Restaking : après le choc du TVL, le virage vers le cloud vérifiable
Le TVL du restaking a fondu de moitié après le piratage de Kelp DAO et sa contagion sur Aave. EigenLayer, rebaptisé EigenCloud, mise désormais sur les agents IA pour relancer la thèse.
Le restaking a été l’un des récits les plus discutés de l’écosystème Ethereum ces trois dernières années, et 2026 restera l’année où ce récit a été mis à l’épreuve des faits. Après un pic de capitaux qui a frôlé les 19 à 20 milliards de dollars au premier trimestre, le secteur a connu une contraction sévère, accélérée par le piratage de 292 millions de dollars qui a frappé Kelp DAO en avril et contaminé Aave dans la foulée. Peu après, EigenLayer, le protocole qui a inventé le terme, a changé de nom : il s’appelle désormais EigenCloud et vend une promesse différente, celle d’un « cloud vérifiable » taillé autant pour les agents d’intelligence artificielle que pour la sécurité partagée d’Ethereum.
Ce basculement mérite qu’on s’y attarde, au-delà du simple exercice de rebranding. Il redessine ce que « restaking » veut dire mi-2026, qui capte encore les capitaux entre EigenCloud, Symbiotic, Karak et SSV Network, et quels risques concrets un épargnant français doit comprendre avant d’y toucher, sous le regard désormais pleinement compétent de l’AMF depuis la fin de la période transitoire MiCA, le 1er juillet dernier.
Le restaking, un rappel avant la suite
Le principe du restaking tient en une phrase : réutiliser de l’ETH déjà misé, ou un jeton de staking liquide, pour sécuriser en plus des services tiers que le secteur appelle des AVS, pour Actively Validated Services. Concrètement, un validateur ou un déposant accepte des conditions de slashing supplémentaires, propres à chaque service, en échange d’un rendement additionnel. Les AVS typiques sont des oracles de prix, des ponts inter-chaînes, des couches de disponibilité des données ou des séquenceurs de rollups, autant d’infrastructures qui devaient auparavant construire leur propre réseau de validateurs et leur propre budget de sécurité.
L’idée a été popularisée par EigenLayer, qui a fait de la sécurité partagée d’Ethereum son argument fondateur : plutôt que chaque nouveau protocole recrute et rémunère ses propres validateurs, pourquoi ne pas louer une partie de la sécurité déjà payée par le réseau Ethereum ? Nous avions détaillé cette mécanique et ses ambitions dans notre analyse de ce pari à plusieurs milliards sur la sécurité d’Ethereum.
Le concept n’a pourtant jamais fait l’unanimité. Dès mai 2023, avant même le lancement public d’EigenLayer, Vitalik Buterin avait mis en garde contre la tentation de faire porter à la couche de consensus d’Ethereum des responsabilités qui dépassent sa mission d’origine. Dans un billet resté une référence du débat, il écrivait : « Toute extension des devoirs du consensus d’Ethereum augmente les coûts, la complexité et les risques liés à l’exploitation d’un validateur », avant d’ajouter que le consensus social des communautés blockchain est « une chose fragile » et que chaque extension de ce type « fragilise le cœur même » du système (vitalik.eth.limo, 21 mai 2023).
Sreeram Kannan, cofondateur d’EigenLayer, avait répondu à ces critiques en relativisant le risque : « Tout ce que le restaking peut faire, le liquid staking peut déjà le faire », avait-il expliqué à CoinDesk, ajoutant qu’il considérait « le restaking comme un risque moindre que le liquid staking » (CoinDesk, 27 septembre 2023). Trois ans plus tard, le débat qu’ils ont ouvert n’est toujours pas tranché, mais le secteur qu’ils ont contribué à créer a bel et bien traversé la crise que d’aucuns redoutaient depuis le début.
Anatomie d’une chute : le TVL du secteur en clair
Les chiffres de TVL, la valeur totale verrouillée dans les contrats du secteur, racontent une histoire en trois actes. Au premier trimestre 2026, EigenLayer (encore appelé ainsi à l’époque, avant son changement de nom) a dépassé les 18 milliards de dollars de capitaux restakés, porté par la spécialisation croissante des AVS verticaux et l’appétit pour le rendement additionnel (BlockEden, 20 mars 2026). D’autres estimations situaient le pic de l’ensemble du secteur, EigenLayer plus ses concurrents, un peu plus haut encore, aux alentours de 19 à 20 milliards de dollars.
Le choc est venu de l’incident Kelp DAO et Aave, détaillé plus bas, qui a déclenché des retraits en cascade dans tout le secteur du restaking et pas seulement chez les protocoles directement touchés : plusieurs analyses ont chiffré à environ 5,5 milliards de dollars le volume de retraits provoqué par la nervosité des déposants dans les semaines qui ont suivi le piratage. Le TVL agrégé du secteur est ainsi retombé, selon les trackers et le moment de la mesure, dans une fourchette allant d’environ 4,7 à 9 milliards de dollars au printemps, un tassement d’environ la moitié aux trois quarts par rapport au pic de mars.
Mi-2026, la situation s’est partiellement stabilisée sans revenir aux sommets de l’hiver. Le tableau de bord de DefiLlama, qui agrège l’ensemble des protocoles de la catégorie restaking, affichait début juillet un TVL cumulé d’environ 14,6 milliards de dollars (environ 12,8 milliards d’euros), dont environ 7 milliards de dollars (environ 6,1 milliards d’euros) pour le seul segment des jetons de restaking liquide, ou LRT (DefiLlama, catégorie Restaking). Ces montants varient sensiblement d’un agrégateur à l’autre et d’une semaine à l’autre, ce qui reflète autant la volatilité du marché que des différences méthodologiques entre trackers, mais la tendance de fond reste claire : le secteur demeure très loin de son pic de mars, même après plusieurs mois de reconstruction.
| Période | TVL du secteur (restaking) | Événement clé |
|---|---|---|
| Mars 2026 | Environ 18 à 20 milliards $ (pic) | Expansion maximale, EigenLayer domine très largement |
| 19 et 20 avril 2026 | Chute brutale amorcée | Piratage de Kelp DAO, contagion sur Aave |
| Avril-mai 2026 | Environ 4,7 à 9 milliards $ selon les agrégateurs | Retraits en cascade (environ 5,5 milliards $ estimés), EIGEN au plus bas |
| Juillet 2026 | Environ 14,6 milliards $ (DefiLlama, tous protocoles) | Stabilisation partielle, virage stratégique vers EigenCloud |
Kelp DAO et Aave : le choc qui a rebattu les cartes
Le 19 avril 2026, un samedi, un attaquant a exploité une faille dans le pont inter-chaînes de Kelp DAO, l’un des principaux émetteurs de jetons de restaking liquide, pour faire apparaître 116 500 rsETH supplémentaires, soit une inflation d’environ 18 % de l’offre en circulation, sans qu’aucun ETH réel ne soit déposé en face. Le pont reposait sur une configuration LayerZero où un seul validateur faisait foi, ce qui a permis à l’attaquant de faire valider une fausse émission. Les rsETH ainsi créés ont ensuite servi de collatéral sur Aave V3 pour emprunter du wETH, créant environ 196 millions de dollars (environ 172 millions d’euros) de créances irrécouvrables pour le protocole de prêt (CoinDesk, 19 avril 2026).
Au total, l’exploit a été chiffré à environ 292 millions de dollars (environ 256 millions d’euros), avec de l’ETH « enveloppé » éparpillé sur une vingtaine de chaînes différentes, ce qui a considérablement compliqué le nettoyage. En quelques jours, le TVL d’Aave est passé d’environ 26,4 milliards de dollars à environ 20 milliards, soit une baisse d’environ 6,4 milliards de dollars (environ 5,6 milliards d’euros) sur un seul week-end, et le jeton AAVE a perdu près de 16 % pour tomber autour de 92 dollars (environ 81 euros).
Stani Kulechov, fondateur d’Aave, a réagi rapidement en gelant le rsETH sur les versions V3 et V4 du protocole : « Le rsETH a été gelé sur Aave V3 et V4, l’actif n’a plus de pouvoir d’emprunt, une mesure liée à l’exploit du pont de KelpDAO survenu en dehors d’Aave », a-t-il écrit, avant d’ajouter : « Aave est le travail de ma vie et nous travaillons sans relâche pour trouver la meilleure issue possible pour les utilisateurs » (CoinDesk, 23 avril 2026). Il a personnellement engagé 5 000 ETH pour financer le plan de sauvetage. L’épisode a ravivé un débat que nous avions approfondi dans notre analyse de la guerre des architectures qui a suivi la crise Kelp-Aave : accepter un LRT en collatéral, c’est aussi accepter, souvent sans le pricer correctement, le risque du pont sous-jacent qui le fait vivre sur plusieurs chaînes à la fois.
La reconstruction : comment le secteur a colmaté la brèche
La reconstruction du secteur après le choc a été rapide, à l’échelle des standards de la DeFi. Aave Labs a publié un post-mortem détaillé de l’exploit, mobilisé son Recovery Guardian multisig et coordonné avec la réserve de secours de Kelp pour reconstituer progressivement, sur environ deux semaines, les 117 132 rsETH manquants. Une coalition informelle de grands noms de la DeFi, régulièrement citée par la presse spécialisée comme regroupant Lido, ether.fi, Consensys et Stani Kulechov lui-même, a promis plus de 300 millions de dollars pour couvrir le manque à gagner.
Le 25 mai 2026, Aave et Kelp DAO ont annoncé conjointement la reprise complète des opérations sur rsETH : dépôts, retraits, pont inter-chaînes et réclamations sont redevenus disponibles, et le jeton est désormais présenté comme intégralement garanti en permanence, aussi bien sur l’Ethereum mainnet que sur les réseaux de couche 2 (CryptoTimes, 1er juin 2026). Kelp a par ailleurs abandonné sa dépendance à LayerZero pour migrer son pont vers Chainlink CCIP, avec un nouveau schéma exigeant quatre attestateurs indépendants et 64 confirmations de blocs avant toute validation, contre un seul validateur auparavant. LayerZero, de son côté, a publiquement contesté toute responsabilité, arguant que la faille venait d’un choix de configuration propre à Kelp et non d’une faiblesse du protocole de base.
Tout n’est cependant pas totalement soldé : selon la même presse spécialisée, une bataille judiciaire portant sur environ 71 millions de dollars restait en cours début juin, un rappel que la réparation technique d’un exploit ne clôt pas nécessairement son volet juridique. Le rsETH a depuis retrouvé une capitalisation supérieure à 1,5 milliard de dollars (environ 1,3 milliard d’euros), largement au-dessus de son niveau d’avant l’incident, porté à la fois par la remontée du prix de l’ETH et par de nouveaux dépôts.
EIGEN, le baromètre d’un marché qui doute
Le jeton EIGEN offre un instantané utile de la défiance persistante du marché envers le secteur, indépendamment du récit de reconstruction. Au 12 juillet 2026, EIGEN se négociait autour de 0,23 dollar (environ 0,20 euro), pour une capitalisation boursière proche de 173 millions de dollars (environ 152 millions d’euros) et un volume d’échange sur 24 heures d’environ 19 millions de dollars, selon CoinGecko (CoinGecko, page EigenCloud). Le jeton reste ainsi environ 96 % en dessous de son sommet historique de 5,65 dollars (environ 4,95 euros), atteint le 16 décembre 2024, avant même le lancement effectif du slashing sur le mainnet.
Cette faiblesse persistante n’est pas seulement le reflet du choc Kelp-Aave. Début juillet 2026, environ 73 millions de dollars de jetons arrivaient à échéance de déblocage sur l’ensemble du marché, EIGEN comptant parmi les trois plus importants événements de la semaine, un test régulier de la conviction des investisseurs sur les grands récits comme le restaking. Sur le plan opérationnel, le protocole revendique toujours un écosystème conséquent, avec plusieurs dizaines d’AVS actifs sur le mainnet et près de deux cents en développement, plus de 2 000 opérateurs et plusieurs dizaines de milliers d’adresses ayant interagi avec lui, un rappel que l’activité technique et la valorisation du jeton peuvent diverger fortement l’une de l’autre.
Le grand virage : d’EigenLayer à EigenCloud
Face à cette défiance et à la contraction du TVL, EigenLayer a opéré fin 2025 et courant 2026 un repositionnement stratégique assumé, matérialisé par son changement de nom en EigenCloud. L’ambition affichée dépasse désormais la seule sécurité partagée d’Ethereum : le protocole se présente comme une plateforme de cloud vérifiable, où n’importe quel calcul, pas seulement la validation de blocs, peut être exécuté avec une preuve cryptographique de son intégrité. La marque regroupe désormais plusieurs briques : EigenDA pour la disponibilité des données, EigenCompute pour l’exécution vérifiable de charges de calcul, et EigenVerify pour l’attestation.
Sreeram Kannan a résumé cette ambition dans le podcast Bankless au moment du lancement d’EigenCloud : « Tout ce que vous pouvez programmer sur le cloud, vous devriez pouvoir le programmer sur Eigencloud avec une vérifiabilité de niveau crypto. Si vous le faites sur cette base, vous n’avez besoin de faire confiance à personne » (Bankless). Pour financer ce virage, Eigen Labs a levé 70 millions de dollars (environ 61 millions d’euros) auprès d’a16z, un signal que les investisseurs en capital-risque continuent de parier sur la thèse de la vérifiabilité en tant que service, même quand le TVL et le cours du jeton reculent.
Le slashing, c’est-à-dire la possibilité réelle de sanctionner un opérateur défaillant en réduisant sa mise, est actif sur le mainnet depuis le 17 avril 2025 sur une base optionnelle : les opérateurs choisissent les AVS auxquels ils s’exposent, et donc les conditions de sanction qu’ils acceptent. C’est cette architecture, plutôt que le nom de marque du moment, qui reste au cœur de la proposition de valeur d’EigenCloud.
AgentKit : le restaking au service des agents IA
La pièce la plus commentée de ce virage est AgentKit, une boîte à outils destinée aux développeurs d’agents d’intelligence artificielle autonomes, passée en version bêta au printemps 2026. L’idée : permettre à un agent IA de détenir un portefeuille crypto, de payer lui-même ses propres coûts de calcul et d’inférence, en USDC ou par carte bancaire, et de faire tourner son code à l’intérieur d’environnements d’exécution sécurisés, ou TEE, dont l’intégrité peut être vérifiée cryptographiquement. Chaque action de l’agent est ainsi tracée et rattachée à une clé de signature liée à un code attesté, ce qui limite en théorie les risques de détournement ou de manipulation silencieuse du modèle sous-jacent.
Le pari sous-jacent est que les agents IA deviennent, au fil de 2026, des acteurs économiques à part entière : ils publient du contenu, interagissent avec des utilisateurs, génèrent des revenus et gèrent des ressources de manière largement autonome. Pour opérer dans ce rôle sans supervision humaine constante, ils ont besoin d’équivalents fonctionnels à des droits de propriété, à des rails de paiement et à une exécution vérifiable, trois briques que la plupart des infrastructures cloud traditionnelles ne fournissent pas nativement. C’est précisément l’angle qu’EigenCloud tente d’occuper, en misant sur l’idée que la vérifiabilité devient la couche manquante entre l’autonomie d’un agent et sa responsabilisation.
Cette bascule vers les agents IA illustre une tendance plus large du secteur crypto en 2026, où plusieurs protocoles cherchent à standardiser des rails de paiement natifs pour les agents et où la question de la vérification des actions d’un agent devient aussi sensible que celle de la garde des clés qui les contrôlent. Que ce pari compense un jour la contraction du TVL lié au restaking pur reste, à ce stade, une hypothèse non démontrée plutôt qu’un fait acquis.
Symbiotic et Karak : les challengers cherchent leur créneau
Si EigenCloud reste de très loin le premier acteur du secteur, deux challengers continuent de se disputer le reste du marché avec des approches architecturales distinctes. Symbiotic, dont le mainnet a ouvert le 28 janvier 2025, a fait de la flexibilité du collatéral son principal argument : contrairement à l’approche centrée sur l’ETH d’EigenLayer à ses débuts, Symbiotic accepte en théorie n’importe quel jeton ERC-20 comme garantie, et délègue la résolution des litiges de slashing à des tiers externes comme UMA, Kleros ou un comité désigné, plutôt que de tout coder en dur dans le protocole. Le slashing y est actif depuis le premier jour de mainnet, contrairement à EigenLayer qui ne l’a activé qu’après plus d’un an de fonctionnement. Le protocole a levé 29 millions de dollars en série A menée par Pantera début 2025 et n’a toujours pas, mi-2026, de jeton public en circulation malgré près de deux ans d’activité.
Mi-2026, Symbiotic pesait environ 897 millions de dollars (environ 786 millions d’euros) de TVL, soit environ 256 000 ETH et une part de marché estimée à 5,5 % du secteur du restaking, toujours selon les données agrégées par DefiLlama. Karak, le troisième acteur notable, avec une approche multi-actifs et multi-chaînes, restait nettement plus modeste, autour de 102 millions de dollars (environ 89 millions d’euros), soit environ 0,6 % de part de marché. Ces parts doivent être lues comme des ordres de grandeur plutôt que des chiffres définitifs : le TVL total du secteur varie sensiblement selon l’agrégateur consulté et le jour de la mesure.
| Protocole | TVL estimé mi-2026 | Part de marché | Particularité |
|---|---|---|---|
| EigenCloud (ex EigenLayer) | Plusieurs milliards $, largement dominant | Grande majorité du secteur | Pionnier du restaking, virage cloud vérifiable et AgentKit |
| Symbiotic | Environ 897 millions $ (environ 786 millions €) | Environ 5,5 % | Collatéral ERC-20 libre, résolveurs externes (UMA, Kleros) |
| Karak | Environ 102 millions $ (environ 89 millions €) | Environ 0,6 % | Approche multi-actifs et multi-chaînes |
SSV Network et les bApps : une autre philosophie du restaking
Si EigenCloud et Symbiotic partagent une architecture assez proche, des contrats de restaking qui acceptent un dépôt et l’exposent à des AVS tiers, SSV Network défend depuis 2025 une philosophie sensiblement différente avec son protocole de Based Applications, ou bApps. SSV se présente comme le plus grand fournisseur de validation distribuée sur Ethereum, avec, selon son propre tableau de bord, plus de 7 millions d’ETH stakés au travers de son infrastructure, plus de 120 000 validateurs et plus de 1 800 opérateurs (ssv.network). Sa technologie repose sur le partage de secret de Shamir, qui fractionne la clé d’un validateur en plusieurs parts réparties entre au moins quatre opérateurs qui ne se font pas confiance entre eux, combiné à un consensus IBFT et à des signatures à seuil BLS : aucun opérateur ne détient jamais la clé complète.
Les bApps, dévoilées par SSV Labs fin janvier 2025, changent la manière dont un validateur s’engage : plutôt que de risquer son capital principal de 32 ETH, il opte pour la participation via des clés dédiées qui n’ont jamais accès aux clés de retrait, et seul un capital additionnel, délégué volontairement en ERC-20 ou en ETH, devient réellement saisissable en cas de faute. Chaque bApp peut en outre définir son propre niveau de tolérance au risque via ce que SSV appelle un modèle d’expression du risque. Alon Muroch, cofondateur et directeur général de SSV Labs, a qualifié ce lancement de projet « le plus ambitieux » de l’histoire du protocole, un pari qui doit selon lui « changer profondément le marché du restaking » (Cointelegraph).
Sur le plan économique, SSV a lancé le 29 avril 2026 son mécanisme cSSV Genesis Boost : les détenteurs de SSV peuvent le convertir en cSSV, un jeton liquide et non rebasant, pour obtenir des récompenses libellées en ETH, avec un bonus pouvant atteindre 50 % pour les détenteurs historiques. Le positionnement de SSV vis-à-vis d’EigenCloud est souvent résumé, dans son propre écosystème, par l’opposition entre une logique de somme nulle, où sécuriser un nouveau service se fait au prix d’une exposition supplémentaire au risque de slashing, et une logique de somme infinie, où la capacité de validation distribuée pourrait en théorie s’étendre sans faire porter de risque supplémentaire au capital principal des validateurs.
Les jetons de restaking liquide : qui tient encore la corde
Le segment des jetons de restaking liquide, ou LRT, reste la porte d’entrée la plus utilisée vers le restaking pour un déposant qui ne veut pas immobiliser directement son ETH : contre un dépôt, le protocole émet un jeton liquide, réutilisable ailleurs dans la DeFi, tout en redirigeant l’ETH sous-jacent vers des AVS. La hiérarchie du secteur a peu bougé sur le fond depuis le choc d’avril, même si les montants ont fondu.
ether.fi, avec son jeton eETH, reste le leader incontesté du segment, avec plus de 3,2 milliards de dollars (plus de 2,8 milliards d’euros) déposés. Renzo (ezETH) occupe la deuxième place avec environ 2 milliards de dollars (environ 1,75 milliard d’euros), Puffer (pufETH) suit avec environ 1,3 milliard de dollars (environ 1,14 milliard d’euros), et Kelp DAO (rsETH), après sa reconstruction, est repassé au-dessus de 1,5 milliard de dollars (environ 1,3 milliard d’euros), des niveaux du même ordre de grandeur que ceux recensés par DefiLlama pour l’ensemble du secteur. Les rendements affichés pour ces jetons ont historiquement oscillé entre 8 et 12 % annualisés, un chiffre qui doit être lu comme une fourchette indicative plutôt qu’une garantie : il dépend directement du nombre et de la nature des AVS auxquels le capital sous-jacent est exposé, et donc du niveau de risque réellement pris.
Le secteur n’est pas non plus exempt d’accidents de parcours en dehors du cas Kelp : en avril 2024 déjà, ezETH de Renzo avait connu un bref épisode de décrochage de sa parité avec l’ETH, un rappel que la liquidité secondaire d’un LRT peut se tendre brutalement lors d’un pic de retraits, bien avant qu’un incident de sécurité à proprement parler ne survienne.
| Protocole | Jeton | TVL estimé mi-2026 | Particularité |
|---|---|---|---|
| ether.fi | eETH | Plus de 3,2 milliards $ (plus de 2,8 milliards €) | Leader incontesté du segment LRT |
| Renzo | ezETH | Environ 2 milliards $ (environ 1,75 milliard €) | A connu un bref décrochage de parité en avril 2024 |
| Puffer | pufETH | Environ 1,3 milliard $ (environ 1,14 milliard €) | Axé sur la décentralisation des opérateurs |
| Kelp DAO | rsETH | Environ 1,5 milliard $ (environ 1,3 milliard €) | Reconstruit après le piratage d’avril 2026, pont migré vers Chainlink CCIP |
Cartographie des risques : slashing, cascades et dépendance aux ponts
L’épisode Kelp-Aave a mis en lumière une réalité que les partisans du restaking documentent moins volontiers que ses rendements : la nature des risques change de catégorie, elle ne disparaît pas simplement parce que le capital est déjà en sécurité sur Ethereum. On peut distinguer au moins trois strates de risque, qui peuvent en pratique se cumuler :
- Le risque de slashing direct : un bug ou une faute dans le code d’un AVS peut entraîner la perte d’une partie du capital délégué, indépendamment de tout piratage externe.
- Le risque de cascade : un LRT accepté comme collatéral transporte avec lui le risque du pont ou du mécanisme d’émission sous-jacent, comme l’a montré l’épisode Kelp-Aave.
- Le risque de dépendance aux oracles et aux ponts : une large part des AVS sécurisent justement des oracles ou des ponts, parmi les infrastructures les plus régulièrement exploitées de toute la DeFi.
Une bonne partie des AVS les plus courants sont en réalité des oracles de prix ou des ponts, c’est-à-dire exactement le type d’infrastructure que la DeFi a historiquement le plus de mal à sécuriser. Restaker de l’ETH pour sécuriser un oracle ne supprime pas les vecteurs d’attaque classiques comme la manipulation de prix via un prêt flash ou l’exploitation d’un point de défaillance unique dans la chaîne d’approvisionnement des données ; cela ajoute simplement une garantie économique supplémentaire, activable après coup, une fois la faute prouvée. Nous avions détaillé ces mécaniques de manipulation d’oracles, largement indépendantes du restaking, dans notre enquête sur la faille qui vide régulièrement les protocoles DeFi. Le restaking déplace ainsi une partie du risque de la disponibilité du service vers sa réparation a posteriori, ce qui n’est pas rien, mais reste différent d’une élimination du risque lui-même.
Le cadre réglementaire : ce qui change en France après le 1er juillet
En France, ce débat sur les risques ne se limite plus à la technique : depuis le 1er juillet 2026, la période transitoire qui permettait aux anciens PSAN (prestataires de services sur actifs numériques, sous le régime de la loi PACTE) de continuer à opérer sans agrément MiCA complet a pris fin. L’AMF l’a rappelé sans ambiguïté : seuls les prestataires disposant d’un agrément CASP, pour crypto-asset service provider, en bonne et due forme peuvent désormais servir des clients établis en France (AMF, communiqué officiel). Les acteurs qui n’ont pas déposé de dossier complet, ou qui se sont vu refuser l’agrément, devaient depuis le 30 mars 2026 avoir mis en place un plan de cessation ordonnée de leurs activités plutôt que de continuer à accepter de nouveaux clients.
Pour le restaking spécifiquement, cette bascule réglementaire crée une ligne de partage qui n’a rien d’anecdotique. Un service qui propose du restaking pour compte de tiers, en gardant la garde des actifs et en présentant une offre de rendement packagée à ses clients, tombe vraisemblablement dans le champ du CASP et donc de la supervision de l’AMF, avec les obligations d’information et d’organisation qui en découlent. À l’inverse, un utilisateur qui interagit directement avec les contrats intelligents d’EigenCloud, de Symbiotic ou de SSV depuis son propre portefeuille reste, pour l’essentiel, hors du champ de MiCA, qui régule des prestataires de services et non des protocoles décentralisés en tant que tels. Cela signifie concrètement qu’un dépôt de restaking effectué en direct ne bénéficie d’aucun des filets de protection propres aux CASP agréés : pas de test d’adéquation obligatoire, pas de fonds de compensation, et aucun recours possible auprès de l’AMF en cas de perte liée à un exploit ou à un défaut de slashing. Nous avions détaillé ces zones grises et leurs implications pratiques pour l’épargnant français dans notre article sur le rendement mutualisé du restaking et ses risques sous le regard de l’AMF.
Il faut enfin rappeler que les instruments dérivés adossés à des cryptoactifs, comme les futures ou les perpétuels que certains utilisateurs combinent avec des positions de restaking pour couvrir leur exposition, relèvent en France du régime MiFID II et non de MiCA, ce qui ajoute une couche de complexité supplémentaire pour qui chercherait à structurer une stratégie de rendement sophistiquée autour du restaking.
Quel avenir pour le restaking ?
Trois lectures coexistent aujourd’hui sur l’avenir du restaking, et rien n’indique qu’elles s’excluent mutuellement :
- Le pari du cloud vérifiable : porté par EigenCloud, il voit le restaking comme une étape vers une plateforme de calcul vérifiable plus large, agents IA compris, où le TVL en ETH n’est plus la seule mesure du succès.
- Le pari de l’architecture prudente : incarné par SSV et ses bApps, il mise sur l’idée qu’une architecture qui ne met jamais en danger le capital principal des validateurs finira par s’imposer comme la voie la plus raisonnable.
- Le pari sceptique : il part du constat que la demande réelle pour les services que le restaking sécurise, au-delà des oracles et des ponts déjà établis, reste largement à démontrer à l’échelle nécessaire.
Ce qui semble acquis, en revanche, c’est que le secteur post-Kelp n’est plus le même que celui d’avant avril 2026. Les architectures qui limitent la surface de risque, qu’il s’agisse du modèle bApps de SSV, du collatéral flexible et des résolveurs externes de Symbiotic, ou des ponts renforcés adoptés par Kelp après coup, gagnent du terrain dans le discours, même si leur part de marché reste, pour l’instant, très inférieure à celle d’EigenCloud. Nous avions creusé la question de la demande réelle derrière ces annonces dans notre article sur la demande des AVS, qui reste largement à prouver : un grand nombre d’AVS listés restent peu utilisés en dehors de quelques cas d’usage dominants, et la multiplication des lancements n’a pas mécaniquement fait grimper le TVL de manière durable.
Pour un épargnant français, la question n’est donc plus seulement de savoir si le restaking rapporte davantage que le staking simple, mais plutôt quelle architecture, quel émetteur de LRT et quelle contrepartie réglementaire il accepte, en pratique, à travers ce rendement supplémentaire.
Foire aux questions
Qu’est-ce que le restaking en crypto ?
Le restaking consiste à réutiliser de l’ETH déjà misé, ou un jeton de staking liquide, pour sécuriser en plus des services tiers appelés AVS, pour Actively Validated Services, comme des oracles, des ponts inter-chaînes ou des couches de disponibilité des données. En échange, le déposant touche un rendement additionnel, mais accepte aussi des conditions de slashing supplémentaires propres à chaque service. Le concept a été popularisé par EigenLayer, aujourd’hui rebaptisé EigenCloud.
Le restaking est-il toujours risqué après le piratage de Kelp DAO ?
Oui, même si les principaux protocoles ont renforcé leurs infrastructures depuis. Le piratage de Kelp DAO en avril 2026, qui a provoqué environ 292 millions de dollars de pertes et contaminé Aave, a montré que le risque ne se limite pas au slashing : un LRT accepté en collatéral transporte aussi le risque du pont inter-chaînes qui le sous-tend. Depuis, Kelp a migré vers Chainlink CCIP et renforcé ses seuils de validation, mais le risque de cascade entre protocoles reste une réalité structurelle du secteur.
Quelle est la différence entre EigenCloud, Symbiotic et SSV Network ?
EigenCloud, l’ancien EigenLayer, reste le plus grand acteur et s’oriente désormais vers un positionnement de cloud vérifiable incluant les agents IA. Symbiotic se distingue par un collatéral flexible, ouvert à n’importe quel jeton ERC-20, et des résolveurs de litiges externes comme UMA ou Kleros. SSV Network suit une logique différente avec ses bApps : le capital principal de 32 ETH d’un validateur n’est jamais saisissable, seul un capital additionnel délégué volontairement peut être sanctionné.
Le restaking est-il légal ou réglementé en France ?
Interagir directement avec un protocole de restaking décentralisé depuis son propre portefeuille reste, pour l’essentiel, hors du champ direct de MiCA, qui régule des prestataires de services et non les protocoles eux-mêmes. En revanche, un service qui propose du restaking pour compte de tiers en conservant la garde des actifs relève probablement du statut de CASP, sous la supervision de l’AMF, obligatoire en France depuis la fin de la période transitoire le 1er juillet 2026.
Comment gagner des rendements avec le restaking liquide (LRT) ?
La méthode la plus répandue consiste à déposer de l’ETH chez un émetteur de LRT comme ether.fi, Renzo, Puffer ou Kelp DAO, qui restake ce capital pour le compte du déposant et émet en échange un jeton liquide réutilisable dans d’autres protocoles DeFi. Les rendements affichés ont historiquement varié entre environ 8 et 12 % annualisés, mais ce chiffre dépend directement du nombre et de la nature des AVS sécurisés, et donc du niveau de risque réellement accepté.
Par la rédaction de HOGE Wire.