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Réserves Bitcoin d’État : Paris propose, Francfort refuse

En 2026, les États accumulent du Bitcoin plus en paroles qu'en bilan. Des États-Unis à Prague, en passant par un projet de loi français, tour d'horizon des trésoreries souveraines.

Au matin du 22 octobre 2026, le Bitcoin s’échange autour de 73 700 euros (près de 84 300 dollars) et l’attention des marchés se concentre sur la réunion de la Réserve fédérale américaine du 28 octobre et sur les trésoreries d’entreprise qui occupent les gros titres depuis des mois. En arrière-plan avance une autre catégorie d’acheteurs, sans tambour ni communiqué quotidien: les États. Réserve stratégique américaine, banques centrales curieuses, fonds souverains, projet de loi français, l’idée d’un Bitcoin détenu au niveau d’une nation n’a jamais autant nourri le débat public qu’en cette fin d’année.

Encore faut-il distinguer deux choses que l’on confond volontiers: l’annonce et le bilan. Au niveau souverain, le Bitcoin de 2026 relève davantage du communiqué que de la ligne comptable. Les gouvernements qui en détiennent le plus ne l’ont presque jamais acheté, ils l’ont saisi. Ceux qui promettent d’en acquérir ne votent pas les budgets correspondants. Et l’institution européenne qui parle le plus de monnaie numérique refuse d’inscrire la moindre fraction de Bitcoin à son actif. Cet article fait le tri entre les positions réelles et les effets d’estrade.

La trésorerie souveraine n’obéit pas aux mêmes règles que la trésorerie d’entreprise. Une société comme Strategy ou Metaplanet lève du capital pour acheter des jetons et vit au rythme de sa prime boursière. Un État, lui, hérite de Bitcoin confisqué, mine avec de l’électricité excédentaire, ou se borne à afficher une intention que le Fonds monétaire international surveille de près. Le résultat est un paysage à plusieurs vitesses, dans lequel la France occupe une place singulière: son Assemblée nationale débat d’une réserve au moment où la Banque centrale européenne claque la porte.

Qui détient vraiment du Bitcoin au niveau des États

Commençons par les ordres de grandeur. Selon une étude de CoinGecko, les gouvernements détenaient collectivement environ 463 000 Bitcoin, soit à peu près 2,3 pour cent de l’offre en circulation, l’équivalent d’une trentaine de milliards d’euros aux cours actuels. C’est à la fois beaucoup (davantage que n’importe quelle entreprise cotée prise isolément) et très peu (une goutte dans un marché dont la capitalisation dépasse 1 400 milliards d’euros). Surtout, la quasi-totalité de ce stock provient de saisies judiciaires, pas d’une politique d’achat assumée.

DétenteurBTC estimésOrigineStatut en 2026
États-Unis~198 000 à 328 000Saisies (Silk Road, Bitfinex)Réserve par décret, projet de loi ARMA au Congrès
Chine~190 000Saisie PlusToken (2019)Détention jamais confirmée publiquement
Royaume-Uni~61 000SaisiesAucune réserve déclarée, ventes évoquées
Ukrainequelques centainesDons de guerreLargement liquidé pour l’effort de guerre
Bhoutan~3 000 à 8 600Minage hydroélectriqueEn forte baisse depuis fin 2024
El Salvador~7 800Achats annoncés et donsSeul État à communiquer un achat quotidien
Émirats (Abou Dabi)exposition ETF (~1 Md$)Fonds souverainsVia IBIT, pas de détention directe
Estimations issues de traqueurs publics à des dates différentes; conversions à environ 1,14 dollar pour un euro. Les chiffres varient selon la méthode de comptage.

Le fait saillant tient en trois constats. Les plus gros détenteurs (États-Unis, Chine, Royaume-Uni) le sont malgré eux, par confiscation. L’acheteur le plus enthousiaste, El Salvador, pèse une goutte d’eau. Et les achats réellement décidés par une banque centrale sont, en pratique, quasi nuls. Ces réserves d’État forment d’ailleurs une catégorie de gros portefeuilles à part: contrairement aux nouvelles baleines, jeunes et chères, un trésor issu de saisies affiche un coût d’acquisition proche de zéro, ce qui change tout le jour où se pose la question d’une vente.

Le détail des deux poids lourds mérite qu’on s’y arrête. La position chinoise, estimée autour de 190 000 BTC, remonte pour l’essentiel au démantèlement de l’escroquerie PlusToken en 2019; Pékin n’a jamais confirmé officiellement ni le montant exact ni la destination de ces jetons, ce qui en fait la plus grande inconnue du marché souverain. Le Royaume-Uni, de son côté, détient des dizaines de milliers de Bitcoin saisis et a laissé entendre qu’il pourrait en céder une partie pour abonder son budget, transformant une réserve involontaire en simple variable d’ajustement. Dans les deux cas, on est très loin d’une stratégie d’accumulation: ces États sont des vendeurs potentiels, pas des acheteurs.

L’annonce contre le bilan: la vraie ligne de partage

Le fil rouge de 2026 tient en une phrase: au niveau souverain, l’annonce vaut plus que le bilan. Une note de recherche de GL Insight en résume le mécanisme: les petites économies annoncent des programmes Bitcoin pour en tirer un bénéfice politique et symbolique, tout en gardant leurs détentions réelles stables ou en baisse. Le Fonds monétaire international tolère les annonces tant que les positions ne gonflent pas sur fonds publics. L’effet de signal est gratuit; la ligne comptable, elle, est collante.

Le Pakistan en offre la caricature. En mai 2025, à la conférence Bitcoin 2025, Islamabad annonce un portefeuille national de Bitcoin; dans les quarante-huit heures, le secrétaire aux Finances et la banque centrale rappellent devant le Parlement que la cryptomonnaie demeure interdite dans le pays. Aucune adresse publique, aucun achat documenté: l’annonce existait, le bilan non. C’est le prisme à travers lequel il faut lire chaque gros titre souverain de l’année, et la raison pour laquelle un titre tonitruant ne dit presque rien du carnet d’ordres réel.

Les États-Unis: une réserve née des saisies, pas des achats

La pièce maîtresse du dossier souverain reste américaine. En mars 2025, Donald Trump signe un décret créant une Strategic Bitcoin Reserve, alimentée par les Bitcoin déjà détenus par l’État au titre de confiscations pénales, au premier rang desquelles les affaires Silk Road et Bitfinex. Le principe affiché est celui de la neutralité budgétaire: on ne vend plus les jetons saisis, on les conserve. Selon le décompte repris par Coinpedia, le Trésor américain contrôlerait jusqu’à 328 372 BTC, même si les traqueurs on-chain n’en retracent qu’environ 198 000, l’écart tenant aux jetons déjà cédés et à la définition de ce qui entre réellement dans la réserve.

Le dossier a franchi une étape le 16 septembre 2026, quand la commission des services financiers de la Chambre a adopté, par 28 voix contre 21, l’American Reserve Modernization Act (ARMA), qui vise à graver le décret dans la loi. Le texte, rapporté par news.bitcoin.com, impose une détention minimale de vingt ans pour les Bitcoin qualifiés, un rapport trimestriel de preuve de réserve cryptographiquement vérifiable, et fixe un objectif symbolique d’un million de BTC. Point capital: il n’autorise aucun achat sur le marché ouvert. La réserve américaine reste donc, pour l’instant, un simple réétiquetage de jetons confisqués, pas un programme d’acquisition.

La ligne de fracture politique est nette. Le représentant Bryan Steil (républicain du Wisconsin) défend « une stratégie financière intelligente qui renforcera nos réserves tout en réduisant le déficit ». En face, le démocrate Bill Foster résume le scepticisme de l’autre camp: « Je ne pense pas que quiconque croie que le Bitcoin soit essentiel à l’économie américaine », selon The Block. Tant que le texte n’a pas passé la Chambre entière puis le Sénat, la plus grosse réserve souveraine du monde demeure un stock hérité, pas un choix d’investissement.

Un point nourrit l’ambiguïté: la réserve américaine peut grossir sans le moindre achat, au gré des confiscations. Chaque nouvelle saisie d’ampleur (les autorités américaines en ont réalisé plusieurs de plusieurs milliards de dollars) vient mécaniquement alimenter le stock, ce qui permet d’afficher une réserve en expansion tout en respectant la neutralité budgétaire promise. Les partisans y voient la constitution patiente d’un or numérique stratégique; les sceptiques, l’habillage politique d’un trésor hérité de la criminalité en ligne. Les deux lectures coexistent, et c’est précisément cette ambivalence qui rend la communication autour de la réserve si efficace.

La France sur la table: le projet Ciotti et les 420 000 BTC

C’est le point qui distingue l’édition française de toutes les autres. En octobre 2025, le député Éric Ciotti et son groupe de l’Union des droites pour la République déposent à l’Assemblée nationale une proposition de loi visant à créer une réserve stratégique de Bitcoin, avec l’ambition d’acquérir jusqu’à 2 pour cent de l’offre totale, soit environ 420 000 BTC, sur sept à huit ans. Le texte, détaillé par Yahoo Finance, prévoit un établissement public administratif chargé de gérer la réserve, l’obligation de conserver les jetons saisis par la justice au lieu de les vendre aux enchères, et un programme pilote de minage public de cinq ans adossé aux surplus d’électricité nucléaire et hydraulique.

La proposition va plus loin encore, puisqu’elle envisage de laisser les citoyens régler une partie de leurs impôts en Bitcoin, comme le relève Cryptonews. Sur le papier, c’est le projet souverain le plus ambitieux d’Europe. Dans les faits, 420 000 BTC représenteraient plus de 30 milliards d’euros aux cours actuels, et le groupe porteur du texte ne compte que 16 sièges sur 577 à l’Assemblée. Autrement dit, la France illustre à la perfection la thèse de cet article: une annonce retentissante, portée par une minorité parlementaire, dont la probabilité de devenir une ligne de bilan à court terme reste faible. Le signal est lancé; le carnet d’ordres de l’État français, lui, reste vide.

Ce projet n’a de sens que rapporté au contexte réglementaire national. Depuis la fin de la période transitoire des prestataires enregistrés (ex-PSAN) le 1er juillet 2026, c’est le régime complet de MiCA qui s’applique, sous la supervision de l’AMF. Un État qui voudrait réellement constituer une réserve devrait donc composer avec un cadre européen pensé pour encadrer les acteurs privés, pas pour organiser l’achat de Bitcoin par le Trésor public.

Le volet énergétique du texte n’est pas anodin dans le contexte français. En proposant d’adosser un minage public aux surplus d’électricité nucléaire et hydraulique, la proposition joue sur une spécificité nationale: la France dispose d’un parc nucléaire capable de produire une électricité décarbonée aux heures creuses, quand la demande faiblit. L’argument rejoint celui du Bhoutan et de ses barrages: convertir une énergie excédentaire, autrement perdue, en un actif stockable. Reste que passer de l’idée à une véritable infrastructure de minage d’État suppose des investissements, un opérateur et une volonté politique qui, pour l’heure, font défaut.

Francfort dit non: la BCE, Villeroy et la question de la liquidité

À Paris le projet existe; à Francfort la porte est fermée à double tour. Dès janvier 2025, la présidente de la Banque centrale européenne Christine Lagarde balayait l’hypothèse d’une réserve en Bitcoin: « Je suis confiante que les bitcoins n’entreront pas dans les réserves d’aucune des banques centrales du Conseil général », déclarait-elle, rappelant qu’une réserve doit être « liquide, sûre et sécurisée », trois qualités que la volatilité du Bitcoin met à mal, selon Euronews. La doctrine n’a pas bougé depuis.

La voix française au sein de l’Eurosystème a été, elle aussi, sans ambiguïté. En janvier 2026, lors d’un débat à Davos face au patron de Coinbase Brian Armstrong, le gouverneur de la Banque de France de l’époque, François Villeroy de Galhau, défendait un argument moins technique que politique: « Je fais davantage confiance à des banques centrales indépendantes dotées d’un mandat démocratique qu’à des émetteurs privés de Bitcoin », ajoutant que « si nous perdons le contrôle public de la monnaie, nous perdons une fonction clé de la démocratie », d’après CoinDesk. Il avait même averti que les choix pro-crypto de Washington pouvaient semer les germes de la prochaine crise financière. Villeroy a quitté ses fonctions en 2026, mais sa position résume le mur institutionnel européen: la monnaie est un attribut de souveraineté démocratique, pas un actif spéculatif à loger au bilan.

Cette opposition n’est pas qu’une querelle de principes. Pour un gestionnaire de réserves de change, détenir un actif qui peut perdre la moitié de sa valeur en quelques semaines pose un problème concret de pilotage du risque et de crédibilité. C’est là que se noue le paradoxe européen: le continent qui refuse le plus fermement le Bitcoin comme réserve est aussi celui qui investit le plus d’énergie politique dans une autre forme de monnaie numérique souveraine.

L’euro numérique: la vraie « réserve » que construit l’Europe

Pendant que la France débat d’une réserve en Bitcoin et que la BCE la refuse, Francfort avance sur son propre terrain: l’euro numérique. Le 17 octobre 2026, Christine Lagarde a confirmé que l’Eurosystème lancerait un pilote interne de douze mois au second semestre 2027, en précisant que l’adoption d’ici la fin 2026 du règlement européen établissant la monnaie est « la clé » pour tenir ce calendrier, selon Yahoo Finance. Une première émission pourrait intervenir vers 2029 si toutes les étapes sont franchies. Entre-temps, les commerçants en ligne pouvaient manifester leur intérêt pour participer au pilote jusqu’au 27 octobre 2026, comme l’indique la page de suivi officielle de la BCE.

L’euro numérique est l’exact miroir d’une réserve en Bitcoin. L’un est centralisé, programmable et constitue un passif de la banque centrale; l’autre est décentralisé, rare et n’a aucun émetteur. Là où un partisan du Bitcoin voit une assurance contre la dévaluation monétaire, la BCE voit un instrument de souveraineté et d’indépendance vis-à-vis des réseaux de paiement et des stablecoins étrangers. La « réserve » que l’Europe construit vraiment n’est donc pas un trésor de jetons, c’est une infrastructure de paiement public. Pour l’investisseur, cette divergence pèse sur la question centrale de la fin d’année, celle de savoir qui achète réellement le Bitcoin d’ici décembre: la réponse, en Europe, ne viendra pas des banques centrales.

El Salvador: un Bitcoin par jour, vraiment?

Aucun pays n’incarne mieux l’écart entre le récit et la réalité. El Salvador a porté sa réserve à 7 807 BTC après un nouvel achat affiché le 17 octobre, soit environ 575 millions d’euros (près de 660 millions de dollars), d’après KuCoin. Le gouvernement de Nayib Bukele communique toujours sur sa politique d’un Bitcoin par jour, héritée de 2021. Le problème, c’est que cette communication cadre mal avec les termes de l’accord signé avec le Fonds monétaire international.

Dans le cadre du programme du FMI (environ 1,4 milliard de dollars, finalisé fin 2024), le Bitcoin a perdu son statut de monnaie légale et l’État s’est engagé à ne plus gonfler sa position sur fonds publics. Le FMI a confirmé que les ajouts intervenus depuis le milieu de l’année 2025 relevaient de dons privés, pas d’achats budgétaires, et la note de GL Insight va jusqu’à qualifier certaines additions on-chain de simples réorganisations de portefeuilles plutôt que de véritables acquisitions. En octobre 2026, le pays a d’ailleurs obtenu un décaissement d’environ 138 millions de dollars malgré le non-respect de certaines cibles liées au Bitcoin, comme le rapporte Crypto Briefing.

La leçon est limpide. El Salvador reste le visage mondial du Bitcoin d’État, mais sa trésorerie se contente désormais de grossir à la marge, sous contrainte, pour l’essentiel grâce à des dons. L’annonce quotidienne survit; l’achat public, lui, s’est tari. C’est le même mécanisme que celui observé au Pakistan, à une autre échelle: le récit tient lieu de politique.

Prague teste, et conclut que c’est trop risqué

Le cas le plus sérieux, paradoxalement, est aussi celui qui débouche sur un refus. La Banque nationale tchèque (CNB) a constitué fin 2025 le premier portefeuille test d’une banque centrale incluant du Bitcoin, d’une valeur d’environ un million de dollars, aux côtés d’un stablecoin en dollars et d’un dépôt tokenisé. Ses travaux ont montré qu’ajouter 1 pour cent de Bitcoin améliorait le rendement attendu sans accroître sensiblement le risque global, grâce à la faible corrélation de l’actif avec les autres réserves. Le gouverneur Aleš Michl a résumé son intérêt d’une formule qui a fait le tour du secteur: « C’est l’avenir », déclarait-il à The Block.

L’enthousiasme s’arrête toutefois au seuil du bilan. Le même Michl juge le Bitcoin « trop risqué » pour constituer un pilier des réserves d’une banque centrale, soulignant que son prix « peut monter beaucoup plus haut, mais peut aussi tomber à zéro », selon CoinDesk. En février 2026, le conseil de la CNB a d’ailleurs tranché: pas d’investissement des réserves de change nationales en Bitcoin. Le portefeuille test tournera deux ans, après quoi l’institution publiera ses résultats et décidera. Même la banque centrale la plus curieuse d’Europe a donc dit non, du moins pour l’instant. C’est le meilleur démenti qui soit à l’idée d’une vague d’achats souverains imminente.

Le cas tchèque a valeur de test grandeur nature pour toute la zone. Si la première banque centrale à avoir sérieusement modélisé une allocation en Bitcoin conclut, chiffres à l’appui, que l’actif améliore le rendement mais reste trop instable pour y engager des réserves nationales, il devient difficile d’imaginer la Banque nationale suisse, la Banque du Japon ou la Bundesbank franchir le pas à court terme. La curiosité intellectuelle est réelle; l’acte d’achat, lui, bute toujours sur le même mur, celui de la volatilité et du mandat.

Bhoutan: la trésorerie minée qui fond

Le Bhoutan est le contre-exemple parfait. Ce petit royaume himalayen a constitué sa position non pas par achat ni par saisie, mais par minage, en valorisant les surplus de son électricité hydraulique. Au pic de fin 2024, sa réserve atteignait environ 13 000 BTC, soit près de 780 millions de dollars en septembre 2024. Depuis, elle a fondu de 60 à 70 pour cent selon les traqueurs, pour retomber dans une fourchette de 3 000 à 8 600 BTC. Le bras d’investissement de l’État, Druk Holding and Investments, conteste publiquement avoir vendu, affirmant « ne pas se souvenir » de cessions, d’après CoinDesk, alors que les mouvements on-chain, eux, sont bien visibles.

Les produits de ces cessions servent notamment à financer la cité de Gelephu Mindfulness City, projet phare du pays, comme l’a documenté Cryptonews. Le minage, lui, a ralenti après le halving: exporter l’électricité vers l’Inde est redevenu plus rentable que produire des blocs. Le Bhoutan montre ainsi l’autre bout du spectre souverain: un État qui avait vraiment accumulé du Bitcoin, et qui s’en sert désormais comme d’un fonds de roulement. Détenir n’est pas conserver, et le coût d’acquisition proche de zéro d’un trésor miné facilite précisément la décision de vendre.

Fonds souverains et Tether: la souveraineté par procuration

Tous les États ne détiennent pas de Bitcoin directement; certains le font par le truchement de véhicules financiers. Le fonds souverain d’Abou Dabi, Mubadala, déclarait au premier trimestre 2026 posséder 14 721 917 parts du fonds IBIT de BlackRock, pour environ 566 millions de dollars (près de 495 millions d’euros), en hausse de 16 pour cent sur le trimestre, selon Bitcoin Magazine. En ajoutant la position d’une entité liée au conseil d’investissement de l’émirat, l’exposition combinée d’Abou Dabi au Bitcoin via l’ETF dépasse le milliard de dollars. Ce n’est pas une réserve nationale au sens strict, c’est une allocation de fonds souverain, logée dans un produit américain régulé plutôt que dans un portefeuille détenu en propre.

Le cas le plus troublant n’est pourtant pas un État, mais une entreprise privée: Tether, l’émetteur du stablecoin USDT. Son attestation au 30 juin 2026 faisait état d’environ 187,75 milliards de dollars d’actifs pour 183,64 milliards de passifs, soit un matelas de fonds propres de l’ordre de 4,1 milliards. Surtout, sa composition ressemble à celle d’une banque centrale de taille moyenne: autour de 115 milliards de dollars de bons du Trésor américain, près de 10 pour cent en or (plus de 146 tonnes) et environ 3 pour cent en Bitcoin (près de 98 900 BTC). Avec un USDT en circulation de l’ordre de 183 milliards de dollars, soit près de 59 pour cent d’un marché des stablecoins d’environ 312 milliards, Tether détient plus de dette souveraine américaine que bien des nations, comme le souligne Yahoo Finance.

Autrement dit, la trésorerie « d’échelle souveraine » la plus conséquente du secteur crypto n’appartient à aucun État. C’est un acteur privé, non élu, qui gère un bilan comparable à celui d’une banque centrale et dont les choix d’allocation (bons du Trésor, or, Bitcoin) pèsent réellement sur les marchés. Le paradoxe boucle la boucle ouverte par Villeroy: la crainte d’une monnaie aux mains d’« émetteurs privés » n’a rien de théorique.

Cette puissance pose une question réglementaire directe en Europe. Sous MiCA, un stablecoin adossé à une seule devise est un jeton de monnaie électronique (EMT), soumis à des exigences strictes de réserve et d’agrément; Tether a choisi de ne pas plier l’USDT au régime européen, si bien que plusieurs plateformes ont restreint le jeton pour leurs clients de l’Union. Le paradoxe est total: l’actif quasi-souverain le plus influent du secteur opère largement hors du cadre que l’Europe a bâti, pendant que la BCE réfléchit, elle, à émettre sa propre monnaie numérique.

Réserve souveraine contre trésorerie d’entreprise

Pour mesurer à quel point l’État bouge lentement, il suffit de le comparer aux entreprises. Strategy détient désormais 848 000 BTC, pour une valeur comptable d’environ 70,8 milliards de dollars au 30 septembre, et un coût d’acquisition moyen de 75 440 dollars, selon les éléments transmis à ses actionnaires via Stocktwits; le groupe a annoncé un gain comptable de 20,9 milliards de dollars sur ses actifs numériques au troisième trimestre, à publier lors de la conférence de résultats du 29 octobre. De son côté, Metaplanet a clôturé son trimestre à 44 000 BTC, deuxième détenteur coté mondial, après avoir vendu 10 000 puis racheté 11 000 jetons pour démontrer sa capacité à convertir du Bitcoin en liquidités, d’après CoinDesk.

EntitéTypePosition BitcoinOrigineLogique dominante
StrategyEntreprise cotée~848 000 BTCLevée de capitalAccumulation, prime boursière
MetaplanetEntreprise cotée~44 000 BTCLevée de capitalCrédibilité, conversion en cash
TetherPrivé quasi-souverain~98 900 BTCProfits de l’émetteurDiversification du bilan
États-UnisÉtat~198 000 à 328 000 BTCSaisiesConservation par décret
El SalvadorÉtat~7 800 BTCAchats annoncés, donsSignal politique
BhoutanÉtat~3 000 à 8 600 BTCMinageFonds de roulement
Positions arrondies, sources détaillées dans le texte; les trésoreries d’entreprise s’exposent par choix, les réserves d’État le plus souvent par héritage.

La différence de nature saute aux yeux. Les entreprises achètent agressivement et dépendent de leur accès aux marchés de capitaux: leur talon d’Achille, c’est la prime (ou la décote) de leur action par rapport à la valeur de leurs jetons. C’est tout l’enjeu du départ de l’acheteur passif indiciel, lorsque MSCI débranche les trésoreries crypto de ses indices et resserre leur fenêtre d’émission d’actions. Les États, eux, n’ont pas ce problème: ils ne lèvent pas de capital pour acheter du Bitcoin, ils n’ont pas de prime à défendre, et leur horizon se compte en législatures, pas en trimestres. Cette inertie est aussi ce qui les rend si lents à acheter.

Pourquoi l’annonce vaut plus que le bilan pour un État

Reste à comprendre pourquoi les gouvernements annoncent tant et achètent si peu. La première raison est économique: annoncer ne coûte rien, acheter coûte cher. Une déclaration attire les entreprises du secteur, positionne une capitale comme hub (l’argument explicite du texte français pour faire de Paris une place forte européenne), et séduit un électorat sans engager un centime de finances publiques. C’est de l’optionnalité gratuite: on pourra toujours acheter plus tard, ou jamais.

La deuxième raison est institutionnelle. Le FMI ne sanctionne pas le Bitcoin en tant que tel, il sanctionne le risque budgétaire: tant qu’un État n’engage pas de fonds publics, l’annonce est tolérée. La troisième raison est comptable et prudentielle: loger un actif capable de perdre la moitié de sa valeur en un trimestre dans des réserves censées être « liquides, sûres et sécurisées » est un casse-tête, et la plupart des gardiens de réserves préfèrent l’éviter. La dernière raison est démocratique, celle qu’invoquait Villeroy: confier une part de sa souveraineté monétaire à un réseau sans émetteur heurte frontalement la logique des banques centrales. Mises bout à bout, ces quatre forces expliquent le grand écart permanent entre le communiqué et la ligne comptable.

Ce que cela change pour l’investisseur européen

Première conséquence pratique: il ne faut pas surpondérer les gros titres souverains comme moteur de la demande. Le flux d’achat réellement souverain est mince. El Salvador pèse une goutte, les banques centrales s’abstiennent, et les plus gros stocks (américain, chinois, britannique) ne sont pas des positions achetées mais héritées de saisies. Le véritable acheteur marginal du marché reste ailleurs: dans les ETF au comptant et dans les trésoreries d’entreprise. Un communiqué d’État fait une belle manchette, rarement un plancher de prix.

Deuxième point, le contexte macro domine tout le reste. Le Bitcoin se traite autour de 73 700 euros à six jours d’une réunion de la Réserve fédérale (le 28 octobre) que les marchés voient majoritairement se solder par un statu quo, et la BCE, elle, a maintenu ses taux en octobre avant de braquer ses projecteurs sur l’euro numérique. Ce calme apparent mérite méfiance: la volatilité implicite avant le FOMC envoie souvent un signal trompeur, et le positionnement du livre d’options en dit plus long sur le risque réel que n’importe quelle annonce de réserve nationale. Le taux de change euro-dollar, autour de 1,14, reste par ailleurs la variable cachée qui amortit ou amplifie, pour un portefeuille en euros, chaque mouvement libellé en dollars.

Troisième point, l’accès. Pour un investisseur français ou européen, il n’existe toujours pas de fonds Bitcoin au comptant au format UCITS: l’exposition passe par des produits dérivés cotés (ETP ou ETN), qui portent un risque émetteur, ou par la détention directe via un prestataire agréé, supervisé par l’AMF dans le cadre de MiCA. Avant de se laisser impressionner par une annonce souveraine, mieux vaut garder en tête une courte liste de points de contrôle.

  • Le sort de la proposition de loi française: inscription à l’ordre du jour, ou enterrement en commission.
  • Le parcours de l’ARMA au Congrès américain: vote de la Chambre entière, puis Sénat, avant toute valeur de loi.
  • Le résultat du test tchèque à deux ans: la seule banque centrale qui ait vraiment ouvert le dossier.
  • L’adoption, d’ici fin 2026, du règlement sur l’euro numérique, préalable au pilote de 2027.
  • La prochaine attestation de Tether: un bilan privé qui bouge les marchés de la dette souveraine autant que de l’or et du Bitcoin.

En somme, 2026 n’est pas l’année où les États se sont rués sur le Bitcoin. C’est l’année où ils ont beaucoup parlé d’y venir, où l’un d’eux (la France) a mis un texte sur la table, où un autre (les États-Unis) a transformé ses saisies en doctrine, et où l’institution la plus puissante du continent a répondu par une monnaie numérique de sa fabrication. Pour qui lit les marchés, la règle d’or reste la même: séparer l’annonce du bilan, et ne payer que pour ce qui est réellement inscrit à l’actif.

Foire aux questions

Quels pays détiennent le plus de Bitcoin en 2026?

Les plus gros détenteurs souverains sont les États-Unis (environ 198 000 à 328 000 BTC selon la méthode de comptage), la Chine (environ 190 000 BTC) et le Royaume-Uni (environ 61 000 BTC), presque exclusivement issus de saisies judiciaires. Collectivement, les gouvernements détiennent environ 2,3 pour cent de l’offre totale de Bitcoin, soit à peu près 463 000 jetons, selon CoinGecko.

La France va-t-elle créer une réserve de Bitcoin?

Une proposition de loi déposée en octobre 2025 par le député Éric Ciotti vise une réserve pouvant atteindre 2 pour cent de l’offre, soit environ 420 000 BTC, sur sept à huit ans. Mais le groupe porteur du texte ne compte que 16 sièges sur 577 et la Banque centrale européenne y est opposée, ce qui rend son adoption peu probable à court terme.

Pourquoi la BCE refuse-t-elle de détenir du Bitcoin?

Christine Lagarde estime qu’une réserve doit être liquide, sûre et sécurisée, trois critères que la volatilité du Bitcoin ne remplit pas. La BCE privilégie une autre forme de monnaie numérique souveraine, l’euro numérique, dont le pilote est prévu pour 2027 et une première émission possible vers 2029.

El Salvador achète-t-il vraiment un Bitcoin par jour?

Le pays communique toujours sur cette politique et détient environ 7 800 BTC, mais le Fonds monétaire international a confirmé que les ajouts intervenus depuis le milieu de 2025 relevaient de dons privés et non de fonds publics. En pratique, il n’y a plus eu d’achat public net documenté depuis début 2025.

Les réserves d’État font-elles monter le prix du Bitcoin?

Marginalement seulement. Le flux d’achat réellement souverain est faible comparé à celui des ETF au comptant et des trésoreries d’entreprise. L’essentiel des avoirs d’État provient de saisies qui ne sont pas activement achetées, si bien que ces positions pèsent peu sur la demande courante.

Par Liam Brennan, rédacteur marchés pour HOGE Wire.

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