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● DeFi & On-chain

Restaking : Bitcoin, SSV et la fin de l’ère des points

Le restaking dépasse Ethereum : Babylon y intègre Bitcoin, SSV mise sur la sécurité distribuée, et l'ère des points cède la place à un rendement plus modeste. Tour d'horizon du secteur mi-2026.

Le restaking a connu son heure de gloire en 2024, porté par l’explosion du TVL sur EigenLayer, puis une gueule de bois sévère en 2026 avec un effondrement de plusieurs milliards de dollars et des jetons de gouvernance qui ont perdu l’essentiel de leur valeur. Mi-2026, le secteur ne se résume plus à un seul protocole ni à un seul actif : Bitcoin y fait une entrée remarquée via Babylon, la sécurité distribuée gagne du terrain avec SSV Network, et l’ère des points et des airdrops spéculatifs cède la place à une question plus austère, celle du rendement réellement généré. Ce tour d’horizon fait le point sur où en est vraiment le restaking cet été, au-delà du seul récit centré sur EigenLayer. Sauf mention contraire, les conversions en euros ci-dessous reposent sur un taux EUR/USD d’environ 1,14.

Comprendre ces bascules importe au-delà du cercle des seuls détenteurs de jetons de gouvernance : les protocoles de restaking sécurisent aujourd’hui des services utilisés par une bonne partie de l’écosystème DeFi, des oracles de prix aux ponts inter-chaînes, et leurs incidents, comme la crise Kelp DAO x Aave détaillée plus loin, se propagent vite au-delà de leur périmètre d’origine.

Qu’est-ce que le restaking ? Le principe de la sécurité partagée

Le restaking, ou réempilage, consiste à réutiliser une position d’ether déjà stakée, ou un jeton de liquid staking comme stETH, pour sécuriser en plus des services tiers baptisés AVS (Actively Validated Services) : oracles, ponts inter-chaînes, couches de disponibilité des données, séquenceurs de rollups. En échange, le validateur touche un rendement supplémentaire, mais accepte de nouvelles conditions de slashing, la pénalité qui ampute sa mise en cas de faute. Le concept a été inventé et popularisé par EigenLayer à partir de 2023, avant que le protocole ne se rebaptise EigenCloud (voir plus loin). Pour une explication plus détaillée de la mécanique originelle, notre anatomie du pari à plusieurs milliards de dollars sur Ethereum reste une bonne porte d’entrée.

Dès 2023, Vitalik Buterin avait mis en garde contre la surcharge du consensus d’Ethereum par des usages trop complexes : selon lui, toute extension des « devoirs » du consensus d’Ethereum augmente les coûts, la complexité et les risques de faire tourner un validateur, et fragilise le consensus social qui tient la chaîne ensemble. Sreeram Kannan, cofondateur d’EigenLayer, avait répondu dans une interview accordée à CoinDesk que « tout ce que le restaking peut faire, le liquid staking peut déjà le faire », qu’il considérait le restaking comme un risque moindre que le liquid staking, tout en écartant l’idée qu’un protocole puisse être trop gros pour échouer puisque Ethereum pourrait toujours « forker autour » de son échec.

Mi-2026, près d’un tiers de l’offre d’ether est staké, sur environ 900 000 validateurs, pour un rendement natif tournant autour de 2,7 à 2,8 % par an ; le MEV (maximal extractable value) ajoute encore 0,5 à 1 point. Le restaking se greffe sur cette base pour promettre un rendement complémentaire, sans immobiliser de capital supplémentaire, du moins en apparence.

Pour un détenteur d’ether, la décision de restaker ou non revient donc à arbitrer entre un supplément de rendement, généralement de l’ordre de quelques points de pourcentage, et une exposition à des modes de défaillance inédits : un bug dans le code d’un AVS tiers, une mauvaise configuration d’opérateur, ou une gouvernance déficiente peuvent désormais affecter un capital qui, en simple staking, n’aurait couru que le risque bien documenté d’inactivité ou de double signature.

EigenLayer et le pivot vers EigenCloud

En 2025, EigenLayer a changé de nom pour devenir EigenCloud, déplaçant son discours du seul restaking vers l’idée d’un « cloud vérifiable », une infrastructure regroupant EigenDA (disponibilité des données), EigenCompute et EigenVerify pour exécuter et vérifier du calcul hors chaîne avec des garanties cryptoéconomiques plutôt que la simple confiance en un fournisseur centralisé. Sreeram Kannan a résumé cette ambition sur le podcast Bankless : « tout ce que vous pouvez programmer sur le cloud, vous devriez pouvoir le programmer sur EigenCloud avec une vérifiabilité de niveau cryptographique ; si vous le faites sur cette base, vous n’avez besoin de faire confiance à personne. » Eigen Labs a levé 70 millions de dollars auprès d’a16z mi-2025 pour financer ce virage.

Le slashing, la pénalité appliquée en cas de mauvais comportement d’un opérateur, est actif sur le mainnet depuis le 17 avril 2025, sur une base optative. Le protocole revendique environ 190 AVS en développement, une quarantaine déjà actifs sur le mainnet, plus de 2 000 opérateurs et 80 000 adresses. Le TVL raconte une autre histoire : après un pic évalué autour de 17,3 milliards d’euros (19,7 milliards de dollars) fin 2024 ou début 2025 selon les agrégateurs, il s’est effondré. Les chiffres divergent fortement d’un tracker à l’autre mi-2026, entre environ 4,4 et 13 milliards d’euros (5 à 15 milliards de dollars) selon la source consultée, ce qui traduit autant une vraie fuite de capitaux qu’une difficulté à mesurer un secteur où une part du TVL est comptée à la fois dans le protocole de base et dans les jetons de restaking liquide qui le représentent. Le jeton EIGEN, lui, ne s’est jamais approché de son pic : il cote autour de 0,22 euro (0,25 dollar) pour une capitalisation proche de 160 millions d’euros (183 millions de dollars), loin des 5,65 dollars atteints le 16 décembre 2024, soit une chute de plus de 95 %, selon CoinGecko.

Que sécurisent vraiment les AVS ? Quelques exemples concrets

Le terme AVS reste abstrait tant qu’on ne l’incarne pas dans des exemples réels. EigenDA, la couche de disponibilité des données développée par EigenLayer lui-même, a été le premier AVS à rejoindre le mainnet dès le printemps 2024, et figure encore parmi les services affichant les meilleurs taux de disponibilité des opérateurs. Lagrange a été le premier AVS à exploiter des preuves à divulgation nulle de connaissance (ZK), en s’appuyant sur des comités d’état sécurisés par de l’ether restaké pour vérifier des rollups optimistes plus rapidement qu’un délai de contestation classique ne le permettrait. Omni Network, de son côté, se positionne comme un hub d’interopérabilité reliant plusieurs rollups Ethereum entre eux, toujours en s’appuyant sur la sécurité économique apportée par le restaking plutôt que sur un pont classique à validateurs propres.

Ces trois exemples illustrent la promesse initiale du restaking : plutôt que chaque nouveau service doive recruter et rémunérer son propre ensemble de validateurs depuis zéro, il loue une sécurité déjà existante et économiquement coûteuse à attaquer. Reste que le nombre de services de ce type réellement en production, générant des frais suffisants pour justifier le risque de slashing pris par les opérateurs, demeure restreint au regard des dizaines de milliards de dollars qui ont, à un moment ou un autre, transité par ces protocoles.

Les jetons de restaking liquide : ether.fi, Renzo, Kelp DAO, Puffer

Les jetons de restaking liquide (LRT) résolvent le problème d’illiquidité du restaking classique : au lieu d’immobiliser des ETH pendant toute la durée du restaking, le déposant reçoit un jeton liquide représentant sa position, réutilisable ailleurs dans la DeFi comme collatéral de prêt, comme part de pool de liquidité ou comme brique de stratégies à effet de levier. C’est ce qu’on appelle la réhypothécation : le même capital sert, sur le papier, à plusieurs usages simultanément.

ether.fi (eETH) domine largement le segment, avec près des trois quarts des LRT en circulation et plus de 2,8 milliards d’euros (3,2 milliards de dollars) de dépôts. Renzo (ezETH) suit avec environ 1,75 milliard d’euros (2 milliards de dollars), une révision à la baisse par rapport aux pics antérieurs. Puffer (pufETH) pèse environ 1,14 milliard d’euros (1,3 milliard de dollars). Kelp DAO (rsETH), durement touché par la crise d’avril 2026 détaillée plus loin, est aujourd’hui remonté autour de 1,3 milliard d’euros (1,5 milliard de dollars) après être brièvement tombé à environ 650 millions d’euros (740 millions de dollars) pendant l’exploit. Les rendements annoncés oscillent généralement entre 8 et 12 % par an, une fourchette qui agrège le rendement de staking de base, les récompenses de restaking et, historiquement, des points destinés à un futur airdrop.

Jeton (LRT)ÉmetteurTVL approximatif mi-2026Remarque
eETHether.fiplus de 2,8 Md€ (3,2 Md$)Leader du segment, environ 74 % des LRT en circulation
ezETHRenzoenviron 1,75 Md€ (2 Md$)Révisé à la baisse depuis un pic proche de 2,9 Md€ (3,3 Md$)
rsETHKelp DAOenviron 1,3 Md€ (1,5 Md$)Remonté après la crise d’avril 2026, creux à 650 M€ (740 M$) pendant l’exploit
pufETHPufferenviron 1,14 Md€ (1,3 Md$)Quatrième acteur du segment

La contagion Kelp DAO x Aave d’avril 2026

Le 19 avril 2026, un attaquant a exploité une faille dans le pont inter-chaînes basé sur LayerZero utilisé par Kelp DAO pour frapper, et non voler depuis des dépôts existants, entre 116 500 et 117 132 rsETH supplémentaires, gonflant artificiellement l’offre du jeton d’environ 18 % et permettant de les déposer comme collatéral sur Aave V3 pour emprunter du wETH. Le butin a été estimé à 256 millions d’euros (292 millions de dollars), et le trou correspondant dans les comptes d’Aave à environ 172 millions d’euros (196 millions de dollars) de créances douteuses. Le TVL d’Aave est passé d’environ 23,1 à 17,5 milliards d’euros (26,4 à 20 milliards de dollars) en un seul week-end, et le jeton AAVE a chuté de 16 %, à environ 80,7 euros (92 dollars), selon CoinDesk.

Stani Kulechov, fondateur d’Aave, a réagi publiquement en expliquant que rsETH avait été gelé sur Aave V3 et V4, privé de tout pouvoir d’emprunt, précisant que l’exploit avait eu lieu « en dehors d’Aave » et promettant que l’équipe travaillait sans relâche pour trouver la meilleure issue possible pour les utilisateurs ; il a personnellement engagé 5 000 ETH dans l’effort de sauvetage, rejoint par Lido, ether.fi et Consensys selon CoinDesk. LayerZero, de son côté, a contesté publiquement toute responsabilité, présentant l’incident comme un choix de configuration du pont propre à Kelp plutôt qu’une faille du protocole de base.

La reconstitution a été achevée autour de juin 2026 : 117 132 rsETH ont été brûlés sur Arbitrum, la couverture intégrale du jeton a été restaurée via un multisig « Aave Recovery Guardian » et une coalition informelle baptisée « DeFi United », et le pont a migré de LayerZero OFT vers Chainlink CCIP, avec désormais quatre attestateurs indépendants et 64 confirmations de bloc exigées avant tout transfert. La leçon retenue par le marché : un LRT accepté comme collatéral sans que le risque du pont sous-jacent ne soit correctement évalué peut transformer un exploit technique isolé en crise systémique pour tout un protocole de prêt. Notre analyse de la guerre des architectures qui a suivi la crise Kelp-Aave revient en détail sur ses conséquences pour la conception des protocoles concurrents.

L’arrivée du Bitcoin : Babylon et la sécurité partagée sans wrapping

Jusqu’ici, l’histoire du restaking s’est essentiellement écrite en ether. Cela change avec Babylon, un protocole qui permet aux détenteurs de bitcoins de verrouiller leurs coins directement via les scripts natifs de timelock de Bitcoin, sans les envelopper dans un jeton synthétique ni les faire transiter par un pont inter-chaînes. Le BTC ainsi verrouillé sert à sécuriser des chaînes proof-of-stake tierces qui choisissent d’en bénéficier, que Babylon désigne sous le nom de Bitcoin Supercharged Networks (BSN).

Le mainnet Genesis et le jeton BABY ont été lancés le même jour, le 10 avril 2025 (The Block), avec un airdrop de 600 millions de BABY, soit 6 % de l’offre, réparti entre les premiers stakeurs, les récompenses de staking de base et bonus, les détenteurs du NFT Pioneer Pass et les contributeurs open source. Mi-juillet 2026, le tableau de bord de Babylon Labs affiche 56 853 BTC verrouillés, pour une valeur totale d’environ 4,9 milliards d’euros (5,64 milliards de dollars), ce qui en fait le plus important système de staking Bitcoin mesuré par ce critère.

Le jeton BABY, lui, peine à suivre : il cote autour de 1,8 centime d’euro (un peu plus de 2 centimes de dollar), loin de son sommet historique de 0,1661 dollar, en repli d’environ 36 % sur le seul mois écoulé selon les données agrégées par CoinGecko. L’écart entre une capitalisation du jeton de quelques dizaines de millions d’euros et un TVL en BTC qui se compte en milliards illustre une déconnexion désormais familière dans le secteur du restaking, déjà observée sur EigenLayer avec EIGEN. Une intégration avec Aave V4 est envisagée pour permettre au BTC natif verrouillé via Babylon de servir directement de collatéral de prêt, mais son calendrier dépend du lancement d’Aave V4 lui-même et de l’examen de sécurité du connecteur nécessaire.

SSV Network et les Based Applications : la sécurité distribuée comme alternative

Une autre façon d’élargir la sécurité d’Ethereum à des services tiers passe par la validation distribuée (DVT), et SSV Network s’en revendique le plus grand fournisseur, avec plusieurs millions d’ethers stakés, plus de 16 milliards de dollars de valeur totale sécurisée, plus de 120 000 validateurs et plus de 1 800 opérateurs selon les chiffres communiqués par le protocole, sensiblement plus élevés que ceux avancés par certains agrégateurs tiers la même période. Techniquement, la clé privée d’un validateur y est fractionnée par un partage secret de Shamir en plusieurs « KeyShares » réparties entre au moins quatre opérateurs qui ne se font pas confiance entre eux, un consensus IBFT et des signatures à seuil BLS garantissant qu’aucun opérateur isolé ne détient jamais la clé complète.

Fin janvier 2025, SSV Labs a dévoilé SSV 2.0, rebaptisé « Based Applications » (bApps), présenté par le fondateur et PDG Alon Muroch comme le projet « le plus grand et le plus ambitieux » de l’histoire du réseau, appelé selon lui à « profondément transformer le marché du restaking », selon Cointelegraph. La différence structurante avec le modèle EigenCloud : les validateurs rejoignent les bApps via des clés de participation distinctes des clés de retrait, si bien que les 32 ETH de mise principale ne sont jamais soumis au slashing ; seul le capital délégué de manière optionnelle, en ETH ou en jetons ERC-20, peut être pénalisé, chaque bApp définissant son propre niveau de risque via ce que SSV appelle un « Risk Expressive Model ». Le 29 avril 2026, le réseau a lancé son jeton liquide cSSV via un programme de bonus, « Genesis Boost », convertissant le SSV staké en un jeton non rebasant qui accumule des récompenses libellées en ETH.

Le jeton SSV lui-même reste une valeur marginale, autour de 1,80 euro (un peu plus de 2 dollars) pour une capitalisation d’environ 26 millions d’euros (30 millions de dollars), très loin de son sommet atteint en mars 2024. Un contraste frappant avec l’ampleur du capital que le protocole affirme sécuriser, et un rappel que sur ce marché, l’adoption technique et la valorisation du jeton suivent rarement la même trajectoire.

Symbiotic et Karak : la fragmentation architecturale du marché

Face à EigenCloud, deux challengers ont choisi des voies différentes. Symbiotic, dont le mainnet est actif depuis fin janvier 2025, applique le slashing dès le premier jour et accepte n’importe quel jeton ERC-20 comme collatéral, une approche agnostique aux actifs qui tranche avec le centrage originel sur l’ether. La résolution des litiges de slashing peut être confiée à UMA, à Kleros ou à un comité désigné. Adossé à une levée de 29 millions de dollars menée par Pantera Capital, le protocole revendique plusieurs dizaines de réseaux intégrés et d’opérateurs, pour un TVL qui varie fortement selon la source consultée, entre environ 480 millions et 1,5 milliard d’euros (550 millions à 1,7 milliard de dollars) mi-2026. Fait notable, Symbiotic n’avait toujours pas lancé de jeton public à cette date, malgré deux années de fonctionnement et un système de points qui laisse présager une conversion future sans calendrier communiqué.

Karak, le troisième acteur significatif, mise sur une prise en charge plus large de collatéraux, ETH, jetons de liquid staking, stablecoins, WBTC et jetons de fourniture de liquidité, répartis entre Ethereum, Arbitrum et sa propre chaîne K2. Son TVL a fluctué entre environ 90 et 650 millions d’euros (100 à 740 millions de dollars) au cours de l’année, une volatilité qui reflète la difficulté de l’ensemble du secteur à stabiliser sa base de capital après l’euphorie de 2024.

Cette fragmentation architecturale pose une question plus fondamentale que celle de la part de marché : qui, en définitive, a vraiment besoin de ces services de sécurité loués ? Notre enquête sur la demande réelle des AVS en 2026 montre que le nombre de services activement sécurisés et générant des frais reste modeste au regard du capital mobilisé pour les protéger.

ELIP-012 : EigenCloud revoit sa politique d’émission

Le 1er décembre 2025, une proposition de gouvernance nommée ELIP-012, déposée par Matt Nelson, Matt Curtis, Robert Drost et JT Rose puis depuis fusionnée, a rebattu les cartes de la politique monétaire d’EigenCloud. Un nouveau contrat, l’EmissionsController, remplace les anciens TokenHopper et ActionGenerator et frappe des EIGEN chaque semaine via une fonction permissionless, mais redirige désormais ces émissions vers ce que le protocole appelle le « stake productif », c’est-à-dire le capital qui sécurise activement des AVS déjà en production et générant des frais, au détriment des dépôts simplement stockés sans usage réel. Concrètement, 20 % des frais payés par les AVS reviennent au stake bénéficiant de ces subventions d’incitation, et la totalité des frais du volet cloud (EigenAI, EigenCompute, EigenDA, une fois les coûts d’opérateurs déduits) alimente un contrat de rachat destiné à réduire l’offre en circulation. L’inflation reste plafonnée à 7 % par an, plus 1 % laissé à la discrétion de l’écosystème, le Protocol Council conservant seul l’autorité pour modifier ce taux global.

L’intention affichée est claire : arrêter de récompenser le capital passif qui a gonflé artificiellement le TVL pendant la période des points, et faire converger la valeur du jeton EIGEN vers l’usage réel du réseau plutôt que vers la seule taille des dépôts. Reste à savoir si cette bascule suffira à redresser une valorisation qui, mi-2026, reste très éloignée de son pic de fin 2024.

Tableau de bord du secteur mi-2026

Pour resituer chaque acteur les uns par rapport aux autres, voici un instantané du secteur mi-juillet 2026. Les chiffres de TVL doivent être lus comme des ordres de grandeur plutôt que des valeurs exactes : les agrégateurs se contredisent fréquemment sur ce marché, en partie parce qu’une même unité de capital peut être comptée à la fois dans le protocole de restaking de base et dans le jeton liquide qui la représente.

ProtocoleTVL approximatif mi-2026Jeton natifModèle de sécuritéParticularité
EigenCloud4,4 à 13 Md€ selon la source (pic environ 17,3 Md€ fin 2024)EIGEN (environ 0,22 €)Slashing cryptoéconomique sur AVSPivot vers le « cloud vérifiable » (EigenDA, EigenCompute)
Symbiotic480 M€ à 1,5 Md€Aucun jeton public à ce jourSlashing dès le lancement, collatéral agnostique (tout ERC-20)Résolution des litiges via UMA, Kleros ou comité
Karak90 à 650 M€Jeton annoncé fin 2024, cotation publique incertaineCollatéral multi-actifs (ETH, LST, stablecoins, WBTC)Chaîne propre K2
Babylonenviron 4,9 Md€ (56 853 BTC)BABY (environ 0,018 €)Verrouillage natif du BTC via timelock, sans wrappingSécurise des chaînes PoS tierces (BSN)
SSV Networkplus de 16 Md$ revendiqués par le protocoleSSV (environ 1,80 €)Validation distribuée (DVT), capital principal non slashableBased Applications (bApps), cSSV depuis avril 2026

Les risques structurels : slashing, réhypothécation et corrélation systémique

Au-delà des cas particuliers, le restaking, sous toutes ses formes, EigenCloud, Symbiotic, Karak, Babylon ou SSV, partage une même famille de risques structurels.

  • Slashing corrélé : un même opérateur peut sécuriser plusieurs AVS à la fois, de sorte qu’une erreur logicielle ou une attaque cible plusieurs services simultanément, avec un risque de pénalités qui s’additionnent au lieu de rester isolées.
  • Réhypothécation : quand un jeton de restaking liquide sert de collatéral pour emprunter de quoi acheter davantage du même jeton, qui sert à nouveau de collatéral (le « looping »), le système amplifie autant le rendement affiché que la vitesse à laquelle une perte de confiance se propage.
  • Corrélation systémique : plus un protocole de restaking devient central, plus la tentation grandit de le sauver plutôt que de le laisser échouer, un raisonnement de type « trop gros pour faire faillite » que Vitalik Buterin jugeait déjà dangereux pour la neutralité du réseau dès 2023.
  • Concentration des opérateurs : un nombre restreint d’opérateurs concentre souvent une part disproportionnée du capital délégué sur la plupart des protocoles de restaking, ce qui reproduit, à une autre échelle, le débat sur la centralisation qui traverse déjà le liquid staking classique.

La crise Kelp-Aave d’avril 2026 a offert une démonstration concrète du deuxième risque : un jeton liquide accepté comme collatéral sans que la solidité du pont sous-jacent ne soit correctement évaluée a suffi à transformer un exploit technique en près de 172 millions d’euros de créances douteuses pour un protocole de prêt qui n’était pourtant pas la cible directe de l’attaque.

Restaking, collatéral et le risque de mauvaise évaluation par les oracles

Les jetons de restaking liquide ne valent, comme collatéral de prêt, que ce que valent les oracles qui les évaluent. Un incident survenu le 10 mars 2026 sur Aave illustre le risque, même lorsqu’il ne s’agit pas d’une attaque délibérée : le mécanisme de sécurité CAPO (Correlated Asset Price Oracle), censé suivre l’écart de change entre wstETH et son actif sous-jacent, a appliqué un taux d’environ 1,1939 wstETH pour 1 ETH alors que le taux réel on-chain avoisinait 1,228, un écart de près de 2,85 % suffisant pour faire passer 34 positions à fort effet de levier sous leur seuil de liquidation alors qu’elles n’auraient pas dû l’être. Le post-mortem de Chaos Labs, le prestataire de gestion des risques d’Aave à l’époque, a chiffré l’épisode à environ 23 millions d’euros (26 à 27 millions de dollars) de liquidations et 345 ETH de surplus indûment versés aux liquidateurs, dont une partie a pu être récupérée via des remboursements BuilderNet, le solde étant couvert par la trésorerie de la DAO pour compenser intégralement les comptes touchés, selon CoinDesk. Omer Goldberg, PDG de Chaos Labs, a rappelé à cette occasion que « les oracles de risque sont une infrastructure critique pour Aave et ont sécurisé des centaines de milliards de dollars de prêts, de liquidations et de marchés depuis leur mise en service ».

L’épisode rappelle que la sécurité d’un LRT ne se joue pas seulement au niveau du protocole de restaking qui l’émet, mais aussi au niveau de chaque marché de prêt qui accepte de le lister comme collatéral : un oracle mal configuré, une source de prix manipulable ou un délai de mise à jour trop long peuvent transformer un jeton par ailleurs solide en vecteur de pertes. Notre panorama des manipulations d’oracles qui ont vidé plusieurs protocoles DeFi détaille d’autres cas, plus malveillants celui-là, où la même mécanique a été exploitée délibérément plutôt que déclenchée par un bug.

Le cadre réglementaire : MiCA, AMF et le sort du restaking en France

Le 1er juillet 2026, la période transitoire qui permettait aux prestataires de services sur actifs numériques (PSAN, sous l’ancien régime issu de la loi PACTE de 2019) de continuer à opérer en France sans agrément MiCA a pris fin. Depuis cette date, seuls les prestataires de services sur crypto-actifs (CASP) dûment agréés, par l’AMF pour les entités établies en France, peuvent légalement fournir des services sur crypto-actifs dans le pays, selon un rappel officiel de l’AMF. Début 2026, une part significative des PSAN existants n’avait pas encore déposé de dossier complet de demande, et ceux qui anticipaient de ne pas pouvoir se conformer à temps devaient avoir mis en oeuvre un plan de cessation ordonnée de leurs activités au plus tard le 30 mars 2026.

Où se situe le restaking dans ce nouveau cadre ? La réponse dépend largement de la manière dont le service est rendu. Un produit de restaking-as-a-service proposé par un prestataire custodial, qui détient les clés pour le compte de l’utilisateur et gère lui-même le choix des AVS ou des BSN à sécuriser, relèverait vraisemblablement du périmètre CASP, avec les obligations qui en découlent : test d’adéquation, information précontractuelle, et recours possible auprès de l’AMF en cas de litige. À l’inverse, un utilisateur qui interagit directement avec les smart contracts d’EigenCloud, de Symbiotic ou de Babylon depuis son propre portefeuille, sans intermédiaire, reste largement hors du champ de MiCA, dans la même zone grise que le reste de la DeFi non custodiale : pas de test d’adéquation, pas de fonds de garantie, pas de recours spécifique auprès du régulateur. Un point distinct mais souvent confondu : les produits dérivés sur crypto-actifs, futures et perpétuels compris, relèvent en France du régime MiFID II et non de MiCA, un régime différent de celui applicable au restaking lui-même. Notre analyse du rendement mutualisé du restaking et de ses risques sous l’angle MiCA/AMF détaille plus longuement cette zone grise réglementaire.

Ce partage entre activité custodiale et interaction directe avec les protocoles n’est pas propre à la France : c’est la même ligne de démarcation qui structure la supervision MiCA dans l’ensemble de l’Union européenne, chaque autorité nationale, l’AMF pour la France, ses homologues ailleurs, appliquant la même grille de lecture européenne à des services locaux. Pour un investisseur particulier, la conséquence pratique est qu’un protocole de restaking en tant que tel n’est pas « agréé » ou « interdit » par l’AMF ; ce qui est régulé, c’est l’intermédiaire éventuel par lequel on y accède.

Après l’ère des points, où est le rendement réel en 2026 ?

Entre 2023 et 2024, une grande partie du capital qui a afflué vers le restaking l’a fait moins pour le rendement immédiat que pour l’espérance de points convertibles en airdrops futurs, une mécanique qui a artificiellement gonflé le TVL affiché de plusieurs protocoles sans nécessairement refléter une demande réelle pour les services de sécurité proposés. Deux ans plus tard, le bilan est sévère pour quiconque a mesuré son gain en détenant le jeton plutôt qu’en empochant le seul rendement de base.

  • EIGEN : environ -95 % depuis son sommet du 16 décembre 2024.
  • SSV : environ -97 % depuis son sommet de mars 2024.
  • BABY : environ -85 % depuis son propre sommet historique.

Le rendement affiché en pourcentage annuel, souvent cité entre 8 et 12 % pour les LRT, a rarement compensé la dépréciation du jeton de gouvernance associé pour qui a conservé ce dernier. Ce qui reste, une fois l’écume des points retombée, ressemble à une proposition plus modeste mais plus honnête : un rendement de base Ethereum autour de 2,7 à 2,8 % par an, augmenté de quelques points de pourcentage de frais réellement générés par des AVS en production, plutôt que par des émissions de jetons non adossées à un usage. La bascule d’ELIP-012 vers le stake productif va dans ce sens pour EigenCloud. Babylon, de son côté, ouvre une case réellement nouvelle du tableau : la possibilité, pour un détenteur de bitcoins qui n’avait jusqu’ici pour options que la détention passive ou le wrapping vers la DeFi, de toucher un rendement natif sans quitter l’écosystème Bitcoin, même si ce rendement reste, lui aussi, en grande partie payé en jetons BABY dont la valeur s’est effondrée depuis le lancement.

Le secteur du restaking mi-2026 ressemble ainsi moins à une révolution de la sécurité d’Ethereum qu’à un vaste laboratoire toujours en cours de validation : les architectures se sont multipliées, l’ambition s’est étendue jusqu’au Bitcoin, mais la preuve que ces services génèrent une valeur économique réelle, supérieure aux coûts et aux risques qu’ils introduisent, reste largement à construire service par service. Les prochains trimestres, avec l’ouverture possible d’Aave V4 au BTC babylonien et une éventuelle diversification de SSV au-delà d’Ethereum, diront si cette validation arrive enfin, ou si le secteur doit encore se réinventer une fois de plus.

Foire aux questions

Qu’est-ce que le restaking en crypto ?

Le restaking consiste à réutiliser une position d’ether déjà stakée, ou un jeton de liquid staking comme stETH, pour sécuriser en plus des services tiers appelés AVS (oracles, ponts inter-chaînes, couches de disponibilité des données, séquenceurs de rollups). En échange d’un rendement supplémentaire, le validateur accepte de nouvelles conditions de slashing, la pénalité appliquée en cas de faute. Le concept a été popularisé par EigenLayer, devenu depuis EigenCloud, avant d’être décliné par des concurrents comme Symbiotic, Karak ou, pour le Bitcoin, Babylon.

Le restaking Bitcoin via Babylon est-il sans risque ?

Non. Babylon évite le risque de pont ou de wrapping en verrouillant le BTC directement via les scripts de timelock natifs de Bitcoin, mais le capital verrouillé sert ensuite à sécuriser des chaînes tierces, les Bitcoin Supercharged Networks, dont la sécurité et la gouvernance propres restent un facteur de risque distinct. Le jeton BABY qui rémunère ce service reste par ailleurs très volatil et très éloigné de son sommet historique. Une intégration future avec des marchés de prêt comme Aave V4 pourrait aussi ajouter un risque de collatéral supplémentaire une fois activée.

Quelle est la différence entre EigenCloud et SSV Network ?

EigenCloud applique un slashing cryptoéconomique directement sur l’ether restaké pour sécuriser des AVS, et oriente désormais une partie de son offre vers le calcul vérifiable (EigenCompute, EigenDA). SSV Network repose sur la validation distribuée (DVT) : les 32 ETH de mise principale d’un validateur ne sont jamais soumis au slashing, seul le capital délégué optionnellement pour sécuriser une Based Application peut être pénalisé. Les deux modèles cohabitent aujourd’hui sans qu’un vainqueur unique se soit encore imposé.

Les jetons de restaking liquide sont-ils sûrs comme collatéral de prêt ?

Pas automatiquement. Leur sécurité dépend autant du protocole de restaking sous-jacent que du pont utilisé pour les faire circuler entre chaînes et de l’oracle qui fixe leur prix sur chaque marché de prêt. La crise Kelp DAO x Aave d’avril 2026 et l’incident d’oracle CAPO chez Aave en mars 2026 montrent que des jetons par ailleurs solides peuvent devenir des vecteurs de pertes si ces couches externes sont mal sécurisées ou mal configurées. Migrer vers des ponts plus robustes, comme Chainlink CCIP après la crise Kelp-Aave, fait partie des réponses apportées par le secteur.

Le restaking est-il régulé par MiCA en France ?

Cela dépend de la manière dont le service est fourni. Un restaking proposé par un prestataire custodial qui gère les clés pour le compte de l’utilisateur relève probablement du périmètre CASP supervisé par l’AMF depuis la fin de la période transitoire, le 1er juillet 2026. Une interaction directe et non custodiale avec les smart contracts reste largement hors du champ de MiCA, tandis que les produits dérivés sur crypto-actifs relèvent, eux, de MiFID II. Cette distinction explique pourquoi deux services de restaking à l’apparence similaire peuvent relever de régimes juridiques différents selon leur mode de distribution.

Article rédigé par la rédaction DeFi et on-chain de HOGE Wire.

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