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● Predictions & Forecasts

Offre d’ETH : le verrou du staking à l’épreuve des taux

La rareté de l'ETH est actée : staking record, réserves d'exchanges au plus bas. Mais avec la hausse des taux, le verrou du flottant tient-il quand le sans-risque paie plus que le staking ?

Le 16 septembre 2026, les marchés attendent un verdict. La Réserve fédérale américaine annonce sa décision de taux cet après-midi (ce soir, heure de Paris), et l’outil FedWatch du CME donne une hausse de 25 points de base comme quasi certaine, la première depuis 2023, qui porterait la cible à 3,75 %-4,00 %. Goldman Sachs et JPMorgan tablent sur le même scénario. La veille, le 15 septembre, le CLARITY Act a échoué au Sénat, retirant au secteur un catalyseur réglementaire attendu. Dans ce climat, l’ether a glissé sous les 2 500 dollars, autour de 2 073 euros (environ 2 390 dollars), plus de 50 % sous son record d’août 2025.

Sur Ethereum, un récit s’est imposé au fil de l’été : la rareté de l’ETH ne serait plus un débat. Autour de 34 à 35 % de l’offre est verrouillée dans le staking, les réserves détenues sur les plateformes d’échange sont tombées à un plus-bas de plusieurs années, et l’émission nette flirte avec zéro. Le flottant, la part réellement disponible à la vente, se vide. La conclusion qui circule est simple : moins d’offre disponible, donc un prix qui ne peut que monter. C’est le miroir, côté offre, de la question que posait notre analyse de la demande d’ETH, qui demandait qui allait acheter.

Ce récit repose pourtant sur une hypothèse que l’on énonce rarement : que les détenteurs continueront de verrouiller leur ether pour un rendement de staking tombé à son plus-bas de trois ans, au moment précis où le rendement sans risque, lui, remonte partout. Le verrou de l’offre n’a rien de mécanique. C’est un arbitrage. Et c’est cet arbitrage que la décision d’aujourd’hui met à l’épreuve.

La rareté de l’ETH ne fait plus débat, mais une hypothèse la soutient

Commençons par ce qui fait consensus, car il est solide. Trois forces retirent de l’ether du marché en même temps. Le staking immobilise une part croissante de l’offre : pour retirer un ether staké, il faut passer par une file de sortie, ce qui introduit une friction que n’a pas un jeton posé sur un exchange. Les trésoreries d’entreprise, à commencer par BitMine, accumulent des positions qu’elles n’ont aucune intention de vendre. Et les ETF au comptant logent l’ether chez des dépositaires réglementés, hors du flottant négociable.

Résultat : les réserves d’ETH sur les plateformes d’échange, la mesure la plus directe de l’offre immédiatement vendable, sont tombées à environ 14,88 millions d’ETH au 8 septembre selon CryptoQuant, un creux que certains analystes qualifient de plus-bas de onze ans. Depuis juillet 2025, plus de 6 millions d’ETH ont quitté les exchanges. Dans le même temps, l’émission nette de nouveaux ethers reste, sur la référence ultrasound.money, proche de zéro pour cent par an. On produit peu, on immobilise beaucoup : la rareté, au sens comptable, est bien là.

Mais un raccourci s’est glissé dans le récit dominant. On traite le staking comme s’il était un puits sans fond, une immobilisation acquise et irréversible. Or rien n’oblige un détenteur à staker, et rien ne l’empêche de sortir. Le verrou tient tant que staker reste plus intéressant que l’alternative. C’est une décision d’allocation de capital, prise et reprise chaque jour par des centaines de milliers d’acteurs. Poser la rareté comme un fait, sans interroger la condition qui la maintient, revient à confondre l’état actuel du marché avec une loi de la nature.

L’état de l’offre au 16 septembre : un flottant qui se vide

Avant d’entrer dans l’arbitrage, posons les chiffres. Ils dressent le portrait d’un actif dont l’offre disponible se resserre, tout en rappelant que les trackers divergent sur le montant exact staké : les mesures oscillent entre 41 et 43 millions d’ETH selon la méthodologie retenue, ultrasound.money faisant référence.

IndicateurValeur (mi-septembre 2026)Source
Offre totale~122,05 millions d’ETHCoinGecko / ultrasound.money
ETH staké~41,5 M (~34 % de l’offre), record historiquegokhshtein / ultrasound.money
Rendement de base du staking~2,5 % (plus-bas de 3 ans)coinlaw
Réserves sur exchanges~14,88 M ETH (plus-bas pluriannuel)CryptoQuant
Émission netteproche de 0 %/anultrasound.money
Prix ETH~2 073 EUR (~2 390 USD)CoinGecko

Le point saillant n’est pas un chiffre isolé mais leur convergence. L’offre stakée est sur un record, selon les données relayées le 9 septembre par gokhshtein qui la situait à 41,5 millions d’ETH, soit 34,07 % de l’offre. Les réserves d’exchanges sont sur un plancher. L’émission est neutralisée. Et le rendement qui rémunère toute cette immobilisation est, lui, au plus bas depuis trois ans, à environ 2,5 % en base selon les statistiques de staking 2026 compilées par coinlaw, la couche d’exécution (frais de priorité et MEV) ajoutant quelques dixièmes de point pour les validateurs qui l’activent. C’est précisément cette dernière ligne qui fragilise l’édifice.

Le verrou du staking n’est pas mécanique, c’est un arbitrage

Pourquoi le rendement du staking baisse-t-il alors que le prix, lui, a longtemps monté ? Parce que l’émission d’Ethereum suit une courbe en racine carrée : plus il y a d’ether staké, plus la récompense se dilue entre les validateurs. Le protocole émet davantage en valeur absolue quand le staking progresse, mais chaque validateur touche proportionnellement moins. À mesure que le taux de staking s’est approché du tiers de l’offre, le rendement unitaire s’est comprimé mécaniquement, jusqu’à ce plus-bas de trois ans.

Le détenteur d’ether fait donc face à un calcul permanent. Staker rapporte environ 2,5 % par an, libellés en ETH, en échange d’une immobilisation, d’un risque de slashing, d’un risque de contrepartie s’il délègue, et d’une file d’attente à la sortie. Ne pas staker garde le capital liquide et disponible. Et un troisième terme est longtemps resté en arrière-plan : le rendement que l’on obtiendrait ailleurs, sans risque de crypto, sur un placement monétaire classique. Tant que ce troisième terme était négligeable, l’arbitrage penchait naturellement vers le staking. Le monde des taux zéro rendait le verrou presque gratuit.

Ce mécanisme n’est pas propre au staking de base. C’est le même que celui qui a fait fondre la prime de risque du restaking quand les taux sont montés : dès lors que le sans-risque rémunère, tout rendement crypto doit se comparer à lui, et la marge de sécurité s’amincit. La question qui se pose à l’offre d’ETH est donc une question de taux avant d’être une question de blockchain.

Le 16 septembre, le coût d’opportunité change de camp

Le monde des taux zéro est terminé. Sous la présidence de Kevin Warsh, la Fed s’apprête à relever ses taux pour la première fois depuis 2023, dans un contexte d’inflation persistante et de prix de l’énergie tendus. Le rendement sans risque en dollars s’est envolé : le 10 ans américain a dépassé 5 % à la mi-septembre, un plus-haut depuis 2007, selon CNBC, et le bon du Trésor à trois mois s’échange autour de 4 %. En zone euro, la Banque centrale européenne a elle aussi relevé son taux de dépôt, porté à 2,50 % le 10 septembre, une deuxième hausse consécutive.

Confrontons alors le rendement du staking aux placements sans risque. Le tableau ci-dessous n’oppose pas des actifs identiques, mais il fixe le coût d’opportunité du capital, ce que l’on renonce à gagner ailleurs en immobilisant son ether.

PlacementRendement annualiséNature
Staking ETH (base)~2,5 %libellé en ETH, avec risque
Taux de dépôt BCE2,50 %EUR, sans risque
Bon du Trésor US 3 mois~4 %USD, sans risque
Cible Fed après le 16/09 (attendue)3,75-4,00 %USD
Treasury US 10 ans~5,01 %USD, sans risque

La bascule est frappante. Un placement monétaire en euros rapporte désormais autant que le staking de base de l’ETH, et un placement en dollars nettement plus, sans risque de protocole, sans file d’attente, sans slashing. Le coût d’opportunité de verrouiller son ether, longtemps proche de zéro, est devenu réel. C’est exactement le choc de taux qui a déjà rebattu les cartes du crédit décentralisé, comme nous l’avons décrit dans notre analyse du choc de taux qui met fin au levier facile : quand l’argent redevient cher, chaque rendement doit se justifier face au sans-risque.

2,5 % en ether contre 4 % en dollars : comment lire l’écart

Il faut manier la comparaison avec prudence, car elle a une limite réelle. Le rendement du staking est libellé en ETH : staker augmente la quantité d’ethers détenus, pas un solde en euros. Un bon du Trésor, lui, rémunère en dollars. Comparer 2,5 % en ether à 4 % en dollars, c’est comparer deux unités différentes. Pour un détenteur convaincu que l’ether s’appréciera, les 2,5 % ne sont qu’un supplément : le vrai moteur reste la plus-value attendue sur le prix, et le sans-risque en dollars devient presque hors sujet.

C’est vrai, et c’est le coeur du débat. Mais l’argument ne dissout pas le coût d’opportunité, il le déplace. D’abord, tous les détenteurs ne sont pas des convaincus de très long terme ; à la marge, l’allocataire qui hésite entre staker et placer du cash arbitre bel et bien entre 2,5 % de rendement risqué et 4 % de rendement garanti. Ensuite, le rendement du staking ne s’oppose pas seulement au sans-risque traditionnel, mais aussi aux rendements natifs de la finance on-chain, désormais eux-mêmes calés sur les taux : le taux d’épargne on-chain de Sky (ex-MakerDAO), fixé par gouvernance, est monté avec les taux directeurs et concurrence directement le staking pour le capital stable. Enfin, un rendement plus élevé sur le sans-risque dégrade la valeur actualisée de tout actif sans flux, ce qui pèse sur l’appétit pour le risque en général. L’écart de taux ne détermine pas seul le prix de l’ETH, mais il agit sur les trois marges à la fois.

Ce n’est pas la première fois que le sans-risque vient percuter les rendements crypto. En 2022 et 2023, quand les banques centrales ont relevé leurs taux à marche forcée, les rendements de la finance décentralisée, gonflés par les émissions de jetons, se sont effondrés en termes réels dès qu’un bon du Trésor rapportait davantage sans risque de contrat intelligent, et le capital a migré vers les produits monétaires tokenisés et les bons du Trésor on-chain. Le réflexe selon lequel le staking verrouille durablement l’offre est né, en grande partie, dans le monde des taux bas qui a suivi ; il n’a jamais été réellement éprouvé dans un cycle de resserrement prolongé. C’est ce test qui commence aujourd’hui.

Le steelman du verrou : ceux qui stakent ne vendent pas

La thèse inverse mérite d’être présentée dans sa version la plus forte, car elle a de bons arguments. Elle tient en une phrase de Mike Silagadze, fondateur d’ether.fi, pour qui, selon CoinDesk, « les gens qui stakent de l’ETH ne le vendent pas ». Autrement dit, la population qui verrouille son ether n’est pas celle qui arbitre à la marge contre un bon du Trésor. Ce sont des détenteurs de conviction, des trésoreries d’entreprise, des fonds : des acteurs dont l’horizon et la motivation rendent le rendement sans risque à trois mois largement secondaire.

Les faits récents plaident, à court terme, pour ce camp. À l’approche même de la décision de la Fed, environ 140 000 ETH, soit près de 350 millions de dollars, ont quitté les plateformes d’échange en quatre-vingt-seize heures, selon CoinGape. Autrement dit, alors que le sans-risque montait et qu’une hausse de taux se profilait, les détenteurs ont retiré de l’ether des exchanges plutôt que d’en déposer pour vendre. Le verrou, pour l’instant, se resserre au lieu de céder. Le staking liquide renforce encore cette inertie : via des jetons comme le stETH ou les enveloppes sous garde d’exchange, un détenteur peut capter le rendement tout en gardant un actif transférable, ce qui réduit la friction de sortie et donc la sensibilité au coût d’opportunité.

Le steelman est donc sérieux : si la base stakée est structurellement insensible aux taux, le verrou tiendra quel que soit le geste de la Fed. Mais il repose lui aussi sur une hypothèse, symétrique de celle qu’il critique : que la composition des stakers restera dominée par des mains fermes. Rien ne garantit que la prochaine tranche d’ether à staker, ou à ne pas destaker, appartienne aux mêmes profils.

La file d’attente, référendum en temps réel sur l’arbitrage

Comment savoir, sans attendre des mois, de quel côté penche l’arbitrage ? En regardant la file d’attente des validateurs, qui fonctionne comme un référendum permanent. Deux files coexistent : une file d’entrée, pour ceux qui veulent staker, et une file de sortie, pour ceux qui veulent récupérer leur ether. Le protocole limite le rythme des entrées et des sorties, si bien que ces files se remplissent quand la demande dans un sens dépasse la capacité.

Depuis des mois, la configuration est sans ambiguïté : file d’entrée pleine, file de sortie quasi vide. Les acteurs se pressent pour staker et personne ou presque ne se presse pour sortir. C’est le signal le plus fort de conviction que puisse envoyer le marché, et il valide, pour l’heure, la thèse du verrou. Mais c’est aussi l’indicateur qui basculerait le plus vite si l’arbitrage se retournait. Une file de sortie qui se remplit, une file d’entrée qui se vide : voilà ce qui signalerait, en temps réel, que le coût d’opportunité commence à mordre. Surveiller ces deux compteurs vaut mieux que tout modèle, car ils traduisent des décisions réelles, pas des intentions déclarées.

Deux nuances tempèrent toutefois la lecture de la file. D’abord, le protocole plafonne le rythme des sorties : même si un grand nombre de validateurs voulait partir, l’écoulement prendrait des semaines, si bien que la file de sortie est un signal honnête mais retardé, pas un interrupteur. Ensuite, le staking liquide permet de quitter une position sans jamais toucher la file des validateurs, en vendant simplement son stETH sur le marché secondaire ; la pression apparaît alors d’abord dans la décote du jeton de staking liquide face à l’ether sous-jacent. La file reste le meilleur baromètre public, mais elle peut sous-estimer le déverrouillage réel.

L’enjeu de flux dépasse d’ailleurs les seuls validateurs. Le positionnement des gros portefeuilles offre un second thermomètre : ce sont ces acteurs qui, en pratique, décident de gonfler ou de vider le flottant aux moments charnières comme celui d’aujourd’hui.

L’EIP-8363 : couper le rendement au plus mauvais moment

C’est dans ce contexte de taux qu’il faut relire la proposition la plus discutée de l’année sur l’offre d’ETH. L’EIP-8363, baptisée tapered issuance burn, propose de brûler une fraction croissante des récompenses des validateurs à mesure que le staking progresse. Selon la synthèse de Messari, cette fraction atteindrait 100 % à 60,25 millions d’ETH stakés, soit environ la moitié de l’offre, point auquel l’émission nette de la couche de consensus tomberait à zéro. La mise en place s’étalerait sur environ dix-huit mois ; les revenus d’exécution (frais de priorité et MEV) ne seraient pas touchés.

L’effet sur le rendement est direct. Appliquée au taux de staking actuel, la mesure ramènerait le rendement d’émission d’environ 2,6 % à 1,2 %, une coupe de plus de moitié. Regardée à travers le prisme des taux, la proposition a quelque chose de vertigineux : elle réduirait volontairement la rémunération du mécanisme qui verrouille l’offre, exactement au moment où le sans-risque, lui, grimpe. Là où l’arbitrage penche déjà de plus en plus vers le cash, l’EIP-8363 pousserait dans le même sens en abaissant l’autre plateau de la balance. Le texte a un objectif de politique monétaire cohérent (émission minimale viable, moins de dilution), mais son calendrier de rendement se heurte de plein fouet au cycle des taux.

Un point mérite d’être martelé pour éviter tout malentendu : l’EIP-8363 n’est pas adoptée. Elle reste au stade de brouillon (Draft), n’a pas été retenue pour inclusion (pas de PFI) dans une mise à niveau nommée, et a même été invitée à être retirée après revue par les développeurs de référence, sans aucune date d’activation. C’est une proposition, pas une politique. Mais son existence même a cristallisé un débat qui, lui, est bien réel.

La révolte des bâtisseurs, relue à travers les taux

L’opposition à l’EIP-8363 a été frontale, et elle prend un relief particulier une fois posée sur la question du coût d’opportunité. Stani Kulechov, fondateur d’Aave, résume l’objection de principe : selon The Defiant, « Ethereum ne devrait pas être puni pour sa croissance ». En clair, réduire le rendement parce que le staking marche revient à sanctionner le succès du mécanisme, et à affaiblir l’incitation qui retient l’offre.

L’intervention la plus intéressante pour notre propos vient de Steve Berryman, responsable des partenariats Ethereum chez Bitwise. Rapporté par gokhshtein, il met en doute que l’EIP-8363 réponde à un vrai problème, estimant que les forces de marché ralentissent déjà le staking sans intervention au niveau du protocole, et il souligne qu’un rendement plus bas pourrait compromettre la liquidité dont ont besoin certains participants. C’est, formulée par un cadre d’un émetteur d’ETF, exactement la thèse du coût d’opportunité : nul besoin de brûler l’émission pour freiner le staking si un rendement comprimé face à des taux qui montent s’en charge déjà. La révolte des bâtisseurs n’est donc pas seulement un débat de politique monétaire ; c’est aussi, en creux, une défense de la rémunération qui soutient le verrou de l’offre.

Reste que l’autre camp a une réponse trajectorielle. Jérôme de Tychey, d’Ethereum France, qui a porté la proposition, projetait auprès de CoinDesk plus de 70 millions d’ETH stakés d’ici janvier 2028 si rien ne change, soit plus de la moitié de l’offre. Si cette trajectoire se vérifie, la question du rendement finira par se poser d’elle-même, avec ou sans EIP-8363. Le débat n’oppose pas des naïfs à des lucides : il oppose deux lectures de la sensibilité du staking aux incitations.

ETH contre Bitcoin : rareté par politique, rareté par protocole

Ce débat révèle une différence de fond avec Bitcoin, souvent gommée quand on parle de rareté crypto en général. La rareté de Bitcoin est inscrite dans le protocole : 21 millions d’unités, une émission qui diminue de moitié tous les quatre ans, indépendamment du comportement des détenteurs. Personne ne vote la rareté de Bitcoin ; elle est déterministe. On peut discuter de sa valeur, comme nous l’avons fait à propos du modèle stock-to-flow et de ses ratés, mais pas de sa mécanique d’offre.

La rareté d’Ethereum, elle, est le produit de deux choses mouvantes : une politique d’émission susceptible d’évoluer par gouvernance (l’EIP-8363 en est l’illustration), et un comportement d’immobilisation qui dépend des incitations, donc des taux. C’est une rareté conditionnelle. Elle est aujourd’hui bien réelle, mais elle se maintient parce qu’un ensemble de conditions le permet : rendement encore compétitif hier, coût d’opportunité faible, appétit pour le risque. Changez les conditions, et la rareté peut se relâcher sans qu’une seule ligne du protocole ne bouge, simplement parce que des détenteurs choisissent de destaker et de ramener de l’ether sur le marché.

Ce n’est pas une faiblesse en soi ; c’est une nature différente. Mais elle impose une discipline analytique : pour Bitcoin, la rareté est une donnée ; pour Ethereum, c’est une variable. La traiter comme une donnée, c’est précisément l’erreur que le récit dominant commet cet été.

Cette variabilité n’est d’ailleurs pas qu’un risque baissier. Une rareté décidée par politique peut aussi être renforcée : un regain durable d’activité sur la couche de base rallumerait le mécanisme de burn de l’EIP-1559 et rapprocherait l’émission nette du territoire déflationniste, sans qu’aucun détenteur n’ait à staker davantage. La montée en capacité prévue avec Glamsterdam, qui doit fortement accroître l’espace disponible sur la couche de base, pourrait précisément servir ce scénario si la demande de blocs suit. Le levier de la rareté d’Ethereum peut donc être actionné dans les deux sens ; c’est ce qui la rend à la fois plus fragile et plus intéressante à suivre que la rareté figée de Bitcoin.

Les acheteurs insensibles aux taux : ETF et trésoreries d’entreprise

Le camp du verrou a un dernier atout, et il est solide : une partie de l’immobilisation ne relève pas d’un arbitrage de rendement mais d’une stratégie. Les trésoreries d’entreprise en sont l’exemple type. BitMine, la plus importante, détient à elle seule près de 5 % de l’offre d’ETH et continue d’acheter chaque semaine ; l’ensemble des trésoreries cotées en immobilise plusieurs millions d’unités de plus. Ces acteurs stakent l’essentiel de leurs positions et ne raisonnent pas en bon du Trésor à trois mois : ils construisent un bilan adossé à l’ether, souvent financé par émission d’actions ou de dette convertible. Les ETF au comptant ajoutent une couche d’immobilisation similaire, guidée par la collecte, pas par le rendement du staking. Pour ces deux poches, le rendement de 2,5 % n’est qu’un bonus accessoire, pas la raison d’être de la position.

Cette demande structurelle est réelle et rend une partie du flottant insensible aux taux au sens strict. Mais elle n’est pas immunisée contre la macro pour autant. La collecte des ETF et la capacité des trésoreries à lever des fonds dépendent de l’appétit pour le risque, qui se contracte quand le sans-risque monte. Le modèle des trésoreries adossées à l’ether comporte en outre un risque de réflexivité : quand une action se paie sous la valeur de son ether par titre, la machine à lever et à acheter se grippe. Autrement dit, les acheteurs dits insensibles aux taux le sont face au rendement du staking, mais pas face au cycle financier dans son ensemble. C’est le pont naturel avec la lecture par la demande : le verrou peut tenir côté offre et se fissurer côté demande.

Côté euro : BCE à 2,50 %, AMF, fiscalité et accès au staking

Pour un épargnant en euros, l’arbitrage se pose dans un cadre spécifique. Le sans-risque de référence n’est pas le bon du Trésor américain mais le taux de dépôt de la BCE, désormais à 2,50 %, complété par les placements monétaires et l’assurance-vie en fonds euros. À ce niveau, le sans-risque en euros fait quasiment jeu égal avec le rendement de base du staking, ce qui suffit à rendre l’arbitrage sensible : le supplément de rendement offert par le staking, une fois retranchés les risques, devient très mince.

L’accès au produit compte aussi. Les ETF de staking américains, qui distribuent une partie des récompenses, ne sont pas aisément accessibles au particulier européen ; l’exposition passe surtout par des ETP cotés en Europe, souvent sans staking, ou par le staking direct et le staking liquide via des prestataires. Ces prestataires relèvent, en France, du régime des PSAN devenu, depuis la fin de la période transitoire le 1er juillet 2026, le cadre d’agrément CASP sous le règlement MiCA, supervisé par l’AMF. Le régulateur a rappelé que les acteurs non conformes devaient organiser une sortie ordonnée, comme le détaille sa note sur la fin de la période transitoire. MiCA encadre les prestataires et la conservation des actifs, pas le protocole lui-même.

La fiscalité pèse enfin sur le calcul net. Les plus-values de cession d’actifs numériques du particulier relèvent en France du prélèvement forfaitaire unique de 30 %, et le traitement des récompenses de staking reste un sujet d’attention pour l’administration. Un rendement brut de 2,5 %, une fois la fiscalité et les frais de prestataire déduits, se rapproche encore davantage du rendement d’un placement euro sans risque et sans complexité déclarative. Le coût d’opportunité, pour l’investisseur de la zone AMF, n’est pas une abstraction américaine : il se lit sur son propre relevé.

Trois scénarios pour le flottant d’ici 2027

Plutôt que de trancher, projetons trois trajectoires, chacune conditionnée par l’arbitrage de rendement que nous avons décrit. Elles ne sont pas des prévisions de prix, mais des chemins pour l’offre disponible.

ScénarioDéclencheurEffet sur le flottantLecture prix
Le verrou tientbase stakée structurelle, ETF et trésoreries continuent d’absorberle flottant continue de se viderla rareté agit en support, squeeze possible
Le verrou se desserretaux élevés durables, arbitrage vers le sans-risque, file de sortie qui se remplitle flottant se reconstitueoffre disponible en hausse, pression vendeuse
La politique coupe le rendementEIP-8363 (ou variante) adoptée, rendement net vers ~1,2 %verrou fragilisé côté rendement, renforcé côté dilutionissue dépendante de la demande

Le premier scénario est celui du consensus actuel, et les flux de la mi-septembre lui donnent raison à court terme. Le deuxième est le risque que le récit dominant sous-estime : il ne suppose aucun krach, seulement que des taux durablement élevés finissent par attirer, à la marge, une partie du capital hors du staking. Le troisième est un joker de gouvernance, peu probable à court terme vu l’état de l’EIP-8363, mais dont la seule discussion suffit à rappeler que la rareté d’Ethereum est décidée autant que subie. Aucun n’est écrit ; c’est précisément le message.

Le tableau de bord du verrou : ce qu’il faut surveiller

Pour suivre lequel de ces chemins se dessine, cinq cadrans valent mieux qu’un pronostic. Ils traduisent tous, à leur manière, la santé de l’arbitrage entre staking et sans-risque.

  • La file d’attente des validateurs : entrée qui se vide ou sortie qui se remplit seraient le premier signe que le coût d’opportunité mord.
  • Les réserves sur exchanges : une remontée depuis le plancher de ~14,88 millions d’ETH signalerait un flottant qui se reconstitue.
  • Le rendement du staking net des taux : l’écart entre les ~2,5 % du staking et le sans-risque en euros et en dollars ; plus il se creuse en défaveur du staking, plus l’arbitrage se tend.
  • La trajectoire du taux de staking vers le seuil des 50 %, et le sort réservé à l’EIP-8363 dans les discussions des développeurs de référence.
  • Le burn de la couche de base : une reprise durable des frais sur le réseau principal (un scénario que la montée en capacité de Glamsterdam pourrait servir) rapprocherait à nouveau l’émission nette du territoire déflationniste, indépendamment du staking.

La conclusion n’est pas que la rareté de l’ETH est un mirage. Elle est bien là, mesurable, et elle a des acheteurs de conviction pour la soutenir. La conclusion est plus fine : cette rareté est conditionnelle, et sa condition principale, le rendement relatif du staking, se dégrade au moment où les taux montent. Le récit du flottant qui se vide était, sans toujours le dire, un récit de taux bas. Le 16 septembre, le décor change. Le verrou tiendra peut-être, mais il faudra désormais le vérifier, cadran par cadran, plutôt que le décréter.

Frequently Asked Questions

Pourquoi le rendement du staking ETH est-il si bas en 2026 ?

Parce que l’émission d’Ethereum suit une courbe en racine carrée : plus il y a d’ether staké, plus la récompense se dilue entre les validateurs. Avec un taux de staking proche de son record (autour de 34 à 35 % de l’offre), le rendement de base est tombé à environ 2,5 % par an, un plus-bas de trois ans, les frais de priorité et le MEV ajoutant quelques dixièmes de point.

La hausse des taux de la Fed fait-elle baisser le prix de l’ETH ?

Indirectement. Une hausse du sans-risque augmente le coût d’opportunité de détenir un actif à faible rendement et pèse sur l’appétit pour le risque, ce qui est défavorable à court terme. Mais le rendement du staking est libellé en ETH et beaucoup de détenteurs parient sur l’appréciation du prix, pas sur le rendement ; l’effet net dépend donc du comportement des stakers, que la file d’attente des validateurs permet de suivre.

Qu’est-ce que l’EIP-8363 et changerait-elle l’offre d’ETH ?

C’est une proposition qui brûlerait une fraction croissante des récompenses des validateurs à mesure que le staking augmente, jusqu’à 100 % à 60,25 millions d’ETH stakés (environ la moitié de l’offre), ramenant l’émission nette de consensus à zéro. Elle réduirait le rendement d’environ 2,6 % à 1,2 % au taux de staking actuel, mais elle reste au stade de brouillon, sans inclusion prévue et sans date d’activation.

Le staking verrouille-t-il vraiment l’offre d’ETH ?

Il l’immobilise, mais ce verrou n’est pas mécanique : c’est un arbitrage entre le rendement du staking et le rendement des alternatives sans risque. Le staking retire de l’offre du marché tant qu’il reste attractif ; si des taux élevés durables rendent le sans-risque plus intéressant, une partie des détenteurs peut destaker et ramener de l’ether sur le marché, d’autant que le staking liquide garde les jetons transférables.

Comment comparer le staking ETH au sans-risque quand on épargne en euros ?

La référence en euros est le taux de dépôt de la BCE, désormais à 2,50 %, complété par les placements monétaires ; à ce niveau, le sans-risque en euros fait presque jeu égal avec le rendement de base du staking. Il faut ensuite retrancher les risques, les frais de prestataire et la fiscalité (prélèvement forfaitaire unique de 30 % sur les plus-values), sachant que l’accès passe surtout par des ETP ou du staking via des prestataires agréés CASP sous MiCA et supervisés par l’AMF.

Par Priya Reddy, rédactrice structure de marché et macro on-chain pour HOGE Wire.

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