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● Markets

L’autre volume crypto : ce que les flux des exchanges révèlent

Le volume de trading s'est tari fin 2026, mais un autre volume raconte l'histoire : les bitcoins qui quittent les plateformes. Flux, réserves et signaux on-chain décryptés.

Le 22 septembre 2026, un peu plus de 13 800 bitcoins ont quitté Binance en une seule journée. C’est le plus gros retrait net quotidien enregistré sur la première plateforme mondiale depuis 2023, et il est survenu alors que le Bitcoin se négociait autour de 84 300 USD (environ 74 000 EUR), en hausse d’à peu près 45 % par rapport à ses points bas de juillet, selon les données de CryptoQuant relayées par crypto.news. Pendant ce temps, les tableaux de bord que la plupart des traders consultent racontaient une tout autre histoire : un troisième trimestre atone, des volumes d’échange en recul et une attention médiatique en berne.

Deux chiffres, deux récits opposés. L’un décrit un marché qui s’ennuie ; l’autre, un marché qui accumule. La différence tient à la nature même de ce que l’on mesure. Il existe en réalité deux volumes dans la crypto, et le plus commenté n’est pas toujours le plus informatif. Le comprendre suppose de regarder non pas ce qui se négocie sur les carnets d’ordres, mais ce qui entre et sort réellement des coffres des plateformes.

Deux volumes, deux histoires

Le volume de trading est celui que tout le monde connaît : la somme des transactions exécutées sur les carnets d’ordres, au comptant comme sur les dérivés. Sa faiblesse structurelle est bien documentée : un même bitcoin peut être acheté et revendu des dizaines de fois dans la même journée. Il gonfle le volume sans jamais quitter la plateforme. C’est une mesure d’activité et de rotation, pas de propriété. C’est aussi la plus facile à maquiller, comme nous l’avons détaillé dans notre enquête sur le faux volume affiché par certaines plateformes.

Le volume des flux, lui, mesure autre chose : la quantité de crypto qui entre ou sort effectivement des portefeuilles contrôlés par les plateformes. Un dépôt en vue d’une vente, un retrait vers un portefeuille d’auto-garde, un transfert vers un dépositaire institutionnel. Chaque mouvement traduit un déplacement de propriété et, surtout, une intention. On ne transfère pas 13 800 bitcoins hors d’une plateforme pour faire du scalping ; on le fait pour les conserver, les sécuriser ou les confier à un tiers de confiance.

Le décor chiffré du trading, lui, reste morose. Selon le rapport trimestriel de CoinGecko, le volume spot des plateformes centralisées a chuté de 27,9 % au deuxième trimestre 2026, à environ 1 950 milliards de dollars, tandis que les contrats perpétuels se sont montrés plus résilients (environ 12 700 milliards, en baisse de 10 % seulement). Le troisième trimestre a prolongé cette atonie. Et pourtant, sur la chaîne, les compteurs s’affolaient dans l’autre sens.

DimensionVolume de tradingVolume des flux (on-chain)
Ce qu’il mesureRotation et activité sur les carnetsDéplacement réel de coins entre portefeuilles
Peut être gonflé parWash trading, bots, haute fréquence, churnTransferts internes, changements d’étiquetage
Unité couranteMilliards de dollars échangésBTC ou ETH entrant et sortant
Ce qu’il révèleL’intérêt et la liquidité de court termeLa conviction et l’offre disponible
Où le lireCarnets des plateformes (CoinGecko, The Block)Données on-chain (CryptoQuant, Glassnode)

Anatomie d’une fuite : la semaine où le Bitcoin a quitté Binance

Revenons à la dernière semaine de septembre 2026. Entre le 22 et le 25, les plateformes ont vu partir des volumes de bitcoins rarement observés. Binance, à elle seule, a enregistré une sortie nette d’environ 13 800 BTC le 22 septembre, le retrait quotidien le plus marqué depuis 2023. Sur quatre jours, près de 20 000 BTC ont disparu de ses coffres, faisant reculer ses réserves d’environ 705 000 à 685 000 BTC. Les retraits n’étaient pas isolés : Coinbase, Kraken et Bitfinex affichaient eux aussi des soldes nets sortants sur la période.

L’analyste de CryptoQuant connu sous le pseudonyme Darkfrost a résumé l’épisode sans détour : « Binance enregistre des sorties record depuis 2023, sur fond de FOMO sur le Bitcoin ». Sa lecture : ces retraits traduisent le choix d’investisseurs de détenir eux-mêmes leurs bitcoins plutôt que de les laisser sur une plateforme, un comportement associé aux stratégies de conservation de long terme. Autrement dit, ce ne sont pas des coins qui s’apprêtent à être vendus, mais des coins qui sortent du marché vendeur.

L’ampleur de l’épisode mérite d’être soulignée. Des retraits quotidiens d’une telle taille ne s’étaient plus produits depuis 2023, une période où les sorties traduisaient surtout la panique post-FTX et le besoin de mettre ses coins à l’abri d’une plateforme suspecte. En 2026, le contexte est inverse : les bitcoins partent dans un marché en hausse, portés par la confiance plutôt que par la peur. C’est la même mécanique de flux, mais avec une signification diamétralement opposée, ce qui illustre une règle essentielle : un flux ne se lit jamais sans son contexte de prix.

Le contraste avec le volume de trading est total. Pendant que les carnets d’ordres tournaient au ralenti, le réseau transférait des dizaines de milliers de bitcoins vers l’auto-garde et la garde institutionnelle. La demande, loin d’avoir disparu, s’était simplement déplacée là où les tableaux de bord classiques ne la voient pas. Au même moment, les ETF spot américains enchaînaient leur meilleure semaine d’entrées de 2026, avec environ 2,39 milliards de dollars collectés sur la semaine achevée le 26 septembre.

Indicateur (fin septembre 2026)ValeurLecture
Sortie nette Binance, 22 sept.~13 800 BTC en un jourPlus fort retrait quotidien depuis 2023
Sortie cumulée sur 4 jours~20 000 BTCRéserves Binance de ~705 000 à ~685 000 BTC
Prix du Bitcoin~84 300 USD (~74 000 EUR)Environ +45 % depuis les points bas de juillet
Entrées ETF spot (semaine au 26 sept.)~2,39 milliards USDMeilleure semaine d’entrées de 2026
Réserves globales des plateformesPlus bas pluriannuelEn repli depuis ~3,2 M BTC en 2023

Exchange netflow : lire les entrées et les sorties

Le netflow (flux net) d’une plateforme est la différence entre ce qui y entre et ce qui en sort sur une période donnée. La logique est simple, presque comportementale. On dépose surtout des coins pour les vendre ou les négocier ; on les retire surtout pour les conserver. Un netflow positif, où plus de bitcoins arrivent qu’il n’en part, est donc classiquement lu comme une pression vendeuse latente. Un netflow négatif, comme celui de la dernière semaine de septembre 2026, indique l’inverse : les coins fuient les carnets, ce que les analystes interprètent comme de l’accumulation.

Pour calculer ces flux, des sociétés comme CryptoQuant et Glassnode étiquettent des milliers d’adresses connues comme appartenant aux plateformes, puis mesurent les transferts entrants et sortants de cet ensemble. Glassnode publie une variante utile, l’Exchange Net Position Change, qui lisse le signal sur 30 jours et permet de distinguer une tendance d’un simple soubresaut quotidien. Fin septembre, cette mesure restait nettement en territoire sortant, confirmant que l’épisode Binance n’était pas un accident isolé mais la pointe d’un mouvement de fond.

C’est précisément ce qui fait du netflow un meilleur baromètre de la demande que le volume de trading. Le volume peut doubler sans qu’un seul bitcoin change de propriétaire durablement : il suffit que les mêmes coins tournent plus vite. Le netflow, lui, ne bouge que lorsque quelqu’un décide concrètement de faire entrer ou sortir des actifs du circuit d’échange. C’est un vote avec les pieds, pas avec les ordres.

Le Whale Ratio et le poids des baleines

Tous les flux ne se valent pas. Un retrait de 5 BTC par un particulier et un dépôt de 5 000 BTC par un fonds n’ont pas la même signification, même s’ils pèsent le même poids dans un netflow brut. C’est pourquoi les analystes surveillent le Exchange Whale Ratio : la part des dix plus gros afflux dans l’afflux total d’une plateforme. Quand ce ratio grimpe au-dessus de 0,85, cela signifie que l’essentiel des dépôts provient d’un très petit nombre de très grosses adresses, souvent un signal de distribution imminente et de volatilité accrue. Quand il reste bas, les flux sont dominés par une poussière de petits porteurs.

Fin septembre 2026, le signal pointait dans la direction opposée : les grosses adresses retiraient des dizaines de milliers de bitcoins des plateformes sur le mois écoulé, à un rythme parmi les plus soutenus depuis fin 2024. Comme nous l’observions quand les baleines ont absorbé le choc Fed-CLARITY, ces très gros portefeuilles agissent souvent à contre-courant de la foule : ils accumulent dans la faiblesse et distribuent dans l’euphorie. Leur empreinte sur les flux est démesurée précisément parce qu’une seule décision peut renverser le netflow d’une journée entière.

Le corollaire est que le volume des flux est, par nature, un indicateur de la main forte. Les baleines, trésoreries d’entreprise et émetteurs d’ETF ne tradent pas frénétiquement ; ils déplacent de gros blocs rarement, mais avec intention. Suivre leurs flux, c’est suivre l’argent qui compte, plutôt que le bruit généré par les carnets d’ordres.

Les réserves des plateformes au plus bas depuis des années

Si les coins sortent jour après jour sans y revenir, le stock total finit par fondre. C’est exactement ce que montrent les réserves des plateformes, c’est-à-dire la somme des bitcoins détenus dans leurs portefeuilles. En 2026, cet agrégat a touché ses plus bas niveaux depuis des années. De plus de 3,2 millions de BTC en 2023, les réserves sont tombées vers un plancher pluriannuel, décrit par certains fournisseurs de données comme le plus bas depuis 2018. Le mouvement n’a rien d’anecdotique : il raconte un transfert durable de bitcoins depuis les carnets d’ordres vers la conservation longue, un phénomène que Benzinga résumait dès le printemps par une question limpide, le Bitcoin quitte les plateformes, mais pour aller où ?

Un avertissement s’impose ici, et il constitue une leçon de lecture à part entière. Selon le fournisseur, le niveau exact des réserves varie sensiblement, entre environ 2,4 et 2,9 millions de BTC au cours de l’année. Cet écart ne traduit pas une erreur mais une différence d’étiquetage : chaque société identifie un ensemble légèrement différent d’adresses comme appartenant aux plateformes. Un wallet de garde institutionnelle classé comme plateforme chez l’un sera rangé ailleurs chez l’autre. La tendance, elle, est unanime : vers le bas. Mais quiconque cite un chiffre de réserves au bitcoin près se trompe sur la précision réelle de la mesure.

L’enjeu dépasse la simple statistique. Moins de bitcoins disponibles sur les plateformes, c’est un flottant négociable plus mince, donc une offre vendeuse plus facile à épuiser. Dans ce contexte, une poussée de demande se heurte à moins de coins prêts à être vendus, et le prix devient mécaniquement plus sensible. C’est la logique de rareté qui sous-tend aussi les modèles de plancher de prix fondés sur l’offre : quand le stock accessible se contracte, chaque euro de demande pèse davantage.

Où vont les bitcoins ? ETF, trésoreries et auto-garde

Les bitcoins qui quittent les plateformes ne s’évaporent pas ; ils changent de coffre. Trois grands réservoirs les absorbent. Le premier, et le plus structurant en 2026, est celui des ETF spot. Chaque fois qu’un ETF crée de nouvelles parts, en particulier via le mécanisme de création en nature (in-kind), des bitcoins sont déplacés vers un dépositaire qualifié et retirés du flottant de trading. Ces flux ne traversent jamais un carnet d’ordres visible, mais ils vident bel et bien les réserves.

Cette plomberie se concentre entre très peu de mains. Greg Tusar, vice-président produit institutionnel chez Coinbase, l’a résumé devant le Congrès américain : « Nous assurons déjà la garde de plus de 80 % des ETF crypto du monde ». Les chiffres confirment cette concentration : début avril 2026, Coinbase détenait environ 84 % des actifs des ETF Bitcoin spot américains, soit près de 77 milliards sur 92 milliards de dollars, un point de passage unique que CryptoSlate qualifie de goulet d’étranglement. La question de savoir qui achète vraiment derrière ces flux record prend ici tout son sens : l’essentiel de la demande institutionnelle aboutit dans une poignée de coffres.

Cette concentration a une contrepartie que les flux rendent visible : un point de défaillance unique. Lorsque la quasi-totalité des bitcoins d’ETF transite par un seul dépositaire, un incident technique, réglementaire ou de sécurité chez cet acteur exposerait un pan entier du marché. Le même mouvement qui retire les coins du risque de contrepartie des plateformes de trading les réexpose, un cran plus loin, à un risque de concentration de la garde. Suivre les flux, c’est aussi cartographier ces goulets d’étranglement.

Les deux autres réservoirs sont les trésoreries d’entreprise, qui achètent pour inscrire le Bitcoin à leur bilan sur le long terme, et l’auto-garde des particuliers et des baleines, qui rapatrient leurs coins vers des portefeuilles personnels. Dans les trois cas, l’effet sur le marché est le même : des bitcoins sortent du circuit vendeur et deviennent, pour un temps au moins, indisponibles.

DestinationMécanismeEffet sur l’offre négociable
ETF spotCréation en nature, garde chez un dépositaireRetirée du flottant de trading
Trésoreries d’entrepriseAchats directs, conservation au bilanImmobilisée durablement
Auto-garde (cold wallets)Retrait vers un portefeuille personnelSortie du marché vendeur
Dépositaires institutionnelsTransfert vers une garde qualifiéeChangement de garde, pas de vente

Dépôts contre trading : le CVD affine le signal

Le volume de trading n’est pas inutile pour autant ; il devient précieux lorsqu’on le lit par sa direction plutôt que par son ampleur. C’est le rôle du Cumulative Volume Delta (CVD), qui cumule la différence entre les volumes exécutés à l’achat (ordres au marché acheteurs) et à la vente. Le CVD ne dit pas combien on a échangé, mais qui, des acheteurs ou des vendeurs, a été le plus agressif. Un CVD qui monte pendant que le prix stagne signale une accumulation discrète ; un CVD qui chute dans un marché euphorique trahit une distribution masquée.

La vraie richesse du CVD vient de la comparaison entre le comptant et les perpétuels. Un CVD spot qui progresse traduit des achats payés en vrais bitcoins, donc de la conviction. Un CVD dominé par les perpétuels traduit surtout de l’effet de levier, plus volatil et plus fragile, car une liquidation en cascade peut l’effacer en quelques minutes. Quand les deux divergent, le comptant raconte généralement l’histoire la plus durable. C’est d’ailleurs ce que nous rappelait l’étude du flux acheteur réel derrière les records d’ETF : derrière un même prix, la nature de la demande change tout.

Fin septembre 2026, la demande penchait du bon côté. Nicolai Søndergaard, analyste de recherche senior chez Nansen, estimait que le rebond était « soutenu par une demande spot et ETF plus forte », et non par un simple short squeeze. De son côté, Glassnode relevait que la part de l’offre en profit était remontée d’environ 65 % fin mai à 68 % fin août, signe que les acheteurs récents tenaient leurs positions plutôt que de capituler.

La poudre sèche : stablecoins et SSR

Il existe un flux miroir, trop souvent négligé : celui des stablecoins. Quand des USDT ou des USDC arrivent sur une plateforme, ce n’est pas de la pression vendeuse qui entre, c’est du pouvoir d’achat. L’asymétrie est fondamentale. Un bitcoin qui entre sur une plateforme est, statistiquement, un bitcoin candidat à la vente ; un stablecoin qui entre est un euro ou un dollar prêt à acheter. Lire les flux, c’est donc suivre les deux sens à la fois.

Pour quantifier cette réserve de munitions, les analystes utilisent le Stablecoin Supply Ratio (SSR), qui rapporte la capitalisation du Bitcoin à celle de l’ensemble des stablecoins. Un SSR bas signifie que la masse de stablecoins est importante relativement au Bitcoin : il y a beaucoup de poudre sèche prête à être déployée, ce qui est généralement interprété comme un potentiel haussier latent. En 2026, avec une offre de stablecoins durablement installée au-dessus de 300 milliards de dollars, ce réservoir de liquidité est resté abondant, un signal avancé que plusieurs analystes considèrent comme l’un des plus fiables.

Les dépôts de stablecoins vers les plateformes constituent d’ailleurs un signal à part entière, souvent précurseur. Une vague de USDT ou d’USDC arrivant sur les carnets précède fréquemment une phase d’achat, de la même manière qu’une vague de bitcoins entrants précède souvent une vente. Croiser le netflow en bitcoins et le netflow en stablecoins permet ainsi de jauger, à un instant donné, de quel côté penche la balance entre munitions prêtes à l’emploi et actifs prêts à être liquidés.

Le tableau de fin septembre 2026 se lit alors d’un bloc : des bitcoins qui sortent des plateformes, une poudre sèche en stablecoins toujours abondante, et une demande ETF qui revient. Trois flux convergents, qu’aucun graphique de volume de trading, à lui seul, n’aurait permis de voir.

Pourquoi quitter une plateforme ? Contrepartie, FTX et preuve de réserves

Pour interpréter un flux sortant, encore faut-il comprendre ce qui pousse un détenteur à agir. La raison principale tient en un mot : la contrepartie. Un bitcoin laissé sur une plateforme n’appartient pas vraiment à son utilisateur ; c’est une créance, une promesse de restitution inscrite dans une base de données. Tant que la plateforme est solvable et honnête, la promesse vaut. Le jour où elle ne l’est plus, le solde affiché à l’écran ne vaut rien.

L’effondrement de FTX, en novembre 2022, reste la démonstration la plus brutale de ce risque. Il a transformé la culture du marché et popularisé la preuve de réserves, par laquelle une plateforme tente de prouver qu’elle détient réellement les actifs de ses clients. Mais l’épisode n’a pas pris une ride : en 2026, le piratage de Bitget et ses 310 millions d’euros envolés ont rappelé que le risque de plateforme, qu’il soit d’insolvabilité ou de sécurité, n’a rien de théorique. Chaque vague de retraits qui suit un incident est un flux sortant parfaitement rationnel.

L’auto-garde n’est pas pour autant une solution sans friction : elle déplace le risque plutôt qu’elle ne l’élimine. Gérer soi-même ses clés, c’est s’exposer au phishing, aux erreurs de manipulation et aux failles de firmware, du phishing aux drainers de wallets industrialisés. C’est pourquoi une partie des gros détenteurs préfèrent des schémas de garde partagée ; le débat entre multisig et MPC pour répartir la clé est devenu central depuis le vol Bitget. Chaque flux sortant est donc aussi un arbitrage : troquer le risque de contrepartie contre le risque de gestion des clés.

Le piège des signaux : six façons de mal lire les flux

Les flux on-chain sont un signal puissant, mais pas un oracle. Pris au premier degré, ils induisent en erreur aussi souvent qu’ils éclairent. Voici les six pièges les plus courants, que tout lecteur de données de flux devrait garder en tête avant de conclure.

  • La création d’ETF en nature. Quand un participant autorisé livre des bitcoins à un ETF, ces coins transitent par des adresses qui peuvent ressembler à des sorties de plateforme sans traduire la moindre conviction d’accumulation. Un retrait n’est pas toujours haussier.
  • Les transferts internes. Les plateformes déplacent en permanence des coins entre portefeuilles chauds et froids. Une rotation de wallets ou un re-étiquetage peut gonfler artificiellement un flux apparent.
  • L’étiquetage des fournisseurs. Deux services donneront deux chiffres différents pour la même journée, selon les adresses qu’ils classent comme appartenant aux plateformes.
  • L’OTC et les dark pools. Les plus gros blocs se négocient de gré à gré, hors carnet et parfois hors radar on-chain : ni le volume ni le flux ne les capturent pleinement.
  • Comptant contre dérivés. Un mouvement porté par les perpétuels n’a pas la solidité d’une accumulation au comptant ; confondre les deux mène à de mauvaises conclusions.
  • Le sens du flux. Un afflux de stablecoins (haussier) et un afflux de bitcoins (baissier) se ressemblent sur un compteur brut ; il faut toujours distinguer quel actif bouge.

La règle d’or est simple : un flux isolé ne prouve rien. C’est la convergence de plusieurs signaux (netflow, réserves, Whale Ratio, SSR, CVD) sur plusieurs jours qui fait un dossier, pas un pic spectaculaire sur une seule journée.

Ce que les régulateurs voient : on-chain, off-chain et MiCA

Les flux ne sont plus l’apanage des analystes on-chain : les régulateurs les scrutent aussi. Sous le règlement européen MiCA, désormais pleinement applicable, le titre VI sur les abus de marché couvre la manipulation et les opérations fictives aussi bien sur une plateforme qu’en dehors. Concrètement, les autorités nationales compétentes sont appelées à rapprocher les données de marché et les données on-chain pour détecter un wash trading ou une manipulation qui laisserait des traces dans les flux de transfert.

Pour les lecteurs français, le cadre est posé par l’AMF. La période transitoire qui permettait aux anciens PSAN d’opérer sans agrément CASP complet s’est achevée le 1er juillet 2026, et l’autorité a prévenu que les acteurs non conformes doivent organiser une sortie ordonnée, comme le détaille sa communication sur la fin de la transition MiCA. Une plateforme agréée doit tenir une comptabilité rigoureuse de ses flux, ce qui rend les écarts entre réserves déclarées et réserves observées on-chain d’autant plus visibles, et d’autant plus difficiles à justifier.

Un point mérite une attention particulière côté fiscalité. En France, déplacer ses propres bitcoins d’une plateforme vers son portefeuille personnel n’est pas une cession imposable : tant qu’il n’y a pas de conversion en monnaie ayant cours légal ni d’achat de bien ou service, il n’y a pas de fait générateur. Or ce transfert apparaît pourtant comme une sortie dans les données on-chain. Autrement dit, une partie des flux sortants que l’on lit comme de l’accumulation correspond simplement à des détenteurs qui sécurisent, sans aucune intention de vendre ni la moindre conséquence fiscale immédiate.

Suivre les flux soi-même : les outils et les métriques

Bonne nouvelle : la plupart de ces indicateurs sont accessibles au grand public, au moins dans une version gratuite. Les données de réserves et de netflow sont la spécialité de CryptoQuant ; Glassnode excelle sur les métriques d’offre et de profitabilité ; Nansen et Arkham brillent sur l’étiquetage des portefeuilles et le suivi des entités ; Whale Alert diffuse en temps réel les très gros transferts. Croiser deux de ces sources suffit généralement à éviter les erreurs d’étiquetage d’un fournisseur unique.

Reste à savoir quoi regarder. Le tableau ci-dessous récapitule les cinq métriques de flux les plus utiles et leur lecture de base. Aucune ne doit être prise isolément : c’est leur alignement qui construit une conviction.

MétriqueCe qu’elle mesureLecture de base
Exchange netflowEntrées moins sorties sur les plateformesNégatif = accumulation ; positif = pression vendeuse
Réserves des plateformesStock total de BTC détenu en BourseEn baisse = flottant négociable qui se contracte
Exchange Whale RatioPart des 10 plus gros affluxÉlevé (>0,85) = risque de distribution
SSR (Stablecoin Supply Ratio)Capitalisation BTC rapportée aux stablecoinsBas = poudre sèche abondante (haussier)
CVD spotAgression nette des acheteurs au comptantEn hausse = conviction réelle à l’achat

La méthode qui fonctionne consiste à superposer ces signaux de flux au bon vieux volume de trading. Un volume en hausse accompagné d’un netflow négatif et d’un CVD spot positif dessine une accumulation saine ; un volume en hausse avec un netflow positif et un CVD porté par les perpétuels ressemble davantage à un sommet local. Le volume donne le tempo ; les flux donnent la direction.

Perspectives : quel signal pour le quatrième trimestre 2026 ?

À l’entrée du quatrième trimestre 2026, les pièces du puzzle s’emboîtent. Le volume de trading reste convalescent, mais les réserves des plateformes campent sur des plus bas pluriannuels, les baleines retirent, et la demande d’ETF est repartie de l’avant après avoir enchaîné sept à huit séances consécutives d’entrées nettes fin septembre. Le Bitcoin, autour de 74 000 EUR, évolue encore nettement sous son record historique de 107 662 EUR inscrit le 6 octobre 2025, mais la structure de son offre a rarement été aussi tendue.

Faut-il y voir le prélude d’un nouveau cycle ? Certains analystes le pensent. Ki Young Ju, fondateur de CryptoQuant, invitait à surveiller le signal de près : « L’ampleur reste modeste, mais si cela se maintient encore un mois, on pourra raisonnablement conclure que le marché baissier est terminé et qu’un nouveau cycle haussier a commencé », estimait-il cet été. La prudence reste de mise : le resserrement de l’offre amplifie les mouvements dans les deux sens, et une partie des sorties observées relève de la mécanique des ETF plus que d’une ruée vers l’auto-garde.

Les prochaines semaines diront si la tendance tient. Trois variables commanderont le signal de flux : la décision de la Réserve fédérale en décembre, qui orientera l’appétit pour le risque ; la trajectoire des réserves des plateformes, qui dira si le flottant continue de se contracter ; et la part des flux attribuable aux créations et rachats d’ETF, qui brouille le netflow. Tant que ces trois éléments pointent dans la même direction, le volume des flux restera plus riche d’enseignements que celui des carnets.

La conclusion tient en une phrase. Le volume affiché mesure l’attention ; les flux mesurent la conviction. Le premier fait les gros titres ; le second fait souvent les tendances. En 2026, ceux qui ne regardaient que le chiffre en berne des carnets d’ordres ont manqué l’essentiel : pendant que le marché semblait s’endormir, les bitcoins, eux, changeaient de mains en silence.

Foire aux questions

Quelle est la différence entre le volume de trading et le volume des flux ?

Le volume de trading additionne toutes les transactions exécutées sur les carnets d’ordres : un même bitcoin peut y être compté des dizaines de fois dans la journée. Le volume des flux mesure les coins qui entrent ou sortent réellement des portefeuilles des plateformes. Le premier reflète l’activité et la liquidité de court terme ; le second, la conviction et l’offre disponible.

Que signifie un exchange netflow négatif ?

Un netflow négatif signifie qu’il sort plus de bitcoins des plateformes qu’il n’en entre. Comme on dépose surtout pour vendre et qu’on retire surtout pour conserver, ce signal est généralement interprété comme de l’accumulation : l’offre immédiatement disponible à la vente se réduit. C’était le cas fin septembre 2026, avec un retrait record d’environ 13 800 BTC de Binance en une seule journée.

Pourquoi les réserves de Bitcoin des plateformes baissent-elles en 2026 ?

Parce que les bitcoins migrent vers trois réservoirs de conservation longue : les ETF spot (via la garde institutionnelle), les trésoreries d’entreprise et l’auto-garde des particuliers. Les réserves sont passées de plus de 3,2 millions de BTC en 2023 à un plancher pluriannuel, estimé selon les fournisseurs entre 2,4 et 2,9 millions de BTC.

Les sorties record de fin septembre 2026 sont-elles un signal haussier ?

Directionnellement, oui : moins de bitcoins sur les plateformes signifie un flottant vendeur plus mince et davantage de conviction de la part des détenteurs. Mais il faut rester prudent, car la création d’ETF en nature et les transferts internes peuvent gonfler les sorties sans refléter d’accumulation. Un flux isolé ne prouve rien ; c’est la convergence de plusieurs signaux qui compte.

Comment suivre soi-même les flux des plateformes ?

Des outils comme CryptoQuant, Glassnode, Nansen, Arkham et Whale Alert donnent accès, souvent gratuitement, aux données de flux. Les métriques clés à surveiller sont le netflow, les réserves des plateformes, l’Exchange Whale Ratio, le SSR et le CVD au comptant. L’essentiel est de croiser au moins deux sources et de superposer ces flux au volume de trading classique.

Par Liam Brennan, rédacteur marchés chez HOGE Wire.

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