Restaking 2026 : pourquoi Symbiotic et Karak restent sans jeton
EigenLayer a un jeton coté depuis 2024. Ses rivaux Symbiotic et Karak (devenu OpenGDP) n'en ont toujours pas, et la chute de plus de 90% d'EIGEN, SSV et BABY leur donne peut-être raison.
Deux ans après le lancement d’EigenLayer, le restaking reste l’un des paris les plus ambitieux de l’écosystème Ethereum. Mais en 2026, l’histoire ne se résume plus à un seul protocole : elle inclut aussi ses concurrents, et ce qu’ils choisissent de ne pas faire. EigenLayer, devenu EigenCloud, a un jeton coté (EIGEN), une capitalisation publique et un historique de prix consultable en quelques secondes. Ses deux principaux rivaux directs, Symbiotic et Karak, n’ont ni l’un ni l’autre franchi cette étape. Pire, ou mieux selon le point de vue : l’un des deux vient tout simplement de changer de nom et, en partie, de métier.
Cet article revient sur ce que Symbiotic et Karak (devenu OpenGDP) ont réellement construit depuis 2024, pourquoi ils ont choisi de ne pas émettre de jeton alors que leurs concurrents l’ont fait, et ce que la chute de plus de 90% des jetons EIGEN, SSV et BABY depuis leur sommet historique dit sur la pertinence, ou non, de cette prudence. Pour les bases du restaking lui-même (définition, mécanismes de slashing, origines du concept), notre dossier consacré à l’anatomie de ce pari de plusieurs milliards de dollars sur Ethereum reste la référence à consulter en parallèle.
Le restaking en quelques mots : définition et mise en garde
Le restaking consiste à réengager un actif déjà mis en jeu (de l’ETH staké ou un jeton de liquid staking) pour sécuriser, en plus de la chaîne Ethereum elle-même, des services tiers appelés AVS (Actively Validated Services) : oracles, ponts inter-chaînes, couches de disponibilité des données, séquenceurs de rollups. En échange, l’utilisateur touche un rendement additionnel, mais accepte aussi de nouvelles conditions de slashing, c’est-à-dire de nouveaux motifs de saisie partielle ou totale de son capital.
Le concept a été formalisé par EigenLayer à partir de 2023, mais il a immédiatement suscité la méfiance d’une partie de la communauté Ethereum, à commencer par son propre cofondateur. Dans un billet resté une référence du débat, Vitalik Buterin, cofondateur d’Ethereum, avait averti que «toute extension des devoirs du consensus d’Ethereum augmente les coûts, la complexité et les risques liés au fait de faire tourner un validateur», ajoutant que le consensus social des communautés blockchain est «une chose fragile» et que chaque extension de ce type «fragilise le noyau lui-même». Cette mise en garde n’a pas empêché le secteur de grossir rapidement, mais elle explique en partie pourquoi certains acteurs, comme on le verra, préfèrent aujourd’hui avancer sans les pressions qu’impose un jeton coté sur les marchés.
En 2026, le paysage du restaking ne se limite plus à EigenLayer. Trois familles d’architectures coexistent : le modèle EigenLayer/EigenCloud, centré sur Ethereum et désormais recentré vers le «cloud vérifiable» ; le modèle Symbiotic, ouvert à n’importe quel collatéral ERC-20 ; et le modèle, en pleine mutation, de Karak, rebaptisé OpenGDP. À cela s’ajoutent des variantes comme le restaking Bitcoin de Babylon ou l’approche par validation distribuée de SSV Network. Ce dossier se concentre sur un angle resté peu traité jusqu’ici : pourquoi les deux principaux challengers d’EigenLayer n’ont, à ce jour, toujours pas mis en circulation de jeton public, alors qu’EigenLayer, lui, l’a fait dès 2024.
EigenLayer / EigenCloud : le géant qui a un jeton coté
EigenLayer reste, de très loin, le plus grand acteur du secteur. Rebaptisé EigenCloud pour refléter son virage vers le calcul vérifiable (EigenDA, EigenCompute, EigenVerify) au-delà du seul restaking, le protocole a activé le slashing sur son mainnet le 17 avril 2025, franchissant une étape que ses concurrents n’ont, pour la plupart, pas encore atteinte. Selon une analyse publiée par blockeden.xyz, le TVL restaké a franchi les 18 milliards de dollars (environ 15,7 milliards d’euros) en février 2026, avec près de 1 900 opérateurs actifs. Ce chiffre doit toutefois être pris avec prudence : les différents agrégateurs, DefiLlama compris, livrent des lectures très divergentes d’une semaine à l’autre, certains évoquant un repli sous les 5 milliards de dollars quelques mois plus tard. Ce qui est certain, c’est que le sommet dépassant les 19 milliards de dollars atteint fin 2025 ne s’est pas maintenu dans la durée.
Le jeton EIGEN, lui, est coté depuis 2024. Au 18 juillet 2026, il évoluait autour de 0,2346 $ (environ 0,205 €) pour une capitalisation d’environ 173,9 millions de dollars (environ 151,9 millions d’euros), selon CoinGecko. Son sommet historique de 5,65 $, atteint le 16 décembre 2024, semble aujourd’hui appartenir à une autre époque : le jeton a perdu près de 96% de sa valeur depuis.
Sreeram Kannan, cofondateur d’EigenLayer, avait pourtant mis en garde dès 2023 contre une lecture trop optimiste du restaking. Dans un entretien accordé à CoinDesk, il affirmait que «tout ce que le restaking peut faire, le liquid staking peut déjà le faire», se disant convaincu que «le restaking est un risque moindre que le liquid staking», tout en avertissant qu’aucun protocole ne devait être considéré comme trop gros pour échouer. Cette lucidité affichée par le fondateur lui-même n’a pas empêché EIGEN de suivre la trajectoire classique d’un jeton lancé au sommet d’un cycle : forte volatilité, puis compression durable. Plus récemment, EigenCloud a aussi commencé à mettre en avant la vérifiabilité pour les agents IA autonomes comme nouvel axe de croissance, une diversification qui rappelle, sur le fond, celle que Symbiotic et Karak ont entreprise de leur côté vers d’autres marchés.
Symbiotic : l’architecture ouverte qui refuse toujours son jeton
Symbiotic occupe une position particulière : c’est le concurrent le mieux financé d’EigenLayer, et pourtant celui qui a le plus longtemps résisté à la tentation d’un jeton. Lancé en mainnet le 28 janvier 2025 avec le slashing actif dès le premier jour (contrairement à EigenLayer, qui a mis près de deux ans à l’activer), Symbiotic se distingue par une architecture ouverte à n’importe quel jeton ERC-20 comme collatéral, organisée en vaults modulaires où chaque réseau choisit lui-même son modèle de slashing et son «resolver», une entité tierce (comité, UMA ou Kleros par exemple) chargée d’arbitrer les cas litigieux.
Le protocole a levé 34,8 millions de dollars (environ 30,4 millions d’euros) en deux tours : une levée d’amorçage de 5,8 millions de dollars co-menée par Paradigm et Cyber Fund en juin 2024, puis une série A de 29 millions de dollars menée par Pantera Capital avec la participation de Coinbase Ventures en avril 2025, selon CoinDesk. Malgré ce soutien, et malgré un programme de points actif depuis juin 2024, soit plus de deux ans, aucune date de TGE (Token Generation Event), aucune structure d’offre, aucun calendrier de vesting n’a été communiqué publiquement à ce jour.
Une enquête de FinanceFeeds pointe justement ce silence prolongé comme un risque en soi : plus les mois passent sans annonce, plus la probabilité augmente que les capitaux en attente de rendement se tournent vers des protocoles à la tokenomie déjà connue. Le TVL total de Symbiotic est estimé entre 1,6 et 1,7 milliard de dollars (environ 1,4 à 1,5 milliard d’euros) selon les agrégateurs, en forte hausse par rapport aux quelque 897 millions de dollars mesurés début juillet, porté notamment par Liquid Lane, un produit lancé le 2 juin 2026 qui étend le modèle de vaults de Symbiotic au financement d’actifs du monde réel (RWA) : crédit, assurance, stablecoins, liquidité d’actifs tokenisés. Ce seul produit sécuriserait déjà plus de 550 millions de dollars (environ 480,5 millions d’euros) répartis sur plusieurs dizaines d’applications.
Misha Putiatin, cofondateur de Symbiotic, justifie ce virage par un constat de marché : «le marché des RWA a franchi les 33 milliards de dollars, mais la plupart de ces actifs restent impossibles à racheter à la demande», expliquait-il, cité par FinanceFeeds. Autrement dit, Symbiotic ne se contente plus d’être une alternative à EigenLayer sur le seul terrain de la sécurité d’Ethereum : le protocole cherche à devenir une infrastructure de liquidité plus générique, avec ou sans jeton natif pour l’instant. Notre article sur la demande réelle pour les AVS, qui reste largement à prouver, éclaire d’ailleurs pourquoi ce type de diversification peut s’avérer plus rentable, à court terme, que d’attendre une demande organique pour la sécurité pure.
Karak devient OpenGDP : quand un rival du restaking change de nom
Le cas de Karak est plus radical encore. Fondé par Andalusia Labs, le protocole s’était positionné dès 2023 comme une couche de restaking «universelle», agnostique tant en actifs (ETH, jetons de liquid staking, stablecoins, WBTC, jetons de LP) qu’en chaînes (Ethereum, Arbitrum, BSC, Blast, Mantle, et son propre réseau K2). La levée de fonds fut spectaculaire pour l’époque : 48 millions de dollars (environ 41,9 millions d’euros) en série A menée par Lightspeed Venture Partners en décembre 2023, avec la participation de Coinbase Ventures, Pantera Capital, Mubadala Capital et Framework Ventures, pour une valorisation dépassant le milliard de dollars (environ 873,6 millions d’euros), selon Financial IT.
Comme Symbiotic, Karak a fait tourner une campagne de points et d’«XP» pendant près de deux ans sans jamais confirmer de TGE public sur une grande plateforme d’échange centralisée. Son TVL, qui avait dépassé plusieurs centaines de millions de dollars à son pic, s’est ensuite tassé autour de 100 millions de dollars (environ 87,4 millions d’euros), soit à peine 0,6% du marché du restaking selon les dernières lectures de mars 2026, loin derrière EigenLayer et Symbiotic.
Puis, courant 2026, Karak a purement et simplement changé de nom. Le protocole s’appelle désormais OpenGDP, pour «The Global Base Layer for Programmable GDP» (la couche de base mondiale pour un PIB programmable). Le site officiel décrit l’ambition ainsi : «les stablecoins rendent le règlement instantané, la tokenisation rend les droits économiques programmables, OpenGDP unifie les contrôles, la liquidité, la confidentialité, l’audit et les systèmes autonomes qui les entourent». Le projet justifie sa bascule par une mission qui aurait grossi en cours de route : parti d’une expérimentation autour de la sécurité et de l’infrastructure crypto haute performance, Karak affirme que ses clients et sa communauté réclamaient une couche de base unique capable de tokeniser des économies réelles, d’assurer l’échange et le règlement natifs, et de coordonner à l’échelle institutionnelle.
Dans les faits, cela signifie que l’un des deux principaux challengers historiques d’EigenLayer sur le terrain strict du restaking abandonne, au moins en partie, ce terrain. Le réseau K2 est évoqué comme étant en cours de fermeture par plusieurs guides communautaires, les utilisateurs étant invités à retirer leurs positions (unstake) et migrer leurs actifs vers d’autres chaînes. Le protocole affirme cependant que «rien ne change aujourd’hui pour les utilisateurs existants en dehors de la marque et des URLs», une formulation qui laisse ouverte la question du sort à moyen terme de ses activités de restaking historiques. Aucun jeton KAR n’a, à notre connaissance, jamais été officiellement listé sur une plateforme d’échange centralisée majeure ni sur une fiche stable de CoinGecko ; les rares cotations observées sur des marchés décentralisés restent trop peu liquides pour servir de référence de prix fiable.
Pourquoi refuser un jeton ? La logique derrière l’attentisme
Vu de l’extérieur, l’absence de jeton après deux ans d’activité et des dizaines de millions de dollars levés peut ressembler à un échec. Plusieurs arguments plaident pourtant pour une lecture plus stratégique.
D’abord, l’exemple même d’EigenLayer, de SSV Network et de Babylon, détaillé plus loin, montre qu’un lancement de jeton n’est pas une garantie de succès : les trois ont vu leur cours reculer de plus de 90% depuis leur sommet. Un jeton coté impose une pression trimestrielle, presque quotidienne, que les équipes de Symbiotic et de Karak/OpenGDP semblent avoir choisi d’éviter pour l’instant, quitte à frustrer une base d’utilisateurs qui accumule des points depuis parfois plus de deux ans sans certitude de conversion.
Ensuite, l’incertitude réglementaire reste réelle des deux côtés de l’Atlantique. Tant que le statut juridique exact d’un jeton de gouvernance ou de récompense adossé à des activités de sécurité ou de restaking n’est pas stabilisé, différer l’émission limite l’exposition à une requalification a posteriori en instrument financier.
Enfin, l’absence de jeton laisse davantage de latitude stratégique. Le pivot de Karak vers OpenGDP aurait été bien plus compliqué à négocier avec une communauté de détenteurs de jetons habitués à un narratif de sécurité crypto-native et soudain confrontés à un changement de mission vers la tokenisation d’actifs du monde réel. Sans jeton coté, ni marché secondaire à défendre, ni communauté de porteurs à convaincre par un vote de gouvernance, le changement de cap se négocie presque uniquement avec les investisseurs en capital, un cercle bien plus restreint.
EIGEN, SSV, BABY : le prix d’avoir été pressé
Pour juger si la prudence de Symbiotic et de Karak est fondée, il suffit de regarder ce qui est arrivé aux trois principaux jetons du secteur qui, eux, ont choisi de se coter tôt.
| Jeton | Prix au 18 juillet 2026 | Capitalisation | Sommet historique (ATH) | Variation depuis l’ATH |
|---|---|---|---|---|
| EIGEN (EigenCloud) | 0,2346 $ (environ 0,205 €) | environ 173,9 M$ (151,9 M€) | 5,65 $ (16 décembre 2024) | environ -95,8% |
| SSV (SSV Network) | 2,01 $ (environ 1,76 €) | environ 29,48 M$ (25,75 M€) | 65,82 $ (24 mars 2024) | environ -97% |
| BABY (Babylon) | 0,01274 $ (environ 0,0111 €) | environ 51,07 M$ (44,6 M€) | 0,1661 $ (12 avril 2025) | environ -92,3% |
Les trois jetons partagent le même schéma : une émission proche du sommet d’un narratif porteur (restaking Ethereum pour EIGEN, validation distribuée pour SSV, restaking Bitcoin pour BABY), suivie d’un recul supérieur à 90% en quelques mois, indépendamment de la solidité technique sous-jacente des protocoles. Le fondateur de SSV, Alon Muroch, avait lui-même reconnu ce décalage dans un billet où il expliquait vouloir transformer SSV en jeton «d’accrual ETH» : «le jeton SSV ne reflète pas cette croissance, sa valeur est largement déconnectée des récompenses de staking ETH», écrivait-il, avant de proposer de rediriger l’intégralité des frais du réseau vers les détenteurs de SSV plutôt que vers un modèle spéculatif classique. Un aveu rare, venant du fondateur lui-même, que la tokenomie initiale n’avait pas fonctionné comme prévu.
Ce constat renforce, au moins sur le plan des chiffres, l’argument de Symbiotic et d’OpenGDP : avoir un jeton coté n’a, jusqu’ici, rassuré ni les détenteurs de détail ni les investisseurs institutionnels qui avaient soutenu ces projets. Cela ne prouve pas que l’attentisme paiera davantage à terme, mais cela retire un argument facile à ceux qui verraient dans l’absence de jeton un simple aveu de faiblesse.
EigenLayer, Symbiotic, Karak/OpenGDP : le tableau comparatif
Le tableau ci-dessous synthétise les trajectoires très différentes des trois principaux acteurs du restaking Ethereum, au-delà du seul critère du jeton.
| Protocole | Lancement mainnet | Financement total | Jeton natif | TVL approximatif (2026) | Modèle de collatéral |
|---|---|---|---|---|---|
| EigenLayer / EigenCloud | Restaking actif dès 2023-2024 ; slashing en direct le 17 avril 2025 | Plusieurs tours, dont 100 M$ (a16z, 2024) et 70 M$ (a16z, 2025) | Oui, EIGEN, coté depuis 2024 | Environ 18 Md$ au pic (février 2026), en net repli depuis | ETH et jetons de liquid staking principalement |
| Symbiotic | 28 janvier 2025, slashing dès le lancement | 34,8 M$ (5,8 M$ amorçage + 29 M$ série A) | Non, programme de points depuis juin 2024 | Environ 1,6 à 1,7 Md$, dont environ 550 M$ via Liquid Lane | N’importe quel jeton ERC-20, vaults modulaires |
| Karak / OpenGDP | Mainnet ~2024, rebranding OpenGDP courant 2026 | 48 M$ en série A (décembre 2023) | Non confirmé, campagne XP sans TGE public | Environ 100 M$ (environ 0,6% du marché), en repli | Multi-actifs (ETH, LST, stablecoins, WBTC), multi-chaînes |
Ce tableau illustre une divergence de trajectoire nette. EigenLayer a choisi la voie la plus classique du secteur : jeton précoce, TVL massif mais volatil, gouvernance publique via la fondation Eigen. Symbiotic a choisi la flexibilité du collatéral et le silence tokenomique. Karak, désormais OpenGDP, a choisi de changer de problème plutôt que de résoudre le sien : plutôt que de continuer à concurrencer EigenLayer sur un marché de la sécurité crypto où il restait un acteur mineur avec 0,6% de part de marché, le protocole se repositionne entièrement sur la tokenisation d’actifs réels, un marché adjacent mais distinct.
SSV Network et les Based Applications : un troisième modèle, déjà coté
SSV Network illustre une troisième approche, ni celle d’EigenLayer ni celle de Symbiotic : la validation distribuée (DVT, Distributed Validator Technology). Le principe repose sur le partage de Shamir, qui fragmente la clé d’un validateur en plusieurs «KeyShares» réparties entre au moins quatre opérateurs non fiables entre eux, combiné à un consensus IBFT et des signatures BLS à seuil. Aucun opérateur unique ne détient jamais la totalité de la clé, ce qui réduit le risque de point de défaillance unique.
Selon les chiffres publiés directement sur son tableau de bord, SSV Network revendique plus de 7 millions d’ETH sécurisés, plus de 16 milliards de dollars de TVL et plus de 120 000 validateurs répartis entre plus de 1 800 opérateurs, ce qui en ferait le plus grand fournisseur de DVT sur Ethereum. Le protocole a franchi une étape stratégique fin janvier 2025 avec le lancement de SSV 2.0, aussi appelé Based Applications (bApps), une architecture qui permet aux validateurs de déléguer un capital optionnel et slashable à des applications tierces sans jamais exposer les 32 ETH de principal, qui restent non slashables. Alon Muroch, fondateur de SSV Labs, avait qualifié ce lancement de projet «le plus ambitieux» de l’histoire de SSV, affirmant qu’il allait «changer profondément le marché du restaking». Un second client, Anchor, développé par Sigma Prime et financé à hauteur de 2,5 millions de dollars sur deux ans via une proposition de gouvernance (DIP-56), vise par ailleurs à réduire le risque de dépendance à un client unique, un risque décrit par SSV Labs lui-même comme concernant environ 14% des validateurs Ethereum.
Contrairement à Symbiotic et à Karak, SSV a bel et bien émis un jeton, coté depuis plusieurs années. Mais son prix, autour de 2 $ pour une capitalisation d’environ 29,5 millions de dollars au 18 juillet 2026 (voir tableau ci-dessus), reste inférieur de 97% à son sommet historique de 65,82 $ atteint le 24 mars 2024. Le lancement fin avril 2026 du mécanisme cSSV (Genesis Boost), qui convertit le SSV misé en un jeton liquide donnant droit à des récompenses libellées en ETH plutôt qu’en jetons inflationnistes, vise justement à corriger ce découplage entre croissance du réseau et valorisation du jeton.
Babylon et le restaking Bitcoin : encore un jeton, encore une chute
Le restaking ne se limite pas à Ethereum. Babylon propose depuis avril 2025 un mécanisme permettant aux détenteurs de Bitcoin de verrouiller leurs coins directement via les scripts de verrouillage temporel natifs de Bitcoin, sans les envelopper ni les faire transiter par un pont. Ce BTC verrouillé sert ensuite à sécuriser des chaînes tierces à preuve d’enjeu, que Babylon appelle des «Bitcoin Supercharged Networks» (BSN).
Le mainnet et le jeton BABY ont été lancés simultanément le 10 avril 2025, avec un airdrop portant sur 600 millions de BABY, soit 6% de l’offre totale, réparti entre les premiers utilisateurs, les récompenses de staking et les contributeurs open source, selon The Block. Selon le tableau de bord de Babylon Labs lui-même, plus de 56 800 BTC sont aujourd’hui verrouillés dans le protocole, pour un TVL avoisinant les 5,6 milliards de dollars (environ 4,9 milliards d’euros), ce qui en ferait le plus grand système de staking Bitcoin selon ce critère.
Là encore, le jeton n’a pas suivi la croissance du TVL sous-jacent (voir tableau plus haut). Au 18 juillet 2026, BABY se négociait à plus de 92% sous son sommet historique de 0,1661 $ atteint le 12 avril 2025, à peine deux jours après le lancement, pour une capitalisation d’environ 51 millions de dollars, très loin des 5,6 milliards de dollars verrouillés dans le protocole. Cet écart de valorisation entre l’actif sécurisé et le jeton natif illustre, une fois de plus, la difficulté du secteur à faire correspondre le succès technique d’un protocole avec la valeur perçue de son jeton par le marché.
Kelp-Aave : la contagion qui rappelle pourquoi la liquidité fait aussi peur
L’argument inverse mérite aussi d’être posé : un jeton liquide et coté permet, en théorie, une sortie rapide en cas de problème. Mais la liquidité peut aussi devenir un vecteur de contagion, comme l’a montré l’incident Kelp DAO-Aave du week-end du 19 avril 2026.
Un attaquant a exploité une faille dans le pont inter-chaînes de Kelp DAO, basé sur LayerZero, pour frapper (mint) frauduleusement entre 116 500 et 117 132 rsETH supplémentaires, soit une inflation d’environ 18% de l’offre existante, sans jamais toucher aux dépôts réels des utilisateurs. Ce rsETH fictif, d’une valeur théorique proche de 292 millions de dollars (environ 255,1 millions d’euros), a ensuite été déposé comme collatéral sur Aave V3 pour emprunter du wETH, générant environ 196 millions de dollars (environ 171,2 millions d’euros) de créances irrécouvrables pour le protocole de prêt, selon CoinDesk. Le TVL d’Aave a chuté de 26,4 milliards à environ 20 milliards de dollars en l’espace d’un week-end, et le jeton AAVE a perdu jusqu’à 16% pour retomber à 92 $.
Stani Kulechov, fondateur d’Aave, avait alors publiquement pris position, cité par CoinDesk : «rsETH a été gelé sur Aave V3 et V4, l’actif n’a plus aucun pouvoir d’emprunt, une mesure prise en raison de l’exploit du pont de KelpDAO survenu en dehors d’Aave», avant d’ajouter qu’Aave était «le travail de sa vie» et que ses équipes «travaillaient sans relâche pour trouver la meilleure issue possible pour les utilisateurs». Il a personnellement engagé 5 000 ETH pour la reconstitution des réserves, aux côtés de Lido, ether.fi et Consensys. Le remboursement complet a été achevé autour de juin 2026, et le pont a depuis migré de LayerZero OFT vers Chainlink CCIP, avec quatre attestateurs indépendants et 64 confirmations de blocs désormais requis avant toute émission. LayerZero, de son côté, a publiquement contesté toute responsabilité, estimant que l’exploit relevait d’un choix de configuration propre à Kelp et non d’une faille de son protocole de base.
Notre analyse détaillée de la guerre des architectures qui a suivi la crise Kelp-Aave revient plus en détail sur les implications de cet épisode pour la conception des ponts cross-chain utilisés par les jetons de restaking liquide. Pour le sujet qui nous occupe ici, la leçon est double : un jeton liquide et coté, comme le rsETH de Kelp, expose à un risque de contagion que Symbiotic et Karak/OpenGDP, faute de jeton natif à faire circuler dans DeFi, n’ont tout simplement pas à gérer, au moins pour l’instant.
Risques structurels : slashing, ponts, oracles et smart contracts
Au-delà de la seule question du jeton, le restaking porte une pile de risques qui reste largement indépendante de la tokenomie choisie. Le slashing, d’abord : chaque AVS supplémentaire sécurisé ajoute une condition de saisie potentielle du capital, et un bug dans la logique de slashing d’un seul AVS peut, en théorie, se répercuter sur l’ensemble du capital restaké qui lui est exposé.
Les ponts inter-chaînes, ensuite, comme l’a montré l’exploit de Kelp. Les oracles de prix constituent un troisième front : en mars 2026, Aave a connu un incident distinct, sans lien avec Kelp, lorsque son mécanisme CAPO (Correlated Asset Price Oracle) a appliqué un taux de conversion wstETH/ETH d’environ 1,1939 alors que le taux on-chain réel avoisinait 1,228, un écart de 2,85% qui a suffi à déclencher la liquidation de 34 positions en mode E-Mode pour environ 26 à 27 millions de dollars, selon les sources. Omer Goldberg, alors PDG de Chaos Labs, le gestionnaire de risques d’Aave à l’époque des faits, avait rappelé que «les oracles de risque sont une infrastructure critique pour Aave, ils ont sécurisé des centaines de milliards de dollars de prêts, de liquidations et de marchés depuis leur mise en service».
Enfin, le risque de smart contract reste transversal à tout le secteur, qu’un protocole ait ou non un jeton coté. Les audits traditionnels ne suffisent plus toujours à le couvrir : notre article sur la manière dont l’intelligence artificielle commence à trouver ce que les cabinets d’audit traditionnels ratent détaille plusieurs cas où des vulnérabilités critiques ont échappé à des audits complets avant d’être exploitées. Pour un utilisateur, la question à se poser avant de déposer du capital dans Symbiotic, Karak/OpenGDP ou tout autre protocole de restaking n’est donc pas seulement «ce protocole a-t-il un jeton», mais «quels audits ont couvert ce contrat précis, et quand».
- Slashing : chaque AVS supplémentaire ajoute une condition de saisie distincte du capital restaké.
- Ponts inter-chaînes : vecteur de la contagion Kelp-Aave, point faible des jetons de restaking liquide.
- Oracles de prix : un simple écart de conversion, comme sur Aave en mars 2026, peut déclencher des liquidations en cascade.
- Smart contracts : les audits traditionnels n’ont pas empêché plusieurs incidents récents du secteur.
La France et l’AMF face au restaking sans jeton
Sur le plan réglementaire, la situation française a changé de phase le 1er juillet 2026 : c’est la date à laquelle s’est achevée la période transitoire prévue pour les anciens PSAN (prestataires de services sur actifs numériques, régime issu de la loi PACTE de 2019) devant migrer vers le statut de CASP (Crypto-Asset Service Provider) sous MiCA. Selon un rappel publié sur le site de l’AMF, seuls les prestataires effectivement agréés CASP peuvent désormais continuer à servir des clients en France ; début 2026, environ 90 PSAN n’avaient pas encore obtenu cet agrément, et seuls 30% d’entre eux avaient déposé un dossier complet.
Reste à savoir où se situe le restaking dans ce cadre. Le staking et le restaking proposés en mode «as-a-service» par un intermédiaire centralisé, qui reçoit un dépôt et redistribue un rendement, relèvent vraisemblablement du champ des CASP, avec les obligations qui l’accompagnent : test d’adéquation, fonds de garantie, recours possible auprès de l’AMF. En revanche, l’interaction directe d’un utilisateur avec un protocole décentralisé comme Symbiotic ou EigenLayer, sans intermédiaire prenant la garde des actifs, reste, en l’état actuel des textes, largement en dehors du périmètre de MiCA, qui encadre les émetteurs de crypto-actifs et les prestataires de services, pas les protocoles eux-mêmes. Un jeton natif, s’il finit par être émis par Symbiotic ou par une entité liée à OpenGDP, changerait potentiellement la donne : son émission et sa distribution pourraient, selon les modalités choisies, tomber sous d’autres régimes (offre au public, instrument financier) que la simple interaction protocolaire. C’est aussi, probablement, un facteur qui pousse ces équipes à temporiser plutôt qu’à se précipiter vers un TGE.
Les produits dérivés adossés au restaking, comme des futures ou des perpétuels sur un jeton de restaking, relèveraient pour leur part du droit des instruments financiers (DMIF II) et non de MiCA, un distinguo que l’AMF a régulièrement rappelé dans ses communications sur la fin de la période transitoire.
Les investisseurs institutionnels, otages volontaires de l’illiquidité
Ce choix de temporiser n’est pas sans coût, y compris pour les investisseurs eux-mêmes. Paradigm, Cyber Fund, Pantera Capital et Coinbase Ventures ont collectivement engagé 34,8 millions de dollars dans Symbiotic sans disposer d’un jeton liquide à céder sur un marché secondaire. Lightspeed Venture Partners, Coinbase Ventures, Pantera Capital, Mubadala Capital et Framework Ventures ont fait de même avec les 48 millions de dollars investis dans Karak, avant que le projet ne change de nom et, en partie, de modèle économique. Dans les deux cas, la seule porte de sortie reste, pour l’instant, une acquisition, une levée secondaire à une valorisation supérieure, ou l’attente d’un TGE dont ni la date ni les modalités ne sont connues.
Ce type d’engagement à long terme, sans liquidité intermédiaire, tranche avec les mouvements de capitaux beaucoup plus rapides et traçables que l’on observe sur les jetons déjà cotés du secteur, où de larges transferts peuvent être surveillés en temps quasi réel. Notre guide sur la manière de décoder les mouvements des baleines crypto explique comment ces flux, visibles on-chain pour un jeton coté comme EIGEN ou SSV, permettent souvent d’anticiper des rotations de capital entre protocoles concurrents. Pour Symbiotic ou OpenGDP, ce type de signal n’existe simplement pas : les positions des investisseurs en capital-risque restent opaques jusqu’à leur éventuelle conversion en jeton, ce qui prive à la fois les épargnants de détail et les analystes d’un outil de suivi habituel dans ce secteur.
Le pari, du point de vue des fonds, reste donc double : que le protocole sous-jacent conserve suffisamment de valeur d’usage pour justifier, un jour, un TGE dans de bonnes conditions de marché, et que ce jour arrive avant que la thèse d’investissement initiale (sécuriser Ethereum, dans le cas de Karak à l’origine) n’ait été remplacée par une thèse différente, comme la tokenisation d’actifs réels pour OpenGDP.
Perspectives : ce qu’il faut surveiller d’ici la fin de 2026
Plusieurs échéances méritent d’être suivies dans les prochains mois. Du côté de Symbiotic, la question centrale reste celle du TGE : chaque trimestre supplémentaire sans annonce renforce, selon FinanceFeeds, le risque de rotation des capitaux vers des concurrents à la tokenomie déjà stabilisée, mais la traction croissante de Liquid Lane sur le segment RWA pourrait aussi justifier, aux yeux des fondateurs, de repousser encore l’échéance pour négocier une valorisation plus favorable.
Du côté d’OpenGDP, l’inconnue porte sur le sort réel des activités de restaking héritées de Karak : une fermeture complète au profit du seul segment RWA/GDP programmable confirmerait que le restaking, en tant que marché autonome, n’a pas suffi à justifier l’ampleur des 48 millions de dollars levés en 2023. Une coexistence des deux activités serait, à l’inverse, un signal que le pivot est avant tout narratif et commercial, pas technique.
Plus largement, la comparaison entre EIGEN, SSV et BABY, tous en repli de plus de 90% depuis leur sommet malgré des métriques on-chain (TVL, ETH restaké, BTC verrouillé) qui restent, elles, largement positives, continuera probablement d’alimenter le débat sur la meilleure séquence à suivre : construire d’abord une demande réelle et un usage démontré, puis émettre un jeton, plutôt que l’inverse. C’est aussi la question que posait déjà notre article sur la demande réelle pour les AVS : tant qu’elle reste à prouver à l’échelle du secteur, chaque nouveau jeton lancé prend le risque de répéter le même schéma de valorisation déconnectée observé chez ses prédécesseurs.
Foire aux questions
Qu’est-ce que le restaking en crypto ?
Le restaking consiste à réengager un actif déjà mis en jeu, comme de l’ETH staké ou un jeton de liquid staking, pour sécuriser en plus des services tiers appelés AVS (oracles, ponts, couches de disponibilité des données, séquenceurs de rollups). En échange d’un rendement additionnel, l’utilisateur accepte de nouvelles conditions de slashing propres à chaque service sécurisé. Le concept a été popularisé par EigenLayer à partir de 2023.
Pourquoi Symbiotic et Karak (OpenGDP) n’ont-ils pas lancé de jeton ?
Aucune annonce officielle ne détaille les raisons exactes, mais plusieurs facteurs plausibles se recoupent : l’exemple d’EIGEN, SSV et BABY, tous en repli de plus de 90% depuis leur sommet après leur cotation, l’incertitude réglementaire persistante autour de la qualification juridique de ces jetons, et, pour Karak devenu OpenGDP, un changement de modèle économique vers la tokenisation d’actifs du monde réel qui aurait été plus difficile à négocier avec une communauté de détenteurs de jetons déjà constituée.
Le restaking est-il risqué ?
Oui, à plusieurs niveaux. Le slashing expose le capital restaké à des motifs de saisie supplémentaires liés à chaque AVS sécurisé. Les ponts inter-chaînes utilisés par les jetons de restaking liquide, comme l’a montré l’exploit de 292 millions de dollars ayant touché Kelp DAO et Aave en avril 2026, constituent un vecteur de contagion. Les oracles de prix et les smart contracts sous-jacents ajoutent des risques distincts, y compris pour des protocoles régulièrement audités.
Comment l’AMF encadre-t-elle le restaking en France ?
MiCA encadre les émetteurs de crypto-actifs et les prestataires de services (CASP), pas directement les protocoles décentralisés. Le staking ou le restaking proposé en mode centralisé par un intermédiaire relève vraisemblablement du régime CASP, avec test d’adéquation et recours possible auprès de l’AMF. L’interaction directe et non intermédiée avec un protocole décentralisé reste, en l’état, largement en dehors de ce périmètre. La période transitoire pour les anciens PSAN s’est achevée le 1er juillet 2026.
Quelle est la différence entre EigenLayer, Symbiotic et Karak/OpenGDP ?
EigenLayer (devenu EigenCloud) est le plus grand acteur, avec un jeton EIGEN coté depuis 2024 et un virage récent vers le cloud vérifiable. Symbiotic accepte n’importe quel collatéral ERC-20 via des vaults modulaires et n’a toujours pas émis de jeton, tout en développant un produit RWA appelé Liquid Lane. Karak, rebaptisé OpenGDP en 2026, s’éloigne du restaking pur pour se repositionner sur la tokenisation d’économies réelles, sans jeton public confirmé non plus.
Rédigé par la rédaction de HOGE Wire.