Offre d’ETH : qui contrôle vraiment l’ether verrouillé ?
La rareté de l'ether est actée : émission nette à zéro, 35 % de staking, réserves d'exchanges au plus bas. Reste la vraie question de 2026 : qui contrôle cette offre verrouillée ?
Pendant dix-huit mois, le débat sur l’offre d’Ethereum s’est résumé à une seule question : ETH est-il rare ? La réponse est désormais actée. L’émission nette tourne autour de zéro pour cent par an, plus de 43 millions d’ETH sont immobilisés en staking, soit environ 35 % de l’offre, et les réserves détenues sur les plateformes d’échange sont tombées à un plus bas de plusieurs années. Au 18 septembre, l’ether s’échange autour de 2 258 EUR (2 588 USD) pour une capitalisation proche de 316 milliards de dollars, selon CoinGecko. La mécanique de la rareté ne fait plus vraiment débat.
Une fois la rareté admise, une question plus inconfortable remonte : qui contrôle cette offre verrouillée ? L’ether ne s’évapore pas. Il migre vers un petit nombre d’opérateurs de staking, de trésoreries d’entreprise et de dépositaires d’ETF. La rareté est un argument haussier ; la concentration, elle, est un facteur de risque. Et ce risque, la hausse de taux décidée par la Réserve fédérale le 16 septembre, la première depuis 2023, vient de le remettre au centre du jeu.
Cet article ne refait pas la comptabilité émission contre burn, ni le débat sur la demande, déjà traités quand nous avons montré que la rareté était acquise et que la demande ferait le prix. Il regarde ce que la rareté masque : la carte du pouvoir sur l’offre d’ETH, et les trois endroits où cette concentration pourrait se retourner contre le réseau, la censure des transactions, la garde des actifs et la gouvernance de la politique monétaire.
La rareté n’est plus le sujet, la concentration l’est
Commençons par solder le débat sur la rareté, chiffres à l’appui. Le tableau de bord de l’offre est sans ambiguïté. L’offre totale d’ETH s’établit à 122,05 millions d’unités et son taux de croissance annuel affiché par ultrasound.money oscille autour de 0,00 %. Depuis la Fusion (Merge) de 2022, l’émission brute a été réduite d’environ 90 %, et le burn instauré par l’EIP-1559 en 2021 continue de retirer des ETH de la circulation, même si ce burn s’est effondré depuis que l’activité a migré vers les rollups de couche 2.
Ce détail technique a une conséquence politique majeure. Tant que le burn de l’EIP-1559 retirait des milliers d’ETH par jour, la rareté d’Ethereum était en grande partie automatique, produite par l’usage du réseau. Depuis que les frais se sont déplacés vers les couches 2, ce burn est tombé à quelques dizaines d’ETH par jour, et la rareté ne tient plus qu’au staking et aux choix d’émission. Autrement dit, la rareté d’ETH est devenue une variable pilotée, pas un acquis mécanique, et cela replace la question du contrôle au centre du débat.
Ce qui a changé, c’est la lecture. Tant que l’ether s’échangeait librement, l’offre théorique et l’offre disponible se confondaient. Ce n’est plus le cas. Une part croissante des 122 millions d’ETH est immobilisée dans des contrats de staking, des bilans d’entreprise et des structures de fonds cotés qui, par construction, ne vendent pas au jour le jour. L’offre nominale est stable ; l’offre réellement flottante, celle qui peut arriver sur un carnet d’ordres demain matin, se contracte. Et cette contraction s’accompagne d’une concentration entre quelques mains, ce qui déplace le vrai sujet.
| Indicateur | Valeur (18 sept. 2026) | Source |
|---|---|---|
| Prix ETH | ~2 258 EUR (2 588 USD) | CoinGecko |
| Capitalisation | ~316 Mds USD | CoinGecko |
| Offre totale | 122,05 M ETH | ultrasound.money |
| Émission nette | ~0,00 %/an | ultrasound.money |
| ETH en staking | 43,5 M (~35,7 %) | ultrasound.money |
| Réserves sur exchanges | 14,88 M (plus bas pluriannuel) | CryptoQuant |
| Trésoreries d’entreprise | 7,92 M (6,49 %) | CoinGecko |
| Rendement du staking | ~2,5 % (plus bas de 3 ans) | ultrasound.money |
Le flottant réellement vendable a fondu
La mesure la plus directe du flottant, ce sont les réserves d’ETH détenues sur les plateformes d’échange, car c’est de là que part l’essentiel de la pression vendeuse. Selon CryptoQuant, ces réserves sont tombées autour de 14,88 millions d’ETH début septembre, un plus bas de plusieurs années. Elles s’établissaient à environ 21,3 millions au 1er juillet 2025 : près de 6,4 millions d’ETH ont quitté les exchanges en quatorze mois. Sur Binance seule, les réserves sont retombées à environ 3,74 millions d’ETH, leur plus bas niveau en trois mois.
Rapporté à l’offre totale, cela signifie qu’à peine plus de 12 % de l’ether se trouve dans un endroit d’où il peut être vendu immédiatement. Le reste dort dans des validateurs, des coffres institutionnels ou des portefeuilles de conviction. C’est la configuration classique d’un resserrement de l’offre : quand la demande marginale rencontre un flottant mince, les mouvements de prix s’amplifient, à la hausse comme à la baisse. Les mouvements de baleines suivis avant le choc Fed-CLARITY l’ont montré : sur un carnet d’ordres aminci, quelques gros transferts suffisent à déplacer le marché.
Le point important pour la suite : ce flottant qui fond n’est pas détruit, il change simplement de mains. Réserves d’exchanges en baisse et demande institutionnelle soutenue dessinent le décor d’un resserrement, mais elles racontent aussi quelque chose de plus structurant. Ces mains qui absorbent l’offre sont de moins en moins nombreuses, et ce sont souvent les mêmes.
Trois verrous, un même effet : moins d’ether à vendre
Trois grands mécanismes retirent de l’ether du flottant. Le premier est le staking : plus de 43,5 millions d’ETH sont déposés dans le contrat de la couche de consensus, soit environ 35,7 % de l’offre, un record. Le deuxième est constitué des trésoreries d’entreprise : CoinGecko recense 34 sociétés qui détiennent ensemble 7,92 millions d’ETH, soit 6,49 % de l’offre. Le troisième est l’enveloppe des ETF spot américains, qui logent plusieurs milliards de dollars d’ether au nom d’investisseurs traditionnels.
Attention au piège comptable : ces trois seaux ne s’additionnent pas. Une même unité d’ETH peut appartenir à une trésorerie d’entreprise, être mise en staking par cette entreprise, et figurer dans les actifs sous-jacents d’un ETF. BitMine, par exemple, détient de l’ether à son bilan et en stake l’essentiel via des opérateurs institutionnels : ce sont les mêmes tokens comptés dans deux colonnes. Il faut lire ces catégories comme des lentilles qui se recouvrent, pas comme des tranches distinctes. Le résultat net reste le même : quelle que soit la façon de compter, une part croissante de l’offre est retirée de la vente courante.
Pourquoi ces détenteurs ne vendent-ils pas, même avec un rendement de staking tombé à un plus bas de trois ans ? Parce que le staking sélectionne des mains fermes : immobiliser son ether suppose une conviction de long terme, et les trésoreries cotées ont fait de l’accumulation d’ETH leur thèse d’investissement. Ce comportement renforce la rareté, mais il transfère aussi le contrôle de l’offre vers ceux qui opèrent l’immobilisation. Le débat glisse alors de la quantité vers l’identité : combien d’ETH sont verrouillés compte moins que par qui.
Le staking se concentre autour d’une poignée d’opérateurs
Immobiliser 35 % de l’offre ne pose pas de problème en soi. Ce qui compte, c’est qui opère ces validateurs. Or la carte du staking est tout sauf plate. Selon les données de CryptoSlate, le segment institutionnel est passé de 25,9 % à 35,3 % du staking total au premier semestre 2026. Trois noms se détachent : BitMine pèse environ 11,5 % du staking, Coinbase 10,9 % et Binance 7,9 %. À eux seuls, ces trois acteurs, ajoutés au protocole Lido, contrôlent plus de la moitié de l’ether staké.
Cette concentration a une cause simple : les économies d’échelle. Faire tourner un validateur performant, capter la valeur extractible maximale (MEV) et proposer un rendement liquide demande des infrastructures que les petits opérateurs peinent à égaler. Résultat, le capital de staking se déplace naturellement des petits pools vers les gros. C’est une tendance de fond, pas un accident, et c’est précisément ce qui inquiète les architectes du protocole.
| Opérateur | Part du staking | ETH concernés | Nature |
|---|---|---|---|
| Lido | ~21,2 % | 9,13 M | Protocole DAO (stETH) |
| BitMine | ~11,5 % | ~5,07 M stakés | Trésorerie cotée (BMNR) |
| Coinbase | ~10,9 % | ~4,7 M | Dépositaire et opérateur |
| Binance | ~7,9 % | ~3,1 M | Plateforme centralisée |
| Autres (solo, ether.fi, Kiln…) | ~48 % | ~21 M | Fragmenté |
Lido, le géant qui rétrécit (mais reste un géant)
Lido reste le plus gros acteur unique du staking d’ETH, avec 9,13 millions d’ether délégués et environ 21,2 % de tout l’ether staké, d’après CryptoSlate. Mais la trajectoire est baissière : la part de Lido est passée de 23,93 % à 21,18 % au premier semestre, et le protocole n’a capté que 5,7 % de la croissance nette du staking sur la période. Après avoir frôlé un tiers de tout l’ether staké fin 2023, Lido recule. C’est une bonne nouvelle pour la décentralisation, mais il faut la relativiser : dans le seul segment du staking liquide, Lido pèse encore autour de 60 % du marché.
La question Lido n’est pas seulement une affaire de part de marché, c’est une affaire de gouvernance. Le protocole est piloté par la Lido DAO et son jeton LDO, ce qui crée une double couche de pouvoir : celui des détenteurs de stETH et celui des détenteurs de LDO qui votent les paramètres du protocole. Lido a répondu aux critiques en lançant sa version V3 début 2026, avec des stVaults qui permettent des configurations de validateurs sur mesure et une adoption forcée de la technologie de validateur distribué. Le sens de l’histoire est clair : diluer le pouvoir d’un opérateur unique, y compris à l’intérieur de Lido.
Ce recul compte pour une raison précise que Vitalik Buterin avait soulignée : le pire scénario n’est pas qu’un protocole domine, mais qu’un seul jeton de staking liquide devienne si central que le réseau ne puisse plus s’en passer. Un stETH omniprésent, utilisé comme collatéral partout dans la DeFi, créerait une dépendance systémique difficile à défaire. La baisse de la part de Lido et la montée de concurrents comme ether.fi ou Rocket Pool réduisent ce risque, mais tant qu’un acteur unique pèse un cinquième du staking, la vigilance reste de mise.
BitMine et la barre des 5 % de l’offre
Le deuxième pôle de concentration, ce sont les trésoreries d’entreprise, et l’une d’elles domine tout : BitMine Immersion Technologies (BMNR). La société présidée par l’analyste Tom Lee détient 5,93 millions d’ETH, soit environ 4,9 % de l’offre totale, selon Decrypt, et en stake près de 5,07 millions. BitMine achète de l’ether chaque semaine depuis le lancement de sa stratégie de trésorerie fin juin 2025, avec un objectif affiché de contrôler à terme 5 % de tout l’ether, une « alchimie des 5 % » dont elle s’approche prudemment.
Ce modèle a une face fragile. Les trésoreries cotées se financent en émettant des actions au-dessus de leur valeur nette d’inventaire (mNAV) : tant que l’action se paie plus cher que l’ether qu’elle détient, la mécanique s’auto-entretient. Si la prime disparaît, le moteur cale, et l’entreprise peut être tentée de racheter ses propres actions plutôt que d’acheter de l’ETH, voire de vendre. Le float verrouillé par les trésoreries est donc réel, mais il reste conditionnel à un cours de bourse, pas gravé dans le protocole. C’est une concentration de nature financière, différente de celle du staking, et tout aussi surveillée par le marché.
La question qui agite les analystes est celle du seuil systémique. Qu’une seule entreprise cotée approche 5 % de tout l’ether, et en stake l’essentiel, crée un foyer de risque nouveau : sa politique de trésorerie, ses contraintes comptables et même son cours de bourse deviennent des variables qui pèsent sur l’offre d’ETH. Si une contrainte de liquidité forçait un jour une grande trésorerie à vendre, l’effet de rareté qui a nourri la hausse pourrait s’inverser brutalement. La concentration est un amplificateur : elle joue dans les deux sens.
La garde des ETF : Coinbase, point unique de défaillance
Le troisième verrou, les ETF spot américains, cache la concentration la plus discrète et peut-être la plus systémique. Depuis leur lancement, ces fonds ont accumulé plusieurs milliards de dollars d’encours, dont l’essentiel dans l’iShares Ethereum Trust (ETHA) de BlackRock. Le point aveugle n’est pas l’émetteur, c’est le dépositaire. Coinbase assure la garde de 8 des 9 ETF Ethereum spot américains (et de 9 des 11 ETF Bitcoin), ce qui en fait le gardien de facto de la quasi-totalité de l’ether logé dans des fonds cotés. Nous avions déjà relevé cette dépendance en analysant les flux d’ETF après la hausse de la Fed et la mort de CLARITY.
Cette centralisation de la garde inquiète jusque dans l’industrie des ETF. Gabor Gurbacs, conseiller chez VanEck, a publiquement signalé le risque de voir la majorité des émetteurs d’ETF Ethereum américains confier leurs actifs à un seul dépositaire, en soulignant le danger d’une concentration des fonds chez un acteur unique (CoinGape). Un incident opérationnel, une faille de sécurité ou une défaillance chez Coinbase ne toucherait pas un fonds, mais l’accès à une part significative de l’offre institutionnelle d’ETH d’un seul coup. C’est la définition même d’un point unique de défaillance.
Le droit européen prend d’ailleurs ce risque au sérieux. Sous MiCA, la responsabilité du dépositaire d’actifs numériques est encadrée (l’article 75 impose la restitution des avoirs conservés), et le règlement DORA ajoute des exigences de résilience opérationnelle. Ces textes ne s’appliquent pas à Coinbase pour ses fonds américains, mais ils annoncent la direction : à mesure que les produits cotés sur ETH se multiplient en Europe, la question de savoir qui garde les clés, et selon quelles obligations, deviendra centrale. Une preuve de réserves régulière et une pluralité de dépositaires sont les deux garde-fous que le marché commence à réclamer.
Le vrai danger de la concentration : la censure au niveau du bloc
La concentration du capital de staking n’est pas qu’une affaire de parts de marché. Elle se traduit très concrètement dans la construction des blocs, là où se décide quelles transactions sont incluses et dans quel ordre. Aujourd’hui, l’essentiel des blocs Ethereum est assemblé par une poignée de « builders » spécialisés via le marché MEV-Boost. Selon MEV Watch, un seul builder, Titan, produit à lui seul plus de 50 % des blocs, et environ 30,5 % des blocs passent par des relais conformes aux sanctions de l’OFAC, susceptibles de filtrer certaines transactions.
La bonne nouvelle : ce taux de censure a fortement reculé depuis un pic de près de 95 % en octobre 2022, à la suite des sanctions contre Tornado Cash. La mauvaise : il n’est pas nul, et il reste concentré. Un relais dominant, bloXroute Regulated, représente à lui seul environ 28 % des blocs. Tant qu’une part importante de la capacité de production de blocs applique des filtres réglementaires, la neutralité d’Ethereum au niveau de la transaction n’est pas garantie par le protocole : elle dépend du bon vouloir d’intermédiaires privés. C’est le talon d’Achille d’une couche de règlement qui se veut sans permission.
Il faut préciser la nature de ce risque. La censure via MEV-Boost est aujourd’hui surtout molle : une transaction visée par un relais filtrant n’est pas bannie, elle est simplement retardée jusqu’à ce qu’un builder neutre l’inclue, ce qui prend en général quelques blocs. Le danger devient sérieux le jour où la part des relais filtrants approche 100 %, car la transaction ne passe alors plus du tout. C’est précisément ce scénario que FOCIL cherche à rendre impossible, en garantissant qu’un comité de validateurs puisse toujours forcer l’inclusion. Entre les deux, la neutralité d’Ethereum reste une question de degré, pas une garantie binaire.
Vitalik et « le Scourge » : la centralisation comme risque numéro un
Ce n’est pas un observateur extérieur qui a tiré la sonnette d’alarme, mais Vitalik Buterin lui-même. Dans son plan de route baptisé « le Scourge », le cofondateur d’Ethereum qualifie la centralisation du staking de « l’un des plus grands risques pour la couche de base d’Ethereum » (The Block). Il pointe deux endroits précis où le danger se matérialise : la construction des blocs et la fourniture du capital de staking.
Sur le premier point, son constat est chiffré : « deux acteurs choisissent le contenu d’environ 88 % des blocs Ethereum ». Sur le second, il formule un principe qui devrait guider toute la réflexion à venir : toute autorité significative qui reste entre les mains des stakers est une autorité qui pourrait finir par devenir « pertinente pour le MEV », donc captée par les plus gros. Buterin plaide pour une stratégie prudente : commencer par limiter l’autorité des stakers et mettre le reste aux enchères, puis leur en rendre progressivement à mesure que les garde-fous se mettent en place.
À l’époque de cet essai, le taux de staking tournait autour de 30 %. Il a depuis dépassé 35 %, ce qui ne fait qu’aggraver l’équation que Buterin décrivait : plus l’offre se stake, plus le pouvoir sur le réseau se concentre chez ceux qui opèrent cette immobilisation. La rareté et la centralisation avancent ici main dans la main.
La parade technique : DVT, FOCIL et ePBS
Face à cette concentration, Ethereum ne reste pas les bras croisés. Trois chantiers techniques visent directement le problème. Le premier est la technologie de validateur distribué (DVT), qui permet à plusieurs machines indépendantes de partager les responsabilités d’un même validateur, supprimant le point unique de défaillance au niveau de l’opérateur. Lido a industrialisé l’approche avec son module Simple DVT, opéré par des clusters de sept opérateurs mêlant professionnels et solo-stakers via Obol et SSV Network. Fin 2025, la DVT alimentait 22 233 validateurs Lido pour 711 456 ETH sur ce seul module, un quadruplement en un an, et l’ensemble des validateurs Lido sous DVT représentait environ 2 % de tout l’ether staké.
Le deuxième chantier vise la censure : FOCIL (Fork-Choice enforced Inclusion Lists) confie à un comité de dix-sept validateurs tirés au sort la faculté d’imposer l’inclusion de certaines transactions dans chaque bloc. Aucun builder ne peut alors exclure silencieusement une transaction pour se conformer à une liste de sanctions, sous peine de voir son bloc rejeté. FOCIL a été rattaché à la mise à jour Hegotá, prévue après Glamsterdam. Le troisième chantier, la séparation proposeur-builder inscrite dans le protocole (ePBS), formalise la division du travail entre celui qui propose un bloc et celui qui l’assemble, afin de limiter les avantages d’échelle des gros builders. Aucune de ces réponses n’est encore active sur le réseau principal, mais elles dessinent la direction prise par les développeurs.
EIP-8363 : la politique monétaire devient un levier de pouvoir
La concentration ne se joue pas qu’au niveau des validateurs et des dépositaires. Elle se joue aussi dans la gouvernance de la politique monétaire d’Ethereum, et c’est le sens du débat autour de l’EIP-8363, dite Tapered Issuance Burn. La proposition, apparue début août 2026, brûlerait une part croissante des récompenses des validateurs à mesure que le taux de staking monte, jusqu’à annuler complètement l’émission nette lorsque la moitié de l’offre est stakée. Objectif affiché : freiner la course au staking et préserver la décentralisation en rendant l’immobilisation moins rémunératrice au-delà d’un certain seuil.
Le problème, c’est que fixer l’émission par un vote de développeurs revient à confier la politique monétaire d’ETH à un processus de gouvernance, avec tous les risques de capture que cela suppose. La proposition reste à l’état de brouillon : elle n’a pas obtenu de statut d’inclusion et n’a pas été retenue pour Hegotá. L’opposition est vive du côté des bâtisseurs. Stani Kulechov, fondateur d’Aave, résume la fronde : « Ethereum ne devrait pas être puni pour sa croissance » (The Defiant). Réduire le rendement au pire moment, quand les taux sans risque montent, reviendrait à pousser une partie des détenteurs vers la sortie. Là encore, la question n’est pas seulement technique : elle porte sur qui a le pouvoir de décider de la rareté d’ETH.
Concentration par la politique, dispersion par l’inertie : ETH face à Bitcoin
La comparaison avec Bitcoin éclaire la spécificité d’Ethereum. La rareté de Bitcoin est inscrite dans le protocole : 21 millions d’unités, un rythme d’émission divisé par deux à chaque halving, sans intervention humaine possible. C’est une rareté par la règle. Nous avons détaillé cette mécanique en montrant comment le cycle du halving affronte sa première hausse de taux. La rareté d’ETH, elle, est une rareté par la politique : elle dépend du burn, du taux de staking et de propositions comme l’EIP-8363, toutes ajustables par la gouvernance.
La différence se retrouve dans la structure de détention. Bitcoin se disperse par inertie : pas de staking, pas de rendement natif, donc pas d’incitation à confier ses BTC à un gros opérateur ; les détenteurs restent atomisés. Ethereum, à l’inverse, se concentre par l’incitation : le rendement de staking pousse mécaniquement l’offre vers les opérateurs capables d’offrir la meilleure efficacité et la meilleure liquidité. Deux actifs rares, mais deux trajectoires de concentration opposées. Pour l’investisseur, la rareté d’ETH est plus élastique, et son risque de concentration plus élevé.
La hausse de la Fed change le calcul de l’immobilisation
Le contexte macroéconomique met tout ce raisonnement sous tension. Le 16 septembre, la Réserve fédérale a relevé son taux directeur de 25 points de base, à une fourchette de 3,75 % à 4,00 %, sa première hausse depuis 2023, par un vote unanime de douze voix (CNBC). En Europe, la BCE a elle aussi durci sa politique en septembre. Le taux sans risque en dollars dépasse désormais nettement le rendement du staking d’ETH, retombé autour de 2,5 %.
Cette inversion du coût d’opportunité est le vrai test de la thèse de la rareté, comme nous l’avons exploré quand le verrou du staking a été mis à l’épreuve des taux. Si l’immobilisation de l’ether n’était qu’un arbitrage de rendement, la hausse des taux devrait déclencher un déblocage. Or ce n’est pas ce que l’on observe : les détenteurs indifférents au rendement, ETF et trésoreries en tête, continuent d’absorber l’offre, et la file d’attente d’entrée en staking reste pleine. La concentration a un effet secondaire ici : plus l’offre est aux mains d’acteurs indifférents au rendement de court terme, moins elle réagit aux taux, mais plus elle dépend de la solidité de ces quelques acteurs.
Côté cadre réglementaire, les investisseurs français accèdent à ETH via des prestataires enregistrés PSAN auprès de l’AMF, en cours de bascule vers le statut CASP de MiCA depuis la fin du régime transitoire au 1er juillet 2026. Les plus-values de cession restent soumises au prélèvement forfaitaire unique de 30 %, et l’exposition passe le plus souvent par des produits cotés (ETP/ETN) plutôt que par des ETF américains à staking, peu accessibles au particulier européen. Les mêmes questions de garde et de concentration se posent alors auprès des dépositaires européens de ces produits.
Trois scénarios pour l’offre verrouillée d’ETH
Comment cette histoire de concentration peut-elle tourner d’ici 2027 ? Trois trajectoires méritent d’être suivies.
| Scénario | Dynamique de concentration | Effet sur l’offre et le prix |
|---|---|---|
| Central | Lido continue de reculer, la DVT progresse, ETF et trésoreries absorbent | Offre verrouillée stable et élevée ; le prix se joue sur la demande |
| Crise de concentration | Incident chez un dépositaire, capture de gouvernance ou remontée de la censure OFAC | Prime de risque, débat réglementaire, sortie d’une partie du float |
| La décentralisation gagne | FOCIL, ePBS et DVT réduisent la mainmise des builders et la censure | Rareté sans prime de risque, thèse haussière assainie |
Pour arbitrer entre ces scénarios, cinq cadrans à surveiller :
- La part de Lido dans le staking total : sous 20 %, la décentralisation progresse ; au-dessus de 25 %, elle recule.
- Le taux de censure OFAC sur MEV Watch : une remontée durable au-dessus de 40 % serait un signal d’alerte.
- Les réserves d’ETH sur exchanges : un rebond durable au-dessus de 16 millions signalerait un desserrement du flottant.
- Le statut de l’EIP-8363 : un passage du brouillon à une inclusion formelle rouvrirait le débat sur la politique monétaire.
- L’activation de Glamsterdam et de l’ePBS sur le réseau principal, attendue dans la seconde moitié de 2026.
La conclusion tient en une phrase : la rareté d’ETH est acquise, mais elle n’est haussière que si la concentration qui l’accompagne reste sous contrôle. L’ether le plus rare n’a de valeur que s’il demeure neutre et accessible. Suivre l’offre d’ETH en 2026, ce n’est plus compter les tokens émis ou brûlés, c’est cartographier qui les détient et ce que ces détenteurs peuvent faire, ou empêcher, au niveau du protocole.
Foire aux questions
Pourquoi l’offre d’ETH est-elle considérée comme rare en 2026 ?
Parce que l’émission nette tourne autour de 0 % par an, plus de 43 millions d’ETH (environ 35 % de l’offre) sont immobilisés en staking, et les réserves sur les plateformes d’échange sont tombées à un plus bas de plusieurs années, autour de 14,9 millions d’ETH. L’offre totale reste stable autour de 122 millions, mais l’offre réellement disponible à la vente se contracte.
Qui contrôle le plus d’ETH staké ?
Lido reste le premier opérateur avec environ 21 % de tout l’ether staké (9,13 millions d’ETH), suivi de BitMine (environ 11,5 %), Coinbase (environ 10,9 %) et Binance (environ 7,9 %). Ces quatre acteurs contrôlent ensemble plus de la moitié de l’ether immobilisé, ce qui nourrit le débat sur la concentration.
Quel est le principal risque de concentration pour Ethereum ?
Le risque le plus concret est la censure au niveau du bloc : environ 30 % des blocs passent par des relais conformes aux sanctions de l’OFAC et un seul builder en produit plus de la moitié. S’y ajoutent le risque de garde, puisque Coinbase est dépositaire de 8 des 9 ETF Ethereum spot américains, et le risque de gouvernance. Vitalik Buterin qualifie la centralisation du staking de l’un des plus grands risques pour Ethereum.
Qu’est-ce que l’EIP-8363 et pourquoi fait-elle débat ?
L’EIP-8363, ou Tapered Issuance Burn, propose de brûler une part croissante des récompenses des validateurs à mesure que le taux de staking augmente, jusqu’à annuler l’émission nette lorsque la moitié de l’offre est stakée. Elle reste à l’état de brouillon, sans statut d’inclusion. Ses détracteurs, dont Stani Kulechov d’Aave, estiment qu’elle punit Ethereum pour sa croissance et confie sa politique monétaire à un vote de développeurs.
La hausse des taux de la Fed menace-t-elle la rareté d’ETH ?
Elle la teste. Avec un taux directeur relevé à 3,75-4,00 % le 16 septembre et un rendement de staking retombé sous 2,5 %, le coût d’opportunité de l’immobilisation d’ETH s’est retourné. Mais les principaux acheteurs, ETF et trésoreries d’entreprise, sont largement indifférents au rendement de court terme et continuent d’absorber l’offre, ce qui maintient le flottant sous pression malgré la hausse des taux.
Par Priya Reddy, rédactrice en chef adjointe chez HOGE Wire, en charge des marchés et de l’infrastructure Ethereum.