Frais des L2 : jusqu’où ira la compression d’ici 2027 ?
Depuis Dencun, les frais des rollups Ethereum ont chuté de plus de 99 %. Fusaka a poussé plus loin et Glamsterdam se prépare : jusqu'où la baisse peut-elle encore aller ?
Il y a deux ans, une simple transaction sur Ethereum pouvait coûter plusieurs euros un jour de congestion. Aujourd’hui, sur les principaux réseaux de couche 2 (les rollups, aussi appelés L2), la même opération se règle pour une fraction de centime. Cette chute n’a rien d’un hasard : elle résulte d’une série d’améliorations très concrètes, des blobs introduits par la mise à niveau Dencun jusqu’à Fusaka, activée en décembre 2025. Le résultat est spectaculaire. D’après les données de Token Terminal, le frais moyen des trois plus grandes L2 est passé d’environ 0,18 $ au premier trimestre 2024 à près de 0,0015 $ début 2026, soit une baisse de 99,16 %.
La vraie question, pour qui veut anticiper 2027, n’est donc plus de savoir si les frais vont baisser, mais jusqu’où. Existe-t-il un plancher, et à quel niveau se situe-t-il ? Quel levier prendra le relais des blobs, désormais proches de leur limite de coût ? Et surtout, qui capte la valeur lorsque transiger ne coûte presque plus rien ? Cet article décortique l’anatomie d’un frais de rollup, fait le point sur l’état réel de la compression à la mi-septembre 2026, puis propose une prévision en trois scénarios jusqu’en 2027. Au moment d’écrire ces lignes, l’ether s’échange autour de 2 300 € selon CoinGecko, un contexte qui pèse lourd dans le débat sur la captation de valeur que nous aborderons plus bas.
L’essentiel en bref
- Les frais des L2 ont reculé de plus de 99 % depuis Dencun (mars 2024) ; la phase de baisse la plus rapide est derrière nous.
- Fusaka (décembre 2025) et ses forks BPO ont porté la capacité de blobs à une cible de 14 et un maximum de 21 par bloc, contre 3 et 6 à l’origine.
- L’EIP-7918 fixe un plancher au prix des blobs : les frais ne peuvent pas s’effondrer durablement à zéro.
- Le prochain levier n’est plus la donnée mais l’exécution : la mise à niveau Glamsterdam, dont le test sur Sepolia est attendu autour du 6 octobre 2026.
- Notre scénario central : des frais médians de 0,0005 à 0,001 € sur les grandes L2 fin 2027, sans effondrement à zéro.
D’où vient le frais d’une transaction L2
Pour prévoir où vont les frais, il faut d’abord savoir de quoi ils sont faits. Le coût d’une transaction sur un rollup se décompose en trois briques. La première, et longtemps la plus lourde, est le coût de la donnée : le rollup regroupe des milliers de transactions, les compresse, puis publie ce lot sur Ethereum pour que n’importe qui puisse le vérifier. C’est le prix de la disponibilité des données (DA). Après Dencun, cette brique représentait souvent l’essentiel du coût d’une opération L2.
La deuxième brique est le coût d’exécution : la puissance de calcul nécessaire pour traiter la transaction sur le rollup lui-même. Tant que la donnée coûtait cher, cette part restait secondaire. Mais à mesure que les blobs deviennent bon marché, l’exécution monte mécaniquement en importance relative. La troisième brique est la marge du séquenceur, l’entité qui ordonne et regroupe les transactions. Elle couvre ses frais fixes (publication sur L1, génération des preuves pour les rollups à validité) et dégage un profit. Quand la donnée et l’exécution tendent vers presque rien, cette marge devient le vrai facteur d’ajustement, et c’est là que se jouera une bonne partie de la compression future.
Cette répartition varie selon le type de rollup. Les rollups optimistes (Arbitrum, Base, OP Mainnet) supposent les transactions valides par défaut et n’ouvrent une contestation qu’en cas de fraude, ce qui limite le calcul mais impose un délai de retrait d’environ sept jours. Les rollups à validité, dits ZK (zkSync Era, Scroll, Linea), génèrent une preuve cryptographique pour chaque lot : le calcul est plus lourd et donc plus coûteux à produire, mais la finalité est rapide et la sécurité ne dépend d’aucune fenêtre de contestation. À mesure que le matériel de génération de preuves progresse, l’écart de coût entre ces deux familles se resserre, un moteur de compression souvent sous-estimé.
Combien coûte réellement une transaction L2 aujourd’hui
Avant de projeter, regardons l’état des lieux. Les chiffres ci-dessous, indicatifs, s’appuient sur les mesures de L2BEAT et varient selon la congestion, le type de transaction et le moment de la journée. Ils sont convertis en euros à un taux voisin de 1 € pour 1,15 $. La leçon générale reste constante : toutes les grandes L2 se situent 95 % en dessous du coût d’une transaction sur la couche de base, qui oscille encore entre environ 1,75 € et 12 € les jours chargés.
| Réseau | Type de rollup | Transfert simple | Swap |
|---|---|---|---|
| Base | Optimistic | moins de 0,01 € | environ 0,03 à 0,05 € |
| Arbitrum One | Optimistic | moins de 0,02 € | environ 0,04 à 0,08 € |
| OP Mainnet | Optimistic | moins de 0,02 € | environ 0,04 à 0,08 € |
| zkSync Era | ZK (validité) | environ 0,02 à 0,05 € | environ 0,05 à 0,07 € |
| Ethereum (L1) | Couche de base | 1,75 à 12 € | plusieurs euros |
Un point mérite d’être souligné : Base reste le plus souvent le réseau le moins cher pour un transfert simple, ce qui explique en partie pourquoi il a capté davantage d’utilisateurs que ses concurrents sur la dernière année. Mais les écarts entre grandes L2 se comptent désormais en fractions de centime, un détail qui a son importance pour la suite : la compétition ne se joue plus sur le prix brut, déjà négligeable, mais sur la fiabilité, la liquidité et l’expérience utilisateur.
Ce basculement sous le centime change aussi le comportement des utilisateurs. Quand le frais devient imperceptible, il cesse d’être un critère de décision : on n’hésite plus à signer une petite transaction, à corriger une erreur ou à fractionner un ordre en plusieurs étapes. Cette disparition de la friction psychologique, autant que l’économie réelle, explique la migration d’activité vers les L2. Elle a toutefois une contrepartie : des frais trop bas encouragent le spam, que les mécanismes de tarification doivent continuer de décourager.
De Dencun à Fusaka : la chute de 99 % des frais
Trois mises à niveau expliquent l’essentiel de la baisse. La première, Dencun, en mars 2024, a introduit les blobs via l’EIP-4844 (le proto-danksharding). Un blob est un paquet de données temporaire, attaché à un bloc mais effacé après environ dix-huit jours, avec son propre marché de frais distinct du gaz d’exécution. Résultat immédiat : le coût de publication de la donnée pour les rollups a chuté de plus de 90 %. La deuxième, Pectra, en mai 2025, a relevé la cible et le maximum de blobs via l’EIP-7691, doublant de fait la capacité disponible.
La troisième, et la plus structurante, est Fusaka, activée sur le réseau principal le 3 décembre 2025 selon l’annonce de la Fondation Ethereum. Son cœur technique, l’EIP-7594 ou PeerDAS, introduit l’échantillonnage de la disponibilité des données : au lieu de télécharger tous les blobs, chaque nœud n’en vérifie qu’un échantillon aléatoire, ce qui permet d’augmenter fortement la capacité sans alourdir la charge des validateurs. Combinée aux forks de paramètres qui ont suivi, cette architecture a fait passer le frais moyen des trois plus grandes L2 sous la barre symbolique du dixième de centime. La baisse de 99,16 % mesurée par Token Terminal entre le premier trimestre 2024 et le premier trimestre 2026 englobe précisément cette séquence.
Il faut saisir ce que PeerDAS déverrouille sur le long terme. La vision complète, le danksharding, consiste à multiplier le nombre de blobs par bloc sans exiger que chaque validateur télécharge l’intégralité des données. L’échantillonnage rend cet objectif atteignable : plus le réseau compte de participants honnêtes, plus l’échantillon collectif couvre la totalité des données avec une quasi-certitude. C’est ce mécanisme qui autorise les forks BPO à relever la capacité par crans successifs, et c’est lui qui alimentera la prochaine phase de baisse tant que la demande de blobs ne saturera pas la nouvelle offre.
PeerDAS et les blobs : où en est la capacité en 2026
Fusaka a apporté une innovation de gouvernance discrète mais décisive : les forks BPO (Blob Parameter Only). Ce sont des mises à jour qui ne modifient que les paramètres de blobs (cible et maximum), sans imposer une refonte complète du protocole. Elles permettent aux développeurs de relever la capacité par paliers, en observant la télémétrie du réseau entre chaque étape. Deux paliers ont déjà été franchis : BPO1 en décembre 2025 (cible 10, maximum 15), puis BPO2 le 7 janvier 2026 (cible 14, maximum 21).
| Mise à niveau | Date | Cible / Max de blobs | Effet |
|---|---|---|---|
| Dencun (EIP-4844) | Mars 2024 | 3 / 6 | Introduction des blobs, coût de la donnée réduit de plus de 90 % |
| Pectra (EIP-7691) | Mai 2025 | 6 / 9 | Doublement de la capacité de blobs |
| Fusaka (EIP-7594, PeerDAS) | 3 déc. 2025 | 6 / 9 | Échantillonnage de la donnée, nœuds plus légers |
| BPO1 | Déc. 2025 | 10 / 15 | Premier relèvement post-Fusaka |
| BPO2 | 7 janv. 2026 | 14 / 21 | Capacité maximale portée à 21 blobs |
| BPO3 / BPO4 | Non daté | jusqu’à ~128 (objectif) | En attente des données de télémétrie des paliers précédents |
À la mi-septembre 2026, la capacité maximale se situe donc à 21 blobs par bloc, soit environ trois fois et demie le maximum de Dencun. Les paliers suivants, BPO3 et BPO4, visent à terme jusqu’à 128 blobs par bloc, mais aucune date n’est fixée : les développeurs veulent d’abord analyser le comportement du réseau sous la charge actuelle. C’est un point clé pour toute prévision : la marge d’augmentation de la capacité de blobs reste importante, mais elle ne se traduira pas mécaniquement par des frais toujours plus bas, pour une raison que la section suivante détaille.
EIP-7918 : pourquoi les frais ne tomberont jamais à zéro
Voici le point le plus contre-intuitif du dossier. Avant Fusaka, le prix de base d’un blob pouvait rester collé à son minimum absolu (un wei, soit 0,000000001 Gwei) pendant de longues périodes lorsque la demande était faible. Autrement dit, les blobs étaient quasiment gratuits, mais Ethereum n’en tirait presque aucun revenu. Fusaka a corrigé ce déséquilibre avec l’EIP-7918, qui instaure un plancher : le prix de base d’un blob ne peut pas descendre en dessous d’un seizième du prix de base de l’exécution sur Ethereum. Concrètement, tant que faire tourner Ethereum coûte quelque chose, publier des données coûtera au moins une fraction proportionnelle.
L’effet a été immédiat et massif. L’analyste Kydo (0xkydo) a relevé que le prix de base des blobs avait été multiplié par près de 15 000 000 après l’entrée en vigueur de la mesure, précisément parce qu’il sortait de son plancher artificiellement bas (voir son analyse publiée sur X). Cela ne signifie pas que les frais L2 ont bondi pour l’utilisateur : ils restent minuscules. Mais cela dit une chose essentielle pour 2027 : l’idée de frais L2 gratuits est un mythe. La compression future ne viendra plus de blobs meilleur marché, déjà bloqués par ce plancher, mais de l’efficacité de l’exécution, d’une meilleure compression des données et de la contraction des marges. Le moteur change.
Ce plancher a une conséquence directe sur la question du revenu d’Ethereum. Tant que les blobs restaient quasi gratuits, la couche de base sécurisait une activité colossale sans presque rien encaisser, ce qui affaiblissait le mécanisme de destruction (le burn) de l’EIP-1559. En reliant le prix des blobs au coût d’exécution de la couche de base, l’EIP-7918 garantit qu’une part minimale de valeur remonte toujours vers les détenteurs d’ETH, même quand la demande de données est faible. Pour l’utilisateur, l’impact reste imperceptible ; pour l’économie du protocole, il est structurant.
Glamsterdam : le prochain levier, c’est l’exécution
Si la donnée touche son plancher, le prochain gisement d’économies se trouve dans l’exécution. C’est précisément la cible de Glamsterdam, la prochaine grande mise à niveau d’Ethereum. Son ambition affichée : relever la limite de gaz vers 200 millions par bloc, soit environ trois fois le niveau actuel, comme le rapporte The Defiant. Une limite de gaz plus haute signifie plus de calcul par bloc, donc une pression à la baisse sur le coût unitaire d’exécution, qui se répercute jusque sur les rollups.
Le calendrier, lui, a glissé plusieurs fois : d’abord visé pour le premier semestre 2026, puis pour la mi-septembre, Glamsterdam n’a toujours pas atteint le réseau principal. Selon The Cryptonomist, le test public sur Sepolia est désormais programmé autour du 6 octobre 2026 (avec une date limite logicielle pour les équipes de clients au 29 septembre), suivi d’un test sur Hoodi vers le 27 octobre. Aucune date de mainnet n’est fixée : une activation réaliste se situe au quatrième trimestre 2026, avec un risque non négligeable de débordement sur le début 2027. Le tableau ci-dessous résume les briques techniques et leur effet attendu.
| EIP | Rôle | Effet attendu |
|---|---|---|
| EIP-7732 (ePBS) | Inscrit la séparation proposeur / constructeur dans le protocole | Ordre des transactions plus équitable, MEV moins facile à extraire |
| EIP-7928 (BAL) | Listes d’accès au niveau du bloc | Exécution parallèle, débit accru |
| EIP-8007 | Retarification du gaz | Coûts alignés sur la complexité réelle du calcul |
| EIP-8037 | Dimension d’état du gaz | Certains transferts (vers de nouveaux comptes) coûtent plus cher ; fin de l’hypothèse des 21 000 gaz fixes |
| EIP-7954 | Contrats plus volumineux | Marge de manœuvre pour les applications complexes |
| Meta EIP-7773 | Coordination de la mise à niveau | Cible de ~200 millions de gaz par bloc |
Attention à une nuance capitale de l’EIP-8037 : Glamsterdam n’apportera pas une baisse uniforme. Certains transferts, notamment vers des comptes qui n’existaient pas encore, coûteront davantage, car la mise à niveau facture le coût réel de création d’état. L’hypothèse classique du transfert à 21 000 gaz cesse d’être universelle. La compression continue, mais elle devient sélective : elle récompense l’usage efficace du réseau et pénalise le gaspillage d’état.
Il faut aussi replacer Glamsterdam dans une trajectoire plus longue. Ethereum ne prévoit pas une, mais une succession de mises à niveau centrées sur l’exécution, dont la suivante, baptisée Hegota, est déjà à l’étude. Chacune grignotera un peu plus le coût de calcul, si bien que la compression par l’exécution ne sera pas un événement unique mais un processus étalé sur plusieurs années. Pour une prévision de frais, cela signifie qu’il faut raisonner en pente douce et continue, et non en marches brutales liées à une seule date d’activation.
La bataille de la disponibilité des données
Ethereum n’est plus le seul endroit où un rollup peut publier sa donnée. Deux concurrents dédiés se sont imposés : Celestia et EigenDA. Celestia a franchi une étape avec sa mise à niveau Matcha (fin novembre 2025), qui a fait passer la taille de ses blocs de 8 à 128 mégaoctets et divisé par deux son inflation. Le message est assumé. Mustafa Al-Bassam, cofondateur de Celestia, décrit un espace de données volontairement tarifé au minimum nécessaire pour décourager le spam, autrement dit « pratiquement gratuit ». EigenDA, de son côté, s’appuie sur le restaking pour sécuriser sa capacité, un modèle dont nous avons détaillé les tensions dans notre analyse du restaking à l’épreuve des taux.
L’écart de prix reste frappant : publier un mégaoctet de données sur les blobs d’Ethereum revient bien plus cher que sur une couche dédiée comme Celestia, même si les estimations fluctuent selon la congestion et l’offre disponible. Cette concurrence exerce une pression supplémentaire sur le prix des blobs, donc un levier de compression de plus. Mais elle est à double tranchant : chaque rollup qui publie sa donnée ailleurs que sur Ethereum retire de la demande aux blobs, donc du revenu au protocole. La compression des frais et la captation de valeur par l’ETH tirent ici dans des directions opposées.
Ce bras de fer explique pourquoi certains analystes qualifient les frais de disponibilité des données de dernier bastion de captation de valeur pour l’ETH. Si les rollups migrent massivement vers des couches externes moins chères, Ethereum risque de devenir une infrastructure de règlement peu rémunérée. Le paradoxe est que les jetons de ces couches concurrentes n’ont pas nécessairement mieux capté la valeur : celui de Celestia, par exemple, a nettement reculé depuis son sommet de fin 2025, preuve qu’un espace de données bon marché ne se transforme pas automatiquement en rendement pour son jeton. Le marché de la disponibilité des données est un jeu à somme complexe, où le moins cher ne gagne pas toujours.
MEV et frais invisibles : ce que la compression n’efface pas
Réduire le frais affiché à une fraction de centime ne veut pas dire que la transaction est réellement gratuite. Il subsiste un coût caché : la valeur extractible par les mineurs et validateurs (MEV), c’est-à-dire le profit qu’un séquenceur ou un constructeur de blocs peut tirer de l’ordre dans lequel il range les transactions. Sur les L2, le séquenceur contrôle cet ordre sans passer par les mécanismes d’enchères concurrentiels développés sur le réseau principal, ce qui lui confère un pouvoir de captation discret mais bien réel.
C’est l’une des raisons pour lesquelles l’EIP-7732 (ePBS) figure en tête de Glamsterdam : en inscrivant la séparation entre proposeur et constructeur directement dans le protocole, elle vise à rendre l’ordonnancement plus prévisible et moins manipulable. Le combat contre les frais invisibles se poursuivra au-delà de Glamsterdam, avec des propositions de listes d’inclusion prévues pour une mise à niveau ultérieure. Pour l’utilisateur, la conclusion est simple : le vrai coût d’une transaction n’est pas seulement le gaz, et une part de la compression future consistera à réduire ce que l’ordonnancement lui prend sans qu’il le voie.
Ce point nourrit un débat plus large sur la centralisation. Aujourd’hui, la plupart des grandes L2 fonctionnent avec un séquenceur unique, souvent opéré par l’équipe fondatrice, ce qui crée à la fois un point de défaillance et une rente potentielle. Des initiatives de séquenceurs partagés et de préconfirmations cherchent à distribuer ce rôle, mais elles restent immatures. Tant qu’elles ne se généralisent pas, une part du coût réel d’une transaction L2 échappe aux tableaux de frais publics, et la vraie mesure de la compression devra un jour intégrer cette dimension invisible.
Qui capte la valeur ? Le débat sur l’ETH brûlé
Voici le paradoxe qui hante les prévisionnistes. Des blobs très bon marché et un nombre réduit de transactions sur la couche de base signifient moins d’ETH brûlé via l’EIP-1559, donc une pression baissière sur le mécanisme de rareté qui soutient la valeur de l’ether. L’exemple de Base est éloquent : le réseau sécurise plusieurs milliards d’euros de dépôts et traite des centaines de millions d’opérations par mois, mais ne reverse à Ethereum qu’un loyer devenu dérisoire au regard de son activité. Ce contraste entre le poids économique du rollup et la somme minuscule versée à sa couche de sécurité alimente le débat sur les L2 qui « draineraient » les revenus d’Ethereum.
Les chiffres de Fidelity Digital Assets le confirment : sur l’année précédant Fusaka, Base a réglé de l’ordre de 5,2 millions de dollars de frais de blobs pour environ 94 millions de dollars de revenus tirés de ses utilisateurs, et le plancher de l’EIP-7918, appliqué rétroactivement, aurait ajouté des dizaines de millions de dollars aux détenteurs d’ETH. C’est exactement cette tension qui structure la feuille de route « Lean Ethereum » de Vitalik Buterin, qu’il présente comme « la troisième itération majeure d’Ethereum, au même titre que la fusion (Merge) fut la deuxième ». Il y avance qu’une refonte des jetons ERC-20 sur un modèle inspiré des UTXO pourrait réduire leurs frais « de plus de 10 fois », dans le cadre d’augmentations de gaz et de blobs étalées « sur environ les cinq prochaines années ». Nous avons exploré cette mécanique de rareté dans notre analyse sur qui contrôle vraiment l’ether verrouillé.
Qui gagne la compression des frais
Des frais quasi nuls redistribuent les cartes. Les grands gagnants sont d’abord les applications où le coût par transaction était un frein direct. La DeFi à haute fréquence en profite pleinement : les plateformes de perpétuels et de swaps déployées sur les L2 peuvent proposer des opérations rapides et bon marché, à condition de ne pas confondre volume affiché et activité réelle, un piège que nous décortiquons dans notre article sur le mirage du volume des perp DEX. Les protocoles de rendement en dollars synthétiques, eux aussi, deviennent plus accessibles au petit porteur quand entrer et sortir ne coûte plus rien, comme l’illustre le cas d’Ethena et de son dollar synthétique.
Viennent ensuite les paiements et les envois de fonds en stablecoin, pour lesquels la fraction de centime ouvre des cas d’usage impensables sur la couche de base. Le jeu en ligne on-chain, terrain de prédilection de HOGE Wire, entre dans la même catégorie : les microtransactions, les objets et les récompenses ne deviennent viables que lorsque la friction tarifaire disparaît. À l’inverse, les perdants sont les séquenceurs dont la marge se comprime et les jetons de L2 qui ne captent aucune part des frais générés par leur réseau : la baisse du coût pour l’utilisateur ne se transforme pas automatiquement en valeur pour le porteur du jeton.
Le jeu mérite un développement, car c’est sans doute le cas d’usage le plus transformé. Quand une transaction coûte quelques centièmes de centime, un studio peut envisager des objets entièrement on-chain, des récompenses distribuées à chaque partie ou des marchés secondaires sans friction, autant de modèles économiquement absurdes lorsque chaque action coûtait plusieurs euros de gaz. Plusieurs L2 se positionnent explicitement sur ce créneau avec des chaînes dédiées au jeu. Le pari n’est pas encore gagné, car la rétention des joueurs tient à la qualité du jeu bien plus qu’au coût de la transaction, mais la barrière technique, elle, a bel et bien disparu.
Notre prévision : trois scénarios jusqu’en 2027
Nous ne prétendons pas donner un chiffre unique : trop de variables restent ouvertes, à commencer par la date réelle de Glamsterdam. Nous préférons cadrer trois trajectoires, avec des probabilités indicatives. Le point de départ commun est le plancher de l’EIP-7918 : aucun scénario ne mène à des frais nuls. Un modèle académique récent (Ambrosia et Mizrach, arXiv) estime que le frais médian des L2 a déjà reculé d’environ 95 % (de 0,05 à 0,0015 dollar) et pourrait passer sous celui de Solana dès octobre 2026, ce qui balise notre scénario optimiste.
| Scénario | Moteur principal | Frais médian estimé (grande L2, fin 2027) | Probabilité |
|---|---|---|---|
| Central | Glamsterdam livrée fin 2026 / début 2027, BPO3 modéré | 0,0005 à 0,001 € | ~50 % |
| Optimiste | Glamsterdam + BPO3 vers 128 blobs + concurrence DA (Celestia, EigenDA) | moins de 0,0003 € | ~25 % |
| Prudent | Glamsterdam glisse vers la mi-2027, plateau des frais | 0,001 à 0,002 € | ~25 % |
Le scénario central, que nous jugeons le plus probable, suppose une activation de Glamsterdam sans accroc majeur et un relèvement mesuré de la capacité de blobs. Le scénario optimiste ajoute une concurrence agressive sur la disponibilité des données et un palier BPO3 ambitieux : les frais deviennent alors une variable presque imperceptible. Le scénario prudent, enfin, table sur un nouveau glissement du calendrier d’exécution ; dans ce cas, faute de nouveau moteur, les frais se stabilisent sur un plateau, la baisse marquant une pause en attendant Glamsterdam.
Qu’est-ce qui nous ferait réviser ce cadre ? Trois signaux, à surveiller de près. Un blocage technique lors des tests Sepolia ou Hoodi repousserait Glamsterdam et renforcerait le scénario prudent. À l’inverse, une date de mainnet verrouillée par les développeurs, assortie d’un palier BPO3 daté, ferait basculer les probabilités vers le scénario optimiste. Enfin, un incident majeur sur une couche de disponibilité des données externe, ou la migration d’un grand rollup vers une telle couche, modifierait l’équilibre du marché et donc la trajectoire des frais. Une prévision n’a de valeur que si l’on sait ce qui l’invaliderait.
Ce que l’AMF encadre (et ce qu’elle n’encadre pas)
Pour un lecteur francophone, une clarification s’impose. Ni la technologie des rollups ni le mécanisme des blobs ne relèvent directement de l’Autorité des marchés financiers (AMF) ou du règlement européen MiCA : ces textes encadrent les prestataires de services sur actifs numériques (les PSAN, futurs CASP sous MiCA), pas le protocole lui-même. Ce qui est régulé, ce sont les plateformes d’échange et les dépositaires qui orientent les utilisateurs vers ces réseaux et conservent leurs fonds. La période transitoire française pour les PSAN a pris fin le 1er juillet 2026 ; l’AMF avait renouvelé son avertissement dès le 5 février 2026, rappelant que les acteurs non conformes devaient organiser une extinction ordonnée de leur activité (voir la note de l’AMF sur la fin de la période transitoire).
Deux points méritent l’attention. D’abord, la non-conformité après l’échéance constitue une infraction pénale au titre des articles L.54-10-4 et L.572-23 du Code monétaire et financier, passible de deux ans d’emprisonnement et de 30 000 € d’amende. Ensuite, les produits dérivés (perpétuels et contrats à terme) proposés sur les plateformes déployées sur des L2 relèvent non de MiCA mais de la directive MiFID II, sous la supervision du régulateur de marché. La conséquence indirecte de la compression des frais est claire : plus l’accès on-chain devient bon marché, plus le grand public s’y expose, et plus le mandat de protection de l’investisseur de l’AMF gagne en pertinence.
Pour le lecteur français, la conséquence pratique est double. D’un côté, des frais négligeables facilitent l’expérimentation : tester un protocole DeFi, un jeu on-chain ou un stablecoin coûte désormais quelques centimes, sans engagement financier lourd. De l’autre, cette facilité d’accès accroît l’exposition aux arnaques et aux jetons frauduleux, un terrain que l’AMF surveille via sa liste noire de sites non autorisés. La compression des frais ne dispense donc pas de vérifier qu’un prestataire est bien enregistré et de comprendre le régime fiscal applicable aux plus-values sur actifs numériques.
Les risques et angles morts de la prévision
Toute projection sur les frais L2 comporte des points aveugles qu’il faut nommer. Le premier est le calendrier : Glamsterdam a déjà glissé plusieurs fois, et un nouveau report repousserait d’autant la prochaine vague de compression par l’exécution. Le deuxième est la nature sélective de cette compression : l’EIP-8037 renchérit certaines opérations, si bien que « les frais baissent » ne sera pas vrai pour tous les usages. Le troisième est la centralisation : séquenceurs uniques et constructeurs dominants concentrent le pouvoir d’ordonnancement, et les tests de Glamsterdam ont d’ailleurs mis en lumière des risques d’abus des enchères de construction de blocs.
Ce risque de centralisation a un versant matériel. Augmenter le nombre de blobs et la limite de gaz fait croître le volume de données et d’état que chaque nœud doit traiter et stocker. PeerDAS atténue le problème grâce à l’échantillonnage, et les développeurs discutent d’un plafond de croissance des données pour préserver la décentralisation. Mais si la barre matérielle monte trop, le nombre de validateurs indépendants pourrait diminuer, ce qui reviendrait à troquer des frais plus bas contre une centralisation accrue, un compromis que la communauté surveille de près.
Le quatrième angle mort est macro-économique. Des frais bas ne garantissent pas l’usage : encore faut-il que l’appétit pour le risque soit au rendez-vous. Or, après la hausse de taux décidée par la Réserve fédérale le 16 septembre 2026 et l’échec de la loi CLARITY au Sénat la veille, le contexte s’est durci, comme nous l’analysons dans notre suivi des flux d’ETF face à la Fed et à la mort de CLARITY. Enfin, la concurrence sur la disponibilité des données pourrait vider Ethereum d’une partie de sa captation de valeur : un frais minuscule pour l’utilisateur n’est une bonne nouvelle pour le détenteur d’ETH que si le protocole conserve un modèle économique viable. C’est le vrai arbitrage des dix-huit prochains mois.
Foire aux questions
Les frais des L2 Ethereum peuvent-ils tomber à zéro ?
Non. Depuis la mise à niveau Fusaka, l’EIP-7918 fixe un plancher au prix de base des blobs, égal à au moins un seizième du prix de base de l’exécution sur Ethereum. Les frais peuvent donc continuer de baisser, mais ils ne peuvent pas s’effondrer durablement à zéro ; la compression future viendra surtout de l’exécution et de la marge des séquenceurs, pas de blobs gratuits.
Quelle L2 a les frais les plus bas en 2026 ?
Base est généralement le réseau le moins cher pour un transfert simple, souvent sous le centime, suivi de près par Arbitrum One, OP Mainnet et zkSync Era. Les écarts entre grandes L2 se comptent en fractions de centime et varient selon la congestion et le type de transaction ; pour un swap, comptez quelques centimes au maximum.
Qu’est-ce que Glamsterdam va changer pour les frais ?
Glamsterdam déplace le levier de compression de la donnée vers l’exécution : relèvement de la limite de gaz vers 200 millions, exécution parallèle et retarification du gaz. Son test sur Sepolia est attendu autour du 6 octobre 2026, mais aucune date de mainnet n’est fixée, ce qui situe une activation réaliste au quatrième trimestre 2026 ou au début 2027. Attention : l’EIP-8037 renchérit certains transferts, la baisse ne sera donc pas uniforme.
Pourquoi les frais des L2 ont-ils autant baissé depuis 2024 ?
La bascule décisive fut la mise à niveau Dencun de mars 2024, qui a introduit les blobs (EIP-4844) et un marché de frais dédié à la donnée, réduisant le coût de publication sur Ethereum de plus de 90 %. Fusaka et ses forks BPO ont ensuite multiplié la capacité de blobs. Résultat : le frais moyen des trois plus grandes L2 a reculé d’environ 99 % entre début 2024 et début 2026.
Des frais quasi nuls sont-ils une bonne nouvelle pour le prix de l’ETH ?
C’est à double tranchant. Des blobs très bon marché et moins de transactions sur la couche de base signifient moins d’ETH brûlé, donc une pression baissière sur le mécanisme de rareté ; mais des frais faibles attirent davantage d’usage, de DeFi et de paiements. Le débat sur la captation de valeur est au cœur de la feuille de route « Lean Ethereum » de Vitalik Buterin.
Par Amélie Roux, rédactrice spécialisée infrastructures et marchés chez HOGE Wire.