Phishing crypto 2026 : quand l’IA apprend à hameçonner
Le wallet drainer de masse s'est effondré de 83 %, mais la fraude crypto bat des records grâce à l'IA. Deepfakes, voix clonées et faux fondateurs: le nouveau moteur du phishing.
Au début de 2024, un employé du service financier du cabinet d’ingénierie britannique Arup a validé quinze virements successifs, pour un total de 25,6 millions de dollars (environ 22 millions d’euros), vers cinq comptes bancaires à Hong Kong. Il croyait exécuter un ordre de son directeur financier, aperçu quelques minutes plus tôt en visioconférence avec plusieurs collègues qu’il reconnaissait parfaitement. Aucun d’eux n’était réel. Du visage à la voix, tous étaient des deepfakes générés par intelligence artificielle.
Le casse Arup n’est pas une anomalie. C’est un patron de conception. Le phishing crypto de 2026 n’a plus grand-chose à voir avec le courriel truffé de fautes qui promettait un airdrop miraculeux. Les campagnes les plus rentables s’appuient désormais sur des visages clonés, des voix synthétiques et des messages taillés sur mesure qu’aucun escroc n’aurait eu le temps d’écrire à la main.
Le paradoxe est saisissant. La forme la plus visible de l’hameçonnage crypto, le «wallet drainer» de masse qui siphonnait les portefeuilles par dizaines de milliers, s’est effondrée: ses pertes ont reculé de 83 % en 2025, d’après Scam Sniffer. Pourtant, la fraude crypto dans son ensemble a battu des records, autour de 17 milliards de dollars (près de 15 milliards d’euros) sur l’année selon Chainalysis. L’industrie de l’arnaque n’a pas rétréci. Elle a changé de moteur.
Le paradoxe à deux vitesses
Pour comprendre 2026, il faut regarder deux courbes qui vont dans des directions opposées. D’un côté, le drainer de portefeuille, l’attaque qui pousse la victime à signer une autorisation piégée pour vider ses jetons, s’essouffle. Scam Sniffer chiffre les pertes 2025 à 83,85 millions de dollars pour 106 106 victimes, contre environ 494 millions de dollars et 332 000 victimes un an plus tôt, soit un plongeon de 83 % en valeur et de 68 % en nombre de victimes.
De l’autre côté, la fraude par usurpation d’identité et ingénierie sociale explose. Chainalysis évalue les revenus totaux des arnaques crypto à environ 17 milliards de dollars pour 2025, contre quelque 12 milliards en 2024, et note que les escroqueries par usurpation ont bondi de 1 400 % sur un an. Le paiement moyen extorqué à une victime est passé de 782 à 2 764 dollars, une hausse de 253 %.
| Indicateur | 2024 | 2025 | Évolution |
|---|---|---|---|
| Pertes wallet drainer (Scam Sniffer) | ~494 M$ | 83,85 M$ | -83 % |
| Victimes de drainers | ~332 000 | 106 106 | -68 % |
| Revenus totaux des arnaques crypto (Chainalysis) | ~12 Md$ | ~17 Md$ | hausse |
| Arnaques par usurpation d’identité | référence | +1 400 % | forte hausse |
| Paiement moyen par victime | 782 $ | 2 764 $ | +253 % |
La lecture est limpide: moins de victimes, mais des prises beaucoup plus grosses. Le secteur est passé du filet dérivant au harpon. Cette bascule vers des cibles à haute valeur, on la retrouve dans presque toutes les statistiques de l’année, et elle n’aurait pas été possible sans l’automatisation offerte par l’IA.
Pourquoi l’hameçon de masse ne rapporte plus
La chute des drainers n’est pas un hasard. Les portefeuilles grand public ont musclé leurs défenses. La simulation de transaction, popularisée par des sociétés comme Blockaid et Scam Sniffer, montre désormais à l’utilisateur ce qu’une signature va réellement faire avant qu’il ne la valide. Les listes de blocage intégrées à MetaMask, Phantom ou Coinbase Wallet coupent l’accès aux domaines piégés connus. Et des outils comme revoke.cash permettent de retirer d’un clic les autorisations dormantes qui traînent sur une adresse.
Un autre facteur, plus conjoncturel, a joué: les pertes par drainer suivent d’assez près l’activité du marché. Quand les volumes et les prix montent, les portefeuilles se remplissent et les campagnes deviennent plus lucratives; quand le marché se calme, le butin potentiel diminue. Scam Sniffer relève d’ailleurs que son pire trimestre de 2025 a coïncidé avec un rebond des prix. Réduire la chute à la seule météo du marché serait toutefois une erreur: la bascule vers des cibles fortunées, elle, est structurelle et ne dépend pas du cycle.
La mécanique technique du drainer, elle, n’a pas disparu: signatures Permit et Permit2, appels approve ou setApprovalForAll, et depuis la mise à jour Pectra, délégations EIP-7702 détournées. Scam Sniffer note que les signatures Permit sont restées le premier vecteur en 2025, avec la plus grosse perte unitaire de l’année à 6,5 millions de dollars en septembre, tandis que les signatures EIP-7702 malveillantes ont fait leur apparition après Pectra. Nous avons détaillé ces rouages dans notre dossier sur les campagnes qui vident les portefeuilles.
Mais la plomberie n’est plus l’endroit où se joue la croissance. Quand vider un petit portefeuille rapporte peu et coûte de plus en plus cher en contournement de défenses, la logique économique pousse ailleurs: vers moins de cibles, mieux choisies, approchées par des moyens qui contournent l’écran du portefeuille pour viser directement le cerveau de la victime. C’est exactement là que l’IA entre en scène.
L’IA a fait chuter le coût d’une arnaque crédible
Historiquement, ce qui protégeait beaucoup de victimes, c’était le coût et la maladresse des escrocs: fautes d’orthographe, traductions approximatives, sites bâclés, scénarios génériques. L’IA générative a effacé ces frictions. Rédiger un courriel parfait dans dix langues, cloner l’interface d’un exchange, produire une fausse pièce justificative ou un faux article de presse, tout cela coûte désormais quelques centimes et quelques secondes.
Les chiffres de Chainalysis quantifient cette prime à l’IA. Les opérations d’arnaque qui recourent à l’IA rapportent en moyenne 3,2 millions de dollars (environ 2,8 millions d’euros), contre 719 000 dollars pour les autres, soit 4,5 fois plus. Leur revenu médian quotidien atteint 4 838 dollars contre 518, et elles génèrent 35,1 transferts on-chain par jour contre 3,89, une activité neuf fois supérieure. Autrement dit, l’IA ne rend pas seulement les arnaques plus crédibles: elle les rend plus grosses, plus vite.
Le gain le plus sous-estimé de l’IA n’est pas le volume, mais la personnalisation. Un modèle de langage adapte un message au métier, à la langue et aux centres d’intérêt de la cible, glisse une référence à une transaction récente visible on-chain, ou répond en temps réel aux objections. Le vieux marqueur du faux, la formulation maladroite, s’efface. Pour un francophone, cela se traduit par des courriels et des messages dans un français irréprochable, débarrassés des indices qui trahissaient autrefois l’arnaque.
| Métrique (Chainalysis) | Arnaque classique | Arnaque dopée à l’IA | Écart |
|---|---|---|---|
| Revenu moyen par opération | 719 000 $ | 3,2 M$ | x4,5 |
| Revenu médian quotidien | 518 $ | 4 838 $ | x9,3 |
| Transferts on-chain par jour | 3,89 | 35,1 | x9 |
Cette économie explique pourquoi les pertes globales grimpent alors que le drainer de masse décline. Chaque euro investi dans un leurre génératif se traduit par un rendement sans commune mesure avec l’ancien spam. Le phishing est devenu une industrie à fort levier, et son intrant le moins cher est désormais l’intelligence artificielle.
Le deepfake «CFO»: anatomie du casse Arup
Reprenons le cas Arup, parce qu’il condense tout. L’attaque commence de façon banale, par un courriel se faisant passer pour le directeur financier basé au Royaume-Uni, évoquant une transaction confidentielle. L’employé est méfiant, comme on le lui a appris. C’est la visioconférence qui fait tomber sa garde: à l’écran, le directeur financier et plusieurs collègues, avec leurs visages, leurs voix, leurs manières. En une seule journée, l’employé exécute quinze virements pour 25,6 millions de dollars, avant de découvrir la supercherie en rappelant le siège.
Ce qui rend l’attaque redoutable, c’est qu’elle vise le dernier rempart humain: la reconnaissance faciale et vocale d’une personne de confiance. Un salarié formé à se méfier d’un courriel ne pense pas à douter d’un visage qu’il voit bouger et parler en direct. Le deepfake vidéo transforme la confiance en vulnérabilité.
Ce risque, les plus hautes autorités technologiques l’ont nommé. Lors d’une conférence de la Réserve fédérale américaine en juillet 2025, Sam Altman, patron d’OpenAI, s’est dit «terrifié» de voir des institutions financières accepter encore une empreinte vocale comme authentification, estimant que l’IA a déjà vaincu la plupart des méthodes d’authentification hormis les mots de passe, et a mis en garde contre une «crise de la fraude» imminente.
Voix clonées: la fin de l’authentification vocale
Si la vidéo deepfake impressionne, le clone vocal est plus insidieux, car il exige bien moins de matière première. Quelques secondes d’audio, faciles à récupérer sur une interview, un podcast ou une story, suffisent à produire une voix synthétique convaincante au téléphone. Or la voix reste, pour beaucoup de particuliers comme d’entreprises, un facteur de confiance implicite.
Dans l’écosystème crypto, ce vecteur alimente le faux support technique. Un appel de «l’assistance» d’une plateforme d’échange ou d’un fabricant de portefeuille, avec la bonne voix, le bon ton et une urgence fabriquée, pousse la victime à révéler un code, à valider une opération ou à déplacer ses fonds vers une adresse dite «de sécurité». L’ingénierie sociale par téléphone n’est pas neuve, mais le clonage vocal la rend industrialisable.
L’avertissement d’Altman sur l’empreinte vocale vaut donc bien au-delà des banques. Toute procédure qui repose sur «je reconnais la voix» est désormais caduque. La seule parade robuste consiste à ne jamais agir sur la foi d’un appel entrant: raccrocher, puis rappeler sur un numéro officiel, ou exiger un secret partagé convenu à l’avance.
Faux fondateurs, faux giveaways: le deepfake devient marketing
L’autre grand usage du deepfake ne vise pas une personne en particulier, mais des foules. Depuis des mois, les plateformes vidéo sont inondées de fausses diffusions «en direct» où un fondateur ou un patron crypto promet de doubler les fonds envoyés à une adresse ou scannés via un QR code. Les visages sont réels, les propos inventés.
Michael Saylor, président exécutif de Strategy, en est devenu l’exemple emblématique. «Il n’existe aucun moyen sans risque de doubler vos bitcoins», rappelle-t-il, précisant que ses équipes font retirer environ 80 fausses vidéos YouTube générées par IA chaque jour. Sa consigne tient en trois mots: «Don’t trust, verify» (ne faites pas confiance, vérifiez). Les images d’Elon Musk et de responsables politiques servent aux mêmes montages, souvent poussés comme publicités payantes.
On retrouve ici la même économie du faux label de confiance que nous décrivions à propos des faux audits de sécurité: l’escroc n’invente pas une marque, il détourne une marque de confiance existante. Le deepfake n’est plus un gadget, c’est un canal marketing à part entière.
Le «pig butchering» change d’échelle
Le deepfake spectaculaire ne doit pas éclipser la forme d’arnaque la plus lucrative: l’escroquerie sentimentale et d’investissement, souvent appelée «pig butchering». Le principe est ancien: gagner la confiance d’une victime sur la durée, puis l’orienter vers une fausse plateforme d’investissement crypto. Ce qui change, c’est l’échelle.
Ces opérations étaient jusqu’ici limitées par la main-d’oeuvre: chaque victime exigeait des semaines de conversation humaine. Les modèles de langage lèvent ce plafond. Des chatbots gèrent désormais les premières phases de la relation, dans un français impeccable, avant de passer la main à un humain quand la cible est mûre. L’IA scrute aussi les réseaux sociaux pour personnaliser chaque approche.
Le résultat se lit dans les chiffres d’usurpation de Chainalysis, avec leur hausse de 1 400 % et le triplement du paiement moyen. Derrière ces campagnes, on trouve fréquemment des «centres d’arnaque» en Asie du Sud-Est, où le drame humain du travail forcé se double d’une machine de fraude désormais augmentée par l’IA. Comme le résume Will Lyne, chef de la lutte contre la criminalité économique et cyber à la police métropolitaine de Londres, cité par Chainalysis, «la fraude liée aux cryptomonnaies ne cesse de gagner en ampleur et en sophistication», les groupes criminels recourant «à des outils dopés à l’IA pour cibler les victimes à grande échelle».
Phishing-as-a-Service: l’arnaque en kit
Comme tout secteur mûr, la fraude s’est verticalisée. On parle de «phishing-as-a-service» (PhaaS): des kits clés en main, vendus par abonnement, qui fournissent au client sites clones, gestion des victimes et parfois contrat piégé prêt à l’emploi. Chainalysis cite le kit Lighthouse, facturé 50 dollars pour la version complète, 30 dollars pour la brique proxy et 20 dollars pour les mises à jour, qui a rassemblé plus de 7 000 dépôts et 1,5 million de dollars (environ 1,3 million d’euros) en trois ans.
L’important n’est pas le prix, dérisoire, mais l’effet de levier. Chainalysis calcule que les arnaques appuyées sur un kit de phishing sont 688 fois plus efficaces en dollars qu’une arnaque ordinaire. Les kits de «smishing» (hameçonnage par SMS) de type Darcula industrialisent l’envoi de faux messages de livraison ou de péage à l’échelle de continents. L’IA vient greffer sur cette chaîne des leurres toujours mieux ciblés.
Ce modèle repose sur une division du travail typique du crime organisé. Les développeurs conçoivent et louent le kit; des affiliés se chargent de la diffusion et empochent l’essentiel du butin, en reversant une commission à l’éditeur, souvent de l’ordre de 20 à 30 %. La barrière à l’entrée devient quasi nulle: nul besoin de savoir coder pour lancer une campagne, il suffit de louer l’outil et d’apporter du trafic. L’IA abaisse encore ce seuil en automatisant la partie créative, des textes aux fausses pages.
| Vecteur | Amplification par l’IA | Exemple 2024-2026 | Parade |
|---|---|---|---|
| Deepfake vidéo (visio) | Visage et voix clonés en temps réel | Casse Arup, 25,6 M$ | Vérification hors bande |
| Voix clonée (téléphone) | Clone à partir de quelques secondes d’audio | Faux support d’exchange | Rappel sur numéro officiel |
| Faux giveaway (streaming) | Fondateur cloné promettant de doubler les fonds | ~80 vidéos Saylor retirées par jour | Aucun don ne double vos fonds |
| Faux articles de presse | Sites clones de grands médias | Alerte AMF (BitKeltTrade) | Registre REGAFI, listes noires |
| Kit de phishing (PhaaS) | Sites et leurres produits à la chaîne | Lighthouse (50 $) | Simulation, clear signing |
Ce tableau résume la logique de l’année: cinq vecteurs très différents, un même moteur génératif, et une parade commune qui repose moins sur la technologie que sur la discipline de vérification.
La chasse aux baleines, rendue rentable par l’IA
La conséquence la plus directe de cette industrialisation, c’est le ciblage des gros portefeuilles, la «chasse aux baleines». Les chiffres de janvier 2026 sont éloquents: Scam Sniffer a recensé 6,27 millions de dollars de pertes par phishing de signature, en hausse de 207 % sur un mois, alors même que le nombre de victimes reculait d’environ 11 %. Plus frappant encore, deux victimes ont concentré près de 65 % des pertes du mois.
Cette concentration n’a rien d’accidentel. Repérer une baleine, cartographier ses avoirs on-chain, reconstituer son entourage et fabriquer une approche crédible: ce travail de renseignement, autrefois artisanal, est aujourd’hui abattu par des outils automatisés. L’IA transforme une cible unique et fortunée en cible rentable, là où il fallait auparavant ratisser des milliers de petits portefeuilles.
À cela s’ajoute une brique proprement crypto: l’analyse on-chain. Les mêmes outils qui aident enquêteurs et journalistes à suivre les flux servent aussi aux attaquants à dresser le portrait financier d’une cible, à repérer ses contreparties habituelles et à choisir le moment où son portefeuille est le plus garni. Couplée à l’IA générative, cette reconnaissance permet de fabriquer un scénario sur mesure: un faux message d’un protocole que la victime utilise vraiment, une fausse alerte de sécurité au bon moment.
Le plus troublant, c’est que la baleine sait qu’on la surveille, comme nous l’explorions dans notre analyse de la réflexivité des baleines face aux radars on-chain. La transparence de la blockchain, censée protéger, sert aussi de terrain de reconnaissance à l’attaquant. Le même registre public qui affiche vos avoirs affiche votre valeur en tant que cible.
La France dans le viseur: ce que dit l’AMF
Ces campagnes ne s’arrêtent pas aux frontières, et la France est une cible de choix. L’Autorité des marchés financiers a récemment alerté les épargnants sur une vague d’arnaques prenant la forme de faux articles de presse imitant l’identité visuelle de médias connus (Le Monde, Le Figaro, France Info, TF1). Ces faux articles attribuent à des personnalités françaises du sport, de la politique ou des médias des propos inventés vantant une plateforme de trading «à intelligence artificielle», BitKeltTrade, dépourvue de toute autorisation dans l’Union européenne et inscrite sur la liste noire de l’AMF.
Le régulateur maintient d’ailleurs une liste noire de sites crypto non autorisés et rappelle qu’offrir des services sur actifs numériques en France suppose un enregistrement. Depuis la fin de la période transitoire MiCA le 1er juillet 2026, exercer sans agrément est un délit passible de sanctions pénales.
L’ampleur du phénomène dépasse l’Hexagone. Aux États-Unis, le rapport annuel 2025 du centre IC3 du FBI chiffre les pertes liées aux cryptomonnaies à plus de 11 milliards de dollars, soit plus de la moitié de l’ensemble des pertes de cybercriminalité déclarées, en hausse de 22 % sur un an. Une limite structurelle demeure: MiCA encadre les prestataires (les CASP), pas les escrocs qui opèrent hors du système. Pour l’épargnant, la première ligne de défense reste la vérification préalable dans le registre REGAFI et sur les listes de l’AMF.
Victimes en France: où signaler, que récupérer
Quand le piège s’est refermé, plusieurs recours existent en France, même s’ils ne garantissent pas la restitution des fonds. L’AMF propose un service d’information, Épargne Info Service, pour vérifier une offre ou signaler un acteur douteux. Une escroquerie caractérisée doit faire l’objet d’un dépôt de plainte auprès de la police ou de la gendarmerie; les contenus et sites frauduleux peuvent être signalés sur la plateforme Pharos, et le dispositif public cybermalveillance.gouv.fr oriente les victimes vers une assistance concrète.
La récupération, elle, reste l’exception. Les fonds transitent vite par des mélangeurs et des ponts inter-chaînes, et une fois convertis ils deviennent très difficiles à tracer. La fenêtre utile se compte en heures: révoquer les autorisations, déplacer ce qui reste, et alerter sans délai toute plateforme régulée par laquelle les fonds pourraient passer, dans l’espoir d’un gel. C’est là que la nature transfrontalière de la crypto se heurte aux limites d’une autorité nationale.
Dernier piège, et non des moindres: l’arnaque au recouvrement. Des escrocs recontactent les victimes en se faisant passer pour des avocats, des enquêteurs ou une société spécialisée, promettant de récupérer l’argent perdu contre une avance de frais. C’est une seconde fraude greffée sur la première. Aucune autorité légitime ne réclame de paiement préalable pour restituer des fonds volés.
La course à l’armement: l’IA défensive contre l’IA offensive
Face à une offensive automatisée, la défense s’automatise à son tour. Côté on-chain, la simulation de transaction et les listes de blocage de Blockaid ou Scam Sniffer, intégrées aux portefeuilles, interceptent une part croissante des signatures piégées avant qu’elles ne partent. Côté signature, le standard de «clear signing» ERC-7730, dont le registre est passé sous l’égide de l’Ethereum Foundation le 12 mai 2026, vise à afficher en clair ce qu’une transaction va faire, pour en finir avec la signature à l’aveugle.
Côté deepfake, une nouvelle génération d’outils tente la détection en temps réel. Des sociétés comme Reality Defender proposent d’analyser à la volée les flux audio et vidéo des visioconférences, et des laboratoires publics comme le Fraunhofer travaillent sur des détecteurs locaux. Le problème est que la fenêtre se referme: sur un appel en direct, il ne reste que quelques centaines de millisecondes pour trancher, et la qualité des faux progresse plus vite que celle des détecteurs.
La défense s’organise aussi de façon collective. Des collectifs comme la Security Alliance (SEAL) recensent et font retirer les liens publicitaires malveillants, les portefeuilles partagent leurs listes de blocage, et des bases communes de signalement se constituent. Mais chaque progrès défensif appelle sa contre-mesure: contrats à usage unique, configurations chiffrées inscrites on-chain, rotation permanente des noms de domaine. L’attaquant n’a besoin de réussir qu’une fois; le défenseur, lui, doit tenir à chaque signature.
Cette asymétrie explique pourquoi le label de sécurité devient lui-même un enjeu commercial et un possible conflit d’intérêts, comme l’illustre le parcours boursier de CertiK. Aucune technologie de détection ne remplacera jamais totalement le doute méthodique de l’utilisateur.
Se protéger: le réflexe «vérifier hors bande»
Contre des leurres parfaits, la meilleure défense n’est pas de mieux repérer le faux, un combat perdu d’avance, mais de changer de canal pour vérifier. Voici les réflexes qui résistent encore à l’IA:
- Vérifier hors bande: face à toute demande urgente de fonds, raccrocher et rappeler sur un numéro officiel connu.
- Convenir à l’avance d’un mot de passe verbal avec sa famille et ses collègues, à exiger en cas de doute.
- Se méfier de l’urgence et du secret, les deux marqueurs constants de l’ingénierie sociale.
- Ne jamais signer à l’aveugle: utiliser un hardware wallet et le clear signing pour voir ce que l’on autorise.
- Révoquer régulièrement les autorisations dormantes via revoke.cash.
- Vérifier tout prestataire dans le registre REGAFI et sur les listes de l’AMF avant d’investir.
- Retenir qu’aucun fondateur ni aucune plateforme ne double jamais vos fonds.
Aucune de ces règles n’est technologique, et c’est précisément leur force. Un deepfake peut imiter un visage, jamais un secret que vous seul et votre interlocuteur connaissez. La discipline vaut mieux que la détection, y compris face à d’autres formes d’exploits, comme le rappelle notre post-mortem du hack de Liquid.
Ce que 2026 nous apprend pour la suite
La leçon de l’année n’est pas que les escrocs sont devenus tout-puissants, mais que la cible a changé. Tant que le drainer visait le portefeuille, la parade était technique. Depuis que l’IA vise la confiance, la parade est humaine et organisationnelle. C’est un déplacement plus qu’une défaite.
La prochaine frontière est déjà visible: des agents IA capables non seulement de rédiger le leurre, mais de mener toute la conversation, d’improviser en visio et d’adapter l’attaque en temps réel. Dans ce contexte de calendrier réglementaire et de marché chargé, décrit dans notre compte à rebours de septembre 2026, la vigilance individuelle reste le facteur décisif.
Le hameçon, au fond, n’a pas changé depuis les débuts d’internet: il exploite la confiance humaine. Seul l’appât est devenu plus intelligent. La formule de Saylor, «Don’t trust, verify», n’est pas qu’un slogan pour institutions: c’est désormais une hygiène de base pour chaque détenteur de crypto.
Foire aux questions
Qu’est-ce qu’une campagne de phishing crypto dopée à l’intelligence artificielle ?
C’est une campagne d’hameçonnage qui utilise l’IA générative pour produire à la chaîne des leurres crédibles: sites clones, faux articles de presse, voix synthétiques et vidéos deepfake de dirigeants ou de fondateurs. L’objectif reste le même qu’avant, pousser la victime à signer une transaction malveillante ou à envoyer ses fonds, mais l’IA rend chaque approche plus personnalisée, plus rapide et beaucoup moins chère à produire.
Comment reconnaître un deepfake vidéo ou vocal pendant un appel ?
Méfiez-vous de toute demande urgente et confidentielle de virement, même si le visage et la voix semblent authentiques. Les signes classiques (clignements figés, synchronisation labiale imparfaite, éclairage incohérent) disparaissent vite, donc la seule parade fiable est la vérification hors bande: raccrochez et rappelez la personne sur un numéro officiel connu, ou exigez un mot de passe verbal convenu à l’avance.
Pourquoi les pertes des «wallet drainers» ont-elles chuté en 2025 ?
Parce que les portefeuilles ont intégré la simulation de transaction et des listes de blocage, que des outils comme revoke.cash permettent de retirer les autorisations, et que le marché a ralenti une partie de l’année. Selon Scam Sniffer, les pertes liées aux drainers ont reculé de 83 %. Mais les escrocs ne sont pas partis: ils sont montés en gamme, vers des cibles plus riches et des méthodes dopées à l’IA.
Que faire si j’ai signé une transaction ou envoyé des fonds à un escroc ?
Agissez vite: révoquez immédiatement les autorisations accordées (via revoke.cash), transférez les actifs restants vers un portefeuille neuf, et prévenez votre plateforme d’échange pour tenter de geler les fonds s’ils y transitent. Conservez toutes les preuves, puis signalez la fraude à la police ou à la gendarmerie et à l’AMF; la récupération reste rare, mais un signalement rapide augmente les chances.
L’AMF peut-elle récupérer l’argent perdu dans une arnaque crypto ?
Non, l’AMF ne récupère pas les fonds: son rôle est de prévenir et de sanctionner. Elle publie des listes noires de sites non autorisés et alerte le public, notamment sur les faux articles de presse et les deepfakes de personnalités. Avant tout investissement, vérifiez que le prestataire est enregistré via le registre REGAFI et la liste blanche de l’AMF, car depuis la fin de la période transitoire MiCA le 1er juillet 2026, opérer sans agrément en France est un délit.
Par Anneke de Vries, rédactrice sécurité chez HOGE Wire.