Ponts cross-chain : sécuriser le coffre ou cesser de le remplir
Depuis 2022, les ponts inter-chaînes ont vu s'envoler plus de 2,8 milliards de dollars. La vraie parade n'est peut-être pas de mieux garder le coffre, mais de cesser de le remplir.
En 2026, un constat têtu s’impose à qui suit la sécurité on-chain : le pont inter-chaînes reste l’endroit où la crypto perd le plus d’argent d’un seul coup. Depuis 2022, ces infrastructures ont laissé filer plus de 2,8 milliards de dollars, soit près de 40 % de toutes les pertes recensées dans la DeFi, d’après le décompte de DL News. La cause est d’une simplicité brutale : un pont rassemble la liquidité de dizaines de protocoles dans une poignée de contrats, un coffre immobile que les attaquants surnomment entre eux un honeypot, un pot de miel.
L’explication que l’on ressort après chaque effraction tient en une formule : ce ne sont pas les contrats qui cèdent, ce sont les clés. Elle est exacte, mais incomplète. HOGE Wire a déjà consacré une analyse à l’autre moitié du problème, celle de la vérification cryptographique. Le prisme retenu ici est économique : un pont n’est pas seulement un bout de code à auditer, c’est une réserve de valeur gardée par un comité. Tant que le butin dépasse le coût pour corrompre ce comité, l’attaque reste rationnelle, quel que soit le sérieux de l’audit.
D’où la bascule qui s’opère cette année, et qui structure cet article : la parade n’est plus seulement de mieux fermer le coffre, mais de cesser de le remplir. Émission native en burn-and-mint, réseaux de solveurs, plafonds imposés par les émetteurs de jetons, une série de techniques vise à faire disparaître la valeur verrouillée elle-même. Un coffre qui ne contient rien ne se cambriole pas.
Le maillon qui coûte le plus cher
Les chiffres racontent une histoire d’une constance gênante. En 2022, l’année noire des ponts, Chainalysis recensait déjà près de 2 milliards de dollars dérobés en treize attaques, soit 69 % de toute la crypto volée cette année-là, rapportait CoinDesk. Le tableau ne s’est pas éclairci depuis. Pour l’ensemble de 2025, le même cabinet chiffre le vol de crypto à 3,4 milliards de dollars, dont 2,02 milliards attribués à des acteurs liés à la Corée du Nord, selon son rapport 2026. Et sur les seuls premiers mois de 2026, CryptoTimes comptait déjà plus de 328 millions de dollars envolés via huit attaques visant des protocoles inter-chaînes.
La tendance de fond est claire : moins d’incidents, mais des montants unitaires en forte hausse. Un pont forcé rapporte désormais des centaines de millions d’un coup. Le spécialiste Ari Redbord, de la société d’analyse TRM Labs, résumait la bascule après le vol de KelpDAO : « Quand le modèle de sécurité d’un acteur de 300 millions de dollars se résume à la clé de signature d’un seul validateur, la surface d’attaque cesse d’être technique pour devenir structurelle », déclarait-il à DL News. C’est précisément ce glissement, du technique vers le structurel, qui doit guider la lecture de ce qui suit.
À quoi sert un pont, et pourquoi il devient une cible
Rappelons le problème que résout un pont. Une blockchain ne sait pas lire nativement l’état d’une autre : Ethereum ignore ce qui se passe sur Solana, et réciproquement. Pour déplacer un actif de l’une vers l’autre, il faut donc un tiers capable d’attester qu’un événement a bien eu lieu sur la chaîne de départ, puis de déclencher l’action correspondante sur la chaîne d’arrivée. Tout le débat de sécurité tient dans la nature de ce tiers et dans ce qu’on lui confie.
Trois mécanismes dominent. Le premier, longtemps le plus répandu, est le verrouillage-frappe (lock-and-mint) : l’utilisateur dépose un actif dans un contrat sur la chaîne A, et une version « emballée » (wrapped) est frappée sur la chaîne B. L’original reste bloqué, parfois pour des années, dans le contrat de dépôt. Le deuxième est le brûlage-frappe (burn-and-mint), où l’actif est détruit d’un côté et recréé de l’autre. Le troisième repose sur des réserves de liquidité des deux côtés, l’utilisateur échangeant son actif contre un équivalent déjà présent sur la chaîne cible.
Dans le modèle de verrouillage-frappe, la totalité des dépôts s’accumule dans le contrat de blocage. C’est là qu’est le pot de miel. Et comme la version emballée qui circule sur les autres chaînes n’a de valeur que tant que la garantie reste intacte, une effraction ne vole pas seulement les dépôts : elle transforme instantanément les jetons emballés détenus par des milliers d’utilisateurs en reçus sans contrepartie. Un seul contrat devient ainsi le point unique de défaillance de tout ce qui se trouve en aval.
« Ce ne sont pas les contrats, ce sont les clés »
L’adage est vérifié par les données. Chainalysis note que les compromissions de clés privées, bien que peu nombreuses, dominent le classement des pertes en valeur : une seule intrusion peut suffire à écraser le bilan d’un trimestre entier. Les grandes effractions de ponts le confirment. Sur Ronin, l’attaquant a mis la main sur cinq des neuf clés de validateur. Sur Harmony, deux clés sur cinq suffisaient. Sur Orbit Chain, sept signataires sur dix ont été compromis. Chez Multichain, les clés étaient de fait centralisées entre les mains du dirigeant.
La leçon rejoint celle que nous tirions du vol de Bybit dans notre comparatif multisig contre MPC : un comité de signature n’est décentralisé que si la garde des clés et l’hygiène opérationnelle le sont réellement. Le vecteur d’entrée est rarement un contrat mal codé ; c’est un employé piégé par une fausse offre d’emploi, un poste de travail infecté, une autorisation oubliée. Les mêmes techniques d’ingénierie sociale qui alimentent l’industrie des wallet drainers servent à ouvrir les ponts, en beaucoup plus gros.
Mais s’arrêter là serait trompeur. D’abord parce que corriger la garde des clés ne supprime pas l’incitation : tant que le coffre vaut plus que ce qu’il en coûte de le forcer, il sera forcé. Ensuite parce que l’autre famille d’incidents, les bugs de code, a fait tomber Wormhole, Nomad et le pont de BNB Chain sans qu’aucune clé ne soit volée. Les deux failles ont un point commun : elles ne deviennent catastrophiques que parce qu’une montagne de valeur était immobilisée au même endroit.
Une décennie de coffres éventrés
Le tableau ci-dessous rassemble les effractions qui ont façonné la discipline. Il les classe moins par leur cause immédiate que par ce qui rendait le gain possible : la valeur concentrée en un point.
| Incident (date) | Montant | Cause racine | Issue |
|---|---|---|---|
| Poly Network (août 2021) | ~611 M$ | Remplacement des adresses « keeper » | Fonds rendus en une quinzaine de jours |
| Wormhole (févr. 2022) | ~325 M$ | Vérification de signature contournée | Jump Crypto a recapitalisé |
| Ronin (mars 2022) | ~540 M$ (≈625 M$ en valeur) | 5 clés de validateur sur 9 | Attribué à Lazarus, sanctions OFAC |
| Harmony Horizon (juin 2022) | ~100 M$ | 2 clés multisig sur 5 | Lié à Lazarus |
| Nomad (août 2022) | ~190 M$ | Racine de confiance mise à zéro lors d’une mise à jour | Pillage « libre-service », arrestation en Israël |
| BNB Chain / BSC Token Hub (oct. 2022) | ~586 M$ (2 M BNB) | Preuve de Merkle IAVL forgée | Chaîne stoppée puis hard fork |
| Multichain (juil. 2023) | ~130 M$ | Clés centralisées, dirigeant arrêté en Chine | Effondrement du protocole |
| Orbit Chain (déc. 2023) | ~81 M$ | 7 signataires multisig sur 10 | Blanchiment via Tornado Cash |
| KelpDAO (avril 2026) | ~292 M$ (≈257 M€) | Pont LayerZero exploité | Sauvetage coordonné, lié à Lazarus |
Chaque ligne s’appuie sur des sources publiques : Poly Network, Wormhole, Ronin, Nomad, BNB Chain, Multichain et Orbit Chain. Le détail du sauvetage de KelpDAO, lui, est raconté dans notre dossier sur le pont renfloué par DeFi United.
L’angle mort économique : quand la serrure vaut moins que le trésor
Voici le point que les post-mortems techniques escamotent souvent. La sécurité d’un pont ne se mesure pas à la solidité de son code, mais au rapport entre deux grandeurs : la valeur qu’il garde et le coût pour s’en emparer. Appelons la première la TVL, et la seconde le coût de corruption, c’est-à-dire ce qu’un attaquant doit dépenser pour contrôler le comité de signature ou falsifier une preuve. Dès que la première dépasse durablement la seconde, le pont n’est plus une infrastructure, c’est une prime posée sur une table.
Dans un multisig 5 sur 9, ce coût n’est pas un cautionnement mis en jeu, c’est le prix d’une campagne d’hameçonnage réussie contre cinq personnes. Il est souvent dérisoire au regard des centaines de millions gardés. Même les ponts adossés à des validateurs qui déposent une caution ne règlent pas le problème si cette caution reste inférieure à la valeur transportée : l’attaque devient alors un simple calcul d’espérance, et le calcul penche du mauvais côté. La cryptographie peut être parfaite, l’incitation, elle, reste intacte.
Le pire est que l’écart se creuse mécaniquement. La TVL grimpe avec l’adoption, tandis que le comité de signature, lui, reste figé. Un pont lancé prudemment à quelques millions se retrouve, deux ans plus tard, à garder un milliard avec le même nombre de clés et les mêmes personnes. C’est cette dérive qu’avait anticipée Vitalik Buterin dès janvier 2022 : « l’avenir sera multi-chaînes, mais il ne sera pas inter-chaînes : il existe des limites fondamentales à la sécurité des ponts qui franchissent plusieurs zones de souveraineté », écrivait-il, décrivant comment une attaque à 51 % sur une petite chaîne pouvait contaminer tout un réseau de ponts. Ajouter des audits ne change rien à cette arithmétique : on ne sécurise pas un trésor en vérifiant mieux la serrure, on le sécurise en réduisant le trésor.
Ronin, Harmony, Multichain : la gouvernance comme surface d’attaque
Les effractions par les clés racontent toutes la même histoire : une décentralisation de façade. Ronin, le pont du jeu Axie Infinity, reposait sur neuf validateurs, cinq signatures suffisant à valider un retrait. L’attaquant, attribué par le Trésor américain au groupe nord-coréen Lazarus, a obtenu quatre clés via une fausse proposition d’embauche piégée, puis une cinquième en exploitant une autorisation que Sky Mavis avait accordée à sa DAO pour absorber un pic de trafic, et jamais révoquée. Résultat : environ 540 millions de dollars au moment du vol, davantage en valeur de marché, et des sanctions OFAC dans la foulée.
Harmony a reproduit le schéma à plus petite échelle : deux clés sur cinq, et le pont Horizon se vidait d’une centaine de millions. Orbit Chain a vu sept de ses dix signataires tomber la veille du Nouvel An 2024. Mais le cas le plus instructif reste Multichain. Là, il n’y avait même pas vraiment de comité : les clés étaient, dans les faits, détenues par le seul dirigeant. Quand celui-ci a été arrêté par la police chinoise en 2023, des transactions « anormales » ont commencé à vider les contrats sur Fantom, Moonriver et Dogechain, sans que l’équipe restante puisse les expliquer ni les stopper. Le protocole ne s’en est jamais relevé. La gouvernance n’était pas une défense ; c’était la porte d’entrée.
Wormhole, Nomad, BSC : quand le code ouvre la vanne
L’autre famille d’incidents prouve qu’un code peut trahir sans qu’une seule clé ne fuie. Wormhole, en février 2022, utilisait une fonction de vérification de signature obsolète qui ne contrôlait plus que l’ensemble de validateurs (guardians) fourni correspondait bien à l’ensemble actif. L’attaquant a soumis son propre ensemble, signé un message malveillant et fait frapper 120 000 wETH, environ 325 millions de dollars selon Halborn. Jump Crypto, l’un des soutiens du projet, a recapitalisé la totalité en quelques heures, évitant une contagion sur l’écosystème Solana.
Nomad, en août 2022, offre le cas le plus humiliant. Une mise à jour de routine a marqué une racine de confiance à zéro, si bien que n’importe quel message devenait valide. Il n’a pas fallu de génie : une fois le premier vol repéré dans la mempool, des centaines d’opportunistes ont copié-collé la transaction en changeant l’adresse de destination, transformant l’exploit en pillage « libre-service » d’environ 190 millions de dollars. Un suspect a depuis été arrêté en Israël. Enfin, le pont de BNB Chain a laissé un attaquant forger une preuve de Merkle IAVL et se faire créditer 2 millions de BNB ; seule la capacité des validateurs à stopper la chaîne a limité la casse. Dans les trois cas, le bug n’était qu’un détonateur : c’est la masse de valeur frappable qui a fait l’explosion.
Changer de paradigme : ne plus verrouiller la valeur
Si le coffre est le problème, la solution logique est de ne plus en construire. C’est le virage qu’a pris l’industrie depuis 2023, et il repose sur une idée simple : au lieu de verrouiller un actif et d’en émettre une copie, on détruit l’actif d’un côté et on le recrée nativement de l’autre. Le brûlage-frappe ne laisse derrière lui aucun tas de garantie à piller. L’offre totale du jeton se déplace, elle ne se duplique pas, et c’est l’actif canonique qui arrive sur la chaîne cible, pas un reçu adossé à un dépôt lointain.
Le pot de miel ne disparaît pas tout à fait : il se réduit aux montants en transit et aux plafonds autorisés sur une fenêtre donnée. Mais il change de nature. On ne garde plus un milliard immobile ; on laisse passer un flux, borné par des règles. Trois familles de solutions concrétisent ce principe : l’émission native (CCTP, OFT, xERC-20), les réseaux de liquidité et de solveurs, et les couches de messagerie canoniques qui séparent le transport de l’information du transport de la valeur. Aucune n’est parfaite, mais toutes partagent la même ambition : qu’il n’y ait plus, quelque part, un trésor commun qui attende d’être forcé.
CCTP, OFT, xERC-20 : l’émission native contre le coffre-fort
Le cas d’école est le CCTP de Circle. Pour déplacer de l’USDC, le protocole brûle les jetons sur la chaîne de départ, fait signer l’événement par son service d’attestation hors chaîne, puis frappe de l’USDC natif sur la chaîne d’arrivée. Pas de version emballée, pas de réserve de liquidité, pas de dépositaire tiers, insiste L2Beat. La version 2, déployée en 2025, ajoute un règlement « plus rapide que la finalité » et reste gratuite au niveau du protocole. Il n’y a tout simplement pas de coffre d’USDC à vider : l’offre ne fait que changer de chaîne.
LayerZero généralise l’idée avec son standard OFT (Omnichain Fungible Token) : le jeton est brûlé puis frappé d’une chaîne à l’autre, l’offre reste unifiée et ce sont les contrats de l’émetteur qui pilotent l’opération, sans réserve intermédiaire ni variante propre à chaque pont, comme le détaille Messari. Tether l’a adopté pour sa version omnichaîne USDT0. Le reçu emballé, ce maillon faible, disparaît du schéma.
La proposition la plus aboutie côté gouvernance est xERC-20, soit l’ERC-7281, imaginée par Arjun Bhuptani, fondateur de Connext, juste après la débâcle Multichain. Son principe : rendre la souveraineté du jeton à son émetteur. C’est l’émetteur qui choisit quels ponts ont le droit de frapper ses jetons, et surtout qui fixe pour chacun un plafond d’émission. En cas de faille sur un pont, le risque est borné à ce plafond, et l’émetteur peut radier le pont fautif en une transaction, sans migration douloureuse pour les utilisateurs. Un contrat « Lockbox » consolide la liquidité sur la chaîne d’origine, et le standard ne dépend d’aucun fournisseur de messagerie unique. Le fil rouge de ces trois approches : la garde et la responsabilité reviennent à l’émetteur du jeton, et le pont redevient ce qu’il aurait toujours dû rester, un messager, pas une banque.
Le tableau suivant oppose les modèles selon le seul critère qui compte vraiment en matière de sécurité : où se trouve la valeur, et combien on perd si le maillon de confiance cède.
| Modèle | Où est la valeur | Taille du pot de miel | Hypothèse de confiance | Exemples |
|---|---|---|---|---|
| Verrouillage-frappe (emballé) | Immobilisée dans le contrat de dépôt | Toute la TVL cumulée | Comité de signature honnête | Ponts emballés historiques |
| Brûlage-frappe natif | Aucune réserve, offre déplacée | Montants en transit et plafonds | Attestateur ou messagerie honnête | CCTP, OFT, xERC-20 |
| Réseau de liquidité et solveurs | Capital avancé par des solveurs privés | Capital propre du solveur | Solveur rationnel et règlement final | Across, intentions ERC-7683 |
Aucune ligne n’est magique : chacune déplace la confiance, elle ne l’élimine pas. Mais les deuxième et troisième lignes partagent une vertu décisive : même en cas d’échec total, il n’y a pas de trésor commun à emporter. La perte maximale est bornée par construction, pas par la prière.
Les intentions et les solveurs : la liquidité sans dépôt
Le troisième modèle, celui des intentions, est peut-être le plus prometteur pour l’utilisateur ordinaire. Plutôt que de manipuler un pont, l’utilisateur signe une « intention » : je veux tant d’USDC sur telle chaîne, voici ce que je donne en échange. Un acteur spécialisé, le solveur, avance immédiatement les fonds sur la chaîne cible avec son propre capital, puis se fait rembourser via un règlement canonique, plus lent, en arrière-plan. C’est le solveur qui porte le risque de latence et de réorganisation de chaîne, pas un coffre partagé par des milliers d’utilisateurs.
Ce modèle s’est standardisé autour de l’ERC-7683, co-écrit par Uniswap Labs et Across, puis repris par l’Open Intents Framework lancé par la Fondation Ethereum début 2025 avec le soutien de dizaines d’équipes, dont les grands Layer 2. L’intérêt sécuritaire est direct : en cas de problème, le pire scénario est qu’un solveur perde son propre capital, pas que la liquidité commune de tout un écosystème s’évapore. Le pot de miel est fragmenté entre des acteurs privés qui, eux, ont toutes les raisons de bien garder leur mise. Le risque subsiste, mais il est porté par celui qui est payé pour le porter.
Limiter la casse : plafonds, coupe-circuits et surveillance
Aucune architecture ne rend un pont inviolable. La doctrine de 2026 consiste donc à partir du principe que l’attaque aura lieu, et à en borner le rayon. Les plafonds d’émission par pont, au cœur de xERC-20, en sont la première brique : ils transforment une perte potentiellement totale en perte plafonnée. Viennent ensuite les coupe-circuits, qui suspendent automatiquement les retraits dès qu’un flux sort de la normale, et les fenêtres de contestation optimistes, qui imposent un délai avant qu’un transfert ne devienne définitif, le temps que des observateurs puissent signaler une fraude.
La surveillance en temps réel et la qualité de l’audit complètent le dispositif. Encore faut-il que l’audit ne soit pas un simple logo : comme nous le rappelions à propos des limites des audits et des oracles, une attestation de sécurité ne vaut que par la rigueur de celui qui la délivre et par la vigilance qui suit le déploiement. Enfin, la capacité à réagir vite reste décisive : BNB Chain a limité sa perte en stoppant sa chaîne, et KelpDAO a pu être renfloué grâce à une coordination d’urgence, comme nous l’avons raconté dans le dossier sur son sauvetage. Gagner quelques heures, c’est parfois sauver l’essentiel.
Le prisme réglementaire : l’AMF, MiCA et l’émetteur responsable
Reste la question que tout investisseur européen se pose : qui est responsable quand un pont s’effondre ? La réponse juridique est frustrante. MiCA encadre les émetteurs de jetons et les prestataires de services (les CASP), pas un protocole de pont réellement décentralisé, dont le code tourne sans société identifiable. C’est l’angle mort que nous décrivions dans notre enquête sur la guerre des coffres du crédit DeFi face à Bruxelles : plus un service est permissionless, plus il échappe au régulateur.
L’émission native rebat pourtant les cartes. Quand l’actif qui traverse est de l’USDC ou de l’EURC natif, la garde et le remboursement reposent sur un émetteur régulé, pas sur un multisig anonyme. Or Circle a fait de la France son point d’ancrage européen : sa filiale Circle Mint France a obtenu une licence d’établissement de monnaie électronique auprès de l’ACPR le 1er juillet 2024, devenant le premier émetteur de stablecoins conforme à MiCA, selon CNBC. L’EURC y est classé comme jeton de monnaie électronique, la catégorie la plus stricte de MiCA, avec remboursement au pair et réserves ségréguées. « Partout dans le monde, les règles émergentes sur les stablecoins gravent dans la loi la façon de faire de Circle », résume Dante Disparte, directeur de la stratégie et des affaires publiques de l’entreprise, cité par CoinDesk.
Le paradoxe est élégant : en vidant le coffre, on ne fait pas que réduire le risque technique, on déplace aussi la responsabilité vers un bilan supervisé, soumis à DORA pour sa résilience opérationnelle et à l’AMF pour la fourniture de ses services dans l’Hexagone. Un régulateur préfèrera toujours un émetteur identifié et contrôlable à un pot de miel sans propriétaire. La sécurité technique et la clarté juridique, pour une fois, poussent dans le même sens.
Ce que l’utilisateur et l’investisseur peuvent faire
En attendant que ces architectures deviennent la norme, quelques réflexes réduisent nettement le risque.
- Privilégier les actifs natifs et canoniques plutôt que les versions emballées : un USDC natif transféré via CCTP ne dépend pas d’un coffre tiers.
- Vérifier le modèle du pont : immobilise-t-il les fonds (verrouillage-frappe) ou les fait-il seulement transiter (brûlage-frappe, solveurs) ?
- Regarder l’indépendance réelle des validateurs et la garde des clés, pas seulement leur nombre affiché.
- S’assurer que des plafonds et des coupe-circuits existent, et consulter l’historique d’incidents autant que le logo d’audit.
- Considérer un pont comme un lieu de passage, jamais de stockage : ne pas y laisser dormir de capital.
- Dimensionner ses transferts par rapport à la taille du pot de miel, et fractionner les montants importants.
Pour les équipes qui construisent, le message est symétrique : adopter un standard souverain comme xERC-20, fixer des plafonds prudents par pont, et prévoir dès le départ un bouton de radiation d’urgence. La sécurité n’est pas un audit de lancement, c’est un paramètre que l’on garde la main pour toute la durée de vie du jeton.
Un futur multi-chaînes, pas forcément inter-chaînes
Trois ans après l’avertissement de Vitalik Buterin, son pronostic tient : l’écosystème est bien devenu multi-chaînes, et les transferts inter-chaînes restent le point le plus fragile. Mais la discipline a mûri. Elle a compris que les deux moitiés de la réponse se complètent : vérifier davantage, grâce aux clients légers et aux preuves à divulgation nulle de connaissance, et verrouiller moins, grâce à l’émission native et aux intentions.
Le principe qui émerge est presque banal à force d’évidence. Le pont qui ne détient rien ne peut pas être cambriolé. Celui qui doit détenir quelque chose doit en détenir le moins possible, le moins longtemps possible, sous des règles que son émetteur peut modifier en une transaction. La sécurité des ponts cessera d’être un oxymore le jour où la protection grandira enfin au même rythme que la valeur gardée. En 2026, pour la première fois, une partie de l’industrie construit dans ce sens.
Foire aux questions
Pourquoi les ponts crypto sont-ils autant piratés ?
Parce qu’ils concentrent la liquidité de nombreux protocoles dans une poignée de contrats, formant un pot de miel immobile. Tant que la valeur gardée dépasse le coût pour corrompre le comité de signature ou falsifier une preuve, l’attaque reste rentable. Depuis 2022, les ponts ont perdu plus de 2,8 milliards de dollars, près de 40 % des pertes de la DeFi.
Qu’est-ce qu’un pont « burn-and-mint » et pourquoi est-il plus sûr ?
Dans ce modèle, l’actif est détruit sur la chaîne de départ puis recréé nativement sur la chaîne d’arrivée, sans copie emballée ni réserve immobilisée. Il n’y a donc pas de coffre commun à vider : le risque se limite aux montants en transit et aux plafonds autorisés. CCTP (Circle), OFT (LayerZero) et xERC-20 reposent sur ce principe.
Les stablecoins comme l’USDC sont-ils plus sûrs à transférer entre chaînes ?
Via un protocole d’émission native comme le CCTP de Circle, oui, car l’USDC est brûlé puis refrappé nativement, sans dépositaire tiers ni liquidité verrouillée. De plus, la garde et le remboursement reposent sur un émetteur régulé : Circle est le premier émetteur conforme à MiCA, avec une licence française obtenue auprès de l’ACPR en 2024.
Qu’est-ce que le standard xERC-20 (ERC-7281) ?
C’est une extension d’ERC-20 proposée par Arjun Bhuptani (Connext) qui rend à l’émetteur le contrôle de son jeton inter-chaînes. L’émetteur choisit quels ponts peuvent frapper ses jetons et fixe un plafond d’émission par pont ; en cas de faille, la perte est bornée à ce plafond et le pont fautif peut être radié en une transaction.
Comment réduire mon risque quand j’utilise un pont ?
Privilégiez les actifs natifs plutôt qu’emballés, vérifiez si le pont immobilise ou fait seulement transiter les fonds, examinez l’indépendance des validateurs et l’existence de plafonds et de coupe-circuits, consultez l’historique d’incidents, et ne considérez jamais un pont comme un lieu de stockage. Fractionnez les montants importants.
Par la rédaction de HOGE Wire, pôle DeFi et sécurité on-chain.