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● DeFi & On-chain

Jupiter : le rachat de JUP est-il un rendement réel ?

Jupiter domine la DeFi sur Solana et rachète son token avec de vrais revenus. Après plus de 70 millions dépensés, le JUP reste à terre : est-ce un rendement réel ?

En 2025, Jupiter a dépensé plus de 70 millions de dollars pour racheter son propre token sur le marché. Un an plus tard, le JUP s’échangeait toujours autour de 0,20 dollar, en baisse de près de 90% par rapport à son sommet. Le cofondateur du protocole a fini par poser la question tout haut : à quoi bon continuer ? Pour une rubrique qui passe au crible le rendement réel de la DeFi depuis des mois, le cas Jupiter est le plus instructif de tous, parce qu’il coche presque toutes les cases du rendement réel et échoue quand même là où l’investisseur regarde en premier, à savoir le prix.

Nous avons déjà disséqué Hyperliquid, Sky, Ethena, Aave et Uniswap. Jupiter est notre premier cas sur Solana, et il arrive à un moment charnière : le 16 septembre 2026, la Réserve fédérale a relevé ses taux à 3,75-4,00%, la Banque centrale européenne tient son taux de dépôt à 2,50%, et l’euro est repassé sous 1,14 dollar, au plus bas depuis près de deux mois selon Trading Economics. Autrement dit, un placement sans risque en dollars paie désormais près de 4%. Dans ce contexte, un rachat de token qui ne se voit pas dans le prix mérite un examen sévère.

Rappel : ce qu’est vraiment un rendement réel

Le terme rendement réel est né du marché baissier de 2022, quand des protocoles comme GMX ont commencé à reverser à leurs détenteurs des frais réellement encaissés plutôt que des tokens fraîchement imprimés. La distinction est simple à énoncer : un rendement réel provient de revenus effectifs (frais de trading, intérêts, funding des perpétuels, MEV, coupons d’actifs tokenisés) et survit à un test brutal, celui du token à zéro. Si le token de gouvernance tombait à zéro demain, le rendement continuerait-il d’exister ? Pour un coupon de bons du Trésor, oui. Pour des récompenses d’émission, non : elles n’étaient que de la dilution déguisée.

Mais il y a un second test, plus subtil, que la plupart des investisseurs oublient : même quand le revenu est réel, il faut le mettre en regard des incitations. Un protocole peut encaisser de vrais frais, les redistribuer, et pourtant détruire de la valeur en imprimant plus de tokens qu’il n’en rachète. Le premier test dit si la source est saine. Le second dit si le porteur en profite réellement. Jupiter passe le premier haut la main et bute violemment sur le second.

Jupiter, la super-app de la DeFi sur Solana

Jupiter n’est pas un petit protocole. C’est le principal agrégateur de swaps de Solana : il route les ordres vers la meilleure exécution sur l’ensemble des places de l’écosystème, et il est intégré par défaut dans la plupart des portefeuilles (Phantom, Backpack, Solflare). Sa part de marché sur le volume agrégé de Solana est restée au-dessus de 70% en 2026, avec des à-coups : elle est tombée à 68% fin août, jusqu’à 48% lors d’une journée particulièrement dure où ses concurrents l’ont dépassé pour la première fois, avant de remonter à plus de 93% la semaine la plus récente selon SolanaFloor. Sur trente jours, Jupiter a routé environ 15,5 milliards de dollars de volume, devant DFlow (9,2 milliards) et OKX (3,8 milliards), d’après les chiffres relayés par Crypto Briefing.

Autour de cet agrégateur, Jupiter a bâti une super-app : une plateforme de contrats perpétuels (Jupiter Perps), un module de prêt (Jupiter Lend, adossé au moteur Fluid), un lanceur de tokens (Jupiter Studio), un portefeuille mobile en auto-conservation et, depuis février 2026, des marchés de prédiction via un partenariat avec Polymarket. Le groupe a aussi racheté plusieurs projets (DRiP, Moonshot, Coinhall, SolanaFM, Sonarwatch) et levé pour la première fois des capitaux extérieurs, 35 millions de dollars auprès de ParaFi Capital, selon Blockhead.

Surtout, Jupiter gagne réellement de l’argent. Sur les douze derniers mois, le protocole tourne à un rythme annualisé d’environ 293 millions de dollars de frais et 88 millions de dollars de revenus, d’après DefiLlama. Au deuxième trimestre 2026, Jupiter a généré 38,4 millions de dollars de revenus sur l’ensemble de ses produits, dont 30,8% pour son seul moteur d’agrégation Ultra, selon un rapport de Messari. Ce sont de vrais flux, tirés de vrais utilisateurs. Le premier test du rendement réel est passé.

ProduitFonctionSource de revenu
Ultra / agrégateurRoute les swaps au meilleur prix sur SolanaFrais de swap
Jupiter PerpsContrats perpétuels à effet de levierFrais de trading et d’emprunt (75% au JLP)
Jupiter LendPrêt et emprunt (moteur Fluid)Écart d’intérêt
Jupiter StudioLancement de tokensFrais de lancement
Mobile / portefeuilleAuto-conservation et trading mobileFrais intégrés
Marchés de prédictionParis événementiels (Polymarket)Frais

Les deux robinets de rendement réel de Jupiter

Il faut distinguer deux choses que le public confond souvent. Jupiter produit du rendement réel par deux canaux très différents, et un seul concerne le token JUP.

Le premier canal est le JLP, le token des fournisseurs de liquidité de Jupiter Perps. Quiconque dépose dans le pool reçoit un token JLP qui représente un panier d’actifs (SOL, ETH, BTC, stablecoins) plus une créance sur 75% de tous les frais de trading et d’emprunt générés par la plateforme de perpétuels. Ces frais sont redistribués heure par heure, et le taux affiché flotte avec le volume, selon la documentation de Jupiter. C’est un rendement réel au sens le plus strict : de la trésorerie, versée directement au détenteur du JLP, indépendante de tout token de gouvernance. Il a toutefois une contrepartie que nous détaillerons : le pool est structurellement vendeur face aux traders, donc si ces derniers gagnent collectivement, le JLP paie la différence sur ses actifs.

Le second canal est le rachat du JUP. Là, le protocole prend une partie de ses revenus et achète son propre token sur le marché. Le porteur de JUP ne reçoit aucun cash : il bénéficie, en théorie, d’une pression acheteuse et d’une raréfaction. C’est ce second mécanisme, le fameux Litterbox Trust, qui pose toutes les questions.

CanalQui toucheFormeCash directRisque principal
JLP (pool de perps)Fournisseurs de liquidité75% des frais de perpsOui, accumulé dans le token JLPPosition nette vendeuse face aux traders
Rachat du JUP (Litterbox)Détenteurs de JUPPression acheteuse sur le marchéNon, indirectÉmissions qui noient le rachat

Le Litterbox Trust, anatomie d’un rachat

Le 17 février 2025, le cofondateur pseudonyme de Jupiter, connu sous le nom de Meow, a annoncé deux mesures qui ont fait bondir le JUP de 40% en séance : la destruction de près de 3 milliards de tokens (l’offre maximale reste plafonnée à 10 milliards, l’offre totale actuelle tourne autour de 6,9 milliards d’après CoinGecko) et l’affectation de 50% des frais du protocole au rachat du JUP, comme l’a rapporté The Block. Les tokens rachetés sont déposés dans une structure baptisée Litterbox Trust et verrouillés pour trois ans. L’autre moitié des frais alimente la trésorerie de l’équipe et les initiatives de croissance.

Sur le papier, ce rachat est du rendement réel exemplaire. Il est financé par des frais effectivement encaissés, pas par de l’émission. Il survit au test du token à zéro, puisque les revenus qui l’alimentent existeraient même sans le JUP. Le rythme est mécanique : le 30 août 2026, Jupiter a enregistré 822 000 dollars de revenus en une journée, son plus haut niveau quotidien en sept mois, ce qui a dirigé environ 411 000 dollars de pression acheteuse vers le JUP en vingt-quatre heures, selon Solana Compass. Une proposition de gouvernance vise même à porter cette part de 50% à 70%. Tout indique un protocole discipliné qui rend de la valeur à ses porteurs. Et pourtant.

Le paradoxe des 70 millions

Voici le fait qui a déclenché le débat. Sur l’ensemble de 2025, Jupiter a dépensé plus de 70 millions de dollars pour racheter du JUP, et le prix n’a pas décollé. Début janvier 2026, le token tournait autour de 0,20 à 0,22 dollar, en baisse de près de 89% par rapport à son sommet. Le cofondateur Siong Ong a alors posé publiquement la question sur les réseaux : faut-il arrêter ? Selon ses propres mots rapportés par crypto.news, « nous avons dépensé plus de 70 millions de dollars en rachats l’an dernier, et le prix n’a manifestement pas beaucoup bougé ». Il a suggéré que ces 70 millions seraient peut-être plus utiles en incitations de croissance pour de nouveaux utilisateurs, comme l’a aussi relayé The Crypto Times.

La cause est arithmétique, pas mystérieuse. Le rachat, aussi réel soit-il, n’a compensé qu’environ 6% des tokens débloqués sur la période. Jusqu’en juin 2026, près de 53 millions de JUP se débloquaient chaque mois, gonflant l’offre en circulation d’environ 150% depuis le lancement. Autrement dit, Jupiter achetait d’une main pendant que le calendrier de vesting vendait de l’autre, dix fois plus fort. Le cofondateur de Solana, Anatoly Yakovenko, est intervenu dans le débat pour expliquer, d’après BeInCrypto, qu’un rachat de court terme ne modifie pas la manière dont les vendeurs valorisent le risque tant que les émissions dominent : les tokens débloqués aujourd’hui sont vendus au prix du jour, pas au prix futur implicite par le rachat. Il estime qu’une distribution aux stakers de long terme (l’équivalent d’un dividende) serait plus efficace qu’un rachat qui se dissout dans l’inflation.

En réaction, Jupiter a d’ailleurs réduit son airdrop 2026 de 700 millions à 200 millions de JUP, une manière de fermer partiellement le robinet qui annulait le rachat. C’est le coeur de la leçon : le rendement réel ne se mesure pas au robinet qui rentre, mais au bilan net. Un rachat sain financé par des frais réels peut détruire de la valeur pour l’actionnaire s’il est noyé par l’émission. C’est exactement l’exercice de vérification que nous avions détaillé dans notre guide pour auditer le cash-flow d’un protocole DeFi : soustraire les incitations avant de crier au rendement.

Rachat contre émissions : le vrai bilan

Le tableau ci-dessous résume la mécanique. Les deux premières lignes sont saines : ce sont de vrais revenus. Les suivantes expliquent pourquoi ils ne se voient pas dans le prix.

PosteOrdre de grandeur (2025-2026)
Frais générés (annualisés)~293 millions de dollars
Revenu protocole (annualisé)~88 millions de dollars
Dépensé en rachats sur 2025plus de 70 millions de dollars
Part des déblocages compensée par le rachat~6%
Déblocages mensuels (jusqu’en juin 2026)~53 millions de JUP
Hausse de l’offre en circulation depuis le lancement~150%
Airdrop 2026 (revu à la baisse)700 millions -> 200 millions de JUP

Un chiffre suffit à visualiser l’overhang : l’offre en circulation, environ 3,3 milliards de JUP, représente moins de la moitié de l’offre totale (environ 6,9 milliards). Le reste attend de se débloquer. Tant que ce coin de tokens pèse sur le marché, le rachat rame à contre-courant. Le token vaut aujourd’hui environ 0,28 euro, pour une capitalisation d’à peine plus d’un milliard de dollars, contre une valeur pleinement diluée deux fois supérieure, selon CoinGecko. L’écart entre les deux, c’est précisément la dilution à venir.

Un rachat est-il un rendement ?

Posons la question de fond, celle que nous avons déjà creusée à propos d’Aave et de sa machine à rachats et du burn d’UNI par Uniswap : un rachat mérite-t-il vraiment le nom de rendement ? Techniquement, non, au sens où il ne verse rien dans votre portefeuille. Un rachat est une forme indirecte de retour de valeur : vous ne le réalisez que si vous vendez dans la demande créée par le protocole. Comparé à un coupon de bons du Trésor ou au taux d’épargne de Sky, versés en cash, le rachat suppose que le marché récompense la raréfaction. Chez Jupiter, il ne l’a pas fait, parce que la raréfaction n’a jamais eu lieu en net.

Le tableau suivant classe les grandes manières dont un protocole rend de la valeur. Toutes ne se valent pas pour l’investisseur en euros qui veut un rendement mesurable.

MécanismeCash dans votre portefeuilleSurvit au token à zéroExemple
Rachat (buyback)Non (indirect)Oui, si financé par les fraisJupiter (JUP), Aave, Hyperliquid
Burn (destruction)NonOuiUniswap (UNI)
Partage de frais / dividendeOuiOuiGMX (historique), stakers
Coupon / taux d’épargneOuiOui (adossé à des T-bills)Sky (sUSDS), bons du Trésor tokenisés
Émission (inflation)Oui, mais dilutifNonRécompenses en tokens, points, airdrops

La position de Yakovenko rejoint une intuition simple de la finance classique : détruire des tokens équivaut économiquement à un rachat d’actions, tandis que distribuer les frais aux stakers équivaut à verser un dividende. Le rachat a un avantage fiscal (rien n’est distribué, donc rien n’est imposé tant que vous ne vendez pas) mais un défaut de lisibilité : il disparaît dans le bruit du marché, surtout quand l’émission tourne à plein régime. Le JLP, lui, verse un vrai flux; c’est pourquoi, chez Jupiter, le rendement le plus honnête n’est pas celui du token de gouvernance, mais celui du token de liquidité.

La qualité du revenu : cyclique par nature

Même le revenu réel de Jupiter a un défaut : il est cyclique. Les frais dépendent du volume, et le volume sur Solana est largement animé par la spéculation, les memecoins et les phases d’euphorie. La journée record de 822 000 dollars du 30 août n’est pas la norme; entre deux vagues, les revenus se tassent. C’est le même problème que celui rencontré par Hyperliquid face à la cyclicité de ses propres revenus : un rendement réel qui dépend de l’activité de marché n’est pas un rendement fixe, c’est un pari sur le maintien de l’activité.

À cela s’ajoute la pression concurrentielle. La part de marché de Jupiter a beau être redevenue dominante, elle a vacillé fin août quand DFlow et OKX ont capté une part inhabituelle du volume agrégé. Un agrégateur vit de sa position de routeur par défaut; le jour où les portefeuilles branchent un autre moteur, la rente s’érode. Le précédent GMX est éclairant : ce pionnier du rendement réel a vu ses revenus fondre quand la concurrence est arrivée. Le revenu de Jupiter est réel aujourd’hui; rien ne garantit qu’il le reste au même niveau dans un an.

Le taux sans risque, la règle à mesurer

Depuis que la Fed a relevé ses taux, tout rendement DeFi se juge contre une barre plus haute. Les bons du Trésor américain tokenisés, la référence sans risque de la DeFi, pèsent environ 14,96 milliards de dollars et rapportent un rendement moyen de 3,53% sur sept jours, un chiffre qui remonte à mesure que les bills se renouvellent au nouveau taux, selon rwa.xyz. C’est la barre. Un rendement crypto ne devient intéressant qu’au-dessus, et seulement s’il rémunère un risque nommé.

Le président de la Fed, Kevin Warsh, a rappelé fin août à Jackson Hole que « la stabilité des prix ne se réalise pas d’elle-même », une phrase citée par la Réserve fédérale qui annonçait un biais restrictif durable. Traduction pour la DeFi : la base ne va pas redescendre de sitôt, donc la pression sur les rendements crypto reste forte. Nous avions posé ce cadre en détail lorsque la Fed a relevé la base et forcé la DeFi à suivre.

SourceRendement indicatifAdossé àSensible au taux Fed
Bons du Trésor tokenisés~3,53%T-bills USOui (direct)
Sky (sUSDS)~3,75%T-bills et frais cryptoNon (fixé par vote)
Ethena (sUSDe)~5%Base des perpétuelsIndirect
Staking ETH~2,7%Émission et frais réseauNon
JLP (Jupiter)Variable75% des frais de perpsNon (suit le volume)
Rachat du JUPNon mesurable comme un tauxFrais de JupiterNon

Notez la dernière ligne : le rachat du JUP n’a pas de taux. On ne peut pas le comparer à 3,53%, parce que ce n’est pas un flux versé, c’est une politique de trésorerie dont l’effet sur le porteur dépend entièrement du marché. Le JLP, lui, a un taux, mais un taux volatil qui rémunère un risque de contrepartie face aux traders. Aucun des deux n’est un placement sans risque, et c’est justement ce que le taux de 3,53% oblige à ne jamais oublier.

Le piège du change pour l’investisseur en euros

Voici l’angle que trop d’investisseurs français négligent. Tous les rendements dont nous parlons sont libellés en dollars. Le JLP encaisse des frais en dollars; le taux sans risque de référence est un taux américain. Or l’euro est repassé sous 1,14 dollar fin septembre, au plus bas depuis près de deux mois, porté par un dollar ferme après la hausse de la Fed et de bons indicateurs américains, selon Trading Economics. Pour un résident de la zone euro, le rendement affiché n’est pas le rendement encaissé.

Mouvement EUR/USD sur un anEffet sur un rendement en dollars de 4%Rendement net en euros
Euro stableAucun~4%
Euro +3%Érode ~3 points~1%
Euro +5%Efface le rendement~ -1%
Euro -3% (dollar fort)Ajoute ~3 points~7%

La couverture de ce risque n’est pas gratuite. Se protéger contre une remontée de l’euro coûte approximativement l’écart de taux entre la Fed (3,75-4,00%) et la BCE (2,50%), soit de l’ordre de 1,25 à 1,5 point. Une fois couvert, un rendement en dollars de 4% retombe donc vers le taux sans risque en euros, autour de 2,5%. La vraie barre pour un investisseur en euros n’est pas le taux américain, c’est le taux de la BCE. Et cela vaut pour le JLP comme pour n’importe quel rendement en dollars. Quant au JUP, il n’offre pas de rendement du tout : c’est une pure exposition au token, avec un risque de change qui vient s’empiler sur un risque de prix déjà élevé. Le token a certes rebondi ces derniers jours, porté par la proposition de rachat renforcé, mais un rebond n’est pas un rendement.

Gouvernance, concentration et la DAO en pause

Un dernier point distingue Jupiter des protocoles que nous avons profilés. Chez Aave, le rachat est immuable et automatisé : personne ne peut l’éteindre. Chez Jupiter, le rachat est discrétionnaire. La preuve, c’est que le cofondateur a pu demander publiquement s’il fallait l’arrêter. Un rendement que l’équipe peut couper d’un tweet n’a pas la même valeur qu’un rendement inscrit dans le code.

Cette centralisation se retrouve dans la gouvernance. Jupiter a mis en pause sa DAO, invoquant des préoccupations sur le poids de vote de l’équipe, comme le note Messari. Une gouvernance suspendue, c’est un porteur de token qui n’a, dans les faits, guère de contrôle sur la politique de rachat, sur l’affectation des frais ou sur le calendrier des émissions qui le diluent. Ce n’est pas un jugement moral sur l’équipe, historiquement compétente; c’est un facteur de risque à intégrer dans la valorisation. Le rendement réel n’existe pour le porteur que si le porteur a voix au chapitre sur la façon dont il lui est rendu.

Les risques à connaître avant d’investir

  • JLP, position vendeuse : les fournisseurs de liquidité sont nets vendeurs face aux traders; lors d’un fort mouvement directionnel en faveur des traders, le pool paie sur ses actifs et le rendement des frais peut être effacé.
  • Rachat discrétionnaire : le rachat du JUP peut être réduit ou stoppé par l’équipe; ce n’est pas un engagement inscrit dans le code.
  • Émissions et déblocages : une part importante de l’offre reste à débloquer; la dilution peut continuer d’annuler le rachat.
  • Cyclicité et concurrence : les revenus suivent le volume spéculatif de Solana et la part de marché face à DFlow, OKX et d’autres agrégateurs.
  • Risques techniques : congestion ou incident réseau sur Solana, faille de contrat intelligent, manipulation d’oracle. Nous avons vu combien la même faille peut frapper deux fois dans notre dossier sur les ponts crypto et leurs récidives.
  • Change : pour un investisseur en euros, tout rendement en dollars est amputable par un raffermissement de l’euro.

AMF, MiCA et fiscalité : le cadre français

Le JUP et le JLP sont des crypto-actifs au comptant, donc relèvent du règlement MiCA et de la supervision des prestataires (CASP) par l’Autorité des marchés financiers en France. La période transitoire des PSAN vers le régime CASP s’est achevée le 1er juillet 2026, et l’AMF a rappelé qu’un prestataire non conforme doit organiser une sortie ordonnée, comme le précise sa note sur la fin de la transition MiCA. Jupiter étant un protocole décentralisé et permissionless, l’investisseur français agit largement sous sa propre responsabilité.

Deux nuances réglementaires méritent d’être connues. D’abord, l’interdiction MiCA de rémunérer la simple détention (articles 40 et 50, qui empêchent les stablecoins de verser un intérêt) ne s’applique pas ici : ni le JUP ni le JLP ne sont des stablecoins, donc rien n’interdit au JLP de distribuer des frais. Ensuite, les contrats perpétuels de Jupiter sont des instruments dérivés, qui relèvent de la directive MiFID II et du régulateur de marché, pas de MiCA qui ne couvre que le comptant. Côté fiscalité, un résident fiscal français est en principe soumis au prélèvement forfaitaire unique de 30% sur les plus-values de cession d’actifs numériques, au-delà d’un seuil annuel de cession de 305 euros. La valeur accumulée dans un token JLP comme l’appréciation du JUP relèvent de ce régime au moment de la cession en monnaie ayant cours légal. En cas de doute sur le traitement d’un rendement accumulé, mieux vaut consulter un conseil fiscal, car l’administration n’a pas tranché toutes les configurations DeFi.

Cinq questions avant de courir après le rendement de Jupiter

  • D’où vient le flux ? Du JLP (frais de perps, réel et versé) ou du rachat du JUP (indirect, tributaire du marché) ? Ce ne sont pas les mêmes.
  • Survit-il au token à zéro ? Les revenus de Jupiter, oui. Le prix du JUP, c’est autre chose.
  • Combien reste-t-il à débloquer ? Tant que l’offre en circulation est bien inférieure à l’offre totale, la dilution peut annuler le rachat.
  • Le rendement bat-il la barre ? Comparez au taux sans risque, 3,53% en dollars mais environ 2,5% en euros une fois couvert.
  • Qui contrôle le robinet ? Un rachat discrétionnaire et une DAO en pause veulent dire que l’équipe, pas le code, décide de la valeur qui vous revient.

Jupiter est un excellent protocole avec de vrais revenus, une domination réelle sur Solana et une politique de rachat honnêtement financée. C’est précisément ce qui rend son cas si utile : il prouve qu’un rendement réel bien conçu ne suffit pas. Sans discipline sur l’émission, le meilleur des rachats se dissout dans la dilution. Le rendement réel n’est pas un label qu’on colle sur un mécanisme; c’est un bilan net qu’on vérifie ligne par ligne.

Foire aux questions

Qu’est-ce que le Litterbox Trust de Jupiter ?

Depuis le 17 février 2025, Jupiter affecte 50% de ses frais de protocole au rachat de son token JUP sur le marché. Les tokens rachetés sont déposés dans une structure appelée Litterbox Trust et verrouillés pour trois ans. L’autre moitié des frais alimente la trésorerie et les initiatives de croissance. Une proposition de gouvernance vise à porter cette part de 50% à 70%.

Le rachat du JUP est-il un rendement réel ?

Le rachat est financé par de vrais revenus, donc il survit au test du token à zéro et n’est pas de l’émission déguisée. Mais ce n’est pas un rendement versé en cash : c’est un retour de valeur indirect que vous ne réalisez qu’en vendant. Chez Jupiter, il a été largement noyé par les émissions, si bien qu’il ne s’est pas vu dans le prix. Réel comme mécanisme, mais pas comme rendement mesurable pour le porteur.

Comment gagner un rendement réel avec Jupiter ?

Le canal direct est le JLP, le token des fournisseurs de liquidité de Jupiter Perps, qui touche 75% des frais de trading et d’emprunt, redistribués chaque heure. C’est un vrai flux, mais le pool est structurellement vendeur face aux traders : si ces derniers gagnent, le JLP paie sur ses actifs. Le rendement flotte donc avec le volume et n’a rien d’un placement sans risque.

Pourquoi le prix du JUP a-t-il chuté malgré 70 millions de dollars de rachats ?

Parce que les émissions ont dépassé le rachat. Jusqu’en juin 2026, près de 53 millions de JUP se débloquaient chaque mois, et le rachat n’a compensé qu’environ 6% de ces déblocages. L’offre en circulation a augmenté d’environ 150% depuis le lancement. Le rachat achetait d’un côté pendant que le vesting vendait dix fois plus de l’autre, d’où un prix en baisse de près de 84% par rapport au sommet.

Comment le rendement de Jupiter est-il imposé en France ?

Pour un résident fiscal français, les plus-values de cession d’actifs numériques sont en principe soumises au prélèvement forfaitaire unique de 30%, au-delà d’un seuil annuel de cession de 305 euros. La valeur accumulée dans un token JLP comme l’appréciation du JUP relèvent de ce régime au moment de la cession. Le JUP n’étant pas un stablecoin, l’interdiction MiCA de rémunérer la détention ne s’applique pas. En cas de doute, consultez un conseil fiscal.

Par Yuki Tanaka, HOGE Wire. Analyse informative, ne constitue pas un conseil en investissement.

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