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● DeFi & On-chain

Restaking 2026 : où vont vraiment les capitaux institutionnels

Le restaking change de visage en 2026. Quelques trésoreries cotées et dépositaires institutionnels s'y engagent enfin, rarement par la porte d'EigenLayer.

Restaking 2026 : une nouvelle porte d’entrée pour les capitaux professionnels

Depuis que le terme a été popularisé par EigenLayer, le restaking (le fait de remettre en jeu de l’ETH déjà staké, ou un jeton de staking liquide, pour sécuriser des services tiers appelés AVS, Actively Validated Services) a longtemps été raconté comme une histoire de rendement retail et de programmes de points. En 2026, ce récit se déplace. Il ne s’agit plus seulement de portefeuilles individuels en quête d’un supplément d’APY : des trésoreries d’entreprises cotées, des teneurs de marché réglementés et des dépositaires institutionnels utilisent désormais une partie de cette infrastructure de sécurité partagée, rarement par la porte d’entrée d’origine.

Ce texte cartographie qui, parmi les grands noms du secteur (EigenLayer devenu EigenCloud, Symbiotic, Karak devenu OpenGDP, Babylon et SSV Network), a réellement attiré des capitaux professionnels documentés en 2025 et 2026, et par quel mécanisme précis. Il prolonge l’analyse déjà publiée sur la demande réelle pour les AVS en la resserrant sur une question plus étroite : qui signe vraiment, et pour quoi faire. Pour un lecteur basé en France ou dans la zone euro, la question n’est pas seulement américaine : plusieurs des exemples documentés plus bas, notamment celui de Flow Traders, coté à Euronext Amsterdam, se jouent directement sous supervision européenne.

Le contexte macro reste utile à rappeler. Environ un tiers de l’offre d’ETH est aujourd’hui staké, pour un rendement natif de l’ordre de 2,7 à 2,8% par an, auquel s’ajoutent quelques dixièmes de point issus de la valeur extraite par les validateurs (MEV). C’est ce socle, déjà considéré par une partie des investisseurs institutionnels comme un rendement quasi obligataire, que le restaking cherche à démultiplier, moyennant un risque de slashing additionnel propre à chaque service tiers sécurisé.

Panorama chiffré du secteur mi-2026

Avant d’entrer dans le détail institutionnel, un état des lieux chiffré s’impose. Les niveaux de TVL (valeur totale verrouillée) de ce secteur restent notoirement volatils et divergents d’un agrégateur à l’autre, en partie parce que plusieurs protocoles ont changé de périmètre d’activité en cours d’année (DefiLlama, Restaking Protocols). Le tableau ci-dessous doit donc être lu comme un ordre de grandeur à la date du 20 juillet 2026, pas comme une valeur figée, avec des montants convertis en euros au taux du jour (1 EUR = 1,1436 USD).

ProtocoleJetonPrix / capitalisation (approx.)TVL approximativePositionnement 2026
EigenLayer (EigenCloud)EIGEN~0,20 € ; capitalisation ~151 M€~4 à 13 Md€ selon les agrégateursCloud vérifiable, pivot productive stake (ELIP-012)
SymbioticAucun jeton publicN/A~1,4 à 1,5 Md€Marchés de collatéral (Core V2, Liquid Lane)
Karak (désormais OpenGDP)Aucun jeton liquide confirméN/A~89 M€ avant le rebrandingSortie du restaking, tokenisation RWA
BabylonBABY~0,012 € ; capitalisation ~46 M€~4,93 Md€ (56 853 BTC)Restaking Bitcoin natif, accès via custodians
SSV NetworkSSV~1,78 € ; capitalisation ~26 M€Auto-déclaré : plus de 6 Md€ d’ETH sécuriséSécurité distribuée (DVT), bApps

EigenLayer/EigenCloud reste, de loin, le plus gros protocole du secteur, avec une part de marché souvent estimée au-delà de 90% du restaking Ethereum. Mais cette domination masque une réalité plus nuancée une fois qu’on regarde qui, précisément, alloue du capital à chaque protocole, et pourquoi.

EigenCloud : le pivot vers le productive stake et ses limites institutionnelles

EigenLayer a changé de nom en cours de route pour devenir EigenCloud, un repositionnement qui déplace le centre de gravité du restaking pur vers une offre de cloud vérifiable (EigenDA pour la disponibilité des données, EigenCompute et EigenVerify pour le calcul vérifiable), déjà détaillé dans notre article sur le virage vers le cloud vérifiable. Le slashing, soit la possibilité de saisir une partie du capital restaké en cas de faute d’un opérateur, est en production depuis le 17 avril 2025. La TVL du protocole reste la plus importante du secteur, mais son ampleur exacte varie fortement selon la source consultée, les agrégateurs évoquant des niveaux allant d’environ 4 milliards d’euros à plus de 13 milliards d’euros atteints début 2026, un écart qui illustre à quel point ce marché reste difficile à mesurer proprement.

Sur le plan de la gouvernance, la proposition ELIP-012, adoptée le 1er décembre 2025, a introduit un nouveau contrat EmissionsController qui oriente les émissions du jeton EIGEN vers le productive stake, c’est-à-dire le capital qui sécurise activement des AVS générant des frais, plutôt que le dépôt passif (ELIP-012, GitHub). Le mécanisme prélève 20% des récompenses versées aux AVS vers le capital subventionné, et redirige la totalité des frais du cloud, une fois les coûts des opérateurs couverts, vers un mécanisme de rachat qui réduit l’offre en circulation. Le cofondateur d’EigenLayer, Sreeram Kannan, avait résumé l’ambition du pivot en ces termes sur le podcast Bankless : « Anything you can program on the cloud, you should be able to program on Eigencloud with crypto-grade verifiability. If you do it on this, you don’t need to trust anybody. » (Bankless)

Le jeton EIGEN, lui, reste très loin de son sommet : il s’échangeait le 20 juillet 2026 autour de 0,20 euro, pour une capitalisation d’environ 151 millions d’euros, contre un plus haut de 5,65 dollars atteint le 16 décembre 2024, soit une baisse d’environ 96% (CoinGecko). Le problème documenté par plusieurs analyses spécialisées est que la plupart des dépositaires institutionnels n’ont tout simplement pas encore construit d’intégration technique complète avec EigenCloud : sans elle, une institution ne peut pas déléguer ses actifs vers un AVS sans sortir de sa chaîne de conservation habituelle, ce qui bloque l’accès de fait pour une large partie des capitaux réglementés. C’est précisément ce vide que d’autres canaux d’accès à EigenCloud, documentés plus bas, ont commencé à combler.

SharpLink et Flow Traders : deux trésoreries cotées qui testent le restaking

Le meilleur exemple documenté d’argent de trésorerie d’entreprise entrant dans le restaking vient de SharpLink Gaming (Nasdaq : SBET), présidée par Joseph Lubin, cofondateur d’Ethereum et patron de Consensys. Après avoir accumulé 886 725 ETH à fin juin 2026, l’entreprise a engagé dès janvier 2026 un programme de déploiement pouvant atteindre 200 millions de dollars, environ 175 millions d’euros, d’ETH sur le réseau Linea, la couche 2 de Consensys, combinant staking natif, restaking via EigenCloud et ether.fi, sous la garde d’Anchorage Digital Bank comme dépositaire agréé. Une première tranche de 170 millions de dollars, environ 149 millions d’euros, a été effectivement déployée (CoinDesk). Ce mouvement s’inscrit dans la tendance plus large des sociétés de trésorerie crypto cotées que nous avons cartographiée dans notre analyse des trésoreries crypto 2026.

Le choix de Linea par SharpLink n’est pas neutre : la couche 2 appartient à Consensys, dont Joseph Lubin est également le fondateur et le dirigeant, ce qui fait de ce déploiement une opération largement interne à l’écosystème Consensys plutôt qu’un choix de marché totalement indépendant. Cela ne retire rien à la taille du montant engagé, mais invite à ne pas généraliser trop vite ce cas précis à l’ensemble des trésoreries cotées.

Un exemple encore plus parlant pour un lecteur européen est celui de Flow Traders, teneur de marché coté à Euronext Amsterdam sous le ticker FLOW et l’un des plus gros fournisseurs de liquidité pour ETF au monde. Depuis fin novembre 2025, Flow Traders opère comme fournisseur de liquidité sur Cap, une place de marché de crédit privé construite comme AVS sur EigenLayer, afin d’accéder à de la liquidité en USDC adossée à des garanties cryptoéconomiques (slashing, redistribution, mise en gage unique) pour ses opérations de tenue de marché (EigenCloud). C’est, à ce jour, l’un des rares cas concrets d’une société financière cotée et réglementée en Europe qui interagit directement avec un contrat AVS plutôt que de simplement détenir un jeton.

La combinaison de ces deux cas est éclairante. SharpLink illustre l’entrée du restaking dans la gestion de trésorerie d’une entreprise cotée qui détenait déjà de l’ETH ; Flow Traders illustre son entrée dans l’infrastructure opérationnelle d’une société de marché qui n’avait, a priori, aucune raison de détenir des jetons crypto. Les deux cas partagent un point commun : aucun des deux n’interagit avec le contrat de restaking sans un intermédiaire agréé entre les deux.

Symbiotic : Core V2 et Liquid Lane, la bascule vers les marchés de collatéral

Symbiotic reste sans jeton public malgré deux ans d’activité et environ 30,4 millions d’euros levés au total, dont environ 5,1 millions d’euros d’amorçage en juin 2024 et environ 25,4 millions d’euros en série A menée par Pantera Capital en avril 2025. Mais le protocole a profondément élargi son positionnement en 2026. Le 2 juin, Symbiotic a lancé Liquid Lane, un réseau permettant le rachat quasi instantané d’actifs tokenisés, fonds et crédit privé notamment, normalement soumis à des fenêtres de rachat de 60 à 180 jours, avec Fasanara Capital comme premier gérant de coffre, aux côtés d’Avantgarde Finance, Barter et KPK, Midas comme premier émetteur intégré et RedStone Settle pour la liquidation. Le marché des actifs tokenisés dépassait alors les 280 milliards d’euros selon cette même couverture (CoinDesk).

Le 1er juillet 2026, Symbiotic est allé plus loin avec Core V2, une refonte qui transforme le collatéral partagé en une infrastructure commune pour l’assurance, le crédit et la liquidité d’actifs tokenisés, chaque coffre gardant ses propres règles de risque et d’allocation. Nexus Mutual l’utilise pour étendre sa capacité d’assurance DeFi ; Cap, la même place de marché de crédit qui avait fait venir Flow Traders sur EigenLayer, figure aussi parmi les premiers déploiements cités pour des garanties de crédit institutionnel, une diversification qui suggère que ce type d’acteur cherche désormais à répartir sa sécurité cryptoéconomique entre plusieurs fournisseurs plutôt que de dépendre d’un seul (The Block). Le cofondateur de Symbiotic, Misha Putiatin, décrit ainsi le changement : « Symbiotic Core changes that: committed capital now functions as a liquidity sleeve, settling redemptions without sitting idle. This is what collateral markets infrastructure is built for. »

Autrement dit, Symbiotic ne vend plus seulement de la sécurité pour un réseau tiers, mais du capital productif réutilisable par plusieurs applications à la fois, un positionnement plus proche de la finance de marché institutionnelle que du restaking originel façon EigenLayer. Le protocole revendique une efficacité en capital environ 70% supérieure à celle de pools de liquidité classiques équivalents, un chiffre qui reste une estimation propre à Symbiotic plutôt qu’une mesure indépendante.

Karak devient OpenGDP : la sortie la plus radicale du restaking

À l’inverse de Symbiotic, qui élargit son offre sans abandonner le vocabulaire de la sécurité partagée, Karak a choisi une rupture nette. Le protocole, qui avait levé environ 42 millions d’euros en série A fin 2023 auprès de Lightspeed Venture Partners, avec la participation de Coinbase Ventures, Pantera Capital, Mubadala Capital et Framework Ventures, pour une valorisation dépassant le milliard de dollars, s’est rebaptisé OpenGDP au cours de l’été 2026. Le site historique karak.network redirige désormais vers opengdp.network, dont la page d’accueil se présente comme la couche de base pour l’économie mondiale programmable, avec un positionnement entièrement tourné vers la tokenisation d’actifs réels, le règlement en stablecoins et la coordination institutionnelle, sans plus aucune mention du restaking ou des AVS.

Avant ce basculement, la TVL de Karak plafonnait autour de 89 millions d’euros, soit une part de marché marginale face à EigenCloud. Ce repositionnement, décrit plus en détail dans notre article sur l’absence de jeton chez Symbiotic et Karak, illustre une réalité simple : sur les trois principaux challengers historiques du restaking pur, deux, Symbiotic et Karak, ont choisi de vendre leur infrastructure à des cas d’usage financiers plus larges plutôt que de continuer à concurrencer EigenCloud sur son propre terrain. Le montant de la levée de fonds et la valorisation associée n’ont pas été réactualisés publiquement depuis le rebranding, ce qui laisse ouverte la question de savoir si les investisseurs historiques de Karak soutiennent ce nouveau positionnement ou l’ont simplement accompagné faute de meilleure option.

Babylon et Hex Trust : le Bitcoin institutionnel entre par la custodie

Le restaking ne concerne pas que l’Ethereum. Babylon permet aux détenteurs de Bitcoin de verrouiller leurs BTC directement via les scripts natifs de Bitcoin, sans passer par un pont ou un wrapping, pour sécuriser des chaînes tierces à preuve d’enjeu appelées BSN, Bitcoin Supercharged Networks. Le réseau principal et le jeton BABY ont été lancés le 10 avril 2025. À ce jour, le protocole revendique 56 853 BTC verrouillés, soit environ 4,93 milliards d’euros, ce qui en fait le plus grand système de staking Bitcoin selon ce critère (Babylon Labs). Le jeton BABY, lui, a beaucoup souffert : après un sommet à 0,1661 dollar le 12 avril 2025, il s’échangeait autour de 0,012 euro mi-2026, en baisse de plus de 90%.

C’est justement sur le terrain de la custodie que Babylon a réalisé sa percée institutionnelle la plus concrète. Hex Trust, dépositaire agréé pour clients institutionnels, permet à ses utilisateurs de staker du BTC directement depuis sa plateforme Hex Safe, sans jamais faire sortir les fonds de la custodie ni les faire transiter par un pont, en déléguant à Hex Trust en tant que fournisseur de finalité institutionnel, Institutional Finality Provider. Le directeur commercial de Hex Trust, Calvin Shen, résume l’enjeu ainsi : « Supporting Babylon and the growing Bitcoin ecosystem represents an enormous opportunity for Hex Trust and our clients. Unlocking the value of Bitcoin through staking, and ultimately through DeFi, is a huge milestone for the industry and means new utility for Bitcoin holders. » (Hex Trust)

C’est un point d’accès institutionnel qu’aucun protocole de restaking Ethereum ne propose aujourd’hui avec la même simplicité opérationnelle : pas de pont, pas de wrapping, un actif qui ne quitte jamais la custodie existante du client.

SSV Network : la sécurité distribuée reste-t-elle un pari de niche ?

SSV Network, qui se présente comme le plus grand fournisseur de validation distribuée, DVT, d’Ethereum, revendique sur son propre tableau de bord plus de 7 millions d’ETH sécurisés, plus de 120 000 validateurs et plus de 1 800 opérateurs, des chiffres nettement plus élevés que ceux affichés par certains agrégateurs tiers la même période, ce qui invite à la prudence sur l’ampleur exacte (ssv.network). Techniquement, la DVT répartit une clé de validateur entre plusieurs opérateurs non redondants via un partage de secret de Shamir, de sorte qu’aucun opérateur seul ne détient jamais la clé complète, un modèle pensé pour la résilience plutôt que pour le rendement pur.

Le jeton cSSV, lancé le 29 avril 2026 avec un programme de bonus, Genesis Boost, a introduit un modèle de frais en trois paliers directement libellé en ETH plutôt qu’en jeton SSV, une tentative explicite de relier la valeur du jeton aux revenus réels du réseau plutôt qu’à la spéculation. Le client Anchor, développé par Sigma Prime, l’équipe derrière le client Ethereum Lighthouse, pour renforcer la diversité des clients du réseau, est financé à hauteur de 2,5 millions de dollars sur deux ans via la proposition de gouvernance DIP-56. Malgré cette feuille de route technique solide, le jeton SSV s’échangeait mi-2026 autour de 1,78 euro, en baisse d’environ 97% depuis son sommet de mars 2024.

Le principal concurrent direct de SSV sur le terrain de la validation distribuée, Obol Network, illustre une divergence encore plus marquée entre adoption technique et valorisation : son middleware Charon continue de faire tourner de vrais validateurs à l’intérieur de Lido, l’un des plus grands protocoles de staking liquide, tandis que son jeton OBOL a perdu la quasi-totalité de sa valeur depuis son lancement en mai 2025. Cette divergence, commune aux deux acteurs de la DVT, renforce l’idée que ce segment reste, pour l’instant, davantage porté par des considérations de résilience technique du réseau Ethereum que par un narratif de rendement susceptible d’attirer des capitaux institutionnels en quête de performance.

Cet écart entre robustesse technique et performance du jeton rappelle ce que nous montrions dans notre article sur la fin de l’ère des points : la solidité d’une infrastructure et la valorisation de son jeton peuvent diverger fortement, et c’est justement cette divergence qui pousse certains protocoles, dont SSV avec son modèle de frais en ETH, à tenter de reconnecter les deux.

Pourquoi le rendement à points ne convainc plus les institutions

Pour un investisseur retail, un programme de points, une promesse de récompense future non garantie, convertible ou non en jeton, reste un pari acceptable. Pour une trésorerie d’entreprise cotée ou un dépositaire réglementé, c’est une source de risque juridique et comptable difficile à justifier auprès d’un conseil d’administration ou d’un commissaire aux comptes : comment valoriser un actif dont le rendement dépend d’une promesse unilatérale, révisable à tout moment par l’équipe du protocole ?

C’est cette même logique qui explique pourquoi les mouvements institutionnels documentés dans cet article empruntent presque tous des structures à rendement mesurable et contractualisé : les frais du cloud chez EigenCloud depuis ELIP-012, les primes et écarts de rachat chez Symbiotic Core V2 et Liquid Lane, ou le rendement de staking natif, sans levier ni promesse spéculative, chez Babylon via Hex Trust. Le rendement à points, qui a dominé le discours du restaking en 2023 et 2024, cède du terrain face à des mécaniques que des équipes de gestion des risques institutionnelles peuvent effectivement modéliser et documenter dans un rapport de gestion.

Kelp-Aave, un an après : la leçon que les gestionnaires de risque ont retenue

Aucune discussion sur le risque institutionnel du restaking ne peut ignorer l’épisode Kelp-Aave. Le 19 avril 2026, un attaquant a exploité le pont cross-chain de Kelp DAO pour frapper 116 500 rsETH supplémentaires, soit une inflation d’environ 18% de l’offre du jeton, déposés ensuite comme collatéral sur Aave V3 pour emprunter l’équivalent d’environ 255 millions d’euros, provoquant environ 171 millions d’euros de créances douteuses chez Aave. La TVL d’Aave est passée d’environ 23,1 à environ 17,5 milliards d’euros en un seul week-end, et le jeton AAVE a chuté d’environ 16% (CoinDesk).

Le fondateur d’Aave, Stani Kulechov, avait alors reconnu publiquement la gravité de l’incident, expliquant que le rsETH avait été gelé sur Aave V3 et V4 « as a measure due to KelpDAO bridge exploit that happened outside of Aave », avant d’engager personnellement 5 000 ETH dans l’effort de sauvetage aux côtés de Lido, ether.fi et Consensys. La reconstitution complète du collatéral, achevée vers juin 2026, s’est accompagnée d’une migration du pont de Kelp de LayerZero OFT vers Chainlink CCIP, désormais soumis à quatre attestateurs indépendants et 64 confirmations de bloc.

La leçon retenue par les gestionnaires de risque institutionnels est directe : un jeton de restaking liquide accepté comme collatéral de prêt transmet, de fait, le risque du pont qui l’a émis à l’ensemble du marché de prêt qui l’accepte, même quand ce pont n’a techniquement rien à voir avec le protocole de prêt lui-même. C’est précisément le type de risque en cascade qu’une allocation institutionnelle prudente doit désormais évaluer avant d’accepter un LRT en garantie, plutôt que de se fier uniquement à la réputation du protocole de prêt.

La demande institutionnelle est-elle réelle ou anticipée ?

Rassembler ces exemples ne doit pas donner l’illusion d’une adoption institutionnelle généralisée. Chaque cas documenté reste, à ce jour, un déploiement pilote ou un partenariat ponctuel, pas un afflux de capitaux généralisé. Notre analyse sur la demande réelle pour les AVS notait déjà que la majorité de la TVL du secteur reste composée de dépôts spéculatifs à la recherche du prochain airdrop plutôt que de capital cherchant une exposition économique réfléchie à un AVS précis. Rien dans les données rassemblées ici ne contredit ce constat.

ActeurNatureProtocole utiliséMécanismeDepuis
SharpLink Gaming (Nasdaq : SBET)Trésorerie d’entreprise cotéeEigenCloud et ether.fi, via LineaStaking et restaking d’ETH de trésorerie, custodian agréé (Anchorage)Janvier 2026
Flow Traders (Euronext : FLOW)Teneur de marché ETF réglementéCap (AVS sur EigenLayer)Liquidité USDC adossée à des garanties cryptoéconomiquesNovembre 2025
Hex TrustDépositaire institutionnelBabylonStaking BTC sans sortie de la custodie (Institutional Finality Provider)Phase 2, 2025-2026
Nexus MutualAssurance DeFiSymbiotic Core V2Collatéral partagé pour capacité d’assurance étendueJuillet 2026
Fasanara Capital, MidasGestion d’actifs et émetteur RWASymbiotic Liquid LaneRachat quasi instantané d’actifs tokenisésJuin 2026

Ce tableau reste volontairement court. Il ne recense que les cas documentés par une source primaire ou une couverture de presse spécialisée nommant l’institution et le mécanisme utilisé, à l’exclusion des estimations agrégées ou des simples annonces de partenariat sans exécution vérifiable. Ce qui change réellement en 2026, ce n’est donc pas le volume de capital institutionnel, encore modeste rapporté à la TVL totale du secteur, mais le fait que ces exceptions soient désormais nommées, datées et vérifiables, ce qui n’était pas le cas un an plus tôt.

Le cadre réglementaire français et européen pour les acteurs institutionnels

Pour un investisseur institutionnel basé en France, le cadre réglementaire a changé de nature le 1er juillet 2026 : c’est la date à laquelle s’est achevée la période transitoire MiCA pour les anciens PSAN, prestataires de services sur actifs numériques, désormais tenus d’obtenir l’agrément CASP, Crypto-Asset Service Provider, complet pour continuer à servir des clients en France. L’AMF avait rappelé cette échéance à plusieurs reprises (AMF) ; à quelques mois de la date butoir, seule une minorité des PSAN existants avaient déposé un dossier complet.

Pour le restaking spécifiquement, la distinction déterminante reste celle entre service géré et interaction directe avec un protocole. Un service de staking ou de restaking géré par un dépositaire pour le compte d’un client, à la manière de ce que fait Hex Trust pour Babylon ou Anchorage pour SharpLink, relève très probablement du périmètre CASP, avec les obligations de conduite, de garde et d’information qui en découlent. Une interaction directe et non intermédiée avec un smart contract, à l’inverse, reste largement hors du champ de MiCA, qui régule des prestataires de services, pas des protocoles décentralisés eux-mêmes. Les dérivés crypto, futures et perpétuels, relèvent quant à eux de MiFID II, pas de MiCA.

À partir du 28 juillet 2026, les règles anti-abus de marché du Titre VI de MiCA, articles 86 à 92, s’appliqueront pleinement dans toute l’Union européenne, un calendrier que les acteurs institutionnels évoqués plus haut, y compris ceux basés hors de France comme Flow Traders aux Pays-Bas, devront intégrer dans leurs procédures de conformité transfrontalière dès lors qu’ils touchent des clients ou des actifs européens.

Au niveau européen, l’ESMA, l’autorité européenne des marchés financiers, a rappelé, au moment même de la fin de la période transitoire, ses attentes envers les professionnels et ses mises en garde envers les investisseurs particuliers, dans un communiqué distinct de celui de l’AMF mais publié en parallèle. Pour un acteur institutionnel qui envisage un déploiement transfrontalier en zone euro, à la manière de ce que fait Flow Traders depuis les Pays-Bas, cette coordination entre régulateur national et autorité européenne signifie qu’une autorisation obtenue dans un État membre ne dispense pas d’une vigilance continue sur les standards que l’ESMA cherche à uniformiser.

Les risques structurels qui subsistent

Au-delà du risque de marché déjà illustré par Kelp-Aave, quatre risques structurels continuent de peser sur toute allocation institutionnelle au restaking, quel que soit le protocole retenu.

  • Risque de contrepartie technique : la plupart des dépositaires institutionnels n’ont toujours pas construit d’intégration native avec les principaux protocoles de restaking, ce qui oblige à passer par des couches intermédiaires, comme Anchorage pour SharpLink ou Hex Trust pour Babylon, qui ajoutent elles-mêmes un maillon de confiance supplémentaire.
  • Risque contractuel : les accords de niveau de service d’un AVS envers ses restakers ne sont, dans la plupart des cas, pas assortis d’un recours juridique équivalent à celui d’un contrat financier traditionnel.
  • Risque de concentration : EigenLayer et EigenCloud continuent de représenter, selon la plupart des estimations, plus de 90% de la TVL du restaking Ethereum, ce qui expose l’ensemble de l’écosystème AVS à la santé d’un seul protocole.
  • Risque de contrat intelligent : aucun audit, aussi rigoureux soit-il, ne peut garantir l’absence totale de faille, comme l’a rappelé l’épisode Kelp-Aave ; le temps écoulé sans incident reste, de l’avis de nombreux analystes du secteur, la meilleure preuve de robustesse disponible, ce qui désavantage structurellement les protocoles les plus récents.

Aucun de ces quatre risques n’est propre au restaking en tant que tel, ils traversent l’ensemble de la finance décentralisée, mais leur combinaison explique pourquoi l’adoption institutionnelle documentée dans cet article reste, à ce stade, sélective et fortement intermédiée plutôt que directe et massive.

Ce qu’il faut surveiller d’ici la fin de 2026

Plusieurs échéances détermineront si 2026 marque un vrai tournant institutionnel ou une série d’expérimentations isolées. Symbiotic n’a toujours pas annoncé de jeton public malgré une pression croissante ; un lancement, ou au contraire une confirmation renouvelée de son absence, clarifierait beaucoup sur la stratégie du protocole. Le marché attend aussi de voir si la place de marché de bApps de SSV Network attire des applications tierces réellement actives, au-delà des annonces de feuille de route. Côté Bitcoin, une intégration native du BTC comme collatéral sur une future version d’Aave, évoquée mais non encore livrée, offrirait un pont direct entre le staking Babylon et le crédit DeFi traditionnel.

Un autre signal à surveiller est la manière dont d’autres teneurs de marché ou dépositaires réglementés, en Europe ou ailleurs, réagiront à l’exemple de Flow Traders. Un deuxième cas documenté d’ici la fin de l’année transformerait un exemple isolé en tendance ; son absence, à l’inverse, confirmerait que 2026 restera l’année des cas pilotes plutôt que celle de l’adoption institutionnelle généralisée. Enfin, l’application progressive du Titre VI de MiCA à partir du 28 juillet 2026 façonnera la vitesse à laquelle ces déploiements transfrontaliers pourront s’étendre.

Questions fréquentes

Qu’est-ce que le restaking et en quoi diffère-t-il du staking classique ?

Le staking classique consiste à verrouiller de l’ETH pour sécuriser directement le réseau Ethereum et percevoir une récompense native de l’ordre de 2,7 à 2,8% par an. Le restaking consiste à réutiliser cet ETH déjà staké, ou un jeton de staking liquide qui le représente, pour sécuriser en plus un ou plusieurs services tiers appelés AVS, en échange d’un rendement supplémentaire mais avec des conditions de slashing additionnelles propres à chaque service sécurisé.

Le restaking est-il sûr pour les investisseurs institutionnels ?

Cela dépend entièrement du canal d’accès utilisé. Une interaction directe avec un contrat de restaking expose à un risque de contrat intelligent, de gouvernance et de contrepartie technique, comme l’a montré l’incident Kelp-Aave en avril 2026. Les déploiements institutionnels documentés en 2026 passent systématiquement par un dépositaire agréé ou une structure encadrée, précisément pour limiter ce risque.

Pourquoi Karak est-il devenu OpenGDP ?

Karak, l’un des trois principaux concurrents historiques d’EigenLayer aux côtés de Symbiotic, a rebaptisé l’intégralité de son produit OpenGDP au cours de l’été 2026, abandonnant le vocabulaire du restaking et des AVS pour se repositionner sur la tokenisation d’actifs réels et le règlement en stablecoins.

Quels sont les risques du restaking après le piratage Kelp-Aave ?

L’incident a révélé qu’un jeton de restaking liquide accepté comme collatéral sur une plateforme de prêt peut transmettre un risque de pont cross-chain à l’ensemble d’un marché de prêt. Depuis, plusieurs protocoles ont renforcé leurs exigences de garantie, et Kelp a migré son pont vers une architecture Chainlink CCIP jugée plus robuste.

Le restaking est-il légal ou réglementé en France ?

Le restaking en tant qu’interaction directe et non intermédiée avec un protocole décentralisé n’est pas spécifiquement régulé par MiCA. En revanche, tout service géré de type restaking proposé par un intermédiaire à des clients français relève très probablement de l’agrément CASP, obligatoire depuis la fin de la période transitoire le 1er juillet 2026, sous la supervision de l’AMF.

Camille Aubert, rédaction DeFi de HOGE Wire.

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