Restaking et Bitcoin : Aave V4 attend encore Babylon
Aave V4 a testé en juin 2026 un pont vers le Bitcoin natif via les Trustless Bitcoin Vaults de Babylon. Voici où en est ce pari, et ce qu'il dit du restaking en 2026.
Le 2 juin 2026, une intégration technique passée presque inaperçue a franchi une étape que peu d’observateurs ont commentée sur le moment : Aave V4 a commencé à tester, sur un testnet public, la possibilité d’emprunter des actifs contre du Bitcoin natif, sans wrapper, sans bridge tiers, sans custodian centralisé. Le mécanisme s’appelle Trustless Bitcoin Vaults et il vient de Babylon, le protocole qui a fait du restaking de Bitcoin une réalité depuis avril 2025. Si l’intégration franchit les étapes de gouvernance qui lui restent encore, ce sera la première fois qu’un protocole de prêt majeur sur Ethereum acceptera du Bitcoin comme collatéral sans jamais le faire quitter sa propre blockchain.
C’est une bonne occasion de faire un état des lieux complet du restaking à la mi-2026 : ce qui a tenu ses promesses, ce qui s’est effondré en cours de route, et ce qui se construit encore, morceau par morceau, entre deux votes de gouvernance et deux lectures de tableau de bord contradictoires.
Le restaking en une minute : pourquoi ce pari sur Ethereum compte encore
Le restaking consiste à réutiliser de l’ETH déjà misé, ou un jeton de liquid staking (LST), pour sécuriser en plus des services tiers, les fameux AVS (Actively Validated Services) : oracles, ponts inter chaînes, couches de disponibilité des données, séquenceurs de rollups. En échange, le déposant touche un rendement supplémentaire, mais accepte aussi des conditions de slashing additionnelles. Si le service tiers qu’il sécurise dysfonctionne, ou si l’opérateur qu’il a choisi commet une faute, une partie de sa mise peut être confisquée, en plus du risque de slashing déjà attaché au staking Ethereum classique.
Le concept a été popularisé par EigenLayer (rebaptisé EigenCloud depuis) à partir de 2023, avec des AVS aujourd’hui bien identifiés comme EigenDA (la couche de disponibilité des données maison), Lagrange (comités d’état pour rollups optimistes) ou Omni Network (interopérabilité entre rollups). Le succès a été immédiat, et immédiatement accompagné d’une mise en garde. Dans un billet resté une référence du secteur, « Don’t overload Ethereum’s consensus », Vitalik Buterin écrivait : « Any expansion of the ‘duties’ of Ethereum’s consensus increases the costs, complexities and risks of running a validator. » Il ajoutait que le consensus social d’une blockchain reste « a fragile thing » et que chaque extension de ce type « makes the core itself more fragile ».
Sreeram Kannan, cofondateur d’EigenLayer, avait répondu dans une interview accordée à CoinDesk que « anything that restaking can do, already liquid staking can do » et qu’il considérait le « restaking as a lesser risk than liquid staking », tout en mettant en garde contre l’idée qu’un protocole puisse devenir si dominant qu’il serait de facto « too big to fail », rappelant qu’Ethereum garderait toujours la possibilité de « fork around » un tel échec plutôt que de le tolérer indéfiniment. Trois ans plus tard, cette tension entre rendement additionnel et risque systémique structure encore tout le secteur, ETH comme désormais Bitcoin, comme le montre la suite de cet article.
L’état du secteur mi-2026 : TVL en baisse, jetons écrasés
Après un pic estimé entre 18 et 19,7 milliards de dollars selon les agrégateurs, atteint fin 2025 ou tout début 2026 selon la source, la TVL d’EigenCloud s’est nettement contractée. Les lectures les plus récentes vont de moins de 5 milliards à un peu plus de 15 milliards de dollars selon la méthodologie et le tracker consultés, un écart qui en dit long sur la difficulté à mesurer proprement ce secteur (DefiLlama). Le jeton EIGEN, lui, ne laisse pas beaucoup de place au doute : coté autour de 0,21 dollar (environ 0,19 EUR) fin juillet 2026, pour une capitalisation proche de 158 millions de dollars (environ 138 millions EUR), il reste environ 96% sous son sommet historique de 5,65 dollars, atteint le 16 décembre 2024, d’après CoinGecko.
Le reste du secteur ne va pas beaucoup mieux. SSV Network, principal fournisseur de validation distribuée (DVT) d’Ethereum, et Babylon, dont le jeton BABY a été lancé en avril 2025, affichent tous les deux une chute de leurs jetons du même ordre de grandeur, entre 92% et 97% sous leurs sommets historiques respectifs selon CoinGecko, malgré des TVL affichées en milliards de dollars pour chacun. Karak, qui s’est depuis rebaptisé OpenGDP et a quitté le récit du restaking, affichait sa dernière TVL connue autour de 100 millions de dollars avant son pivot, un montant resté figé depuis faute de mise à jour.
Un paradoxe traverse tout le secteur : avoir un jeton coté n’a visiblement pas protégé les prix, alors que Symbiotic et l’ex-Karak ont choisi respectivement de ne jamais émettre de jeton public ou d’en sortir complètement, sans que cela ne les empêche de continuer à attirer du capital. Le tableau suivant résume l’état des principaux acteurs à la date de publication.
| Protocole | Actif sécurisé | Jeton | Capitalisation / TVL (fin juillet 2026) | Statut |
|---|---|---|---|---|
| EigenLayer (EigenCloud) | ETH, LST | EIGEN | TVL : 5 à 15 Mrd $ selon les sources ; EIGEN : environ 158 M$ de capitalisation | Slashing actif depuis avril 2025 ; pivot vers le « verifiable cloud » |
| Symbiotic | ETH et quasi tout ERC-20 | Aucun | TVL : environ 1,6 à 1,7 Mrd $ | Core V2 lancé en juillet 2026 ; pivot vers les « collateral markets » |
| SSV Network | ETH (via DVT) | SSV | TVL auto-déclarée : plusieurs milliards $ ; SSV : environ 34 M$ de capitalisation | cSSV/Genesis Boost ; client Anchor développé par Sigma Prime |
| Babylon | BTC natif | BABY | 56 853 BTC verrouillés (environ 5,64 Mrd $ affichés) | Genesis mainnet ; intégration Aave V4 en cours de test |
| Karak / OpenGDP | Ex-restaking ETH | Aucun jeton confirmé | Dernière TVL connue avant le pivot : environ 100 M$ | Rebranding complet ; sortie de facto du restaking |
Babylon : comment le Bitcoin s’invite dans le restaking
Le restaking n’est plus l’apanage d’Ethereum. Depuis avril 2025, Babylon permet aux détenteurs de Bitcoin de verrouiller leurs coins directement via les scripts de verrouillage temporel natifs de Bitcoin (timelock), sans jamais les wrapper ni les faire transiter par un bridge tiers. Ce Bitcoin verrouillé sert ensuite à sécuriser des chaînes tierces qui choisissent d’y adhérer, désignées « Bitcoin Supercharged Networks » (BSN) : des layers 1 ou 2 compatibles qui empruntent la sécurité économique de Bitcoin plutôt que de la reconstruire de zéro avec leur propre jeton natif.
Le mainnet Genesis et le jeton BABY ont été lancés le même jour, le 10 avril 2025, avec un airdrop portant sur 600 millions de BABY (6% de l’offre totale), réparti entre les premiers stakers, les récompenses de staking de base et bonus, les détenteurs du NFT Pioneer Pass et les contributeurs open source, selon The Block. D’après le tableau de bord public de Babylon, 56 853,16 BTC sont actuellement verrouillés, pour une valeur totale affichée de 5,64 milliards de dollars (environ 4,95 milliards EUR), ce qui en ferait le plus grand système de staking de Bitcoin par cette mesure. Ce chiffre est resté remarquablement stable au fil de plusieurs semaines de vérifications successives, ce qui laisse penser qu’il s’agit d’une lecture peu fréquemment actualisée plutôt que d’un compteur strictement temps réel.
Pour David Tse, cofondateur de Babylon, la promesse tient en une phrase : « Trustless Bitcoin vaults allow native BTC to participate directly in DeFi while preserving its fundamental security guarantees. » C’est précisément cette promesse que l’intégration avec Aave V4 met désormais à l’épreuve, en tentant de connecter ce Bitcoin verrouillé non plus seulement à des chaînes tierces volontaires, mais à l’un des plus gros marchés de prêt on chain qui existent.
Aave V4 et le modèle Hub-and-Spoke : la porte d’entrée choisie
Pourquoi Aave, et pourquoi V4 précisément ? La nouvelle architecture d’Aave, déployée sur le mainnet Ethereum depuis mars 2026 pour ses marchés standards, repose sur un modèle « Hub-and-Spoke » : un Hub central gère la liquidité et la comptabilité globale, tandis que des Spokes spécialisés isolent chacun un marché ou un type de collatéral particulier, avec ses propres paramètres de risque, ses propres plafonds et, si besoin, ses propres oracles. C’est une architecture pensée pour accueillir des actifs atypiques sans exposer l’ensemble du protocole à leurs risques spécifiques, exactement le problème que pose le Bitcoin natif, qui n’a par définition aucune représentation nativement compatible avec l’EVM.
Babylon Labs et Aave Labs ont annoncé leur partenariat en décembre 2025, avec un objectif initial de lancement glissé autour d’avril 2026, selon le billet de blog officiel de Babylon Labs. Stani Kulechov, fondateur et CEO d’Aave, a résumé l’intérêt de la manœuvre ainsi : « The Bitcoin-backed market on Aave V4 demonstrates how easily new markets can be launched using Aave V4’s Hub and Spoke model. » Vu depuis Aave, l’enjeu est aussi commercial : capter, même à la marge, une fraction de la demande d’emprunt adossée à un actif dont la capitalisation dépasse de très loin celle de l’ensemble du marché DeFi réuni.
Les Trustless Bitcoin Vaults et vaultBTC : la mécanique en détail
Concrètement, comment un Bitcoin non wrappé peut il devenir un collatéral utilisable sur un protocole EVM ? Le mécanisme repose sur un vault Taproot : le BTC de l’utilisateur reste verrouillé dans un UTXO sur la blockchain Bitcoin elle même, gouverné par un script natif, sans custodian, sans multisig off chain classique, sans jamais transiter par un bridge de messages. Côté Aave, des contrats adaptateurs représentent la position de ce vault sous la forme de vaultBTC, décrit comme « a transfer-restricted ERC-20 accounting unit » : une simple unité comptable interne, et non un jeton librement échangeable comme peut l’être un WBTC classique. Le vaultBTC ne circule qu’entre le Hub d’Aave V4, le Spoke Babylon et le contrat adaptateur lui même, ce qui limite d’emblée les surfaces d’attaque habituelles des jetons wrappés en circulation libre.
Deux nouveaux Spokes ont été conçus spécifiquement pour cet usage. Le Babylon Core Lending Spoke permet d’emprunter des actifs pris en charge (stablecoins, WBTC) contre ce collatéral BTC natif. Le BTC Vault Swap Spoke gère, lui, le règlement post-liquidation : en cas de défaut, il convertit le BTC saisi en WBTC afin de le rendre accessible à des liquidateurs permissionless classiques, plutôt que d’exiger d’eux qu’ils manipulent directement des scripts Bitcoin natifs. Le tableau ci dessous compare cette approche aux solutions de pont Bitcoin-DeFi déjà répandues.
| Approche | Garde du BTC | Mécanisme | Risque principal |
|---|---|---|---|
| BTC wrappé custodial (ex. WBTC classique) | Un custodian centralisé détient le BTC sous-jacent | Dépôt chez le custodian, émission 1:1 sur la chaîne cible | Risque de contrepartie et de custodian |
| BTC wrappé décentralisé (réseaux à seuil cryptographique) | Un réseau distribué de signataires | Signatures à seuil réparties entre plusieurs opérateurs | Risque de la couche de pontage et de ses opérateurs |
| Trustless Bitcoin Vaults (Babylon x Aave V4) | Aucun tiers ; UTXO Taproot verrouillé nativement sur Bitcoin | Script Bitcoin natif + vaultBTC comme unité comptable non circulante | Risque de conception du protocole, des oracles et de la gouvernance ; encore en testnet |
De la Temperature Check au testnet : la chronologie exacte
Le calendrier de cette intégration illustre bien la lenteur volontaire de la gouvernance DeFi la plus sérieuse. L’annonce de partenariat, en décembre 2025, visait initialement un lancement autour d’avril 2026. Cette échéance a glissé : Babylon Labs n’a déposé sa « Temperature Check » formelle sur le forum de gouvernance d’Aave que le 25 mai 2026, cherchant un premier avis de la communauté sur le déploiement des deux Spokes évoqués plus haut (gouvernance.aave.com). Une semaine plus tard, le 2 juin 2026, l’intégration a atteint un testnet public, permettant pour la première fois d’emprunter contre du BTC natif sans wrapper ni bridge, selon CryptoAdventure.
Depuis, le dossier suit le parcours standard de la gouvernance Aave : une Temperature Check jugée positive doit être suivie d’une « Aave Request for Comment » (ARFC), qui affine les paramètres de risque avec l’aide des équipes de gestion des risques du protocole, avant un vote on chain final, l’AIP (Aave Improvement Proposal). Fin juillet 2026, cette proposition spécifique n’avait pas encore franchi l’étape ARFC de façon confirmée publiquement, ce qui distingue nettement son sort de celui d’Aave V4 dans son ensemble, déjà déployé sur le mainnet Ethereum depuis mars 2026 pour ses marchés standards. Autrement dit : le Hub existe, les Spokes classiques tournent, mais le marché Bitcoin natif qu’ils pourraient accueillir reste, à ce stade précis, un chantier de test.
Ce qui bloque encore avant le mainnet
Ce retard n’a rien d’anodin. Selon CryptoAdventure, la gouvernance d’Aave doit encore trancher les paramètres de risque finaux, les plafonds de dépôt par Spoke, la conception des oracles de prix, les mécanismes précis de liquidation et les permissions opérationnelles autorisées, en plus des audits de sécurité qui restent en cours sur l’ensemble de la pile technique, avant tout déploiement mainnet. Concrètement, cela suppose de répondre à des questions inconfortables : que se passe t il si le prix du BTC chute brutalement pendant que la preuve de verrouillage transite entre Bitcoin et Ethereum ? Qui arbitre en cas de désaccord sur l’état exact d’un vault ? Quelle marge de sécurité appliquer à un collatéral dont le règlement final dépend d’un autre réseau, avec son propre temps de confirmation de bloc et sa propre définition de la finalité ?
Ce genre de prudence n’est pas gratuit. La gouvernance décentralisée peut aussi échouer dans l’autre sens, en allant trop vite et en sous-estimant qui contrôle réellement un vote, comme l’ont rappelé plusieurs attaques de gouvernance ces derniers mois sur d’autres protocoles. Entre l’excès de vitesse et l’excès de prudence, Aave a clairement choisi son camp pour ce dossier précis, quitte à laisser le testnet tourner plusieurs mois avant de trancher.
Pourquoi ce pont compte : les chiffres qui justifient le pari
Le pari sous jacent tient en une phrase : la capitalisation de Bitcoin dépasse de très loin celle de l’ensemble des actifs déjà engagés dans le restaking et la DeFi combinés, et l’immense majorité de cette valeur ne produit aujourd’hui aucun rendement on chain sans passer par un wrapper custodial ou un bridge tiers, deux familles de solutions qui ont chacune leur historique d’incidents documentés. Si seulement une fraction de cette liquidité aujourd’hui dormante trouve un chemin non custodial vers des marchés de prêt comme Aave, le volume additionnel serait significatif à l’échelle du secteur DeFi actuel, dont la taille reste très inférieure à celle du seul marché du Bitcoin.
C’est aussi ce qui explique l’intérêt de Babylon pour cette intégration précise plutôt que pour un énième partenariat avec un protocole de prêt plus modeste : Aave reste l’un des plus grands marchés de prêt on chain qui existent, et une intégration réussie y vaudrait une preuve de concept nettement plus convaincante qu’ailleurs, aussi bien pour les utilisateurs que pour d’autres protocoles de prêt qui pourraient vouloir répliquer le modèle. À l’inverse, un abandon du projet en cours de route, par lassitude de gouvernance ou par manque d’appétit réel du marché une fois le testnet ouvert, enverrait un signal négatif fort à toute la thèse du restaking de Bitcoin connecté à la DeFi telle que la porte Babylon depuis 2025.
EigenLayer, Symbiotic, SSV : le contexte concurrentiel
Le pont Aave-Babylon ne se construit pas dans le vide : il s’inscrit dans un paysage du restaking déjà mature et très concurrentiel côté Ethereum. EigenLayer, devenu EigenCloud, reste le plus gros acteur, avec un pivot assumé vers le « verifiable cloud » (EigenDA, EigenCompute, EigenVerify) plutôt que la seule sécurité partagée, et une réforme de sa tokenomique fin 2025 qui cherche à orienter les émissions de EIGEN vers les AVS qui génèrent réellement des frais, plutôt que vers du capital simplement déposé et inactif.
Symbiotic, de son côté, a choisi une autre voie : toujours sans jeton public près de deux ans après son lancement, le protocole a lancé Core V2 début juillet 2026, un pivot explicite au delà du restaking pur vers des « collateral markets » (couverture d’assurance, crédit privé, liquidité d’actifs tokenisés), avec des partenaires comme Nexus Mutual côté assurance. Karak, enfin, a tranché le débat à sa manière : rebaptisé OpenGDP, le protocole a quitté le récit du restaking pour se repositionner sur la tokenisation d’actifs réels, un choix que nous avons détaillé séparément. Quant à SSV Network, actif depuis plus longtemps sur la validation distribuée (DVT), il reste concentré sur son modèle de « based applications » et sur son propre jeton SSV, une approche complémentaire plutôt que directement concurrente de l’offre d’EigenCloud, aux côtés d’un autre acteur DVT, Obol Network, dont le jeton a connu une trajectoire tout aussi difficile malgré une adoption réelle chez des opérateurs de staking liquide.
Le risque systémique : la leçon Kelp-Aave
Aave n’aborde pas ce nouveau pari sans cicatrices récentes. Le 19 avril 2026, un attaquant a exploité une faille dans le bridge inter chaînes de Kelp DAO, basé sur LayerZero, pour émettre 116 500 rsETH supplémentaires, soit environ 292 millions de dollars (environ 256 millions EUR) à l’époque des faits, sans réellement les garantir par un dépôt équivalent, selon CoinDesk. Une partie de ce rsETH fraîchement créé a servi de collatéral sur Aave V3 pour emprunter du wETH, provoquant une dette non garantie que les estimations situent, selon les sources, entre 196 et 230 millions de dollars. C’est un exemple typique de la façon dont un piratage de pont peut se propager bien au delà du protocole initialement visé, ici un protocole de liquid restaking dont la faille a fini par frapper un marché de prêt qui n’avait, lui, rien à se reprocher directement.
Stani Kulechov avait alors réagi publiquement, en pleine crise : « Aave is my life’s work and we’re working nonstop to find the best possible outcome for users », avait il écrit, avant de personnellement engager 5 000 ETH dans l’effort de sauvetage, rejoint par Lido, ether.fi et Consensys parmi d’autres contributeurs. Le remboursement complet a été achevé autour de juin 2026, et le bridge de Kelp a depuis migré de LayerZero vers Chainlink CCIP, avec des exigences renforcées (quatre attestateurs indépendants, 64 confirmations de bloc avant finalité).
L’épisode a aussi accéléré la recherche de couvertures assurantielles dans tout le secteur du restaking, un sujet que nous avons traité en détail dans un article dédié au slashing en cascade. Pour un collatéral Bitcoin natif comme celui qu’Aave et Babylon testent aujourd’hui, la question posée est différente mais tout aussi sérieuse : que se passe t il si le maillon faible n’est plus un bridge de jetons entre chaînes EVM, mais la coordination même entre deux blockchains aux modèles de finalité radicalement différents ?
Cadre réglementaire : AMF, ESMA et la zone grise du restaking Bitcoin
Le calendrier réglementaire ajoute une couche de complexité supplémentaire. En France, la période transitoire MiCA pour les anciens PSAN, devenus CASP, s’est achevée le 1er juillet 2026 : seuls les prestataires effectivement agréés CASP peuvent désormais servir la clientèle française, et l’ESMA elle même a publié ses attentes pour la fin de cette période tout en mettant en garde les investisseurs particuliers, comme le rappelle l’AMF.
Reste à savoir où se situe, dans cette grille de lecture, un montage comme celui de Babylon et Aave V4. Le verrouillage du BTC lui même relève d’une interaction directe avec un protocole décentralisé, largement en dehors du champ de MiCA tel qu’il est pensé aujourd’hui, qui vise avant tout les émetteurs et les prestataires de services centralisés. Mais dès qu’un intermédiaire propose ce service de façon packagée à des clients, en gérant les clés ou en orchestrant le vault pour leur compte plutôt que de les laisser interagir directement avec le protocole, la qualification de service sur crypto actifs, et donc l’obligation d’agrément CASP, redevient tout à fait plausible. Ni Babylon ni Aave ne sont, dans l’architecture même du produit décrite plus haut, des intermédiaires custodial ; mais les futurs « wrappers » grand public qui chercheraient à simplifier l’accès à ce type de position pour un épargnant français pourraient, eux, entrer clairement dans le champ de la supervision de l’AMF, avec les obligations d’information et de compétence qui l’accompagnent.
Les institutionnels regardent déjà
Malgré cette zone grise, plusieurs acteurs institutionnels n’ont pas attendu que tout soit parfaitement clarifié pour bouger. SharpLink Gaming (Nasdaq : SBET), dont le président n’est autre que Joseph Lubin, cofondateur de Consensys, a déployé 170 millions de dollars (environ 149 millions EUR) d’un programme prévu à 200 millions dans le restaking AVS d’EigenCloud via Linea, le rollup de Consensys, avec Anchorage Digital Bank comme custodian qualifié, depuis janvier 2026, selon CoinDesk. C’est un choix qui reste largement interne à l’écosystème Consensys, mais il illustre bien comment les sociétés de trésorerie crypto cherchent désormais activement du rendement plutôt que la simple détention passive d’ETH ou de BTC au bilan.
Flow Traders, coté à Euronext Amsterdam et teneur de marché majeur sur les ETF, opère depuis fin novembre 2025 comme opérateur sur Cap, un AVS de marché de crédit privé bâti sur EigenLayer, en s’appuyant sur de l’OETH d’Origin Protocol via le délégué YieldNest. Hex Trust, de son côté, permet à ses clients institutionnels de staker du BTC directement depuis leur solution de custody, sans bridging, en agissant comme finality provider pour Babylon. Nous avons cartographié l’ensemble de ces flux de capitaux institutionnels dans un article dédié : la tendance de fond est claire, même si l’accès reste aujourd’hui fragmenté, largement réservé à des acteurs déjà bien connectés à l’écosystème, et rarement disponible pour un épargnant particulier dans les mêmes conditions.
Ce que cela signifie pour les investisseurs et les validateurs
Pour un lecteur qui suit ce secteur depuis l’extérieur, trois enseignements se dégagent de ce tour d’horizon. D’abord, la mécanique du restaking elle même reste techniquement solide, malgré la chute vertigineuse des prix de ses jetons : les modèles comme les Operator Sets et l’Unique Stake Allocation d’EigenCloud, qui isolent le risque de slashing AVS par AVS plutôt que de le mutualiser, ont plutôt bien résisté aux tests réels rencontrés jusqu’ici. Ensuite, le risque concret ne vient presque jamais de la brique qu’on soupçonnait en premier : dans le cas Kelp-Aave, ce n’est pas le restaking lui même qui a explosé, mais un bridge inter chaînes annexe. Dans le cas Babylon-Aave, le risque le plus probable ne viendra sans doute pas non plus du script Bitcoin natif, réputé simple et déjà largement éprouvé, mais de la coordination entre les deux chaînes et de la conception des oracles qui feront le lien entre elles.
Enfin, la lenteur peut être une qualité plutôt qu’un défaut. Une gouvernance qui prend plusieurs mois entre une Temperature Check et un déploiement mainnet n’est pas nécessairement un signe de faiblesse : c’est aussi ce qui a, jusqu’ici, évité à Aave de reproduire, sur un actif aussi symbolique que le Bitcoin natif, les erreurs de configuration qui ont coûté cher à d’autres protocoles allés plus vite. Quelques points restent à surveiller dans les prochains mois :
- Le passage effectif de l’intégration Babylon-Aave V4 par l’étape ARFC, puis par un vote on chain AIP, condition préalable à tout déploiement mainnet.
- Une éventuelle annonce de jeton pour Symbiotic, près de deux ans après son lancement, et la réaction du marché si elle survient enfin.
- Le déploiement d’un marché de based applications réellement peuplé sur SSV Network, au delà des seules annonces de roadmap.
- L’évolution du cadre AMF et ESMA une fois la période transitoire MiCA totalement digérée, en particulier pour d’éventuels produits packagés autour du restaking Bitcoin destinés au grand public.
Le restaking, qu’il soit ethereum-centrique ou désormais bitcoin-centrique, reste un pari sur l’idée que la sécurité économique peut se recycler sans se fragiliser. Aave V4 et Babylon n’ont pas encore prouvé qu’ils avaient raison, mais ils sont en train de le tester, en public, un testnet et un vote de gouvernance à la fois.
Foire aux questions
Qu’est ce que le restaking, en quelques mots ?
Le restaking consiste à réutiliser de l’ETH déjà misé, ou un jeton de liquid staking, pour sécuriser en plus des services tiers (oracles, ponts, rollups), en échange d’un rendement additionnel et de conditions de slashing supplémentaires. Le concept, popularisé par EigenLayer à partir de 2023, s’est depuis étendu au Bitcoin via des protocoles comme Babylon, qui verrouille du BTC natif plutôt que de l’ETH.
Comment fonctionne l’intégration entre Babylon et Aave V4 ?
Le BTC de l’utilisateur reste verrouillé dans un vault Taproot directement sur la blockchain Bitcoin, sans wrapper ni bridge tiers. Aave V4 représente cette position via vaultBTC, une unité comptable à transfert restreint, et deux Spokes dédiés (Babylon Core Lending Spoke et BTC Vault Swap Spoke) gèrent respectivement l’emprunt contre ce collatéral et le règlement en cas de liquidation.
Cette intégration est elle déjà disponible sur le mainnet ?
Non, pas encore fin juillet 2026. Elle a atteint un testnet public le 2 juin 2026, après le dépôt d’une Temperature Check le 25 mai 2026 sur le forum de gouvernance d’Aave. Il reste à franchir l’étape ARFC, puis un vote on chain (AIP), avant tout déploiement effectif sur le mainnet Ethereum.
Le restaking est il risqué ?
Oui, par construction : le rendement supplémentaire rémunère un risque de slashing additionnel, ainsi qu’un risque de contagion si l’infrastructure annexe (bridges, oracles, jetons liquides) est compromise, comme l’a illustré l’incident Kelp-Aave d’avril 2026. Les protocoles ont depuis renforcé leurs modèles d’isolation du risque et développé des offres de couverture assurantielle dédiées.
Le restaking de Bitcoin via Babylon est il légal en France ?
L’interaction directe et non custodial avec un protocole décentralisé comme Babylon se situe largement hors du champ d’application de MiCA tel qu’il est appliqué aujourd’hui. En revanche, tout intermédiaire qui packagerait ce service pour des clients français, en gérant les clés à leur place, entrerait probablement dans le champ de l’agrément CASP supervisé par l’AMF, dont la période transitoire pour les anciens PSAN s’est achevée le 1er juillet 2026.
Julien Bressan, rédaction HOGE Wire.