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● DeFi & On-chain

Frapper son propre dollar : GHO, USDS et crvUSD en 2026

Verrouiller un collatéral pour frapper un tout nouveau dollar : voilà le principe des stablecoins CDP. GHO, USDS, crvUSD et Liquity BOLD relancent en 2026 la plus ancienne forme de crédit DeFi.

Il existe deux manières d’obtenir un dollar sur une blockchain sans vendre ses cryptos contre des euros. La première est bien connue : vous déposez un collatéral dans un marché monétaire comme Aave ou Morpho, et vous empruntez un dollar que quelqu’un d’autre a déjà déposé. La seconde est plus radicale, et beaucoup moins racontée : vous verrouillez un collatéral dans un contrat, et le protocole frappe pour vous un tout nouveau dollar, qui n’existait pas une seconde plus tôt. Ce dollar porte un nom (DAI, GHO, crvUSD, BOLD) et une mécanique commune, celle de la « position de dette collatéralisée », ou CDP.

Cette seconde voie est en réalité la plus ancienne du crédit décentralisé. Avant les pools de prêt, avant les curateurs, avant les taux fixes, il y avait MakerDAO et son DAI, né en 2017 de l’idée qu’un particulier pouvait devenir sa propre banque centrale et émettre une monnaie stable adossée à ses cryptos. Huit ans plus tard, ce modèle connaît une renaissance concurrentielle. Aave pousse son GHO au coeur de son architecture V4 ; MakerDAO est devenu Sky et a migré DAI vers USDS ; Curve a lancé crvUSD et sa liquidation « douce » ; Liquity a relancé un protocole immuable où l’emprunteur fixe lui-même son taux. Le dollar synthétique n’est plus un monopole, c’est un marché.

Cet article se concentre sur cette famille précise, celle des stablecoins CDP, distincte des marchés pair-à-pool que nous avons déjà décortiqués dans notre comparatif Aave contre Morpho. Au 28 septembre 2026, le jeton AAVE s’échange autour de 129,27 € et le jeton MORPHO autour de 2,21 € (données CoinGecko), mais la vraie bataille de cette rentrée ne se joue pas sur le prix des jetons de gouvernance : elle se joue sur la question de savoir quel dollar on-chain les utilisateurs et les institutions choisiront de frapper, et surtout de détenir.

Qu’est-ce qu’un CDP, cette « position de dette collatéralisée »

Une position de dette collatéralisée (Collateralized Debt Position) fonctionne comme un coffre. Vous y déposez un actif volatil (de l’ETH, du wBTC, un jeton de staking liquide), et le contrat vous autorise à frapper une certaine quantité de stablecoin en échange. Ce stablecoin est une dette : pour récupérer votre collatéral, vous devrez le rendre, augmenté d’un éventuel intérêt. Tant que la dette reste petite par rapport à la valeur du coffre, tout va bien. Si le collatéral chute trop, la position devient liquidable, et un tiers rembourse la dette à votre place en saisissant votre collatéral, avec une prime.

Jusqu’ici, cela ressemble à n’importe quel emprunt DeFi. La différence tient à l’origine du dollar. Dans un marché pair-à-pool, le dollar que vous empruntez a été déposé par un autre utilisateur qui, lui, touche un intérêt ; le taux dépend du taux d’utilisation du pool, ce fameux « coude » de la courbe que nous avons expliqué dans notre article sur les taux d’intérêt DeFi. Dans un CDP, personne n’a déposé le dollar en face : le protocole le crée à partir de rien au moment où vous empruntez, et le détruit (le « brûle ») quand vous remboursez. Vous n’êtes pas un emprunteur au sens classique, vous êtes un émetteur.

Cette nuance a des conséquences profondes. Le montant total qu’un protocole CDP peut frapper n’est pas limité par ce que d’autres ont bien voulu prêter, mais par un « plafond de dette » que la gouvernance fixe, actif par actif. Le taux que vous payez n’est pas un taux de marché déterminé par l’offre et la demande de dépôts, mais un « taux de stabilité » (stability fee) que le protocole règle comme un levier de politique monétaire. Et l’objet que vous frappez n’est pas un jeton emprunté, c’est une nouvelle unité de compte qui doit, à elle seule, tenir sa promesse : valoir un dollar, aujourd’hui et demain.

Un exemple concret aide à fixer les idées. Supposons que vous déposiez pour 15 000 € d’ETH dans un protocole qui exige un ratio de collatéralisation minimal de 150 %. Vous pouvez alors frapper jusqu’à 10 000 unités de stablecoin, mais tout emprunteur prudent s’arrête bien avant, autour de 5 000 ou 6 000, pour se ménager un matelas. Si le prix de l’ETH chute de 30 %, votre collatéral ne vaut plus que 10 500 € : la position approche du seuil de liquidation, et il faut soit rembourser une partie de la dette, soit ajouter du collatéral. C’est cette marge de sécurité, choisie par l’emprunteur, qui distingue une position robuste d’une position fragile.

CDP contre prêt pair-à-pool : la différence qui change tout

Pour comprendre pourquoi les deux modèles coexistent, il faut les comparer terme à terme. Un marché pair-à-pool (Aave, Morpho, Compound) est un marché à deux faces : des prêteurs déposent, des emprunteurs empruntent, et le protocole fait le lien en ajustant le taux selon la tension entre les deux. Un protocole CDP (Sky, Aave GHO, Curve crvUSD, Liquity) est un marché à une face : il n’y a pas de prêteur, seulement des emprunteurs qui frappent une monnaie commune. Le tableau ci-dessous résume les différences.

CritèreMarché pair-à-pool (Aave, Morpho)Protocole CDP (Sky, GHO, crvUSD)
Origine du dollarDéposé par un autre utilisateurFrappé (créé) par le protocole
ContrepartieUn prêteur qui touche l’intérêtAucune : la monnaie est une dette envers le protocole
Fixation du tauxCourbe d’utilisation (offre et demande)Taux de stabilité fixé par la gouvernance, l’emprunteur ou un algorithme
Limite de tailleLiquidité réellement déposéePlafond de dette voté
Ce que vous détenezUn stablecoin existant (USDC, USDT)Un nouveau stablecoin propre au protocole
Risque principalIlliquidité du pool, taux qui s’envoleRupture d’ancrage du stablecoin frappé

La conséquence la plus contre-intuitive est celle du risque. Dans un pool, si le collatéral d’un emprunteur s’effondre sans être liquidé à temps, ce sont les déposants qui absorbent la créance douteuse. Dans un CDP, il n’y a pas de déposant à léser : c’est le stablecoin lui-même qui encaisse le choc, en perdant son ancrage si le collatéral saisi ne suffit plus à couvrir la monnaie en circulation. Le porteur de DAI, de GHO ou de crvUSD est donc, qu’il le sache ou non, le créancier en dernier ressort du système. D’où l’obsession de ces protocoles pour la surcollatéralisation et pour la qualité de leurs oracles.

Comment un stablecoin CDP garde son ancrage

Un stablecoin CDP n’est ancré à un dollar par aucune loi ni aucune banque. Son ancrage est une propriété émergente, le résultat de plusieurs mécanismes qui tirent le prix vers un dollar dès qu’il s’en écarte. Le premier est la surcollatéralisation : chaque unité en circulation est adossée à plus d’un dollar de collatéral, ce qui crée un coussin. Le deuxième est la liquidation : dès qu’une position devient trop risquée, des bots la ferment, ce qui garantit que la monnaie reste couverte.

Les mécanismes suivants agissent directement sur le prix de marché. Le module de stabilité de l’ancrage (Peg Stability Module, ou PSM) permet d’échanger un pour un le stablecoin contre de l’USDC : si DAI ou USDS s’échange sous le dollar, un arbitragiste l’achète à rabais et le rend au PSM contre un dollar plein, ce qui fait remonter le prix. La rédemption joue un rôle comparable chez Liquity : n’importe qui peut rendre un BOLD au protocole contre exactement un dollar de collatéral prélevé sur les positions les plus risquées, ce qui pose un plancher net. crvUSD, lui, s’appuie sur des « PegKeeper » et sur une liquidation graduelle pour amortir les écarts.

Le dernier levier est le plus subtil, et le plus important en 2026 : le taux. En relevant le taux de stabilité, un protocole rend l’emprunt plus cher, décourage la frappe et réduit l’offre, ce qui soutient le prix. En relevant le taux d’épargne payé aux détenteurs, il augmente la demande. Un protocole CDP mature se pilote donc exactement comme une petite banque centrale, avec un taux directeur des deux côtés du bilan. C’est aussi pourquoi certains contrats disposent d’une fonction de frappe éclair (flash-mint), qui permet de créer et de détruire la monnaie dans une seule transaction, pour l’arbitrage et le refinancement.

GHO, le dollar natif d’Aave

Lancé à l’été 2023, GHO est le stablecoin maison d’Aave. Sa particularité est de ne pas exiger un coffre séparé par actif : un utilisateur qui a déjà déposé du collatéral sur Aave peut frapper du GHO directement contre ce collatéral, tout en continuant de percevoir le rendement de ses dépôts. Cette intégration au marché de prêt le rend, selon ses partisans, plus efficient en capital que ses concurrents. Interrogé sur ce qui distingue GHO, le fondateur d’Aave Stani Kulechov résumait la chose ainsi : « la différence clé, c’est que la communauté AAVE utilise le protocole AAVE pour créer ce stablecoin » (Decrypt). À l’époque, il relevait aussi que l’USDC représentait 52 % du collatéral de DAI, là où GHO visait un panier plus diversifié.

Le pari a payé. GHO a plus que triplé au cours de l’année 2025, partant d’environ 146 millions de dollars pour atteindre un sommet proche de 483 millions, ce qui en faisait alors le 21e stablecoin du marché ; il a depuis franchi les 500 millions de dollars de capitalisation. Son ancrage repose sur plusieurs « facilitateurs » (des contrats autorisés à frapper du GHO dans une limite votée), sur un module de stabilité (le GHO Stability Module) et sur une fonction de flash-mint. Surtout, GHO est devenu un produit d’épargne à part entière : la version sGHO verse un rendement variable de l’ordre de 5 % (StablecoinInsider), et plus de la moitié du GHO en circulation est aujourd’hui déposée dans ce produit d’épargne, tandis que la version stakée stkGHO vise un rendement plus élevé en contrepartie d’un rôle d’amortisseur.

Le parcours de GHO n’a pourtant pas été un long fleuve tranquille. Dans ses premiers mois, faute d’une demande suffisante, il s’est échangé durablement sous le dollar, un rappel que frapper une monnaie est facile, mais que la faire tenir à l’ancrage l’est beaucoup moins. Aave a dû ajuster le taux d’emprunt, plafonner puis rouvrir la capacité des facilitateurs, et surtout créer une vraie demande d’épargne via sGHO pour ramener le prix vers un dollar. Cet épisode illustre une règle générale des CDP : un stablecoin n’est stable que si l’offre (la frappe) et la demande (la détention) sont pilotées de concert.

Aave V4 et l’architecture « hub-and-spoke »

La raison pour laquelle GHO compte autant en 2026 tient à la nouvelle architecture d’Aave. Déployé sur le mainnet Ethereum fin mars 2026, après plus de deux ans de développement, Aave V4 abandonne le pool monolithique au profit d’un modèle dit « hub-and-spoke » (moyeu et rayons). Un petit nombre de « hubs » (Prime pour le risque le plus faible, Core pour le marché principal, Plus pour les couples risque/rendement plus agressifs) concentrent la liquidité, tandis que des « spokes » spécialisés branchent des règles de prêt propres à chaque cas d’usage ou à chaque chaîne, en isolant leur risque (The Block).

Dans ce schéma, GHO n’est plus un stablecoin parmi d’autres : il devient l’actif de règlement natif du système. Chaque hub traite le GHO comme sa monnaie de base, et les déploiements multichaînes se simplifient parce que le GHO circule nativement d’un hub à l’autre. Aave V4 introduit aussi des « primes de risque » qui ajustent le taux selon le collatéral déposé, et un moteur de liquidation redessiné. Pour Aave, l’enjeu est clair : transformer GHO en colonne vertébrale monétaire de tout son écosystème, à la manière dont une banque commerciale ferait tourner sa propre unité de compte. C’est le pendant CDP de la stratégie de rachats qui alimente, par ailleurs, la valeur du jeton AAVE.

USDS et Sky, l’héritier de MakerDAO

Si GHO est le nouveau venu ambitieux, USDS est l’héritier du trône. En août 2024, MakerDAO, le protocole qui a inventé le stablecoin CDP avec DAI, s’est rebaptisé Sky dans le cadre du plan « Endgame » de son fondateur Rune Christensen. DAI n’a pas disparu : il se met à niveau vers un nouveau jeton, USDS, au taux de un pour un, tandis que le jeton de gouvernance MKR se convertit en SKY au ratio de 1 pour 24 000. La grande migration de DAI vers USDS s’est largement achevée au cours de l’année 2026 (bex.co).

Le résultat en fait le poids lourd de la catégorie : l’ensemble Sky (USDS et DAI résiduel) pèse plus d’une dizaine de milliards de dollars, ce qui place Sky parmi les tout premiers émetteurs de stablecoins, derrière Tether et Circle. Côté épargne, le Sky Savings Rate rémunère les dépôts d’USDS autour de 3,6 à 3,75 % en cette rentrée, via le jeton d’épargne sUSDS. Le protocole affiche plusieurs centaines de millions de dollars de revenus annualisés, signe qu’un stablecoin CDP à grande échelle est une machine à cash-flow, un thème que nous avons exploré côté rendement dans Sky ou Ethena.

Sky traîne toutefois la même tension que DAI avant lui : pour tenir son ancrage à grande échelle, le protocole s’appuie fortement sur son module de stabilité, et donc sur l’USDC, un stablecoin centralisé émis par une entreprise américaine. Cette dépendance est le talon d’Achille philosophique du modèle : un stablecoin « décentralisé » dont une part importante du collatéral est un stablecoin centralisé hérite des risques de ce dernier (gel d’adresses, risque réglementaire, risque bancaire sur les réserves). En mars 2023, la panique autour de l’USDC exposé à la faillite de Silicon Valley Bank avait d’ailleurs fait temporairement décrocher DAI de son ancrage. C’est précisément ce compromis entre décentralisation et stabilité que les autres acteurs cherchent à trancher différemment.

Sky a par ailleurs poussé plus loin que quiconque la logique de diversification du collatéral. Le protocole détient une part importante de bons du Trésor américains tokenisés et d’actifs du monde réel, ce qui lui permet de capter le taux sans risque et d’en reverser une partie via le Sky Savings Rate. Son organisation elle-même a été éclatée en sous-entités semi-autonomes, les « Stars », chacune dotée de sa propre gouvernance et de son propre jeton, dans l’idée de faire tourner l’ensemble comme une fédération plutôt que comme un monolithe. C’est le pari inverse de celui de Liquity, sur lequel nous revenons plus loin.

crvUSD, le dollar de Curve et la liquidation « douce »

Curve, la place d’échange spécialisée dans les stablecoins, a lancé son propre dollar CDP, crvUSD, avec une innovation qui a fait école : la liquidation « douce » (soft liquidation), gérée par un algorithme baptisé LLAMMA. Au lieu d’attendre un seuil fatidique puis de vendre brutalement tout le collatéral, LLAMMA convertit progressivement le collatéral en crvUSD à mesure que son prix baisse, sur une série de « bandes » de prix, et refait le chemin inverse si le prix remonte. L’emprunteur n’est donc jamais liquidé d’un coup : il glisse doucement de l’ETH vers le crvUSD, puis inversement, ce qui amortit considérablement le choc d’une chute de marché.

Ce confort a un coût : pendant la phase de liquidation douce, l’emprunteur subit une érosion continue de la valeur de sa position, et une forte volatilité peut lui faire perdre du terrain même si le prix finit par revenir. Pour tenir l’ancrage, crvUSD combine LLAMMA avec des « PegKeeper », des contrats qui frappent ou brûlent automatiquement du crvUSD dans des pools dédiés. Au 28 septembre 2026, crvUSD pèse environ 224 millions de dollars de capitalisation et s’échange à un cheveu du dollar (CoinGecko), une taille plus modeste que GHO ou USDS mais une conception souvent citée comme l’une des plus élégantes du secteur.

Liquity, BOLD et les taux fixés par l’emprunteur

À l’autre extrémité du spectre, Liquity défend une orthodoxie de la décentralisation. Sa première version, toujours en service, émet le LUSD contre un seul collatéral (de l’ETH), sans intérêt, avec un ratio de collatéralisation minimal de 110 % et un code immuable que personne, pas même l’équipe, ne peut modifier. Son ancrage repose sur un mécanisme de rédemption pur : n’importe qui peut toujours échanger un LUSD contre un dollar d’ETH, ce qui pose un plancher dur au prix.

La version 2, relancée sur le mainnet Ethereum en mai 2026, introduit le BOLD et une idée forte : c’est l’emprunteur qui fixe lui-même son taux d’intérêt. Plutôt qu’un taux imposé par une gouvernance ou dicté par un algorithme opaque, chaque utilisateur choisit le sien ; plus il paie, moins sa position risque d’être « rachetée » en priorité lors des rédemptions. L’équipe présente ce choix comme un manifeste : il s’agit, écrit-elle, de bâtir « un mécanisme de marché où les taux ne sont plus dictés par quelques-uns, mais choisis par le plus grand nombre » (Liquity). BOLD reverse par ailleurs la totalité de ses revenus à ses utilisateurs, et s’appuie sur une quinzaine de « forks amis » pour diffuser sa liquidité.

Ce choix de l’immuabilité est un pari à double tranchant. En rendant son code impossible à modifier, Liquity élimine le risque de gouvernance et le risque de clé d’administration, ces vecteurs par lesquels tant de protocoles ont été vidés. Mais il se prive aussi de toute capacité à corriger un bug ou à réagir à une crise : ce qui est déployé l’est pour toujours. Les « forks amis », des copies autorisées du protocole déployées par des tiers, sont la façon dont cet écosystème se met à jour, non pas en modifiant le code existant, mais en lançant une nouvelle version à côté.

Le tableau comparatif des dollars on-chain

Ces quatre dollars synthétiques répondent à la même promesse (valoir un dollar) par des chemins très différents. Le tableau suivant les met en regard sur les critères qui comptent pour un utilisateur : qui les émet, contre quoi, comment le taux est fixé, et quelle taille ils atteignent fin septembre 2026.

StablecoinÉmetteurCollatéral typiqueFixation du tauxCapitalisation
USDS / DAISky (ex-MakerDAO)ETH, LST, USDC (via PSM), actifs réelsGouvernancePlus de 10 Md$ (ensemble Sky)
GHOAavePanier de collatéraux AaveGouvernance> 500 M$
crvUSDCurveETH, LST, wBTCAlgorithme (PegKeeper)~224 M$
BOLD / LUSDLiquityETH et LST (BOLD), ETH seul (LUSD)Choisi par l’emprunteur (BOLD)Niche, orienté décentralisation

À côté de ces quatre, d’autres acteurs occupent des niches : Frax a fait évoluer son modèle vers un adossement plus complet, et de nombreux protocoles émettent des dollars adossés à des stratégies de rendement plutôt qu’à un simple collatéral verrouillé, une catégorie différente qu’il ne faut pas confondre avec les CDP purs. Le point commun des quatre du tableau reste le même : aucun n’est garanti par un État ou par un fonds de garantie, chacun tient uniquement par sa mécanique.

Le taux d’épargne on-chain, nouveau champ de bataille

Frapper un dollar ne sert à rien si personne ne veut le détenir. La demande est donc le nerf de la guerre, et les émetteurs se livrent une concurrence féroce sur le taux d’épargne qu’ils versent aux porteurs. sGHO chez Aave, sUSDS chez Sky, les pools de stabilité chez Liquity : chacun propose un rendement pour capter et retenir les dépôts. Ce rendement n’est pas magique, il vient des intérêts payés par les emprunteurs et des revenus du collatéral (notamment des bons du Trésor tokenisés que certains protocoles détiennent en réserve).

Cette origine du rendement est cruciale pour juger de sa solidité. Un taux d’épargne financé par des intérêts d’emprunt réels et par des bons du Trésor est durable : il tient tant que la demande d’emprunt existe. Un taux dopé par des distributions de jetons de gouvernance, en revanche, est un rendement subventionné qui s’éteindra dès que les incitations cesseront. Avant de courir après le chiffre le plus élevé, mieux vaut comprendre d’où sort le rendement, exactement comme on demanderait à une banque comment elle finance le taux de son livret.

Or ce champ de bataille est directement gouverné par le taux sans risque. Quand la BCE a relevé son taux de dépôt à 2,50 % en septembre 2026 et que la Fed maintient le sien autour de 3,75 à 4 %, l’épargne on-chain doit rivaliser avec des placements traditionnels redevenus rémunérateurs. Pour un épargnant français, le Livret A rapporte 1,70 % net et sans risque depuis le 1er août 2026 (economie.gouv.fr) ; un rendement sGHO ou sUSDS plus élevé doit se lire à l’aune du risque supplémentaire qu’il comporte. C’est tout l’objet de notre article sur le choc de taux qui met fin au levier facile : la remontée du taux sans risque comprime tout le crédit on-chain.

ProduitRendement indicatif (2026)Garantie
Livret A (France)1,70 %Garanti par l’État
Taux de dépôt BCE2,50 %Taux directeur
sUSDS (Sky Savings Rate)~3,6 à 3,75 %Aucune
sGHO (Savings GHO)~5 % (variable)Aucune

La leçon est double. D’un côté, les taux d’épargne on-chain restent supérieurs aux livrets réglementés, ce qui explique l’afflux de capitaux vers ces produits. De l’autre, cet écart n’est pas un cadeau : il paie un risque de contrat, d’oracle et de rupture d’ancrage qui n’existe pas sur un Livret A. Le rendement affiché est un salaire du risque, pas un repas gratuit.

Quand le CDP casse : de Black Thursday aux oracles codés en dur

Le modèle CDP a une histoire d’échecs instructive. Le cas fondateur reste le « Black Thursday » de MakerDAO, le 12 mars 2020. Ce jour-là, l’effondrement du prix de l’ETH, conjugué à des oracles lents et à des frais de transaction Ethereum devenus prohibitifs, a déclenché une vague de liquidations. Des bots ont pu enchérir zéro DAI sur des enchères de collatéral et remporter l’ETH pour rien : environ 8,32 millions de dollars de collatéral ont été liquidés pour 0 DAI, et 1 462 des 3 994 liquidations (soit 36,6 %) se sont faites avec une décote de 100 % (analyse Whiterabbit).

Il faut ici écarter une confusion fréquente. Les stablecoins CDP dont parle cet article sont surcollatéralisés : derrière chaque unité, il y a plus d’un dollar d’actifs saisissables. Ils n’ont rien à voir avec les stablecoins dits algorithmiques comme l’UST de Terra, qui reposait sur un simple jeu d’équilibre avec un jeton frère (LUNA) et sans collatéral réel. L’effondrement de Terra en mai 2022, qui a effacé des dizaines de milliards de dollars en quelques jours, était une spirale de la mort, pas une crise de collatéral. Un CDP peut mal tourner, mais son pire scénario reste borné par la valeur du collatéral saisi, ce qui n’était pas le cas de l’UST.

Le protocole s’est retrouvé avec environ 4,5 millions de dollars de créance douteuse, une première dans son histoire. La solution a été brutale, mais révélatrice de la nature du modèle : MakerDAO a déclenché une enchère de dette, frappant et vendant de nouveaux jetons MKR par tranches de 50 000 DAI pour combler le trou, diluant au passage tous les détenteurs existants (The Block). Autrement dit, quand un CDP casse, quelqu’un paie toujours : soit le porteur du stablecoin, soit le détenteur du jeton de gouvernance.

Les échecs modernes ont changé de forme, mais pas de fond. Le péché récurrent de 2025 et 2026 s’appelle l’oracle codé en dur : un contrat qui valorise un collatéral à un prix figé au lieu de son prix de marché réel. Lors de l’exploit de Resolv en mars 2026, quatrième défaillance de ce type en quatorze mois, l’écart était béant. Omer Goldberg, fondateur de Chaos Labs, l’a résumé sans détour : « l’oracle est codé en dur et n’est donc jamais réévalué ; le wstUSR était valorisé à 1,13 dollar alors qu’il s’échangeait autour de 0,63 dollar » (The Defiant). Un stablecoin CDP hérite de la qualité de ses oracles : mal évalué, le collatéral laisse frapper trop de monnaie, et l’ancrage finit par craquer. Cette dépendance aux prix externes rejoint la question plus large des vulnérabilités que les audits ne détectent pas toujours, comme dans l’affaire Bitget et le paradoxe de l’audit.

Ni banque, ni Livret A : ce que dit la régulation

Un stablecoin CDP n’est ni un dépôt bancaire ni un livret réglementé. Si le protocole fait faillite ou perd son ancrage, aucun fonds de garantie des dépôts ne rembourse le porteur ; la créance douteuse retombe, on l’a vu, sur les utilisateurs. En Europe, le règlement MiCA encadre bien les stablecoins, mais il vise leurs émetteurs : il distingue les jetons de monnaie électronique (EMT, adossés à une seule devise) et les jetons se référant à des actifs (ART, adossés à un panier), et impose à ceux qui les émettent des exigences de réserve, d’agrément et de transparence.

Le problème est qu’un protocole CDP réellement décentralisé n’a pas d’émetteur identifiable à réguler. GHO, USDS ou crvUSD sont frappés par des contrats autonomes, pas par une société qui détiendrait des réserves en banque. Cette zone grise fait l’objet de débats nourris entre régulateurs européens, l’EBA et l’ESMA ayant déjà relevé que la DeFi restait une part « de niche » du marché. En France, l’Autorité des marchés financiers (AMF) supervise les prestataires de services sur actifs numériques, dont le régime transitoire s’est achevé le 1er juillet 2026 (AMF). Mais interagir en direct avec un contrat CDP, sans intermédiaire, reste largement hors du champ de cette supervision.

La conséquence pratique pour l’utilisateur français est simple : frapper du GHO ou détenir du sUSDS n’offre aucune des protections d’un produit d’épargne classique. La contrepartie du rendement supérieur est l’absence totale de filet de sécurité public. C’est un choix légitime, mais qui doit être fait en connaissance de cause.

Comment évaluer un stablecoin CDP

Avant de frapper ou de détenir un dollar synthétique, quelques questions permettent de jauger sa solidité. Cette liste ne remplace pas une analyse approfondie, mais elle écarte les pièges les plus grossiers.

  • Quelle est la qualité et la diversité du collatéral ? Un panier d’ETH, de LST et de bons du Trésor tokenisés est plus robuste qu’un adossement massif à un seul actif.
  • Quelle part du collatéral repose sur un stablecoin centralisé (via un PSM) ? Plus cette part est élevée, plus le dollar « décentralisé » hérite des risques d’un dollar centralisé.
  • Quel type d’oracle le protocole utilise-t-il ? Un oracle codé en dur ou à faible fréquence est un signal d’alerte majeur.
  • Comment fonctionne la liquidation ? Brutale (Maker, Aave), douce et graduelle (crvUSD), ou par rédemption (Liquity) ? Chaque modèle a ses forces et ses angles morts.
  • Le taux d’épargne est-il soutenable, ou financé par des incitations temporaires en jetons ?
  • Qui contrôle les paramètres et les clés d’administration ? Un code immuable réduit le risque de gouvernance, mais aussi la capacité à réagir en cas de crise.
  • Le stablecoin a-t-il déjà décroché par le passé, et comment le protocole s’est-il rétabli ?

En dernier ressort, un stablecoin CDP vaut ce que vaut son pire scénario de collatéral. Le rendement se regarde en surface ; la solidité se lit dans la mécanique de liquidation et dans la qualité des oracles. C’est peu spectaculaire, mais c’est là que se joue la différence entre un dollar qui tient et un dollar qui casse.

Foire aux questions

Qu’est-ce qu’un stablecoin CDP ?

Un stablecoin CDP (position de dette collatéralisée) est une monnaie stable que vous frappez vous-même en verrouillant un collatéral crypto dans un contrat. Contrairement à un emprunt classique, personne n’a déposé ce dollar en face : le protocole le crée au moment de la frappe et le détruit au remboursement. DAI, USDS, GHO, crvUSD et BOLD en sont les principaux exemples.

Quelle est la différence entre GHO et USDC ?

GHO est un stablecoin surcollatéralisé frappé par le protocole Aave contre un panier de cryptos, sans société émettrice détenant des réserves. USDC est un stablecoin centralisé, émis par une entreprise qui détient des dollars et des bons du Trésor en réserve. GHO tient par sa mécanique on-chain ; USDC tient par la solvabilité de son émetteur.

Un stablecoin CDP peut-il perdre son ancrage ?

Oui. Si le collatéral chute plus vite que les liquidations ne le saisissent, ou si un oracle valorise mal le collatéral, le stablecoin peut décrocher du dollar. Le « Black Thursday » de MakerDAO en 2020 et plusieurs exploits d’oracle en 2025 et 2026 l’ont montré. Aucun fonds de garantie ne protège le porteur.

Quel rendement rapporte un stablecoin CDP ?

Les produits d’épargne adossés à ces stablecoins versaient en 2026 des rendements de l’ordre de 3,6 à 3,75 % pour sUSDS et d’environ 5 % pour sGHO, à comparer au Livret A à 1,70 %. Ce rendement supérieur rémunère un risque de contrat, d’oracle et de rupture d’ancrage qui n’existe pas sur un livret réglementé.

Les stablecoins CDP sont-ils régulés en France ?

Le règlement européen MiCA encadre les émetteurs de stablecoins, mais un protocole CDP décentralisé n’a pas d’émetteur identifiable, ce qui le place dans une zone grise. L’AMF supervise les prestataires de services sur actifs numériques, mais l’interaction directe avec un contrat reste largement hors de ce champ, sans aucune garantie des dépôts.

Par Yuki Tanaka, correspondant DeFi de HOGE Wire.

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