Trésoreries crypto : la prime s’évapore, le modèle vacille
Au plus haut de l'année, le Bitcoin ne suffit plus à faire briller les trésoreries crypto. Sous 1x de mNAV, le modèle DAT doit prouver qu'il vaut mieux qu'un ETF.
Le 22 septembre 2026, le Bitcoin s’échange autour de 74 650 euros, proche de ses meilleurs niveaux de l’année, et l’Ether se traite près de 2 386 euros. Sur le papier, les sociétés cotées qui ont fait de l’accumulation de crypto leur unique raison d’être devraient pavoiser. Beaucoup font l’inverse. Leurs actions se paient désormais au niveau, parfois en dessous, de la valeur des jetons qu’elles détiennent. Le moteur qui les a portées pendant deux ans, la prime sur l’actif net, s’est enrayé.
Ce basculement porte un nom technique, la compression du mNAV, et des conséquences très concrètes : arbitrages permanents entre rachats d’actions et achats de jetons, premières ventes de Bitcoin chez des acteurs qui juraient de ne jamais vendre, et une consolidation qui s’annonce rude. Voici l’état des lieux d’un modèle, les digital asset treasuries (DAT), sommé de prouver qu’il vaut mieux qu’un simple fonds indiciel, avec un regard appuyé sur le seul champion européen du genre, le français Capital B.
Le mécanisme : comment une trésorerie crypto fabrique de la valeur
Une société de trésorerie numérique est une entreprise cotée dont l’activité principale consiste à détenir du Bitcoin ou de l’Ether à son bilan, en se finançant par émission d’actions ou de dette (The Block). L’action devient alors une exposition indirecte à la crypto, souvent assortie d’un effet de levier. Le cœur du réacteur tient en un ratio : le mNAV, ou multiple de la valeur nette d’actif, qui compare la capitalisation boursière (ou la valeur d’entreprise) à la valeur de marché des cryptos détenues.
Tant que ce ratio dépasse 1, la mécanique est vertueuse pour les actionnaires en place. La société émet des actions à prime, disons vendre pour 2 euros de titres ce qui ne représente qu’un euro de crypto, puis convertit le produit en jetons. Résultat, le nombre de bitcoins ou d’ethers rapporté à chaque action augmente. C’est ce que le secteur mesure avec l’indicateur maison, le « BTC Yield », un rendement exprimé non pas en euros mais en jetons par action. Le tableau ci-dessous résume pourquoi tout se joue autour de la barre de 1.
| Prime ou décote | mNAV | Effet d’une émission d’actions destinée à acheter de la crypto |
|---|---|---|
| Prime forte | 2,0x | Fortement relutif : chaque action émise ajoute des jetons par titre |
| Prime modérée | 1,3x | Encore relutif, mais la marge se réduit |
| Parité | 1,0x | Neutre : l’émission n’apporte plus rien par action |
| Décote | 0,8x | Destructeur de valeur ; le rachat d’actions devient l’arbitrage rationnel |
Prenons un exemple simplifié. Une société détient pour 100 millions d’euros de Bitcoin et capitalise 200 millions en Bourse, soit un mNAV de 2. Si elle émet pour 50 millions d’actions et achète autant de Bitcoin, son trésor grimpe à 150 millions tandis que la dilution reste contenue : la crypto par action progresse. À l’inverse, sous la parité, la même émission revient à vendre un euro d’actifs pour moins d’un euro encaissé, une opération qui appauvrit l’actionnaire fidèle. La beauté du système, du point de vue de ses promoteurs, c’est qu’il s’auto-entretient : une prime élevée finance des achats, qui nourrissent le récit d’accumulation, qui soutient la prime. Sa fragilité est la même : le jour où la prime disparaît, l’ensemble se met à tourner à l’envers.
Un dernier trait mérite d’être souligné, car il explique la brutalité des retournements : la prime est corrélée au prix de la crypto elle-même. Quand le marché monte, l’enthousiasme gonfle la prime, ce qui facilite les levées de fonds et amplifie les achats, donc la hausse ; quand il baisse, la prime se contracte au moment précis où la société aurait le plus besoin d’un accès facile au capital. Cette corrélation à double détente fait des trésoreries des amplificateurs de cycle, à la hausse comme à la baisse. Elles brillent en marché haussier, où elles surperforment souvent le jeton qu’elles détiennent, et souffrent doublement en marché baissier, où la décote vient s’ajouter à la chute du sous-jacent. Comprendre ce mécanisme, c’est comprendre pourquoi le même dossier peut passer de coqueluche à paria en quelques mois.
Strategy, le pionnier qui a fini par vendre
Impossible d’aborder le sujet sans commencer par Strategy, l’ex-MicroStrategy de Michael Saylor. La société détient environ 843 775 BTC, de très loin le premier trésor Bitcoin d’entreprise au monde. Pendant des années, elle a incarné la version idéale du modèle : une prime généreuse, un accès quasi illimité aux marchés de capitaux, et une doctrine martelée à chaque conférence, ne jamais vendre.
2026 a fissuré ce dogme. Au printemps, Strategy a cédé pour la première fois une petite quantité nette de Bitcoin, 32 BTC pour environ 2,5 millions de dollars, afin d’honorer le dividende de ses actions de préférence (CoinDesk). Le geste, hautement symbolique, a été suivi d’opérations plus lourdes : la société a par la suite vendu près de 1 690 BTC et levé quelque 653 millions de dollars via ses actions ordinaires pour alimenter ses dividendes, sa réserve de liquidités et le rachat de sa préférentielle à taux variable STRC (CoinDesk).
Le message envoyé au marché est lourd de sens. Quand une trésorerie doit vendre l’actif qu’elle est censée accumuler pour tenir ses engagements financiers, c’est que la prime ne finance plus tout. La structure de capital de Strategy s’est complexifiée à mesure qu’elle multipliait convertibles et actions de préférence, chacune assortie de ses propres échéances et de ses propres coupons. Sur plusieurs traceurs, l’action s’est mise à traiter autour de la parité, parfois sous 1x de mNAV, un territoire qui aurait paru absurde douze mois plus tôt et qui prive la société de son principal avantage : lever à prime pour acheter davantage.
Cette ingénierie autour des actions de préférence est au cœur du modèle de deuxième génération. Plutôt que de diluer sans fin les porteurs d’actions ordinaires, Strategy a bâti une gamme de titres à revenu, dont la STRC, destinés à séduire des investisseurs en quête de coupon tout en préservant l’effet de levier sur le Bitcoin. Le pari est astucieux tant que les revenus et les levées de fonds couvrent les dividendes promis ; il devient inconfortable dès que la société doit puiser dans son trésor pour les honorer. C’est précisément le point de bascule qu’ont révélé les cessions de 2026 : une action de préférence n’est pas de l’argent gratuit, c’est une dette déguisée qui réclame son dû, quel que soit le cours du Bitcoin. Le marché a compris que la promesse de ne jamais vendre valait tant que la prime finançait tout, et pas au-delà.
« On appelle cela un ETF » : la prime qui s’évapore
Pourquoi cette prime existe-t-elle seulement ? C’est la question posée par Greg Cipolaro, responsable mondial de la recherche chez NYDIG, dans une note devenue une référence du secteur. Sa conclusion est sans détour : si une trésorerie se contente d’émettre des actions pour acheter de la crypto, elle ne devrait afficher aucune prime durable sur son actif net, « on appelle cela un ETF » (NYDIG).
La prime, en somme, repose sur un récit et une figure de proue, pas sur des fondamentaux. Cipolaro décrit le mécanisme de bascule : la prime se tasse, la capacité à lever des fonds par émission d’actions se réduit, la société est tentée de vendre des jetons pour racheter ses propres titres, ce qui pèse sur le prix de la crypto sous-jacente et comprime encore la prime. Un cercle qui peut devenir vicieux aussi vite qu’il a été vertueux. La montée en puissance des ETF au comptant a d’ailleurs porté un coup direct au modèle : pourquoi payer une prime pour une exposition indirecte quand un fonds coté offre la même chose, sans dette ni dilution, pour quelques points de base de frais ?
Le procès en inutilité mérite toutefois d’être nuancé. Une trésorerie bien gérée conserve trois leviers qu’un fonds indiciel n’a pas : l’effet de levier, qui amplifie l’exposition à la hausse comme à la baisse ; le rendement, via le staking ou le prêt de jetons ; et la gestion active du bilan, capable de racheter ses propres titres lorsqu’ils traitent en décote. Le problème n’est donc pas le modèle en soi, mais sa version paresseuse, qui se contente d’empiler des jetons en espérant que la prime tienne éternellement. La sélection qui s’amorce départagera les deux familles. L’écart de valorisation entre le meilleur et le pire dossier devrait s’élargir nettement, et les investisseurs feraient bien de cesser de traiter le secteur comme un bloc homogène, tant les profils de risque divergent désormais d’une société à l’autre.
mNAV sous 1 : le signal que le marché envoie
Le succès de Strategy avait fait des émules : la banque Standard Chartered recensait pas moins de 89 imitateurs à travers le monde avant que la pression sur les mNAV ne s’installe (Cointelegraph). Le diagnostic de l’établissement britannique fait aujourd’hui autorité : « L’effondrement récent des mNAV va probablement provoquer une différenciation et une consolidation du marché. La différenciation favorisera les plus gros de leur catégorie, ceux qui se financent le moins cher et ceux qui génèrent un rendement de staking. »
Encore faut-il s’entendre sur le chiffre. Le mNAV est un indicateur contesté : selon qu’on retient la simple capitalisation ou la valeur d’entreprise (dette et préférentielles incluses, trésorerie déduite), un même dossier peut afficher deux lectures très différentes le même jour. Les traceurs spécialisés se contredisent régulièrement, ce qui rappelle une autre métrique vedette du secteur, le volume des plateformes, dont nous avons montré à quel point il peut relever du mirage. Un mNAV sous 1 n’est d’ailleurs pas mécaniquement une aubaine : l’actionnaire porte, en plus de l’exposition crypto, la dette, les dividendes préférentiels et le risque de dilution de la société. La décote peut donc parfaitement être justifiée.
Metaplanet, le disciple japonais rattrapé par les maths
Le cas de Metaplanet est emblématique. La société tokyoïte, longtemps surnommée la « MicroStrategy japonaise », détient plus de 40 000 BTC. Sa prime, qui a culminé à plusieurs fois son actif net en 2025, s’est presque entièrement évaporée. Passée sous 1x de mNAV, elle a acté sous la houlette de son dirigeant Simon Gerovich un changement de cap : plutôt que d’émettre des actions à perte, la société privilégie désormais le rachat de titres (Coingape).
La logique, Gerovich l’a exposée sans fard : sous 1x de mNAV, continuer d’émettre de nouvelles actions reviendrait à « détruire mécaniquement de la valeur » pour les actionnaires, et pénaliserait le rendement en bitcoins par action. Sa politique d’allocation du capital, adoptée dès l’automne 2025, prévoit justement d’envisager sérieusement les rachats lorsque le titre passe sous son actif net. Autrement dit, l’accumulation à tout prix a vécu ; place à la gestion fine du bilan. Le paradoxe est cruel pour une société qui s’était donné des objectifs d’accumulation vertigineux : la discipline exigée par le marché la force aujourd’hui à ralentir précisément au moment où le Bitcoin remonte.
BitMine et l’« alchimie des 5 % » : le pari Ethereum
Toutes les trésoreries n’ont pas choisi le Bitcoin. La plus spectaculaire des nouvelles venues, BitMine Immersion Technologies (BMNR), a bâti le premier trésor Ethereum du monde. Présidée par le stratège Tom Lee, la société a accumulé près de 6 millions d’ETH, soit environ 4,9 % de l’offre en circulation, après avoir franchi le seuil de 4,8 % durant l’été (CoinDesk). Son ambition affichée, l’« alchimie des 5 % », consiste à détenir un vingtième de tout l’Ether existant.
La différence avec une trésorerie Bitcoin est décisive : l’Ether peut être mis en staking pour produire un rendement natif. BitMine indique staker l’essentiel de ses jetons, ce qui transforme un trésor dormant en actif productif et lui offre précisément le « rendement de staking » que Standard Chartered cite comme facteur de survie. Cette concentration pose aussi une question de fond sur la liquidité réelle de l’offre d’Ethereum, un sujet que nous avons creusé en détaillant qui contrôle vraiment l’ether verrouillé. Tom Lee, lui, continue de marteler son message : les institutions restent « sous-exposées » à la crypto et devraient renforcer leurs positions au dernier trimestre 2026 (CoinDesk).
SharpLink, Joe Lubin et l’ether productif
Derrière BitMine, la deuxième trésorerie Ethereum est portée par un nom qui pèse dans l’écosystème : SharpLink Gaming (SBET), présidée par Joe Lubin, cofondateur d’Ethereum et patron de Consensys. La société détient de l’ordre de 880 000 ETH et a fait son entrée dans les indices Russell 2000 et 3000 à l’été 2026, un jalon qui l’expose à des flux passifs institutionnels (CoinDesk).
L’argument de Lubin auprès des gérants et des régulateurs est cohérent avec son parcours : l’Ether n’est pas seulement une réserve de valeur, c’est une infrastructure financière productive, dont le staking rémunère la sécurisation du réseau. Ce discours, plus technologique que celui des puristes du Bitcoin, place le rendement au centre du dossier d’investissement, précisément là où la prochaine bataille concurrentielle va se jouer. Le revers de la médaille est connu : une trésorerie Ethereum est aussi exposée aux risques propres au staking, du blocage temporaire des retraits aux pénalités de slashing, qu’une trésorerie Bitcoin ignore.
Le rendement, nouvelle ligne de démarcation
Le consensus des analystes tient en une formule : les trésoreries numériques doivent désormais « gagner leur pain » (CoinDesk). Accumuler ne suffit plus ; il faut produire un revenu. C’est l’avantage structurel des trésoreries Ethereum, capables de staker, sur les trésoreries Bitcoin, dont l’actif ne génère par lui-même aucun flux.
Ce basculement rapproche les DAT d’une logique déjà bien connue en finance décentralisée, où les protocoles cherchent à distribuer un rendement réel adossé à des revenus, et non à des émissions de jetons. C’est exactement le débat qui anime des projets comme Aave et sa machine à rachats, ou Ethena avec son dollar synthétique qui fabrique son propre rendement. Pour une trésorerie cotée, la leçon est identique : sans source de revenu, la décote menace ; avec un rendement crédible, la prime peut se justifier autrement que par le seul récit.
Côté Bitcoin, faute de staking, les acteurs cherchent d’autres relais : prêt de jetons, instruments de crédit adossés au trésor, produits préférentiels à taux fixe. C’est précisément le terrain sur lequel entend se distinguer le champion européen, en important en Europe l’ingénierie financière rodée outre-Atlantique.
Ce virage vers le rendement rebat aussi la manière de valoriser ces sociétés. Tant que seule comptait l’accumulation, le mNAV suffisait comme boussole unique. Dès lors qu’une trésorerie génère un flux régulier, l’analyse se rapproche de celle d’une entreprise classique : quel rendement sur le capital investi, quelle couverture des charges financières, quelle marge de sécurité en cas de baisse du sous-jacent ? Les dossiers Ethereum qui stakent massivement peuvent afficher un rendement sur coût attrayant, mais ce rendement reste libellé en jetons, donc soumis à la volatilité du prix. Un rendement de plusieurs pour cent par an ne protège en rien d’une chute de moitié de l’actif sous-jacent. La bonne question n’est donc pas seulement combien rapporte le trésor, mais si ce revenu suffit à absorber les coupons, à financer d’éventuels rachats et à traverser un marché baissier prolongé.
Capital B, le pari français d’une trésorerie Bitcoin
Longtemps, l’Europe a regardé la vague des trésoreries crypto de loin. Une société a changé la donne : Capital B, ex-The Blockchain Group, cotée sur Euronext Growth Paris sous le mnemonique ALCPB et installée à Puteaux. C’est la première, et de loin la principale, trésorerie Bitcoin européenne. À la mi-septembre 2026, elle détenait environ 3 525 BTC pour un « BTC Yield » d’environ 2,19 % depuis le début de l’année (Actusnews Wire).
Le rythme d’accumulation s’est nettement accéléré début septembre, avec un achat de 376 BTC pour 25,3 millions d’euros, le plus important en un an (The Block). L’ambition affichée donne le vertige : atteindre à terme 1 % de l’offre maximale de Bitcoin, avec un palier intermédiaire de 15 000 BTC visé dès 2027. Pour financer cette course, l’assemblée générale de juin 2026 a voté des délégations massives, autorisant plusieurs milliards d’euros d’augmentations de capital potentielles et une enveloppe encore plus large d’instruments de dette.
Surtout, son directeur du développement Bitcoin, Alexandre Laizet, explore un instrument de crédit numérique inspiré de la préférentielle STRC de Strategy, une manière d’importer en Europe l’ingénierie qui a fait la fortune du modèle américain (The Block). Cotée sur un système multilatéral de négociation, Capital B reste soumise aux règles européennes sur les abus de marché et à la supervision de l’Autorité des marchés financiers pour ses opérations sur titres, un cadre que les investisseurs français feraient bien de garder en tête avant de traiter l’action comme un simple proxy Bitcoin. Le titre figure d’ailleurs parmi les plus actifs d’Euronext rapportés à sa taille, signe d’un appétit spéculatif réel autant que d’une liquidité encore étroite.
Le pari français n’est pas qu’une curiosité de niche. Il teste une hypothèse de fond : l’Europe peut-elle abriter un véhicule d’accumulation crédible malgré un accès aux capitaux plus étroit qu’aux États-Unis et un cadre réglementaire plus prudent ? Capital B avance avec un atout, l’antériorité, et un handicap, une taille encore modeste face aux géants américains qui pèsent plusieurs centaines de fois son trésor. Sa réussite ou son échec pèsera lourd dans la perception qu’ont les investisseurs du continent de tout le segment. En cas de succès, d’autres émetteurs européens pourraient s’engouffrer dans la brèche et donner naissance à une petite grappe de trésoreries cotées ; en cas de dérapage, la méfiance envers les proxys cotés se renforcerait durablement, au bénéfice des ETP au comptant déjà disponibles sur les Bourses européennes.
Panorama des grandes trésoreries crypto
Le tableau suivant compare les principaux acteurs cotés, du géant américain au challenger français. Les avoirs sont ceux communiqués autour de la mi-septembre 2026 et évoluent au gré des achats hebdomadaires.
| Société (ticker) | Actif | Avoirs | Cotation | Particularité |
|---|---|---|---|---|
| Strategy (MSTR) | Bitcoin | ~843 775 BTC | Nasdaq | Pionnier ; première vente nette en 2026 |
| Metaplanet (3350) | Bitcoin | > 40 000 BTC | Tokyo | mNAV passé sous 1x ; pivot vers les rachats |
| BitMine (BMNR) | Ethereum | ~6 M ETH (≈4,9 % de l’offre) | NYSE American | Staking massif ; « alchimie des 5 % » |
| SharpLink (SBET) | Ethereum | ~880 000 ETH | Nasdaq | Présidée par Joe Lubin ; entrée au Russell |
| Capital B (ALCPB) | Bitcoin | ~3 525 BTC | Euronext Growth Paris | Première trésorerie Bitcoin européenne |
Sources des avoirs : Strategy, Metaplanet, BitMine, SharpLink et Capital B.
Comptabilité : pourquoi la juste valeur rebat les cartes
Un facteur discret pèse lourd dans la mécanique : la norme comptable. Aux États-Unis, la mise à jour ASU 2023-08 du FASB impose depuis les exercices ouverts après le 15 décembre 2024 de comptabiliser les crypto-actifs éligibles à leur juste valeur, les variations passant directement par le résultat net à chaque clôture (FASB). Fini l’ancien modèle asymétrique qui n’enregistrait que les dépréciations : désormais, les hausses aussi s’affichent, au prix d’un résultat comptable beaucoup plus volatil d’un trimestre à l’autre.
| Cadre comptable | Traitement des crypto-actifs | Impact sur le compte de résultat |
|---|---|---|
| US GAAP (ASU 2023-08) | Juste valeur obligatoire depuis les exercices ouverts après le 15 décembre 2024 | Les variations de valeur passent en résultat net à chaque clôture |
| IFRS (IAS 38) | Immobilisation incorporelle : coût diminué des dépréciations, ou modèle de réévaluation si marché actif | Réévaluations à la hausse en capitaux propres (OCI), baisses en résultat ; pas de juste valeur par le résultat par défaut |
Pour une société comme Capital B, qui publie ses comptes selon le référentiel européen, l’enjeu est différent. Sous IFRS, le Bitcoin est le plus souvent traité comme une immobilisation incorporelle au coût diminué des dépréciations, ou selon un modèle de réévaluation dont les hausses transitent par les capitaux propres et non par le résultat. Conséquence, deux trésoreries au portefeuille identique peuvent présenter des résultats comptables très différents selon leur pays de cotation, ce qui complique la comparaison et pèse sur la lisibilité de la fameuse valeur nette d’actif. L’investisseur avisé regarde donc le nombre de jetons par action au moins autant que le bénéfice publié.
Cette volatilité comptable produit un effet secondaire souvent sous-estimé. Un trimestre de forte hausse peut faire apparaître des bénéfices spectaculaires, purement latents, qui flatteront les ratios boursiers et attireront des investisseurs peu avertis ; le trimestre suivant, une simple correction du marché transformera ces gains en pertes tout aussi spectaculaires. Pour le particulier, le risque est de confondre un profit comptable lié à la réévaluation d’un trésor avec une véritable rentabilité opérationnelle. Lire les comptes d’une trésorerie crypto suppose donc de neutraliser mentalement l’effet du cours pour juger la performance réelle de la gestion : la société a-t-elle augmenté le nombre de jetons par action, à quel coût de financement, et avec quelle dilution ? Ce sont ces réponses, et non le résultat net affiché, qui séparent une gestion créatrice de valeur d’un simple pari directionnel à effet de levier.
L’État actionnaire : réserves souveraines et absence européenne
Au-dessus des entreprises, un acteur d’un autre ordre est entré dans la danse : l’État. Par le décret 14233 signé en mars 2025, les États-Unis ont institué une réserve stratégique de Bitcoin, alimentée par les jetons saisis lors de procédures judiciaires et, en principe, non cessible. Le gouvernement fédéral détiendrait environ 328 000 BTC, ce qui en fait le premier détenteur souverain connu (The Block).
Cette réserve change la nature du jeu. Elle offre un plancher symbolique de demande, mais elle repose sur un décret qu’une future administration pourrait révoquer, et aucune loi n’est encore venue la graver dans le marbre. L’Europe, elle, brille par son absence : aucun État membre ni la Banque centrale européenne ne détient de réserve comparable, ce qui laisse le champ aux acteurs privés comme Capital B pour incarner, à leur échelle, une exposition « stratégique » au Bitcoin sur le Vieux Continent. Cette asymétrie n’est pas anodine pour l’investisseur européen : elle signifie que l’offre publique de véhicules crypto reste dominée par les États-Unis et l’Asie, et que Paris fait ici figure d’exception plus que de tendance.
La comparaison entre l’État et l’entreprise éclaire d’ailleurs tout le débat. Un souverain qui détient du Bitcoin ne cherche ni prime ni rendement : il immobilise une réserve, sans dette ni actionnaires à rémunérer, avec un horizon qui se compte en décennies. Une trésorerie cotée, elle, doit servir un cours de Bourse, honorer des coupons et justifier sa prime trimestre après trimestre. Les deux détiennent le même actif, mais n’obéissent pas aux mêmes contraintes, et c’est bien pourquoi une réserve souveraine peut ignorer la volatilité quand une société doit composer avec elle en permanence. Pour l’investisseur, la leçon est utile : plus une trésorerie parvient à allonger son horizon et à réduire sa dépendance aux marchés de capitaux, plus elle se rapproche du confort du détenteur souverain ; plus elle dépend d’émissions permanentes, plus elle reste à la merci du sentiment.
Le risque de spirale et les pièges pour l’actionnaire
Le danger le plus commenté est réflexif. En régime de décote, le geste rationnel, vendre des jetons pour racheter des actions sous-évaluées, transfère la pression directement sur le marché de la crypto. Si plusieurs grandes trésoreries s’y mettent en même temps, les ventes peuvent alimenter la baisse du sous-jacent, qui creuse la décote, qui justifie de nouvelles ventes. Ajoutez-y les dividendes de préférentielles à honorer et des échéances de dette à refinancer, et le risque de vente forcée n’est plus théorique.
Le contexte macro n’aide pas. Le 16 septembre 2026, la Réserve fédérale a relevé ses taux d’un quart de point, à 3,75-4 %, sa première hausse depuis 2023, et la majorité de ses membres n’excluent pas un tour de vis supplémentaire d’ici la fin de l’année (CNBC). Un loyer de l’argent plus élevé renchérit le coût des convertibles et des préférentielles qui financent ces trésoreries, et rend le levier plus cher à porter, comme nous l’avons détaillé à propos du financement après le verdict de la Fed. Les dossiers les plus endettés sont les plus exposés à ce resserrement.
Pour le particulier, trois pièges méritent une vigilance particulière. D’abord la dilution : ces sociétés émettent des actions en continu, et une prime qui se dégonfle transforme chaque émission passée en coût pour l’actionnaire. Ensuite la structure de capital : les porteurs d’actions ordinaires passent après les créanciers et les actions de préférence, ce qui peut vider la valeur résiduelle en cas de stress. Enfin la liquidité : sur les petits dossiers, un écart acheteur-vendeur large et des volumes fins peuvent piéger un investisseur au pire moment. Détenir une trésorerie cotée n’est pas équivalent à détenir la crypto elle-même, une nuance que la hausse des primes avait fait oublier.
Ce qu’il faut surveiller d’ici la fin 2026
La suite se lira à travers quelques marqueurs. D’abord, la consolidation annoncée par Standard Chartered : les acteurs sous-critiques, incapables de lever à bon compte ou de générer un rendement, deviendront des cibles ou disparaîtront. Ensuite, l’exécution des rachats d’actions, qui distinguera les équipes disciplinées des accumulateurs à tout prix. Enfin, la capacité des trésoreries Ethereum à transformer le staking en avantage durable, et celle des trésoreries Bitcoin à inventer des revenus sans trahir la promesse de détention.
Plusieurs catalyseurs concrets rythmeront le dernier trimestre. La trajectoire des taux, d’abord, avec des réunions de banque centrale qui décideront du coût du levier pour tout le secteur. Les flux vers les ETF au comptant, ensuite, qui restent le principal thermomètre de l’appétit institutionnel et dont la moindre inflexion se répercute sur le sentiment. Enfin, un possible début de fusions-acquisitions au sein du secteur : les trésoreries les mieux capitalisées pourraient absorber, en décote, celles qui n’arrivent plus à se financer, une consolidation qui transformerait la déprime actuelle en opportunité pour les plus solides. Ces trois fils, taux, flux et consolidation, se liront ensemble, et c’est probablement leur combinaison, davantage qu’un événement isolé, qui décidera si la vague des trésoreries crypto marque une pause ou entame un véritable reflux.
Pour l’investisseur européen, le cas Capital B servira de test grandeur nature : un acteur ambitieux, doté d’un accès aux capitaux, mais soumis aux mêmes lois de la gravité que ses pairs américains. Si la thèse de Tom Lee sur un retour des institutions au quatrième trimestre se vérifie, les primes pourraient se reconstituer sur les dossiers de qualité. Dans le cas contraire, 2026 restera l’année où le marché a rappelé une vérité simple : détenir de la crypto ne suffit pas à valoir plus que la crypto que l’on détient.
Foire aux questions
Qu’est-ce qu’une société de trésorerie crypto (DAT) ?
Une société de trésorerie numérique (DAT) est une entreprise cotée dont l’activité principale consiste à détenir des crypto-actifs, Bitcoin ou Ether, à son bilan, en se finançant par émission d’actions ou de dette. Son action offre une exposition indirecte à la crypto, souvent avec effet de levier et, pour l’Ether, un rendement de staking.
Que signifie un mNAV inférieur à 1 ?
Le mNAV compare la valeur boursière de la société à la valeur des cryptos qu’elle détient. Sous 1, le marché valorise l’entreprise moins que son trésor : émettre de nouvelles actions détruit de la valeur par titre, et le rachat d’actions devient l’arbitrage rationnel.
Pourquoi Strategy a-t-elle vendu du Bitcoin en 2026 ?
Pour la première fois, Strategy a cédé de petites quantités de Bitcoin en 2026 afin de financer les dividendes de ses actions de préférence, dont la STRC, et de racheter des titres. Un revirement pour une société qui affichait une doctrine du « jamais vendre ».
Qu’est-ce que Capital B ?
Capital B (ex-The Blockchain Group, mnemonique ALCPB sur Euronext Growth Paris) est la première société de trésorerie Bitcoin européenne. Elle détenait environ 3 525 BTC à la mi-septembre 2026 et vise 1 % de l’offre totale de Bitcoin d’ici 2033.
Une trésorerie Ethereum rapporte-t-elle un rendement ?
Oui. Contrairement au Bitcoin, l’Ether peut être mis en staking pour générer un rendement natif. Des acteurs comme BitMine stakent l’essentiel de leurs ETH, ce qui distingue une trésorerie Ethereum d’une trésorerie Bitcoin purement passive.
Par la rédaction Marchés de HOGE Wire ; faits vérifiés et arrêtés au 22 septembre 2026, cet article n’est pas un conseil en investissement.