Positionnement dérivés : le pari à 5 milliards qui dépend du Sénat
Cinq milliards de dollars d'options bitcoin misent sur le 31 juillet, un pari suspendu au vote du Sénat sur le CLARITY Act. Gamma, vide du CME et perpétuels Hyperliquid complètent le tableau.
Le bitcoin évolue autour de 57 200 euros (environ 65 200 dollars) fin juillet 2026, un niveau presque endormi comparé aux secousses du printemps. Sous cette apparente stabilité, le marché des dérivés raconte une tout autre histoire : les traders d’options ont concentré près de 5 milliards de dollars de positions sur deux prix d’exercice qui expirent le 31 juillet, un pari dont l’issue dépend largement d’un vote au Sénat américain sur le CLARITY Act.
Pendant ce temps, les investisseurs institutionnels ont déserté les futures du CME au point de créer ce que les analystes appellent un « vide positionnel », une vague de liquidations a rappelé le 25 juillet la fragilité persistante de l’effet de levier, et de nouveaux instruments, des perpétuels adossés à des actions comme SpaceX, redessinent ce que signifie même « prendre position » sur un actif. Cet article fait le point sur qui tient réellement les manettes du marché des dérivés crypto en cette fin juillet 2026.
Qu’est-ce que le positionnement sur le marché des dérivés ?
Le terme positionnement désigne la manière dont les acteurs du marché, fonds institutionnels, teneurs de marché, traders particuliers, répartissent leurs paris directionnels via les produits dérivés : futures, options et perpétuels. Contrairement au marché au comptant, où acheter du bitcoin est un geste simple, les dérivés permettent de parier à la hausse ou à la baisse avec effet de levier, de couvrir un portefeuille existant, ou d’arbitrer un écart de prix entre deux instruments.
Plusieurs indicateurs permettent de lire ce positionnement. L’open interest (encours ouvert) mesure la valeur totale des contrats encore actifs sur une plateforme donnée. Le put/call ratio compare le volume ou l’encours des options de vente à celui des options d’achat : un ratio élevé signale une prudence accrue, un ratio faible traduit un optimisme dominant. Le skew (l’écart de volatilité implicite entre une option de vente et une option d’achat à distance égale du prix, généralement à 25 delta) indique combien les traders sont prêts à payer pour se couvrir contre une chute plutôt que de parier sur une hausse. Enfin, les rapports hebdomadaires Commitment of Traders (COT) de la Commodity Futures Trading Commission (CFTC) détaillent, catégorie d’acteur par catégorie d’acteur, qui est long et qui est short sur les futures bitcoin du CME.
Aucun de ces indicateurs n’est suffisant isolément. Un open interest élevé peut refléter autant une conviction directionnelle qu’une simple activité de couverture ; un skew élevé peut traduire une vraie panique ou seulement le coût structurel habituel de l’assurance contre une baisse. C’est la lecture croisée de plusieurs signaux, sur plusieurs plateformes et sur plusieurs échéances, qui permet de distinguer un marché prudent d’un marché véritablement retourné.
Notre analyse du 20 juillet sur le positionnement dérivés détaille la mécanique de la gamma des teneurs de marché et le creux historique du COT du CME. Cet article prolonge ce travail avec les développements des sept derniers jours : un skew qui se retourne, un pari à 5 milliards de dollars sur l’expiration du 31 juillet, et une extension du positionnement vers des instruments qui n’existaient tout simplement pas il y a un an.
Rappel : la purge défensive de juin et sa lente digestion
Fin juin 2026, le marché des dérivés affichait un positionnement nettement défensif. Les traders payaient une prime importante pour se protéger contre une nouvelle jambe de baisse, le put/call ratio grimpait et l’open interest sur les futures reculait à mesure que les positions à effet de levier étaient débouclées plutôt que renouvelées. Ce climat de prudence a coïncidé avec un net ralentissement des flux vers les ETF bitcoin au comptant sur la même période.
Le mois de juillet a inversé cette dynamique par étapes, pas d’un coup. Le bitcoin a regagné du terrain, oscillant dans une fourchette globalement comprise entre 60 000 et 65 700 dollars, sans retrouver l’euphorie du début d’année. C’est cette digestion lente, un prix qui remonte pendant que la couverture défensive se dénoue progressivement, qui constitue la toile de fond du reste de cet article.
Le retournement du skew : de la peur au pari haussier
Le skew des options bitcoin a connu une transformation nette en l’espace de trois semaines. Début juillet, le skew à 25 delta sur l’échéance à une semaine s’établissait autour de 16 %, en net repli par rapport aux 25 % enregistrés une dizaine de jours plus tôt, selon des données de Velo relayées par CoinDesk. Les échéances plus longues, à un, trois et six mois, conservaient toutefois une prime de put proche ou supérieure à 10 %, aussi bien sur le bitcoin que sur l’ether : un signe que la méfiance de court terme reculait plus vite que la prudence de fond.
Trois semaines plus tard, ce mouvement s’est encore accentué. Selon DailyCoin, le put/call ratio est tombé autour de 0,52 le 24 juillet, contre 0,76 fin juin, tandis que le skew à une semaine s’est effondré à environ 4 %. La volatilité implicite est restée comprimée sur le court terme (34,3 %) par rapport à l’échéance à six mois (40,8 %), avec une structure par terme orientée à la hausse : le marché escompte peu de risque d’événement immédiat, mais continue de payer une prime pour l’incertitude à moyen terme.
Ce basculement ne signifie pas que la prudence a disparu, seulement qu’elle s’est déplacée plus loin sur la courbe des échéances. Le tableau suivant résume cette évolution sur le mois de juillet.
| Date | Put/call ratio | Skew 25 delta (1 semaine) | Vol. implicite court terme | Vol. implicite 6 mois |
|---|---|---|---|---|
| Fin juin 2026 | ~0,76 | ~25 % | Élevée | Élevée |
| 3 juillet 2026 | n.d. | ~16 % | n.d. | n.d. |
| 24 juillet 2026 | ~0,52 | ~4 % | 34,3 % | 40,8 % |
Sources : CoinDesk (données Velo) et DailyCoin.
Le cluster à 5 milliards de dollars sur l’expiration du 31 juillet
La preuve la plus concrète de ce basculement se trouve dans la structure de l’open interest sur Deribit, la principale plateforme d’options crypto au monde. Selon des données rapportées par CoinDesk le 24 juillet, deux prix d’exercice concentrent à eux seuls près de 5 milliards de dollars de notionnel pour l’échéance mensuelle du 31 juillet : environ 39 000 contrats d’achat (calls) contre seulement 3 800 contrats de vente (puts) au prix d’exercice de 70 000 dollars, et environ 37 900 calls contre 1 200 puts au prix d’exercice de 72 000 dollars. Ensemble, ces deux strikes représentent près de 18 % de l’intégralité du carnet d’options bitcoin de la plateforme, évalué à 28 milliards de dollars.
Ce cluster ne s’est pas formé du jour au lendemain. Le call au strike de 70 000 dollars était déjà, à la mi-juillet, le contrat le plus fréquenté du carnet d’options bitcoin, avec environ 1,63 milliard de dollars d’open interest à cette date selon CoinDesk, ayant détrôné le call à 80 000 dollars qui occupait cette place depuis six mois. Ce que les deux dernières semaines ont ajouté, c’est la construction méthodique de spreads haussiers autour de ce niveau et l’apparition d’un second pôle d’attraction à 72 000 dollars, signe que le positionnement s’est structuré plutôt que simplement gonflé.
Le détail des positions est parlant. Les spreads haussiers (bull call spreads) représentent près de la moitié de l’open interest sur chacun des deux strikes, ce qui suggère des paris structurés plutôt que de simples achats de calls isolés. Un trader a par exemple déboursé 3,4 millions de dollars de prime rien que pour accumuler des calls au strike de 70 000 dollars ; un autre bloc a combiné l’achat de 20 000 calls à 70 000 dollars et la vente de 20 000 calls à 72 000 dollars, une structure représentant environ 2,5 milliards de dollars de notionnel brut sur les deux jambes.
Jimmy Yang, cofondateur de la société de trading d’options Orbit Markets, a résumé la dynamique auprès de CoinDesk : « Plus tôt ce mois-ci, nous avons observé une demande soutenue pour des calls bitcoin à la hausse. Une bonne partie de ce positionnement était motivée par l’anticipation d’une adoption du CLARITY Act » avant la fin du mois. Ce pari n’a rien d’abstrait : il relie directement le marché des dérivés à un calendrier législatif précis, celui du Sénat américain.
Ce type de positionnement comporte aussi un risque symétrique rarement souligné : si le CLARITY Act échoue à passer avant la pause estivale du Sénat, rien n’empêche ces mêmes traders de dénouer leurs spreads haussiers dans les jours précédant l’expiration, ce qui reviendrait à retirer une partie de la demande qui a soutenu le prix ces dernières semaines. Un bull call spread limite les pertes par construction, mais un dénouement massif et groupé peut lui-même peser sur le marché au comptant, indépendamment de toute nouvelle négative.
CLARITY Act : un vote au Sénat qui vaut des milliards en gamma
Le CLARITY Act (Digital Asset Market Clarity Act) est le projet de loi censé tracer une frontière claire entre les jetons traités comme des valeurs mobilières, supervisés par la Securities and Exchange Commission (SEC), et ceux traités comme des matières premières numériques, sous la houlette de la CFTC. La Chambre des représentants a adopté sa version du texte dès juillet 2025 avec un soutien bipartisan ; la commission bancaire du Sénat a fait avancer sa propre version amendée le 14 mai 2026, selon The Motley Fool. Depuis, le texte reste bloqué par un désaccord sur les clauses d’éthique applicables aux élus.
Le marché de prédiction Polymarket permet de suivre ce bras de fer en temps quasi réel. Le contrat pariant sur une promulgation du CLARITY Act en 2026 est passé d’environ 62 % à son lancement le 11 janvier, à un pic de 82 % le 19 février, avant de retomber à un plancher record de 32 % le 17 juillet, ainsi que le rapporte CoinDesk. Le sénateur Ruben Gallego (démocrate, Arizona) a indiqué qu’il ne soutiendrait pas le texte sans une clause d’éthique bipartisane solide, un point de blocage qui résume l’essentiel du désaccord actuel.
Deux voix de l’industrie, citées dans le même article, illustrent les deux lectures du texte. Sarah Aberg, de Nova Labs, résume l’argument des partisans : « Clarity n’est pas un appel à la dérégulation ; c’est un appel à la bonne régulation par le bon régulateur. » Randy Abernethy, de la plateforme Bullish, insiste sur le besoin des entreprises d’obtenir « un règlement » qui place clairement les marchés d’actifs numériques sous supervision américaine. Ce débat n’a rien d’un exercice théorique pour les investisseurs : il alimente directement, comme le montre le cluster d’options du 31 juillet, l’ampleur du pari pris par les traders.
La volatilité de ces probabilités reflète celle du calendrier parlementaire lui-même. Selon Jimmy Yang d’Orbit Markets, cité plus haut, les probabilités de passage étaient encore de 51 % en début de semaine du 20 juillet avant de retomber à 38 % après des déclarations de la direction du Sénat, un aller-retour de plus de dix points en quelques jours qui illustre à quel point le positionnement sur les strikes de 70 000 et 72 000 dollars reste un pari conditionnel, pas une certitude. Pour une vision plus large de la manière dont les marchés prédictifs pricent les échéances politiques crypto, voir notre analyse des marchés prédictifs et des midterms 2026.
Le vide positionnel du CME : qui a déserté le marché
Pendant que les options se repositionnent à la hausse, le marché des futures réglementés raconte une histoire de désengagement. Début juillet, la position nette longue des gestionnaires d’actifs (asset managers) sur les futures bitcoin du CME était tombée à environ 800 millions de dollars, son niveau le plus bas depuis le lancement des ETF bitcoin au comptant et le plus faible enregistré en 124 semaines de données CFTC, selon une analyse relayée par Coinpaper. L’indice COT de cette catégorie est resté à zéro pendant cinq semaines consécutives, un signe de désintérêt quasi total plutôt qu’un simple ajustement.
Ces catégories de la CFTC ne sont pas interchangeables. Les asset managers regroupent des gestionnaires institutionnels (fonds de pension, gérants d’ETF, family offices) dont les positions longues reflètent le plus souvent une conviction directionnelle de moyen terme. Les leveraged funds regroupent des hedge funds et des desks de trading propriétaire, dont les positions courtes sur le CME servent le plus souvent à couvrir une position longue équivalente sur le marché au comptant ou sur les ETF, la fameuse base trade. Voir ces deux catégories se dégonfler en même temps, plutôt qu’une seule, est ce qui distingue un vide positionnel d’un simple dénouement directionnel.
Fait notable : les leveraged funds, historiquement vendeurs à découvert sur le CME pour couvrir leurs positions longues sur les ETF, ont réduit leur position nette courte de 10 milliards de dollars à seulement 1,95 milliard, une baisse des positions courtes brutes de 67,5 % (de 10,88 à 3,53 milliards de dollars). L’open interest total du CME a chuté de 63,5 %, de 18 à 6,6 milliards de dollars sur la période. Ce dénouement simultané des positions longues et courtes est précisément ce qui définit un vide positionnel plutôt qu’une capitulation classique : les deux camps réduisent leur exposition en même temps, ce qui laisse le marché sans direction claire tant que l’un des deux ne revient pas se repositionner. Notre analyse sur l’assèchement de l’arbitrage de base des futures bitcoin détaille ce mécanisme de cash and carry et pourquoi son dénouement en 2026 a directement asséché ce segment du marché.
L’historique offre un point de comparaison utile. Un vide similaire s’était formé en novembre 2022, au moment de l’effondrement de FTX, quand le bitcoin évoluait autour de 16 232 dollars ; les mois suivants avaient vu le prix progresser de 30,3 %. Cela ne garantit rien pour 2026, mais cela confirme qu’un vide positionnel n’est pas nécessairement un signal baissier : c’est un signal d’incertitude, dont l’issue dépend de qui reprend l’initiative en premier.
Liquidations du 25 juillet : la mémoire courte de l’effet de levier
Le 25 juillet a offert une démonstration concrète de la façon dont ce positionnement, même dégonflé, reste capable de se retourner brutalement. Le bitcoin est monté au-dessus de 64 800 dollars le jeudi après-midi avant d’atteindre un sommet de 65 705 dollars le vendredi, selon Cointribune. La suite a été plus brutale : une chute de plus de 2 000 dollars en sept heures a ramené le prix à un plus bas intrajournalier de 63 666 dollars, avant une clôture légèrement au-dessus de 64 000 dollars, soit une perte quotidienne d’environ 1 %.
Ce mouvement a suffi à déclencher environ 312 millions de dollars de liquidations sur l’ensemble du marché crypto, dont 87 millions rien que sur le bitcoin, avec un déséquilibre marqué en faveur des positions longues (70 millions de dollars liquidés contre 17 millions côté short, un ratio proche de 4 pour 1). La capitalisation du bitcoin est repassée sous la barre des 1 300 milliards de dollars, à environ 1 285 milliards, dans un marché crypto total autour de 2 280 milliards de dollars.
Le déclencheur macroéconomique n’avait rien de spécifiquement crypto. Dean Chen, analyste chez la plateforme Bitunix, a pointé la tension sur les taux souverains américains : « le niveau actuellement surveillé se situe autour de 5,25 % sur le rendement du Trésor à 30 ans. Un maintien durable au-dessus de ce niveau pourrait exercer une pression supplémentaire sur les valorisations boursières. » Le pétrole, qui avait atteint un plus haut de deux mois le 23 juillet avant de repasser sous les 100 dollars le baril, a ravivé les craintes d’inflation et compliqué la lecture du calendrier de baisses de taux de la Réserve fédérale. Il est frappant de constater que cette liquidation a eu lieu le jour même de l’expiration hebdomadaire d’options du 25 juillet, où le put/call ratio s’établissait à 0,90 pour un « max pain » calculé à 64 500 dollars : le marché a fini par clôturer tout près de ce niveau d’équilibre, un schéma cohérent avec l’effet d’aimant que peut exercer une concentration de gamma près d’une échéance, même s’il reste toujours difficile d’isoler cette seule mécanique d’un mouvement macro plus large.
Ce type d’épisode n’a rien d’exceptionnel en 2026 : des vagues de liquidations d’ampleur comparable, parfois bien supérieure, sont survenues à plusieurs reprises depuis le mois de mai. L’effet de levier a une mémoire courte, et ce malgré un positionnement institutionnel globalement allégé. Pour une lecture complémentaire de la manière dont ces mouvements de prix se lisent aussi à travers les flux on-chain, voir notre guide sur le décodage des mouvements de baleines.
Hyperliquid, HIP-3 et les perpétuels hors des sentiers battus
Aucun rapport COT n’existe pour les marchés on-chain, une lacune structurelle qui devient plus visible à mesure que ces plateformes gagnent du terrain. Hyperliquid a atteint un open interest record d’environ 11,07 milliards de dollars à la mi-juillet, une part qui a grimpé à environ 9,3 % de l’open interest agrégé de tous les perpétuels crypto (plateformes centralisées et décentralisées confondues), contre 6,9 % en mai 2026. Les marchés RWA (real-world assets) déployés via le cadre HIP-3 (Hyperliquid Improvement Proposal 3) représentent une part croissante de cette croissance, avec un encours record d’environ 3,69 milliards de dollars.
Le précédent SpaceX ouvre une porte plus large. HIP-3 a été lancé en octobre 2025 comme un cadre permettant à n’importe quel déployeur de créer un marché de perpétuels sans autorisation centrale, pour peu qu’il poste la garantie requise, sur des actifs allant des matières premières aux indices en passant par des actions pré-IPO. Ce degré d’ouverture n’a pas d’équivalent réglementé : un CME ou un Deribit doivent obtenir des autorisations, négocier des accords de données de marché et respecter des délais de mise en conformité qui se comptent en mois. Un marché HIP-3 peut apparaître en quelques jours, ce qui explique pourquoi Hyperliquid a pu proposer une exposition à SpaceX avant même que l’entreprise ne soit cotée en bourse.
Lancé mi-mai 2026 sous forme de marché de découverte de prix continu (24 heures sur 24, 7 jours sur 7) avant même l’introduction en bourse de l’entreprise, ce contrat (ticker xyz:SPCX) se règle par un mécanisme de funding rate contre un prix de référence plutôt que par une livraison physique d’actions, contournant les frictions de règlement propres aux produits d’actions tokenisées. Selon des données rapportées par CryptoTimes, l’accumulation pré-IPO avait déjà dépassé 100 millions de dollars sur la seule plateforme Hyperliquid début juin, avant que l’open interest ne culmine à plus de 250 millions de dollars tous marchés confondus autour de la fenêtre d’introduction en bourse. Le jour de l’IPO (12 juin 2026, à 135 dollars l’action, avec une clôture proche de 161 dollars), le contrat a généré environ 1,4 milliard de dollars de volume rien que sur Hyperliquid.
Depuis, l’action SpaceX a nettement reflué (le contrat synthétique sur Hyperliquid évoluait récemment autour de 116 dollars, après un plus bas post-IPO à 111 dollars), mais l’open interest s’est stabilisé autour de 170 millions de dollars, un niveau que CryptoTimes qualifie de résilient compte tenu de la baisse de prix. Une brève panique pré-IPO avait par ailleurs liquidé plus de 1,5 million de dollars de positions, rappelant que ces marchés restent hautement spéculatifs. Depuis le passage au Nasdaq, le contrat suit désormais le prix public coté en temps réel, avec un effet de levier disponible jusqu’à 20 fois.
Simon Dedic, cofondateur du fonds Moon Rock Capital, a qualifié les perpétuels on-chain de Hyperliquid de « véhicule supérieur » pour s’exposer à des entreprises comme SpaceX, Anthropic ou OpenAI, un commentaire formulé après que des difficultés d’accès rencontrées sur certaines plateformes d’actions tokenisées centralisées lors du débat SpaceX ont mis en lumière les limites de ces alternatives. C’est un renversement frappant : historiquement, c’est la finance traditionnelle qui offrait l’accès le plus fiable aux actifs les plus demandés ; ici, un protocole on-chain sans permission a été plus rapide à répondre à la demande que des plateformes régulées. Notre analyse de l’arbitrage de funding sur les perpétuels détaille par ailleurs pourquoi le funding rate sur Hyperliquid tend structurellement à dépasser celui des plateformes centralisées comme Binance.
Deribit face à IBIT : la bataille pour l’infrastructure d’options
Le cluster à 5 milliards de dollars décrit plus haut se forme sur Deribit, qui reste la plateforme dominante pour les options crypto natives. Mais son monopole de facto s’érode. En avril 2026, l’open interest sur les options d’IBIT, l’ETF bitcoin au comptant coté au Nasdaq et géré par BlackRock, a brièvement dépassé celui de Deribit : 27,61 milliards de dollars contre 26,9 milliards, selon une analyse de KuCoin. À titre de comparaison, l’open interest cumulé des principales plateformes d’options n’était que d’environ 80 milliards de dollars en octobre 2025.
La différence ne se limite pas au volume. Les contrats IBIT ont en moyenne une échéance environ deux mois plus longue que ceux négociés sur les plateformes crypto natives, ce qui trahit un positionnement plus stratégique que spéculatif. L’explication tient largement à la structure juridique : les fonds de pension et les grands gestionnaires d’actifs ont besoin de la protection légale qu’offre un produit coté aux États-Unis, quelque chose qu’une plateforme offshore comme Deribit ne peut tout simplement pas fournir, même si cette dernière conserve une liquidité et une profondeur de marché supérieures sur le court terme.
Le CME propose lui aussi des options sur ses futures bitcoin et ether, réglées en espèces et régulées directement par la CFTC, une troisième voie pour les institutions qui veulent éviter à la fois l’exposition offshore de Deribit et les frais de gestion d’un ETF. Ces trois infrastructures (Deribit, IBIT, CME) ne se cannibalisent pas totalement : elles servent des profils de risque et des contraintes réglementaires différents, ce qui explique pourquoi leur open interest respectif peut évoluer dans des directions opposées d’un mois à l’autre sans que cela traduise un désaccord sur la direction du marché.
Cette migration progressive vers des enveloppes réglementées illustre une tendance de fond du cycle actuel : la recherche de légitimité institutionnelle prime de plus en plus sur la seule recherche de rendement ou de liquidité brute, y compris pour des acteurs qui, historiquement, préféraient les plateformes offshore.
La gamma des dealers et le pin risk de fin juillet
Pour comprendre pourquoi la concentration d’options aux strikes de 70 000 et 72 000 dollars n’est pas qu’une curiosité statistique, il faut revenir à la mécanique de couverture des teneurs de marché. Lorsqu’un dealer vend une option d’achat, il se retrouve mécaniquement short gamma sur cette position et doit acheter du bitcoin quand le prix monte, puis en vendre quand il baisse, pour rester neutre, ce qui amplifie les mouvements. À l’inverse, lorsque les dealers sont nets longs gamma sur une zone de prix très fréquentée, leur flux de couverture vend dans les hausses et achète dans les baisses, ce qui freine le mouvement, un effet que nous avions détaillé en profondeur, strike par strike, dans notre analyse du 20 juillet citée plus haut.
Avec près de 77 000 calls concentrés sur les deux strikes de 70 000 et 72 000 dollars pour la seule échéance du 31 juillet, la zone est devenue un aimant potentiel pour le prix à l’approche de l’expiration, un phénomène que les traders d’options appellent le « pin risk » : la tendance du prix sous-jacent à graviter vers les strikes où l’open interest est la plus concentrée dans les derniers jours avant l’échéance, à mesure que les dealers ajustent leurs couvertures. Ce n’est pas une loi physique, seulement une force parmi d’autres, mais elle explique pourquoi une partie du marché des options surveille cette échéance de si près, indépendamment même de l’issue du vote du CLARITY Act.
Ce que dit le droit français et européen des dérivés crypto
En France, l’Autorité des marchés financiers (AMF) est claire sur un point souvent mal compris : un contrat crypto à règlement en espèces peut constituer un instrument financier dérivé quel que soit le statut juridique du sous-jacent. L’AMF rappelle ainsi que les plateformes proposant des dérivés crypto en ligne relèvent du régime d’autorisation et de conduite de la directive MiFID II, et non du seul régime MiCA, qui couvre les actifs au comptant et les prestataires de services sur crypto-actifs (PSCA). La publicité pour ces produits est en outre spécifiquement encadrée par la loi Sapin 2.
La loi Sapin 2, adoptée en 2016 bien avant l’essor des cryptomonnaies, interdit déjà la publicité pour certains produits financiers hautement spéculatifs auprès du grand public ; son application aux dérivés crypto en ligne signifie qu’une plateforme non autorisée qui cible activement des particuliers français par la publicité s’expose à des poursuites, indépendamment de son statut à l’étranger.
Au niveau européen, l’Autorité européenne des marchés financiers (ESMA) a précisé, dans une déclaration publique du 24 février 2026, que l’appellation commerciale perpetual futures n’a aucune incidence sur la qualification juridique : ces produits dérivés à effet de levier relèvent des mesures d’intervention sur les CFD prévues par MiFID II, avec un plafonnement de l’effet de levier pour les clients particuliers à 2 pour 1 (contre parfois 100 pour 1 sur des plateformes offshore non régulées), un avertissement obligatoire sur les risques et une protection contre le solde négatif.
Cette prudence réglementaire n’est pas un excès de zèle bureaucratique. Une étude historique de l’AMF portant sur la période 2009-2013 avait suivi environ 15 000 clients particuliers français ayant tradé du Forex ou des CFD : 89 % d’entre eux avaient fini par perdre de l’argent, pour une perte cumulée d’environ 161 millions d’euros. Cette étude est antérieure à l’essor des dérivés crypto, mais elle documente un schéma comportemental qui reste pertinent : l’effet de levier transforme des marchés déjà volatils en machines à perte pour la majorité des particuliers, quel que soit l’actif sous-jacent. Un contrat comme le perpétuel SpaceX décrit plus haut, accessible depuis n’importe où avec un effet de levier jusqu’à 20 fois via une plateforme on-chain, se situe structurellement en dehors de ce périmètre de protection, ce qui mérite d’être gardé à l’esprit avant de le considérer comme un simple raccourci vers l’exposition actions.
Comment suivre ce positionnement soi-même
Aucun de ces indicateurs n’est réservé aux professionnels. Les rapports COT hebdomadaires de la CFTC sont publics et gratuits, consultables directement sur cftc.gov, avec des tableaux de bord plus lisibles proposés par The Block ou CoinGlass. Les données d’open interest et de skew des options sont accessibles via les tableaux de bord de Deribit Insights, de CoinGlass ou d’agrégateurs comme Velo et Laevitas, souvent avec un décalage de quelques minutes seulement. Pour les liquidations en temps réel, CoinGlass propose une carte thermique par plateforme et par niveau de prix.
La difficulté n’est pas l’accès aux données, mais leur interprétation. Un skew qui se détend ou un put/call ratio qui baisse ne prédit pas un mouvement de prix précis ; ils décrivent seulement le coût relatif de la couverture à la hausse ou à la baisse à un instant donné. De même, un vide positionnel sur le CME n’indique pas quel camp reviendra en premier, seulement que les deux ont réduit leur exposition. La valeur de ces indicateurs est cumulative : suivis semaine après semaine, ils permettent de repérer un changement de régime, comme le basculement de juin à juillet décrit plus haut, bien avant qu’il ne devienne évident sur un simple graphique de prix.
Trois scénarios pour août : ce que surveille le marché
Le Sénat américain part en pause estivale le 8 août, une échéance que plusieurs observateurs du secteur considèrent comme la dernière fenêtre réaliste pour faire adopter le CLARITY Act avant la fin de l’année. Trois scénarios se dégagent, chacun avec des implications distinctes pour le positionnement dérivés.
| Scénario | Probabilité implicite (fin juillet) | Impact sur le cluster 70-72k | Qui en profite |
|---|---|---|---|
| Adoption avant le 8 août | Minoritaire mais non nulle (38 % selon Polymarket le 24 juillet) | Calls fortement dans la monnaie, la gamma des dealers pousse potentiellement le prix vers 70-72k | Acheteurs de calls, IBIT et plateformes réglementées |
| Nouveau report post-recès | Scénario central selon la trajectoire des trois dernières semaines | Les calls perdent de la valeur temps, désengagement progressif avant le 31 juillet | Vendeurs de volatilité, teneurs de marché |
| Rejet ou blocage prolongé | Minoritaire mais surveillé de près depuis le 22 juillet | Le skew redevient défensif, retour probable des primes de put vers les niveaux de juin | Acheteurs de protection, plateformes offshore à fort levier |
Aucun de ces scénarios n’est une prédiction, seulement une manière de lire les incitations actuelles. Ce qui est déjà certain, c’est que le vide positionnel du CME ne se comblera pas tant que l’un des deux camps, gestionnaires d’actifs institutionnels ou fonds à effet de levier, ne reprendra pas l’initiative, et que l’expiration du 31 juillet agira comme un point de bascule technique indépendamment de l’issue politique.
Ce que cela signifie pour un investisseur non institutionnel
Pour un particulier qui ne trade pas d’options sur Deribit ni de futures sur le CME, ces développements ne sont pas qu’une curiosité de marché professionnel. Ils fixent le contexte dans lequel évoluent les prix affichés sur n’importe quelle plateforme d’échange. Un skew qui se détend signale que la panique de court terme reflue, sans effacer la prudence de fond. Un vide positionnel sur le CME signifie que le marché manque de direction claire de la part des acteurs institutionnels, ce qui peut se traduire par des mouvements plus erratiques une fois qu’un camp reprend l’initiative. Une vague de liquidations comme celle du 25 juillet rappelle qu’un effet de levier excessif reste le principal facteur de risque individuel, bien avant la direction du marché elle-même.
- Surveiller le put/call ratio et le skew donne une lecture avancée de la nervosité du marché, souvent avant que le prix au comptant ne bouge.
- Une échéance d’options concentrée, comme le cluster du 31 juillet, peut agir comme un aimant de prix à court terme, sans lien direct avec les fondamentaux.
- Les produits à fort effet de levier, qu’il s’agisse de CFD, de perpétuels ou de contrats synthétiques sur des actions comme SpaceX, restent structurellement en dehors du filet de protection MiFID II lorsqu’ils sont proposés par des plateformes non autorisées en France.
- Un vide positionnel institutionnel n’est ni haussier ni baissier en soi : c’est un signal d’incertitude qui précède souvent, mais pas systématiquement, un mouvement plus marqué.
Foire aux questions
Qu’est-ce que le positionnement sur le marché des dérivés crypto ?
Le positionnement désigne la répartition des paris directionnels des acteurs du marché via les futures, options et perpétuels : qui est long, qui est short, avec quel effet de levier et sur quel horizon. Il se lit à travers des indicateurs comme l’open interest, le put/call ratio, le skew des options et les rapports Commitment of Traders (COT) publiés chaque semaine par la CFTC pour les futures du CME.
Pourquoi les options bitcoin misent-elles autant sur le 31 juillet 2026 ?
Près de 5 milliards de dollars de notionnel se concentrent sur les strikes de 70 000 et 72 000 dollars pour l’échéance mensuelle du 31 juillet sur Deribit, largement sous forme de spreads haussiers. Une partie significative de ce positionnement anticipait une adoption du CLARITY Act par le Sénat américain avant la fin du mois, un calendrier qui reste toutefois incertain.
Comment le CLARITY Act influence-t-il le positionnement sur le bitcoin ?
Le CLARITY Act clarifierait la frontière entre jetons régulés par la SEC et matières premières numériques supervisées par la CFTC. Les probabilités de son adoption, suivies en temps réel sur Polymarket, sont passées d’un pic de 82 % en février à un plancher record de 32 % à la mi-juillet, avant de repasser au-dessus de 50 % puis de retomber à 38 % fin juillet, une volatilité qui se répercute directement sur la demande de calls à la hausse sur le bitcoin.
Qu’est-ce que la gamma des dealers et pourquoi limite-t-elle les mouvements de prix ?
Quand les teneurs de marché sont nets longs gamma sur une zone de prix très fréquentée en options, leur couverture consiste à vendre quand le prix monte et à acheter quand il baisse, ce qui freine le mouvement dans cette zone. À l’inverse, une position nette courte en gamma amplifie les mouvements, puisque le dealer doit acheter quand le prix monte et vendre quand il baisse pour rester couvert.
Les perpétuels adossés à des actions comme SpaceX sont-ils accessibles légalement en France ?
Ces contrats, proposés par des plateformes on-chain comme Hyperliquid, se situent en dehors du cadre MiFID II et de la supervision de l’AMF lorsqu’ils sont émis par des plateformes non autorisées en France. L’ESMA a rappelé que les dérivés crypto à effet de levier, quelle que soit leur appellation commerciale, relèvent des règles CFD, qui plafonnent l’effet de levier des particuliers à 2 pour 1 sur les plateformes autorisées, très loin du levier jusqu’à 20 fois disponible sur certains perpétuels on-chain.
Liam Brennan couvre les marchés dérivés et la microstructure crypto pour HOGE Wire.