Maths du halving : quatre données prouvent-elles un cycle ?
Le cycle de quatre ans est traité comme une loi de la nature. Mais avec seulement quatre halvings observés, que prouvent vraiment les maths, et où se cachent les pièges ?
Le compteur du prochain halving de Bitcoin est devenu un rituel. Début septembre 2026, il affiche une hauteur de bloc d’environ 965 800, soit près de 84 200 blocs avant la prochaine division de la récompense, attendue autour du 17 avril 2028 selon le décompte de CoinGecko. Autour de ce chiffre s’est bâtie une conviction quasi religieuse : tous les quatre ans, Bitcoin réduit de moitié son émission, grimpe vers un sommet, s’effondre, puis recommence. Le « cycle de quatre ans » est cité comme une loi de la nature, aussi fiable que les marées.
Retirez les graphiques colorés et les bandes tracées à la main, et il ne reste pourtant qu’une poignée de chiffres. Bitcoin a connu quatre halvings depuis 2009. Quatre. C’est sur ces quatre observations que repose tout l’édifice des prédictions de cycle. Cet article ne cherche pas à deviner si le prochain sommet se situera à 200 000 ou à 60 000 euros. Il pose une question plus gênante, et plus utile : peut-on prouver un cycle avec quatre points de données ? La réponse, empruntée à la statistique la plus élémentaire, devrait rendre humble n’importe quel prévisionniste. Bitcoin s’échange aujourd’hui autour de 68 500 euros (environ 79 600 dollars), pour une capitalisation proche de 1 600 milliards de dollars et une offre en circulation de 20,08 millions d’unités, d’après CoinGecko.
Le cycle en une phrase : quatre halvings, quatre sommets
Commençons par ce que le marché a réellement observé, sans interprétation. Le protocole de Bitcoin réduit de moitié la récompense de bloc tous les 210 000 blocs, soit environ tous les quatre ans, jusqu’à un plafond définitif de 21 millions d’unités. Cette règle n’est pas une promesse marketing : elle est inscrite dans la fonction GetBlockSubsidy du client Bitcoin Core, exécutée par des dizaines de milliers de nœuds à chaque bloc. De ce côté, aucune ambiguïté : l’offre est du code.
La partie observée, elle, est la suivante. Après chaque halving, le prix a fini par atteindre un sommet, puis a chuté violemment, avant de repartir. Les dates et les amplitudes sont vérifiables. Le tableau ci-dessous résume les quatre cycles complets et le cinquième à venir (les prix antérieurs à 2024 sont laissés en dollars, car les convertir au cours du jour serait trompeur).
| Halving | Date | Bloc | Récompense | BTC / jour | Prix au halving vers sommet | Multiple | Repli |
|---|---|---|---|---|---|---|---|
| Genèse | 3 janv. 2009 | 0 | 50 BTC | ~7 200 | s.o. | s.o. | s.o. |
| H1 | 28 nov. 2012 | 210 000 | 25 BTC | ~3 600 | ~12 $ vers ~1 150 $ (nov. 2013) | ~95x | ~86 % |
| H2 | 9 juil. 2016 | 420 000 | 12,5 BTC | ~1 800 | ~650 $ vers ~19 700 $ (déc. 2017) | ~30x | ~84 % |
| H3 | 11 mai 2020 | 630 000 | 6,25 BTC | ~900 | ~8 700 $ vers ~69 000 $ (nov. 2021) | ~8x | ~77 % |
| H4 | 20 avr. 2024 | 840 000 | 3,125 BTC | ~450 | ~64 000 $ vers 126 080 $ (oct. 2025) | ~2x | ~53 % |
| H5 (est.) | ~17 avr. 2028 | 1 050 000 | 1,5625 BTC | ~225 | à venir | à venir | à venir |
À l’œil, la régularité est saisissante : quatre halvings, quatre sommets, chacun séparé du précédent par environ quatre ans. C’est précisément cette régularité visuelle qui rend le cycle si convaincant, et c’est là que les ennuis statistiques commencent. Car un graphique séduisant n’est pas une preuve.
Le problème du petit échantillon : n égale quatre
En science des données, la première question posée à toute affirmation de « tendance » est simple : combien d’observations ? Ici, la réponse est quatre cycles complets, bientôt cinq. Le média spécialisé Protos l’a formulé sans détour fin 2025 : avec seulement quatre périodes de quatre ans depuis 2009, il est tout bonnement impossible de distinguer le hasard d’un motif authentique.
Un exemple rend la chose tangible. Lancez une pièce quatre fois : obtenir quatre fois pile d’affilée arrive environ une fois sur seize, soit à peu près 6 % du temps. Personne n’en conclurait que la pièce est truquée « selon un cycle ». Or c’est exactement la structure de l’argument des quatre ans : quatre coïncidences orientées dans le même sens, présentées comme une mécanique. Quatre points ne fixent pas une loi. Ils laissent si peu de marge qu’un modèle à quelques paramètres épouse le passé par construction, sans rien démontrer sur l’avenir ; c’est le surajustement à l’état pur.
La comparaison avec la finance traditionnelle est cruelle. Aucun comité d’investissement sérieux ne validerait une stratégie sur la base de quatre transactions gagnantes. Aucune revue scientifique ne publierait un effet mesuré sur quatre sujets. Bitcoin demande pourtant qu’on traite quatre cycles comme une vérité acquise. Ce n’est pas un défaut de Bitcoin ; c’est simplement la jeunesse d’un actif né en 2009. Mais cela impose une conclusion nette : tout ce qui suit relève de l’hypothèse, jamais de la démonstration.
Corréler n’est pas causer : les variables confondantes
Supposons un instant que la corrélation soit solide. Un obstacle plus profond demeure : la confusion des variables. Chaque halving n’est pas survenu dans un laboratoire isolé. Il a coïncidé, à chaque fois, avec d’autres forces capables d’expliquer la hausse à elles seules.
- 2012-2013 : Bitcoin sort de l’anonymat, la première vague d’adoption et la couverture médiatique explosent depuis une base minuscule.
- 2016-2017 : mania des ICO, arrivée des premiers contrats à terme, entrée massive des particuliers.
- 2020-2021 : la plus grande expansion monétaire de l’histoire moderne (taux à zéro, relances liées au Covid), premières trésoreries d’entreprise et premiers institutionnels.
- 2024-2025 : lancement des ETF au comptant américains en janvier 2024, arrivée des gérants de patrimoine, financiarisation accélérée.
Comment séparer l’effet du halving de ces quatre expansions de liquidité, de ces quatre vagues d’adoption et de ces quatre générations de nouveaux acheteurs ? Statistiquement, on ne le peut pas avec quatre observations : les variables sont parfaitement confondues. Le rallye de 2020-2021 a accompagné des milliers de milliards de dollars injectés par les banques centrales. Attribuer cette envolée à une réduction d’émission de 900 à 450 BTC par jour, plutôt qu’au déluge monétaire, relève du choix narratif, pas de la preuve. La demande, et non l’offre, a probablement tenu le volant, un point que nous développons dans notre analyse de l’offre codée face à la demande des ETF.
Tests multiples et surajustement : trouver un motif à volonté
Deux biais liés viennent encore gonfler notre confiance. Le premier est le test multiple, aussi appelé effet « regardez ailleurs ». Le principe : si vous testez assez d’hypothèses sur un même jeu de données, certaines paraîtront significatives par pur hasard. Torturez les prix de Bitcoin avec suffisamment de fenêtres temporelles, de moyennes mobiles et de découpages, et des « cycles » finiront par émerger, non parce qu’ils prédisent quoi que ce soit, mais par la loi des grands nombres, comme le souligne Protos.
On objectera que le cycle de quatre ans n’a pas été choisi au hasard : il colle à la périodicité du halving. C’est vrai, et cela le rend plus défendable que le stock-to-flow ou l’arc-en-ciel. Mais posez la question inverse : combien d’autres périodicités auraient été retenues si elles avaient mieux collé ? Un cycle de trois ans, de cinq ans, un cycle calé sur les élections américaines, un cycle de liquidité de la Fed. Que le halving fournisse une justification a posteriori ne dissipe pas le soupçon : nous avons sélectionné, parmi de nombreuses grilles de lecture, celle qui s’ajuste le mieux rétrospectivement.
C’est le second biais : le surajustement (curve fitting). La plupart des démonstrations visuelles du cycle reposent sur des graphiques en échelle logarithmique, avec des bandes colorées, des courbes lissées ou des canaux tracés à la main. Ces choix ne sont jamais neutres. Protos rappelle que l’échelle (logarithmique ou linéaire), la date de départ et le tracé des droites sont autant de décisions arbitraires qui, ajustées après coup, font apparaître une régularité là où il n’y a peut-être qu’une croissance bruitée. Le stock-to-flow de PlanB, le « power law » de Giovanni Santostasi, le fameux « rainbow chart » : tous partagent cette faiblesse. Le magazine Bitcoin Magazine a d’ailleurs montré que le stock-to-flow est en partie tautologique, puisqu’il place la rareté des deux côtés de l’équation. Un modèle qui colle parfaitement à quatre cycles passés n’est pas forcément un modèle qui prédit le cinquième.
Le biais du survivant : pourquoi on n’étudie que Bitcoin
Le biais du survivant opère à deux niveaux. Au niveau des actifs d’abord : nous étudions le cycle de Bitcoin parce que Bitcoin a survécu et multiplié sa valeur par des milliers. Les innombrables crypto-actifs dotés eux aussi d’un calendrier d’émission décroissant, mais qui ont disparu ou stagné, ne font l’objet d’aucun « modèle de cycle », par définition : il n’y a plus rien à modéliser. Nous ne regardons que le gagnant, puis nous concluons que ses règles d’émission expliquent son succès. C’est l’erreur que l’on commettrait en n’étudiant que les gagnants du loto pour en tirer une méthode.
Au niveau des prévisions ensuite. Protos note que l’attention se concentre sur les moments où le cycle a « fonctionné », ce qui a offert une célébrité à des analystes comme PlanB, tandis que les prédictions ratées s’effacent des mémoires. On se souvient de celui qui a « appelé » le sommet de 2021 ; on oublie les dizaines qui se sont trompées la même année, et le fait mécanique que, sur assez de prévisionnistes, quelques-uns auront raison par pure chance.
Pour distinguer un vrai signal d’une chance narrative, il faut auditer les prévisions passées, exactement comme on audite un flux de trésorerie plutôt qu’un discours, une discipline que nous appliquons au rendement réel de la DeFi. Un prévisionniste crédible publie ses erreurs autant que ses succès.
La non-stationnarité : chaque cycle a changé de régime
Le clou statistique s’appelle la non-stationnarité. Une série est dite stationnaire quand ses propriétés (moyenne, variance, dynamique) restent stables dans le temps. Les prédictions de cycle supposent implicitement cette stabilité : que le marché de 2028 réagira comme celui de 2016. Or rien n’a été stable. Protos insiste sur ce point : la liquidité, la régulation, l’adoption et la structure des participants ont changé radicalement depuis 2009. Un motif calibré sur le régime de faible liquidité des débuts n’a aucune raison de se reproduire dans le régime hautement financiarisé d’aujourd’hui.
Concrètement : le cycle de 2013 s’est joué sur des plateformes comme Mt. Gox, avec des volumes dérisoires et une poignée de détenteurs. Celui de 2024-2025 s’est déroulé avec des ETF au comptant, un marché d’options profond, des trésoreries cotées et une capitalisation proche de 1 600 milliards de dollars. Ce ne sont pas quatre répétitions de la même expérience ; ce sont quatre expériences différentes, sur quatre marchés différents. En tirer une « loi » revient à empiler des régimes incomparables comme s’ils étaient identiques.
L’analyste on-chain Willy Woo a poussé l’idée un cran plus loin début septembre 2026. Selon lui, l’influence du halving faiblit mécaniquement à mesure que l’émission devient négligeable : la nouvelle offre annuelle est désormais, selon ses termes rapportés par Crypto Times, « de minimis à 0,8 % de nouvelle offre par an, bientôt 0,4 % ». Bitcoin, écrit-il, a longtemps été « enfermé dans la gravité d’une orbite de quatre ans » par « les forces internes puissantes de son halvening », mais ces forces seraient devenues « trop faibles » pour dicter le calendrier ; il évoque un basculement possible vers un rythme de six à huit ans, calqué sur le cycle de dette de court terme de la finance traditionnelle. Notez l’ironie : même la durée du cycle est désormais contestée. Avec quatre points, on peut ajuster un cycle de quatre ans ; avec un peu d’imagination, on en ajuste un de six à huit. C’est le symptôme d’un échantillon trop maigre.
La réflexivité : un cycle qui se prophétise lui-même
Il existe une explication qui n’est ni le halving ni le hasard : la prophétie autoréalisatrice. Si un nombre suffisant d’acteurs croient au cycle de quatre ans, achètent avant le sommet attendu et vendent après, leur comportement collectif contribue à produire le motif qu’ils anticipent. Le cycle devient alors en partie réflexif : il tient parce qu’on y croit, pas parce que le code l’impose.
La nuance est décisive, car un motif réflexif est fragile par nature. Il se maintient tant que le positionnement reste diversifié, et se brise dès que trop de monde parie dans le même sens, laissant le marché sans acheteur marginal au moment critique. Le levier amplifie ce basculement : quand les positions se dénouent, les liquidations en chaîne peuvent faire bouger le prix plus vite que la demande réelle ne le justifierait, un mécanisme que nous décortiquons à propos des liquidations en cascade. Un cycle porté par la croyance et le levier n’a pas la robustesse d’une loi physique ; il a la fragilité d’un consensus de foule.
La non-falsifiabilité : un modèle qu’on ne peut pas prendre en défaut
Un modèle digne de ce nom doit pouvoir être faux. S’il n’existe aucun résultat capable de l’invalider, ce n’est plus une prédiction, c’est une croyance. Le cycle de quatre ans et ses cousins tombent souvent dans ce travers. Protos pointe cette non-falsifiabilité : plutôt que d’énoncer un critère d’échec clair, les analystes révisent continuellement leurs prévisions pour les faire coller à la réalité.
Le cas le plus documenté est celui de PlanB. En juin 2021, l’auteur du stock-to-flow s’était engagé à déclarer son modèle « invalidé » si Bitcoin n’atteignait pas 100 000 dollars avant la fin de l’année. Le prix a clôturé 2021 bien en dessous, et le modèle a été reformulé en « modèle de fourchette » plutôt qu’abandonné, comme l’a relaté Protos. Déplacer les poteaux après le coup de sifflet, ce n’est pas tester un modèle.
Vitalik Buterin, cofondateur d’Ethereum, a résumé le danger d’une formule qui vaut pour tous ces modèles. Les « modèles financiers qui donnent aux gens un faux sentiment de certitude et de prédestination du type le-prix-va-monter sont nuisibles et méritent toute la moquerie qu’ils reçoivent », déclarait-il en juin 2022, alors que le stock-to-flow impliquait un prix plus de trois fois supérieur au cours réel, selon The Block. La critique ne vise pas la prévision en soi, mais la fausse certitude qu’elle vend.
Ce que le cycle 2025-2026 a réellement testé
Le cycle en cours offre un cas d’école, car il donne raison aux deux camps à la fois, ce qui est précisément le problème. Regardons les faits. Bitcoin a inscrit un sommet historique à 126 080 dollars le 6 octobre 2025, soit environ dix-huit mois après le halving d’avril 2024. Ce calendrier est presque exactement celui que le modèle de quatre ans prédit : un pic un an à un an et demi après la division. Point pour les défenseurs du cycle.
Vint ensuite la chute. Le prix a reculé jusqu’à un creux de 59 375 dollars début juin 2026, une baisse d’environ 53 % depuis le sommet. C’est là qu’est intervenu l’analyste de Standard Chartered Geoffrey Kendrick, déclarant le point bas franchi (« L’hiver est terminé. Bienvenue de nouveau dans le printemps crypto ») tout en maintenant un objectif de fin d’année, propos rapportés par CoinDesk. Or ce repli de 53 % casse une autre régularité : les trois marchés baissiers précédents avaient effacé environ 86 %, 84 % et 77 % depuis leurs sommets. Point pour les sceptiques, le repli s’est nettement adouci.
Autre signal contradictoire : la « realized cap », qui valorise chaque unité à son dernier prix de transaction, est restée au-dessus de 1 000 milliards de dollars pendant toute la correction, au lieu de s’effondrer comme lors des cycles passés, selon CoinDesk. Le calendrier du sommet a donc respecté le cycle, mais l’amplitude de la chute et le comportement des détenteurs ne l’ont pas respecté. Avec quatre cycles seulement, aucun test statistique ne peut trancher entre « le cycle tient » et « le cycle a changé ». Chaque camp lit les mêmes données et y voit sa thèse.
| Signal 2025-2026 | Lecture | Camp servi |
|---|---|---|
| Sommet environ 18 mois après le halving | Calendrier conforme au modèle | Cycle intact |
| Repli limité à environ 53 % (contre 77 à 86 %) | Baisse bien plus douce | Cycle a changé |
| Realized cap maintenue au-dessus de 1 000 Mds $ | Détenteurs qui ne capitulent pas | Cycle a changé |
| Émission annuelle sous 1 % de l’offre | Effet du halving devenu marginal | Cycle a changé |
| Multiples décroissants (95x vers 2x) | Régularité de long terme préservée | Ambigu |
Les multiples qui rétrécissent : le seul signal robuste ?
S’il fallait sauver un motif du naufrage statistique, ce serait celui-ci : les gains rétrécissent à chaque cycle, avec une régularité frappante. Du halving au sommet, les multiples ont fondu, d’environ 95 fois à 30, puis à 8, puis à 2. Mesurée de sommet à sommet, la décrue est du même ordre : environ 75 fois entre les pics de 2013 et 2017, 3,5 fois entre 2017 et 2021, et à peine 1,8 fois entre 2021 et 2025, selon les calculs relayés par CoinDesk.
Attention toutefois à la lecture. Ce rétrécissement est peut-être le seul motif réellement robuste, et pourtant il ne prouve pas le cycle du halving : il traduit surtout la gravité de la capitalisation. Un actif de 1 600 milliards de dollars ne peut mathématiquement pas être multiplié par 95 comme l’a été un actif de quelques centaines de millions, car il faudrait des dizaines de milliers de milliards de dollars de capitaux frais. Le vétéran du trading Peter Brandt, qui évoque un sommet possible entre 300 000 et 500 000 dollars, prévient d’ailleurs que la maturation institutionnelle rend Bitcoin « moins volatil et plus proche de Wall Street », ce qui plaide contre un nouveau rallye de l’ampleur des précédents, toujours selon CoinDesk. Le directeur des investissements de Bitwise, Matt Hougan, va plus loin : dans une note de décembre 2025 relayée par CoinDesk, il déclare le cycle de quatre ans « mort », les forces qui l’animaient (choc d’offre du halving, cycles de taux, emballements du levier) s’étant affaiblies à mesure que l’adoption institutionnelle mûrit.
Ce que les modèles supposent, ce que le marché price
Un dernier argument, souvent oublié, achève de fragiliser l’idée d’un halving « déclencheur ». La date du halving est connue des années à l’avance, au bloc près. Or un marché même partiellement efficient intègre une information connue bien avant qu’elle ne se matérialise. Si tout le monde sait qu’en avril 2028 l’émission passera de 3,125 à 1,5625 BTC par bloc, ce fait est déjà, en partie, dans les prix. Un événement parfaitement anticipé ne peut pas être une surprise haussière le jour venu : c’est l’abc de la formation des prix.
D’où l’importance de distinguer ce que les modèles supposent de ce que le marché price réellement. Les modèles de cycle racontent une histoire de calendrier ; les marchés d’options et de contrats à terme, eux, cotent des probabilités, via la volatilité implicite et la structure par terme. Ces instruments ne croient pas aux récits, ils affichent des primes. Observer cette « couche cachée » du marché, que nous détaillons à propos de l’étage des options des ETF Bitcoin, en dit souvent plus long sur le positionnement réel que n’importe quelle bande de cycle. Les mineurs, eux, encaissent immédiatement la baisse de subvention dans leurs comptes, un choc bien réel que nous suivons du côté des mineurs et du creux de cycle, mais un choc pour l’offre, pas une garantie pour le prix.
Prouver une causalité : ce qu’il faudrait vraiment
À quoi ressemblerait une vraie preuve ? La statistique dispose d’outils pour tester si une variable en « cause » une autre au sens prédictif, comme la causalité de Granger, qui vérifie si le passé du halving améliore la prévision du prix au-delà de ce que le prix passé explique déjà. Le problème reste le même : ces tests exigent de nombreuses observations pour être concluants, et quatre cycles n’y suffisent pas. On peut lancer le calcul, on n’obtiendra aucune puissance statistique.
Une autre voie serait l’expérience naturelle : comparer les actifs qui halvent (Litecoin, Bitcoin Cash, Zcash) à ceux qui ne halvent jamais (Dogecoin et son émission fixe, ou Monero et sa « tail emission »). Si le halving causait mécaniquement les hausses, les premiers afficheraient un motif absent chez les seconds. Or les résultats sont brouillés : certaines pièces montent avant leur halving puis retombent (« buy the rumor, sell the news »), d’autres ne réagissent pas, et Dogecoin a connu la plus extrême des manias sans le moindre halving. Ce test, que nous avons mené hors Bitcoin, ne valide pas l’hypothèse d’un halving tout-puissant. Ni les séries temporelles ni la comparaison entre actifs ne fournissent la preuve que le marketing du cycle réclame.
Comment lire une prédiction de cycle sans se faire piéger
Rien de tout cela ne signifie que le cycle est faux. Cela signifie qu’il est incertain, et qu’il faut le lire comme tel. Voici une petite boîte à outils pour évaluer n’importe quelle prédiction fondée sur le cycle, la vôtre y comprise.
- Quel est le n ? Combien d’observations soutiennent l’affirmation ? Si la réponse est « quatre », traitez-la comme une hypothèse, pas comme une loi.
- Qu’est-ce qui l’invaliderait ? Si aucun résultat concret ne peut prouver le modèle faux, ce n’est pas une prévision, c’est une croyance.
- Le graphique est-il en log ou en linéaire, et pourquoi ? Méfiez-vous des bandes tracées à la main et des échelles choisies pour flatter le motif.
- Quelle est l’histoire macro concurrente ? Liquidité, taux, adoption, régulation : une autre cause peut expliquer la même hausse.
- Le prévisionniste note-t-il ses prédictions passées ? Le biais du survivant se cache dans le silence sur les ratés.
Le tableau suivant récapitule les six pièges statistiques passés en revue et l’effet de chacun sur la confiance accordée au cycle.
| Piège | En quoi il consiste | Effet sur la thèse du cycle |
|---|---|---|
| Petit échantillon (n = 4) | Trop peu de cycles pour distinguer le hasard du motif | Rend toute « loi » indémontrable |
| Variables confondantes | Halvings synchrones avec liquidité, adoption, institutionnels | Empêche d’isoler l’effet du halving |
| Tests multiples | Assez de découpages font apparaître des cycles au hasard | Gonfle la significativité apparente |
| Surajustement | Échelle, dates et bandes choisies après coup | Fait coller le modèle au passé, pas au futur |
| Biais du survivant | On n’étudie que Bitcoin et les prévisions réussies | Surestime la fiabilité du motif |
| Non-stationnarité | Chaque cycle s’est joué dans un régime de marché différent | Interdit d’extrapoler d’un cycle à l’autre |
Armé de ces questions, un lecteur peut accueillir une prédiction de cycle sans la gober ni la rejeter en bloc. C’est la posture qu’imposent quatre points de données : de la curiosité, pas de la foi.
Le cadre réglementaire : pourquoi l’AMF se méfie des « cycles »
Cette prudence statistique rejoint une exigence réglementaire. En France, l’Autorité des marchés financiers (AMF) et le règlement européen MiCA imposent que toute communication commerciale d’un prestataire de services sur crypto-actifs soit « correcte, claire et non trompeuse ». Présenter un cycle de quatre ans comme une quasi-certitude, sur la foi de quatre observations, s’accommode mal de cette exigence : les performances passées ne préjugent pas des performances futures, un avertissement qui n’est pas une formalité mais un principe de base de la protection de l’investisseur.
Le contexte français a par ailleurs changé. La période transitoire du régime PSAN a pris fin le 1er juillet 2026, laissant place à l’agrément CASP prévu par MiCA, comme l’a rappelé l’AMF. Dans ce cadre, un prestataire qui vendrait des objectifs de prix tirés du cycle comme des promesses s’exposerait à la critique du régulateur. La leçon pour l’investisseur particulier rejoint celle de la statistique : un modèle de cycle est un outil de réflexion, jamais un bon de commande. Bitcoin peut très bien monter après 2028 ; simplement, quatre halvings ne le prouvent pas.
Foire aux questions
Le cycle de quatre ans de Bitcoin est-il prouvé ?
Non. Il repose sur quatre halvings observés depuis 2009, un échantillon bien trop petit pour établir statistiquement une causalité. Le motif est réel à l’œil, mais quatre points de données ne permettent pas de distinguer une loi d’une simple coïncidence répétée.
Pourquoi quatre halvings ne suffisent-ils pas ?
Parce qu’avec n égal à quatre, on ne peut pas séparer le hasard du signal, ni isoler l’effet du halving des autres forces (liquidité mondiale, adoption, arrivée des institutionnels) qui ont accompagné chaque cycle. Obtenir quatre hausses d’affilée est à peu près aussi probable qu’obtenir quatre fois pile à une pièce.
Quand aura lieu le prochain halving de Bitcoin ?
Il est attendu autour du 17 avril 2028, au bloc 1 050 000, quand la récompense passera de 3,125 à 1,5625 BTC par bloc. La date exacte dépend de la vitesse de production des blocs et se précisera à l’approche de l’échéance.
Le cycle de quatre ans est-il mort ?
C’est débattu. Le sommet de 2025 est arrivé « à l’heure » du modèle, mais le repli a été bien plus doux que les précédents (environ 53 % contre 77 à 86 %). Des analystes comme Matt Hougan le déclarent mort, d’autres comme Willy Woo évoquent un basculement vers un rythme de six à huit ans. Avec si peu de données, aucun camp ne peut le prouver.
Faut-il investir en fonction du cycle du halving ?
Le cycle est un outil de réflexion, pas une garantie. Les performances passées ne préjugent pas des performances futures, et les régulateurs comme l’AMF exigent des communications « correctes, claires et non trompeuses ». Traitez toute prédiction de cycle comme une hypothèse à pondérer, jamais comme une certitude.
Par Priya Reddy, correspondante marchés et prédictions crypto pour HOGE Wire.