Crédit DeFi 2026 : détail ouvert, institutions sous KYC
En 2026, le prêt on-chain s'est dédoublé. Compound, Aave et Morpho ont ouvert un étage institutionnel sous KYC, tandis que l'étage de détail reste ouvert à tous, et plus risqué.
En l’espace de dix jours, à la mi-septembre 2026, trois annonces ont redessiné le visage du crédit décentralisé. Le 8 septembre, la Compound Foundation a ouvert un marché de prêt réservé aux institutions, fermé au grand public. Le 15 septembre, la société française Zama a activé seize coffres Morpho dits confidentiels, où les montants déposés restent chiffrés. Le 25 septembre, Aave V4 sur Base a commencé à accepter des actions tokenisées (Apple, Nvidia, Meta) comme collatéral pour emprunter des stablecoins. Trois mouvements, une même direction : le prêt on-chain, longtemps marché unique et ouvert à tous, se dédouble.
Ce dossier décrit cette scission. D’un côté, un étage de détail resté permissionless (sans autorisation), où n’importe quel portefeuille peut déposer, emprunter et prêter contre presque n’importe quel actif. De l’autre, un étage institutionnel permissionné, grillagé par le KYC, réservé aux banques, aux gestionnaires d’actifs et aux fintechs, avec ses propres collatéraux, ses paramètres de risque sur mesure et, désormais, la confidentialité. Le même code, forké en deux publics. Reste à savoir qui y gagne, qui y perd, et ce que le régulateur français en pense.
Deux marchés, un même code
Il y a douze mois, le crédit on-chain était un seul marché. Un déposant apportait de l’USDC dans une pool Aave, un emprunteur y déposait de l’ETH en garantie et repartait avec des stablecoins ; tout se passait dans le même contrat, sous les yeux de tous, sans qu’on demande jamais qui vous étiez. C’était la promesse fondatrice de la finance décentralisée : un marché monétaire public, sans portier.
En 2026, cette promesse s’est fissurée en deux. Les trois plus gros protocoles de prêt, Aave, Compound et Morpho, ont chacun livré cette année un produit institutionnel permissionné, créant un marché à deux étages qui n’existait pas un an plus tôt. L’étage de détail reste ce qu’il a toujours été : ouvert, composable, bruyant, rémunérateur et risqué. L’étage institutionnel est neuf : il exige une identité vérifiée, isole les collatéraux, taille les paramètres de risque client par client et, ironie de l’histoire, réintroduit dans la DeFi le secret bancaire que la blockchain publique était censée abolir. Le tableau ci-dessous résume ce qui sépare les deux mondes.
| Dimension | Étage de détail (permissionless) | Étage institutionnel (permissionné) |
|---|---|---|
| Accès | N’importe quel portefeuille, sans autorisation | Entités whitelistées, KYC et AML obligatoires |
| Contreparties | Particuliers, DAO, arbitragistes, bots | Banques, gestionnaires d’actifs, fintechs |
| Collatéral | Presque tout (blue-chips, LST, actifs longue traîne) | Collatéraux ségrégués, souvent RWA ou actions tokenisées |
| Paramètres de risque | Fixés par des curateurs ou la gouvernance | Sur mesure, par participant |
| Rendement | Plus élevé, prime de risque | Plus faible, priorité à la taille et à la sécurité |
| Confidentialité | Positions publiques on-chain | Coffres chiffrés (FHE) possibles |
| Cadre réglementaire | Hors supervision (MiCA ne vise pas le protocole) | Compatible CASP et KYC, plus proche de MiFID et MiCA |
Rappel : comment fonctionne un marché de prêt on-chain
Avant d’entrer dans la scission, un rappel s’impose, car les deux étages reposent sur la même plomberie. Un prêt DeFi est sur-collatéralisé : pour emprunter, vous déposez davantage de valeur que vous ne retirez. Cette garantie sert de coussin, puisque le protocole ne dispose ni de dossier de crédit, ni de tribunal pour recouvrer une dette. Trois chiffres gouvernent chaque position. Le ratio prêt-valeur (LTV) fixe combien vous pouvez tirer d’un collatéral donné. Le seuil de liquidation, un cran au-dessus, déclenche la vente forcée. Le facteur de santé résume le tout : au-dessus de 1, la position est saine ; à 1, elle bascule.
Un exemple chiffré éclaire la mécanique. Déposez 10 000 € d’ETH avec un seuil de liquidation de 82,5 %, empruntez 4 000 € d’USDC : votre facteur de santé vaut (10 000 x 0,825) / 4 000, soit environ 2,06. Il faudrait que la valeur de votre ETH tombe autour de 4 848 € (4 000 / 0,825), une chute de près de 51 %, pour que des liquidateurs commencent à solder votre garantie avec une prime. Côté taux, il n’y a pas de banque centrale : le coût de l’emprunt suit une courbe d’utilisation. Tant que la pool reste liquide, le taux est doux ; passé le point d’inflexion (le coude), il grimpe fort pour rappeler des dépôts. Enfin, tout dépend de l’oracle, le flux de prix qui dit au contrat combien vaut votre collatéral. Aave regroupe l’offre en grandes pools partagées (peer-to-pool) ; Morpho, lui, isole chaque marché en cinq paramètres figés. Retenez cette différence : elle explique pourquoi, quand un actif se fissure, l’un mutualise la perte et l’autre la cloisonne.
Le marché en chiffres à l’automne 2026
Le prêt reste la première catégorie de la DeFi, avec environ 53 milliards de dollars de valeur verrouillée selon DefiLlama. Deux protocoles écrasent le reste. Aave demeure le numéro un : au 1er septembre, il affichait près de 17,7 milliards de dollars de TVL et 12,7 milliards de dette active, soit environ 35 % de la catégorie et près de la moitié de tous les prêts DeFi en cours, d’après Crypto Economy. Morpho, lui, a dépassé 10 milliards de dollars de dépôts pour se hisser au deuxième rang, et ses prêts en cours ont touché un record de 5 milliards de dollars le 1er septembre, dont 95 % en stablecoins et 62 % en USDC.
Derrière ce duo, la hiérarchie est plus stable qu’il n’y paraît : Compound V3, Spark (issu de l’écosystème Sky, ex-Maker), Fluid (Instadapp), Euler V2 remis d’aplomb après son piratage de 2023, et Kamino, leader sur Solana, se partagent des ordres de grandeur allant de un à sept milliards de dollars selon les jours (les instantanés de TVL varient beaucoup d’un fournisseur à l’autre). Le signal marquant de la rentrée n’est pas le classement, mais la géographie : les prêts sur la L2 Base ont battu un record à 2,75 milliards de dollars, Morpho et Aave en tête, selon Cryptopolitan. C’est sur Base, et non sur Ethereum, que l’étage institutionnel prend forme le plus vite.
L’étage institutionnel : Compound franchit le Rubicon
Le geste le plus net est venu du plus ancien. Le 8 septembre 2026, la Compound Foundation a ouvert un marché de prêt réservé aux seules institutions, décrit par CryptoBriefing comme le plus grand virage de l’histoire du protocole. Concrètement, Compound scinde sa liquidité en deux couches distinctes : d’un côté le marché de détail historique, de l’autre un environnement clos où seules des entités whitelistées et vérifiées via KYC peuvent emprunter. Ces participants triés reçoivent leurs propres jeux de collatéraux, des ratios prêt-valeur personnalisés et des paramètres de risque taillés sur mesure, entièrement séparés de la face grand public.
La DAO a voté un budget de développement de 52 millions de dollars sur deux ans, dont 14 millions débloqués immédiatement et le reste conditionné à des jalons ; c’est la plus grosse initiative de financement jamais approuvée par le protocole. Elle finance une pile de conformité complète (KYC, AML, coffres permissionnés, kits d’intégration) destinée à brancher les rails de Compound directement sur les flux de travail des banques, gestionnaires d’actifs, bourses et fintechs. Le marché USDC accepte l’ETH, le wstETH, le WBTC et le cbBTC en garantie, avec des LTV allant jusqu’à 87 % pour l’ETH et environ 81 % pour le Bitcoin, précise crypto.news. À la barre, on trouve Aaron Schnarch, ancien PDG de Coinbase Custody, désormais directeur exécutif de la fondation, avec plus de dix partenaires confirmés et une vingtaine d’autres en discussion. Le message est clair : Compound ne veut plus être une pool ouverte, mais une infrastructure de crédit pour capital régulé.
Aave : Horizon et V4, la double stratégie
Le leader du marché avance sur deux fronts. Le premier est Horizon, sa place de marché permissionnée pour actifs du monde réel (RWA), lancée dès août 2025. Horizon exige une vérification d’identité et des contrôles de conformité, et laisse les institutions déposer des obligations ou des fonds tokenisés en garantie pour emprunter des stablecoins, avec des partenaires comme Circle, Ripple et Franklin Templeton, selon le blog d’Aave. Mais l’aventure n’a rien d’un triomphe linéaire, et c’est important pour comprendre la suite : après un pic proche de 600 millions de dollars de dépôts nets et un record de 200 millions de dollars d’emprunts RWA en janvier 2026 (The Cryptonomist), Horizon est ensuite redescendu bien en deçà de ce pic, autour du quart de milliard de dollars à la rentrée, encore loin de l’objectif du milliard. L’appétit institutionnel existe ; il est aussi volatil.
Le second front est technologique. Aave V4, livré sur Ethereum le 30 mars 2026, adopte une architecture en étoile (hub-and-spoke) où un noyau de liquidité alimente des marchés spécialisés, avec le stablecoin GHO comme actif de règlement natif. Le 25 septembre, Aave V4 sur Base a franchi une étape symbolique en acceptant les actions tokenisées de Coinbase comme collatéral pour emprunter de l’USDC, rapporte The Block. Pour Stani Kulechov, fondateur d’Aave, la logique est arithmétique. Interrogé par The Block sur la demande d’emprunt qu’il veut amener on-chain, il résume : « Les institutions arrivent avec de la taille, c’est donc de là que viendra une grande partie de la demande. » (The Block). La taille : voilà le mot d’ordre de l’étage du haut.
Morpho : la plomberie invisible des institutions
Si Aave et Compound veulent devenir des banques institutionnelles, Morpho a choisi un autre rôle : celui de la tuyauterie. Son noyau, Morpho Blue, est un contrat minimal et immuable, sans commission de protocole, sur lequel des curateurs bâtissent des coffres. Ce choix d’infrastructure neutre en fait le moteur discret des marques qui, elles, font face au public. Son cofondateur Paul Frambot l’assume : Morpho « fonctionne mieux comme une infrastructure, qui permet aux marques et aux institutions de proposer des produits plus ouverts, plus transparents et plus compétitifs que ceux bâtis sur les rails financiers traditionnels » (Crypto Economy).
La liste des partenaires 2026 donne le vertige. Coinbase adosse à Morpho ses prêts en USDC garantis par du BTC, un montage que le secteur surnomme le DeFi Mullet (façade TradFi, moteur DeFi) : le collatéral Coinbase sur Morpho est passé de 1,5 à 3,6 milliards de dollars sur l’année, soit une hausse de 133 %, pour environ 1,57 milliard de prêts en cours et 53 000 utilisateurs actifs, selon CryptoBriefing. En septembre, Coinbase a même ouvert l’emprunt d’USDC contre des actions tokenisées (Apple, Alphabet, Nvidia, Meta, SpaceX) sur Base via Morpho, d’après CryptoBriefing. Robinhood a bâti son produit de rendement sur Morpho (plus de 650 millions de dollars de nouvelle dette en août), World App a déployé son offre World Money Earn dans plus de 150 pays, et Circle a retenu Morpho comme couche de crédit de sa nouvelle chaîne Arc. Le tableau ci-dessous récapitule cette avancée.
| Partenaire | Produit 2026 | Détail vérifié |
|---|---|---|
| Coinbase | Prêts adossés aux actions tokenisées sur Base | AAPLc, GOOGLc, NVDAc, METAc, SPCXc en collatéral pour de l’USDC |
| Coinbase | Crédit USDC adossé au BTC (DeFi Mullet) | Collatéral 1,5 à 3,6 Md$ en 2026 (+133 %), ~53 000 utilisateurs |
| Robinhood | Produit de rendement on-chain | Plus de 650 M$ de nouvelle dette (août 2026) |
| World App | World Money Earn | Déployé dans plus de 150 pays |
| Circle | Couche de crédit sur Arc (L2) | Morpho intégré comme moteur de prêt |
| Zama | 16 coffres Morpho confidentiels | Chiffrement FHE ; 40 M$ pour le coffre pilote en 7 semaines |
Coffres confidentiels : la DeFi apprend le secret bancaire
Un obstacle a longtemps tenu les institutions à distance : sur une blockchain publique, tout le monde voit tout. Un trésorier d’entreprise qui déplace 200 millions de dollars signale sa position à ses concurrents et aux bots de front-running. La réponse de 2026 s’appelle le chiffrement homomorphe (FHE), qui permet de calculer sur des données chiffrées sans jamais les révéler. Le 15 septembre, la société française Zama a ouvert seize coffres Morpho confidentiels, où le montant déposé reste secret tout en produisant du rendement, rapporte The Block.
Douze de ces coffres donnent un accès confidentiel à des produits Morpho existants, quatre ont été créés spécialement pour le dépôt chiffré ; ils couvrent l’USDC, l’USDT, l’AUSD et le TGBP, avec pour curateurs Steakhouse Financial, Armitage (Wintermute), Flowdesk, RockawayX et Bitwise. Le coffre pilote, lancé en juin avec Morpho et Steakhouse, avait atteint 40 millions de dollars en sept semaines, et Zama a doublé la mise avec un protocole d’échange confidentiel sur Ethereum, selon The Cryptonomist. Merlin Egalite, cofondateur de Morpho, résume la demande : « Les institutions explorent de plus en plus la manière de rendre l’allocation de capital on-chain plus confidentielle, pour l’adapter à leurs exigences. » La DeFi, née pour rendre tout public, réapprend donc le secret : c’est la condition posée par l’étage du haut.
L’étage de détail : ouvert, mais plus risqué
Pendant que les institutions montent au premier étage, le rez-de-chaussée reste grand ouvert, et c’est là que se joue la vraie DeFi : n’importe qui, n’importe où, peut déposer, emprunter et créer un marché. Sur Morpho, ce sont les curateurs qui font tourner la maison. Ces gestionnaires de risque indépendants (Gauntlet, Steakhouse, MEV Capital, Sentora et une trentaine d’autres) choisissent les collatéraux, calibrent les LTV, sélectionnent les oracles et empochent une part du rendement. Ils sont l’équivalent des gérants de fonds, mais sans agrément ni superviseur. Marc Zeller, de l’Aave Chan Initiative, a comparé ce modèle à « un hôpital où n’importe qui peut s’enregistrer comme médecin » (Protos).
La comparaison n’est pas gratuite. Selon le cabinet Chorus One, les actifs sous gestion des curateurs sont passés d’environ 300 millions à 7 milliards de dollars, une hausse de 2 200 %, et les cinq premiers concentrent près de 43 % du total (Gauntlet à lui seul autour de 1,88 milliard, Steakhouse 1,26 milliard), d’après son rapport sur les curateurs. Cette concentration crée un risque systémique que l’étage institutionnel, avec ses paramètres sur mesure et ses contreparties connues, cherche précisément à éviter. Le rez-de-chaussée abrite aussi l’autre visage du crédit de détail : la frappe de sa propre monnaie, où l’on verrouille du collatéral pour émettre un stablecoin comme GHO, USDS ou crvUSD, une mécanique que nous avons décortiquée dans notre dossier sur les stablecoins CDP. Rendements plus élevés, oui ; mais chaque point de base supplémentaire paie un risque supplémentaire.
Le risque ne disparaît pas, il change de mains
La scission ne fait pas disparaître le danger : elle le redistribue. L’étage institutionnel réduit deux risques (celui de la contrepartie inconnue et celui du régulateur) mais laisse intacts les deux plus meurtriers de la DeFi : le bug de contrat intelligent et la défaillance d’oracle. La preuve la plus cinglante est venue d’Aave lui-même, le protocole le plus conservateur. Le 18 avril 2026, l’exploitation de KelpDAO a produit environ 292 millions de dollars de pertes, dont près de 200 millions de créances douteuses sur Aave V3, où le collatéral rsETH forgé avait servi à emprunter du WETH, selon NewsBTC. Fait notable, les marchés isolés de Morpho n’ont subi aucune contagion : la conception a joué son rôle. L’épisode, et le sauvetage coordonné qui a suivi, sont racontés dans notre reconstitution du sauvetage du pont KelpDAO.
Le péché récurrent s’appelle l’oracle codé en dur. Quand un protocole valorise un actif à un prix fixe au lieu de suivre le marché, il ouvre une porte. Resolv en a fait les frais le 22 mars 2026 : une clé AWS KMS compromise a permis d’émettre 80 millions d’USR et d’en tirer environ 25 millions de dollars, parce que le wstUSR restait valorisé bien au-dessus de son cours réel. Omer Goldberg, fondateur de Chaos Labs, l’a résumé sans détour : « L’oracle est codé en dur et n’est donc jamais réévalué ; le wstUSR était valorisé à 1,13 $ alors qu’il s’échangeait autour de 0,63 $ sur les marchés secondaires. » (The Defiant). C’était la quatrième défaillance du même type en quatorze mois, après Usual, Moonwell et l’effondrement de Stream Finance de novembre 2025 (environ 285 millions de dollars de contagion, d’après BlockEden).
| Événement | Date | Perte estimée | Mécanisme |
|---|---|---|---|
| KelpDAO / rsETH | 18 avr. 2026 | ~292 M$ (dont ~200 M$ de créances douteuses sur Aave) | Faille de configuration d’un pont, collatéral forgé |
| Resolv (USR) | 22 mars 2026 | ~25 M$ | Clé AWS KMS compromise, wstUSR codé en dur à 1,13 $ |
| Stream Finance (xUSD) | 4 nov. 2025 | ~285 M$ de contagion | Perte hors chaîne masquée, réhypothécation |
| Usual (USD0++) | janv. 2025 | Plancher à 0,87 $ | Repricing brutal d’un oracle codé en dur |
Ces cas ne sont pas des accidents isolés. La plateforme KuCoin recense 32 exploitations par manipulation de prix rien qu’en 2026, un record qui vise l’hypothèse économique du collatéral plutôt que le code lui-même (KuCoin). Or un audit de contrat n’attrape presque jamais ce type d’attaque, comme nous l’avons montré dans notre bilan des audits 2026 : la revue de code et la résilience économique sont deux disciplines différentes. Et quand la perte survient, c’est le déposant qui la porte, faute de fonds de garantie ; reste alors la longue traque décrite dans notre article sur la récupération des cryptos volées. L’étage institutionnel n’est pas immunisé : il partage les mêmes contrats, les mêmes oracles, la même L2.
Rendements : la compression par le haut et par le bas
La scission arrive au pire moment pour les rendements, car le taux sans risque remonte. Le 16 septembre 2026, la Banque centrale européenne a relevé son taux de facilité de dépôt de 25 points de base, à 2,50 %, sa deuxième hausse de l’année, en invoquant la remontée des cours du pétrole et une inflation 2026 révisée à 3,0 % (BCE). De l’autre côté de l’Atlantique, la Réserve fédérale a porté sa fourchette à 3,75-4 %, avec un SOFR autour de 3,85 %. Même le Livret A français est remonté à 1,70 % depuis le 1er août. Quand l’argent sans risque rapporte, prêter des stablecoins pour 4 ou 5 % devient nettement moins attirant.
La conséquence est une compression par les deux bouts. Par le haut, les bons du Trésor tokenisés (rendement proche du taux directeur, risque minimal) aspirent les dépôts qui, hier, dormaient dans les pools de prêt ; c’est le désendettement ordonné que subit tout le secteur, le même mouvement qui a calmé les taux de financement des perpétuels analysé dans notre article sur le funding après la Fed. Par le bas, l’étage institutionnel accepte volontairement des rendements plus faibles, car il vend d’abord de la sécurité et de la taille, pas du rendement. Résultat : l’écart entre les deux étages se creuse, mais sur des niveaux absolus plus bas qu’au temps de l’argent gratuit. Le rendement facile a vécu ; reste le rendement discipliné.
Le paradoxe de la valeur : AAVE s’envole, MORPHO gouverne
Cette bataille se lit aussi dans le prix des jetons, et l’écart est révélateur. Au 29 septembre, l’AAVE s’échangeait autour de 147,39 € (en hausse de 12,0 % sur 24 heures et de 16,1 % sur la semaine), pour une capitalisation d’environ 2,27 milliards d’euros et un 41e rang, selon CoinGecko. Le MORPHO, lui, valait environ 2,27 € (plus 2,0 % sur 24 heures), pour une capitalisation d’environ 1,59 milliard d’euros et un 60e rang (CoinGecko). Aave reste nettement plus gros que Morpho en dépôts, mais l’écart de capitalisation s’est encore creusé en sa faveur après cette envolée.
La raison tient à la captation de valeur. L’AAVE bénéficie d’un mécanisme de rachats financés par les revenus du protocole (l’Aavenomics), qui relie directement l’activité de prêt à la valeur du jeton ; plus les institutions empruntent, plus le protocole encaisse, plus le jeton peut en profiter. Le MORPHO, à l’inverse, est un jeton de gouvernance pur : le noyau prélève 0 % de commission, et aucun flux de trésorerie ne remonte mécaniquement vers le détenteur. Neutralité maximale pour séduire les marques, mais captation de valeur minimale pour le jeton. C’est le même débat que celui posé par les rachats de jetons ailleurs dans l’écosystème, que nous avons traité à propos du rachat de JUP par Jupiter : un rachat est-il un vrai rendement, ou un simple habillage ? La scission institutionnelle donne un avantage narratif à Aave, dont le modèle transforme la demande d’emprunt en revenu tangible.
Qui achète ? La demande institutionnelle et son revers
Le pari de tout l’étage du haut tient dans la phrase de Kulechov : les institutions arrivent avec de la taille. Un seul gestionnaire d’actifs peut déplacer plus de capital que des milliers de particuliers, et une poignée de banques suffirait à doubler l’encours de crédit on-chain. C’est le scénario haussier : des rails DeFi discrets (Morpho, Compound institutionnel, Horizon) branchés sur des marques grand public (Coinbase, Robinhood, World App), acheminant du capital régulé vers un livre de prêts transparent.
Le revers, c’est que ce capital est aussi le plus prompt à partir. La rechute de Horizon, de près de 600 millions à environ 256 millions de dollars en huit mois, le rappelle : la demande institutionnelle est sensible au rendement et à la mode, elle entre et sort vite. C’est exactement la leçon des ETF Bitcoin, où des flux records peuvent s’inverser en quelques séances, comme nous l’avons montré en cherchant qui achète vraiment ces flux. Un livre de prêts gonflé par quelques mandats institutionnels est plus concentré, donc plus fragile en cas de retrait simultané, qu’une base large de déposants de détail. La taille est une force à la hausse et une faiblesse à la baisse. L’étage institutionnel n’est pas une rente garantie ; c’est un canal de plus, avec sa propre pro-cyclicité.
Cette bifurcation soulève enfin une question pour le déposant de détail : la montée des institutions rend-elle son étage meilleur ou plus pauvre ? À court terme, la liquidité institutionnelle qui transite par les mêmes contrats (via Morpho, notamment) approfondit les marchés et resserre les écarts, ce dont profite tout le monde. À plus long terme, si les meilleures contreparties et les collatéraux les plus sûrs migrent vers des coffres permissionnés et confidentiels, le rez-de-chaussée pourrait hériter des risques les plus difficiles à tarifer, pendant que les rendements les plus stables se réservent à l’étage du haut. La scission n’est pas neutre : elle redistribue non seulement le risque, mais aussi l’accès au meilleur du crédit on-chain.
AMF, MiCA et le périmètre : le KYC réconcilie-t-il la DeFi avec Bruxelles ?
La scission a une dimension réglementaire qui la rend presque inévitable. MiCA, le règlement européen entré en pleine application, encadre les prestataires de services sur crypto-actifs (les CASP) et les émetteurs, pas les protocoles autonomes. Interagir en direct avec un contrat intelligent, sans intermédiaire, reste hors du champ de la supervision, et surtout hors de tout fonds de garantie des dépôts : en cas de créance douteuse, aucun équivalent du FGDR ne remboursera le prêteur. C’est précisément ce vide que l’étage institutionnel comble. En imposant KYC, AML et contreparties identifiées, un marché permissionné ressemble beaucoup à un service régulé, ce qui le rapproche mécaniquement du statut CASP et rassure les directions de la conformité.
Pour la France, le calendrier est net. Le régime transitoire PSAN, hérité de la loi PACTE, a pris fin le 1er juillet 2026 ; depuis, exercer sans l’agrément CASP expose à des sanctions pénales (jusqu’à deux ans d’emprisonnement et 30 000 € d’amende au titre du Code monétaire et financier), et l’AMF a rappelé aux acteurs non conformes leur obligation de liquidation ordonnée (AMF). À cela s’ajoute DORA pour la résilience opérationnelle et informatique, tandis que les dérivés crypto (futures, perpétuels) relèvent de MiFID II, pas de MiCA. Reste la grande zone grise : la DeFi de détail permissionless. Le rapport conjoint EBA-ESMA la juge encore de niche (environ 4 % de la valeur crypto mondiale), et la revue de MiCA, dont la consultation s’est achevée fin août 2026, doit justement trancher la frontière entre régulé et non régulé (Commission européenne). En attendant, le KYC ne réconcilie pas la DeFi avec Bruxelles : il crée un étage réconcilié, et en laisse un autre dehors.
Ce qu’il faut surveiller
La grande question des prochains trimestres n’est pas de savoir si la scission aura lieu (elle a déjà eu lieu) mais si elle tient. L’étage institutionnel doit prouver que son capital reste, et l’exemple de Horizon invite à la prudence. L’étage de détail doit prouver qu’il survit à la remontée des taux sans se vider au profit des bons du Trésor tokenisés. Et le régulateur doit décider s’il laisse durablement coexister un marché permissionné qu’il supervise et un marché permissionless qu’il ignore. Voici les signaux à suivre.
- La demande institutionnelle tient-elle dans la durée, ou reflue-t-elle comme les dépôts de Horizon ?
- L’étage de détail se fait-il siphonner ses dépôts par les bons du Trésor tokenisés à mesure que les taux montent ?
- La concentration des curateurs recule-t-elle, ou de nouvelles garde-fous (notation, verrous temporels, KYC des curateurs) émergent-ils ?
- Les coffres confidentiels passent-ils l’épreuve d’un audit et d’un incident réel, ou la confidentialité masque-t-elle le risque ?
- La revue de MiCA tranche-t-elle enfin le sort de la DeFi permissionless en Europe ?
Le crédit on-chain a passé cinq ans à répéter qu’il rendrait la finance ouverte à tous. En 2026, il découvre qu’il grandit surtout en construisant des murs : un étage pour les institutions, sous KYC et chiffrement, et un étage pour tous les autres, ouvert et rémunérateur mais exposé. Le même code, deux marchés. La promesse n’est pas morte ; elle s’est simplement divisée en deux.
Foire aux questions
Qu’est-ce que le crédit DeFi institutionnel (permissionné) ?
C’est un marché de prêt on-chain réservé à des entités vérifiées par KYC, comme les banques ou les gestionnaires d’actifs. Contrairement à la DeFi de détail, ouverte à tous, il isole les collatéraux, applique des paramètres de risque sur mesure et peut chiffrer les positions. En 2026, Compound, Aave (via Horizon) et Morpho ont tous lancé un tel étage.
Aave ou Morpho : quelle est la différence en 2026 ?
Aave est un marché de prêt intégré, de type banque universelle, qui capte de la valeur pour son jeton via des rachats financés par ses revenus. Morpho est une infrastructure neutre à commission nulle, sur laquelle des curateurs et des marques comme Coinbase ou Robinhood bâtissent leurs produits ; son jeton sert surtout à la gouvernance. Aave reste numéro un en dépôts, Morpho numéro deux.
Un prêt DeFi est-il garanti en cas de piratage ?
Non. Aucun fonds de garantie des dépôts (type FGDR) ne couvre la DeFi, et en cas de créance douteuse la perte revient aux déposants. Le piratage de KelpDAO en avril 2026 a ainsi laissé près de 200 millions de dollars de créances douteuses sur Aave. Les marchés isolés, comme ceux de Morpho, limitent la contagion mais n’annulent pas le risque de contrat ou d’oracle.
Pourquoi les institutions veulent-elles des coffres confidentiels ?
Sur une blockchain publique, une grosse position est visible de tous, ce qui expose au front-running et signale sa stratégie aux concurrents. Le chiffrement homomorphe (FHE), utilisé par les coffres Morpho de Zama lancés en septembre 2026, permet de déposer et de gagner du rendement sans révéler les montants. C’est une condition posée par beaucoup d’acteurs régulés avant d’entrer.
La DeFi de détail est-elle régulée par l’AMF et MiCA ?
MiCA encadre les prestataires (CASP) et les émetteurs, pas les protocoles autonomes ; interagir en direct avec un contrat reste hors supervision. En France, le régime transitoire PSAN a pris fin le 1er juillet 2026, et exercer sans agrément CASP est désormais passible de sanctions pénales. La frontière entre DeFi régulée et non régulée fait l’objet de la revue de MiCA en cours.
Par Yuki Tanaka, rédaction HOGE Wire.