie viser les banques, les dépositaires et les émetteurs d’actifs tokenisés, avec un discours de « sécurité dès la conception » et une attention nouvelle portée à la cryptographie post-quantique. On y retrouve la même logique que dans le rapprochement de la finance traditionnelle et de la DeFi : à mesure que des capitaux régulés entrent on-chain, la demande de sécurité change de nature, passant du protocole expérimental à l’exigence de conformité d’un établissement supervisé. Pour Halborn, c’est un marché plus vaste, plus lent et plus fidèle que celui des jeunes protocoles.
Pourquoi aucun régulateur ne vous protège du mauvais code
Voici le paradoxe qui structure tout le métier : aucun régulateur, ni aux États-Unis ni en Europe, n’impose l’audit du code d’un smart contract ni n’accrédite les auditeurs. Il n’existe pas d’équivalent d’un ordre professionnel pour la relecture de Solidity. En Europe, MiCA encadre les prestataires de services sur crypto-actifs (les CASP) et les émetteurs, pas la qualité du code d’un protocole. Le règlement DORA, en vigueur depuis janvier 2025, impose une résilience opérationnelle informatique aux entités financières, mais ne fixe aucun standard de revue de code applicable à un contrat autonome. Et la DeFi pleinement décentralisée reste, pour l’essentiel, hors du champ de MiCA, ce qui prive ses victimes de tout recours auprès d’un régulateur.
Le contraste avec le droit français est saisissant. Un commissaire aux comptes engage une responsabilité civile réelle (article L.822-17 du Code de commerce, sur le fondement de l’article 1240 du Code civil), une responsabilité pénale possible, et il souscrit une assurance professionnelle obligatoire. Depuis le 1er janvier 2024, il est supervisé par la Haute Autorité de l’Audit (H2A), qui a succédé au H3C. Rien de tel n’existe pour l’auditeur de smart contract, où le contrat de mission écarte presque toujours la responsabilité financière du prestataire.
La conséquence est simple : la sanction d’un mauvais audit n’est pas juridique, elle est réputationnelle. Côté prestataires, l’AMF a par ailleurs rappelé que la période transitoire pour les anciens PSAN vers le régime CASP de MiCA s’est achevée le 1er juillet 2026, la non-conformité constituant désormais une infraction. Mais cette supervision porte sur l’activité d’intermédiation, pas sur le code que ces acteurs déploient. Entre le code et le régulateur, il reste un vide, et c’est dans ce vide que prospèrent des maisons comme Halborn.
Ce que l’ascension de Halborn dit du marché
L’histoire de Halborn est celle d’un secteur qui a compris que la confiance ne se décrète pas. Faute de régulateur pour trancher, la réputation est devenue la seule monnaie, et l’autopsie publique le meilleur moyen de la frapper. Chaque billet « Explained » est à la fois un service rendu à la communauté et une démonstration commerciale, un rappel que dans la sécurité crypto, expliquer le désastre des autres est aussi une manière de vendre la prévention du sien.
Cette ascension éclaire aussi une vérité inconfortable. Les gros vols de 2026 ne se jouent plus dans le code audité, mais dans l’infrastructure, les clés et les configurations qui l’entourent. Un audit reste indispensable, mais quiconque le prend pour une garantie se trompe de catégorie. Les attaquants, à commencer par les groupes liés à la Corée du Nord, l’ont compris avant beaucoup de projets : ils visent le maillon humain et opérationnel, pas la fonction Solidity la plus scrutée. C’est aussi ce que raconte la lente bascule de Halborn vers les banques et la tokenisation, là où la sécurité se mesure autant en processus qu’en lignes de code.
Pour un projet, la leçon pratique est double. D’abord, un audit doit être lu pour ce qu’il est, un périmètre daté et signé, pas un label de sécurité définitif ; la première question à poser à un cabinet n’est pas combien de failles il a trouvées, mais ce qu’il a explicitement exclu de son examen. Ensuite, le budget de sécurité doit couvrir la surface entière, des clés à l’infrastructure en passant par les processus internes, car c’est là que se logent désormais les pertes les plus lourdes. Halborn a bâti son offre autour de ce constat, et son ascension récompense une lecture du risque que le marché a mis des années à partager.
Reste la question que le cabinet, comme ses concurrents, préfère ne pas poser trop fort : à quoi bon la meilleure autopsie du monde si elle arrive toujours après le vol ? La réponse tient dans la nature même du risque on-chain. Tant que le code sera immuable et les fonds irrécupérables, le médecin légiste restera aussi précieux que le pompier. Halborn a simplement décidé, très tôt, d’être les deux.
Foire aux questions
Qu’est-ce que Halborn et que fait ce cabinet de sécurité ?
Halborn est un cabinet de sécurité blockchain fondé en 2019 à Miami. Il combine audits manuels de smart contracts, tests d’intrusion offensifs (red team), sécurité d’infrastructure et réponse à incident, et s’est fait connaître par ses autopsies publiques des grands piratages crypto.
Halborn a-t-il déjà audité un projet qui s’est quand même fait pirater ?
C’est le lot de la plupart des grands cabinets. Un audit est une photographie à un instant donné qui ne couvre ni les failles de conception économique, ni les dépendances externes, ni les compromissions d’infrastructure. Des protocoles audités comme Cetus, Balancer ou Kelp DAO ont été vidés malgré des revues répétées.
Combien coûte un audit de smart contract chez Halborn ?
Les prix varient fortement selon la complexité. En 2026, une revue de smart contract va généralement de 22 000 à 70 000 euros pour un protocole DeFi standard, et peut dépasser 300 000 euros pour un système complexe. Les projets Solana (Rust), Move ou zero-knowledge coûtent nettement plus cher.
Qu’est-ce que la vulnérabilité Rab13s découverte par Halborn ?
Rab13s est une série de failles critiques découvertes par Halborn en 2022 dans le code de Dogecoin, présentes dans plus de 280 réseaux dérivés (dont Litecoin et Zcash) et mettant en jeu plus de 25 milliards de dollars d’actifs. La plus grave permettait de faire tomber des nœuds à distance et ouvrait la voie à une attaque des 51 %.
Un audit de sécurité crypto est-il obligatoire ou encadré par un régulateur ?
Non. Aucun régulateur américain ou européen n’impose l’audit du code d’un smart contract ni n’accrédite les auditeurs. MiCA et DORA encadrent les prestataires (CASP) et leur résilience informatique, pas la qualité du code ; la réputation reste, en pratique, le seul juge.
Par Julien Mercier, journaliste sécurité chez HOGE Wire.