Faux volume crypto : le chiffre affiché est-il réel ?
Chaque enquête sérieuse le confirme : une large part du volume affiché par les exchanges crypto est fabriquée. Voici comment repérer le faux et lire un carnet d'ordres sans se faire piéger.
Tout le marché commente un chiffre qui baisse. En juillet 2026, le volume au comptant cumulé des principales plateformes crypto est tombé à environ 371 milliards d’euros (429 milliards de dollars), en recul de 21,7 % sur un mois et au plus bas depuis le début de l’année, selon les données compilées par Cryptonomist. Les deux précédents dossiers de HOGE Wire sur la question ont raconté cette décrue : fuite vers les DEX de perpétuels, effet MiCA, prudence des particuliers.
Il existe pourtant une question plus dérangeante, et bien plus ancienne, que celle de la baisse : quelle part de ce volume a jamais été réelle ? Depuis presque dix ans, chaque enquête sérieuse débouche sur le même constat inconfortable. Une fraction majeure du volume affiché par les exchanges est fabriquée. Pas estimée à la louche, pas simplement un peu gonflée : mesurée, quantifiée, et parfois vertigineuse. Le chiffre roi de ce marché, celui qui commande les classements, les cotations de tokens et la confiance des investisseurs, est aussi le plus facile à truquer.
Ce dossier n’est pas un nouveau bulletin de conjoncture. C’est un mode d’emploi pour lire un volume d’exchange comme le font les analystes de marché : avec méthode, méfiance et quelques réflexes simples. De la même manière que le prix affiché d’un bug bounty n’est pas la prime réellement versée, le volume annoncé par une plateforme n’est pas le volume réellement échangé.
Le volume, ce chiffre roi que personne ne vérifie
Pourquoi accorder autant d’importance au volume ? Parce qu’il sert de socle à presque toutes les décisions du marché. Il alimente les classements de CoinGecko et de CoinMarketCap, donc la visibilité d’une plateforme et le flux d’inscriptions qui en découle. Il pèse sur les décisions de cotation d’un token, car un projet veut figurer sur les exchanges dits liquides. Il sert de raccourci pour juger la liquidité, les traders présumant qu’un fort volume garantit une exécution facile. Il nourrit l’analyse technique, les chartistes lisant un pic de volume comme la confirmation d’une tendance. Il entre enfin dans la valorisation des levées de fonds des plateformes elles-mêmes.
Or le volume présente une particularité unique : c’est le seul chiffre qu’un exchange publie sur lui-même, sans arbitre extérieur. Un prix se vérifie en comparant plusieurs marchés ; une capitalisation se recalcule (offre en circulation multipliée par le prix). Le volume, lui, est déclaratif. C’est la plateforme qui annonce combien s’est échangé chez elle, et rien n’oblige mécaniquement ce chiffre à correspondre à une réalité économique. Un carnet d’ordres interne, un moteur d’appariement fermé, et l’opérateur peut écrire l’histoire qu’il veut sur le ruban des transactions. Cette asymétrie est la faille par laquelle tout le reste s’engouffre.
Wash trading, mode d’emploi
Le wash trading, littéralement transaction de lavage, consiste à acheter et vendre le même actif à soi-même, ou entre comptes complices, pour créer l’illusion d’une activité sans transfert réel de propriété ni de risque. La position revient à son point de départ ; seul le ruban des transactions garde la trace d’un échange qui, économiquement, n’a jamais eu lieu. Dans la finance traditionnelle, la pratique est interdite depuis le Commodity Exchange Act américain de 1936, précisément parce qu’elle fabrique une fausse impression d’activité et peut fausser les prix.
En crypto, le wash trading est à la fois bon marché et facile à mettre en oeuvre, pour plusieurs raisons structurelles. Une plateforme peut apparier les deux côtés d’un trade dans son propre moteur, à coût nul et sans laisser de trace extérieure. Les grilles de frais maker-taker, où l’apporteur de liquidité est parfois rémunéré, peuvent même rendre l’opération légèrement rentable. Les bots pilotés par API automatisent le ping-pong entre deux comptes. Et surtout, aucune surveillance consolidée ne relie les centaines de plateformes du secteur, contrairement aux marchés actions où un régulateur voit passer l’ensemble des ordres.
Il faut distinguer deux moteurs. Le premier est la plateforme elle-même, qui gonfle le volume global de son carnet pour grimper dans les classements. Le second est un projet ou un market maker qui gonfle le volume d’une paire précise, pour faire croire qu’un token est plus liquide et plus demandé qu’il ne l’est. Les deux produisent le même symptôme sur l’écran : un chiffre de volume détaché de la réalité des échanges.
95 %, 51 %, 70 % : trois enquêtes, un même verdict
Trois travaux de référence, échelonnés sur sept ans et menés avec des méthodes indépendantes, aboutissent à la même conclusion : une part majeure du volume déclaré n’existe pas. En 2019, le gestionnaire Bitwise Asset Management remet à la SEC un mémoire dans le cadre d’une demande d’ETF Bitcoin. Sa conclusion fait grand bruit : environ 95 % du volume Bitcoin déclaré sur les plateformes non régulées était factice, soit un volume réel d’à peine 273 millions de dollars par jour sur environ 6 milliards annoncés. Sur 81 exchanges analysés, seuls dix présentaient un volume authentique (Coinbase, Kraken, Bitstamp, Bitfinex, Gemini et quelques autres). Le document déposé au dossier de la SEC reste consultable, et il a pesé lourd dans les refus successifs d’ETF au comptant jusqu’en 2024.
En 2022, Forbes reprend l’exercice à plus grande échelle. Javier Paz, alors responsable des données et analyses pour les actifs numériques du magazine, passe au crible 157 plateformes et estime que 51 % du volume Bitcoin quotidien déclaré est probablement factice ou non économique. Le volume mondial réel serait de 128 milliards de dollars le 14 juin 2022, contre 262 milliards en additionnant les chiffres auto-déclarés. Les écarts les plus violents concernent les petites plateformes, dont le volume réel ressort 80 à 99 % en dessous de l’affichage. L’incitation est limpide. Selon Javier Paz, « le wash trading profite aussi aux plateformes, car il leur permet de paraître afficher plus de volume qu’elles n’en ont réellement, ce qui peut encourager de véritables transactions ».
Enfin, le travail le plus rigoureux vient de l’université. Dans une étude intitulée Crypto Wash Trading, les chercheurs Lin William Cong, Xi Li, Ke Tang et Yang Yang appliquent une batterie de tests statistiques à une trentaine de plateformes. Leur estimation : sur les exchanges non régulés, le wash trading représente en moyenne plus de 70 % du volume déclaré, soit des milliers de milliards de dollars fabriqués chaque année. Les plateformes régulées, elles, affichent des empreintes statistiques conformes à celles observées sur tous les marchés financiers. Trois méthodes, trois époques, un même clivage : le monde régulé est propre, le monde non régulé est massivement truqué.
| Enquête | Année | Périmètre | Volume jugé factice | Méthode principale |
|---|---|---|---|---|
| Bitwise (dossier SEC) | 2019 | 81 plateformes | ~95 % | Profondeur du carnet, taille des trades, trafic web |
| Forbes (Javier Paz) | 2022 | 157 plateformes | ~51 % | Méthode propriétaire à dix facteurs |
| Cong, Li, Tang, Yang (NBER) | 2023 | ~29 plateformes | >70 % (non régulées) | Loi de Benford, arrondis, distributions de taille |
Pourquoi une plateforme gonfle-t-elle son volume ?
Truquer un volume demande de l’effort ; encore faut-il que le jeu en vaille la chandelle. Il en vaut largement la chandelle, et pour une raison qui tient en un mot : la réflexivité. Un volume affiché élevé fait grimper la plateforme dans les classements, ces classements lui offrent une visibilité gratuite, cette visibilité attire de vrais utilisateurs, et ces vrais utilisateurs génèrent de vrais frais. Le faux volume s’autofinance en amorçant un flux authentique. C’est un mensonge qui se transforme partiellement en vérité, ce qui explique sa persistance.
D’autres incitations se superposent. Les projets paient pour être cotés, et une plateforme au volume élevé peut facturer des frais de cotation plus lourds. Les market makers et les traders professionnels gravitent vers les marchés réputés liquides, si bien qu’un volume gonflé peut amorcer une liquidité réelle. La valorisation d’une plateforme lors d’une levée de fonds, ou celle de son token maison, s’appuie sur des métriques de volume. Enfin, côté projets, certains contrats de market making incluent des objectifs de volume qui poussent à multiplier les allers-retours pour franchir les seuils de cotation d’un exchange de premier rang. À chaque étage, le volume est la monnaie de la réputation.
Le phénomène ne s’arrête pas aux plateformes. Pour l’équipe d’un token, décrocher une cotation sur un exchange de premier plan vaut de l’or : visibilité, crédibilité, accès à une nouvelle base d’acheteurs. Or les critères d’admission incluent souvent un volume minimal, ce qui crée une incitation directe à gonfler artificiellement l’activité d’une paire avant la candidature. Une fois cotée, la même équipe peut vouloir entretenir l’illusion de liquidité pour rassurer les investisseurs, dans un cercle où le faux volume appelle le faux volume.
Comment les faussaires s’y prennent
Les techniques vont du grossier au sophistiqué. La plus simple consiste, pour la plateforme, à apparier les deux côtés d’un ordre dans son propre moteur : aucun capital ne bouge vraiment, mais le ruban s’anime. Viennent ensuite les bots de wash trading pilotés par API : deux comptes, un ordre d’achat et un ordre de vente synchronisés, répétés des milliers de fois. Lorsque le maker est rémunéré, une structure d’ordres bien calibrée peut rendre l’ensemble légèrement positif en trésorerie, transformant la manipulation en centre de profit.
Plus subtil, les compétitions de trading et les programmes de récompense indexés sur le volume poussent de vrais utilisateurs à se laver eux-mêmes leurs ordres pour rafler des jetons, ce qui brouille la frontière entre manipulation et incitation marketing. Enfin, des plateformes complices peuvent se renvoyer mutuellement du volume, ou placer des ordres en miroir sur des montants ronds. Le point commun de toutes ces méthodes : elles produisent de l’activité sans création de valeur ni prise de risque, exactement ce que la loi de Benford et les tests d’arrondi sont conçus pour repérer.
Le procédé n’a rien de nouveau. Dès les premières années du Bitcoin, des bots automatisés ont été accusés d’avoir gonflé le volume de plateformes aujourd’hui disparues, et l’enquête de Bitwise en 2019 a mis au jour des schémas de trading en miroir presque parfaits sur plusieurs exchanges : deux courbes de volume superposables au centième près, signature d’une fabrication plutôt que d’un marché. Ce qui a changé, c’est l’outillage. API, colocation et bots de market making rendent aujourd’hui la manipulation plus rapide, plus discrète et plus difficile à distinguer d’une activité légitime.
Les empreintes qui trahissent le faux
Bonne nouvelle pour l’investisseur : le faux volume laisse des traces. La philosophie à adopter est la même que pour la sécurité des ponts cross-chain, vérifier plutôt que croire. Plusieurs signaux permettent de débusquer une activité fabriquée sans accès privilégié aux données.
La loi de Benford est le premier. Dans un jeu de transactions authentiques, le premier chiffre significatif suit une distribution connue : le 1 apparaît environ 30 % du temps, le 9 moins de 5 %. Des données fabriquées s’écartent de ce profil, et c’est le coeur du test de Cong et de ses coauteurs. Vient ensuite l’agglutination sur les nombres ronds : le flux humain se disperse, les bots arrondissent (0,5, 1,0 ou 10,0 BTC), et un excès de tailles rondes trahit l’automate. La distribution des tailles de trades raconte la même histoire : un vrai marché présente des queues épaisses, une activité fabriquée est trop uniforme.
Le signal le plus accessible reste la confrontation entre volume et profondeur du carnet. Si le volume déclaré sur 24 heures écrase le capital nécessaire pour bouger le prix de 2 %, le compte n’y est pas : un vrai flux de cette ampleur laisserait une empreinte proportionnelle dans la profondeur. Le carnet, contrairement au ruban, se ment difficilement à lui-même. Historiquement, on comparait aussi volume et trafic web, mais cet indicateur a vieilli, comme on va le voir. Enfin, le rapport volume sur capitalisation offre un test de bon sens immédiat : un token qui s’échange plusieurs fois sa capitalisation en une journée, hors événement majeur, mérite la plus grande méfiance.
Le Trust Score de CoinGecko et la mise à jour Basilisk
Face à ce problème, les agrégateurs ont construit leurs propres filtres. Dès 2019, CoinGecko lance le Trust Score, un indicateur destiné à combattre le faux volume en pondérant les plateformes selon des mesures de liquidité plutôt que le seul chiffre déclaré. CoinMarketCap a suivi une trajectoire comparable après 2019, en migrant vers des métriques fondées sur la liquidité.
La refonte de mai 2026, baptisée Basilisk, marque une étape. Selon la documentation de CoinGecko, la mise à jour retire la pondération par le trafic web, jugé trop peu fiable à l’heure où l’essentiel du trading passe par mobile et par API. Elle place au coeur du calcul le volume mesuré directement et la profondeur du carnet (coût pour déplacer le prix de 2 %), ajoute un Score de régulation, et note les plateformes sur une courbe relative à leurs pairs plutôt que sur un total de points. La liquidité reste le facteur le plus lourdement pondéré.
Pourquoi abandonner le trafic web ? Un exemple parlant l’illustre. En juin 2026, le trafic du site de Deribit a bondi d’environ 165 % alors que son volume de dérivés ne progressait que de 26,6 % sur le même mois, selon les données mensuelles de Cryptonomist. Le trafic et l’activité réelle peuvent diverger du simple au sextuple ; s’y fier revient à prendre la foule devant une vitrine pour le chiffre d’affaires du magasin.
| Composant du Trust Score (après Basilisk) | Ce qu’il mesure | Poids indicatif |
|---|---|---|
| Liquidité | Profondeur à 2 %, spread bid-ask | Le plus élevé |
| Volume direct | Volume mesuré, non déclaratif | Fort |
| Score de régulation | Statut et licences de la plateforme | Nouveau |
| Fiabilité opérationnelle | API, disponibilité, incidents | Moyen |
| Notation | Sur une courbe, face aux pairs | Principe transversal |
Volume n’est pas liquidité
Il faut ici dissiper une confusion tenace. Le volume mesure ce qui s’est échangé sur une période ; la liquidité mesure ce que l’on peut échanger à l’instant présent sans déplacer le prix. Les deux ne se recouvrent pas. Une plateforme peut afficher un volume énorme et rester illiquide (carnet mince), ou afficher un volume modeste tout en offrant une profondeur considérable. Le faux volume, précisément, est du volume sans liquidité : de l’activité qui ne procure aucune capacité d’exécution.
Le krach du 10 octobre 2025 l’a montré brutalement, avec un volume record et une liquidité qui s’évaporait au pire moment. Pour l’investisseur, la leçon est double : méfiez-vous d’un volume qui ne s’accompagne pas de profondeur, et souvenez-vous que le volume reste un signal dérivé, jamais une garantie. C’est la même discipline que pour lire le sentiment des perpétuels sans se piéger : l’indicateur informe, il ne dispense pas de vérifier ce qu’il y a dessous.
Stablecoins : la monnaie de compte du volume
Un dernier angle mort mérite d’être éclairé : la devise dans laquelle le volume est libellé. L’essentiel des échanges au comptant ne se fait pas contre des euros ou des dollars, mais contre des stablecoins, l’USDT en tête. Le chiffre de volume que vous lisez agrège en réalité des paires comme BTC/USDT ou ETH/USDT. Cette mécanique a trois conséquences. Elle fait reposer une partie du marché sur la solidité de l’ancrage du stablecoin ; elle disperse le même actif sur plusieurs paires cotées à des prix légèrement différents, ce qui complique tout chiffre unique ; et elle n’offre aucune protection contre le wash trading, une paire libellée en stablecoin se gonflant aussi facilement que n’importe quelle autre.
Pour un investisseur européen, la localisation ajoute une couche. Sous MiCA, les grandes plateformes régulées dans l’Union ont restreint l’accès de l’USDT à leur clientèle de détail, au profit de stablecoins conformes libellés en euro. Résultat, le volume qu’observe un particulier français se déplace vers des paires en euro et vers des plateformes différentes de celles qui dominent le marché mondial en USDT. Comparer deux plateformes revient donc parfois à comparer deux marchés distincts, avec des devises de compte, des profils de liquidité et des régimes réglementaires qui ne se recouvrent pas.
NFT et DEX : le wash trading passe on-chain
Le faux volume n’est pas l’apanage des plateformes centralisées. Sur le marché des NFT, Chainalysis a documenté le phénomène en analysant les ventes vers des adresses auto-financées, c’est-à-dire alimentées par le vendeur lui-même. Le cabinet a identifié 262 comptes ayant vendu un NFT à une adresse auto-financée plus de 25 fois ; collectivement, ils ont engrangé plus de 8,4 millions de dollars, mais seuls 101 étaient bénéficiaires, les 152 autres perdant près de 417 000 dollars en frais de gas. Un vendeur avait répété l’opération 830 fois. L’ironie est réelle : la transparence de la blockchain rend ce wash trading détectable, mais les incitations continuent de le nourrir.
Côté DEX, les programmes de points et d’airdrops incitent au volume artificiel. La part de marché des DEX au comptant est passée d’environ 6,9 % début 2024 à 13,6 % début 2026, avec un pic à 24,5 % en juin 2025, selon le rapport CEX et DEX de CoinGecko. Une partie de ce pic tenait à des routages automatiques et à des campagnes d’incitation, non à une demande organique. La nuance compte quand on évalue l’architecture d’un DEX de perpétuels : un volume dopé aux récompenses n’a pas la même valeur informative qu’un volume né d’un besoin de couverture ou de spéculation réel.
Le volume réel de juillet 2026, la photo du marché
Même en s’en tenant au volume jugé crédible, le tableau de juillet 2026 raconte une histoire de concentration extrême. Sur un échantillon de quatorze plateformes suivi par Cryptonomist, le volume au comptant total ressort à environ 371 milliards d’euros (429 milliards de dollars, convertis au taux d’environ 1,157 dollar pour un euro), en baisse de 21,7 % sur un mois, et les treize plateformes centralisées de l’échantillon reculent toutes. Les trois premières pèsent à elles seules environ 64 % du total. Pour situer l’échelle, le Bitcoin s’échangeait à la mi-août autour de 54 700 euros.
| Plateforme | Volume spot juillet 2026 (Md EUR, approx.) | Part de l’échantillon | Variation sur un mois |
|---|---|---|---|
| Binance | ~170 | 45,8 % | En baisse |
| OKX | ~36 | 9,7 % | En baisse |
| Bybit | ~31 | 8,5 % | -24,5 % |
| Coinbase | ~26 | 7,1 % | -26,4 % |
| Kraken | ~19 | 5,2 % | -13,4 % |
| Bitfinex | ~3,5 | ~1 % | -59,7 % |
Un détail mérite l’attention, car il résume tout le sujet. Dans cet échantillon de quatorze plateformes, Binance affiche 45,8 % de part ; mais dans le rapport trimestriel de CoinGecko, qui filtre le volume selon la liquidité réelle, la part de Binance au deuxième trimestre 2026 ressort à 38,7 %, pour un volume spot des plateformes centralisées de 1 950 milliards de dollars (en repli de 27,9 % sur le trimestre). L’écart entre 45,8 % et 38,7 % n’est pas une contradiction : c’est la mesure même de ce que change un filtrage sérieux. Le même rapport note que Bybit a dépassé MEXC à la deuxième place, un rappel que les classements bougent aussi selon la méthode retenue.
MiCA, l’AMF et la fin de l’impunité
Le cadre européen a changé la donne. Le Titre VI du règlement MiCA (articles 86 à 92) interdit les abus de marché, dont la manipulation par wash trading, et couvre les crypto-actifs qu’ils soient échangés sur une plateforme ou en dehors. Les orientations de l’ESMA de juillet 2025 demandent aux autorités nationales de réconcilier données on-chain et off-chain, et soumettent les grandes plateformes à une surveillance renforcée. Autrement dit, le volume déclaré cesse d’être un espace de non-droit pour devenir un objet de contrôle.
En France, l’Autorité des marchés financiers (AMF) est le régulateur compétent. Le régime transitoire des prestataires enregistrés (PSAN) s’est achevé le 1er juillet 2026 ; les acteurs non conformes doivent organiser une liquidation ordonnée, et poursuivre l’activité au-delà de l’échéance constitue un délit au titre des articles L.54-10-4 et L.572-23 du Code monétaire et financier (jusqu’à deux ans d’emprisonnement et 30 000 euros d’amende), comme le rappelle l’AMF dans sa communication de fin de période transitoire. Ce calendrier fait partie des échéances réglementaires que tout investisseur devrait garder en tête pour 2026.
Une précaution s’impose néanmoins. Depuis la chute de FTX, les plateformes multiplient les preuves de réserves (proof of reserves). Utiles, elles prouvent la détention des actifs, pas l’honnêteté du volume : ce sont deux audits distincts. Un exchange peut démontrer qu’il possède bien les fonds de ses clients tout en gonflant son ruban de transactions. La preuve de réserves rassure sur la garde, elle ne dit rien de l’authenticité des échanges.
La boîte à outils de l’investisseur : sept réflexes
Aucun de ces contrôles ne demande d’outil professionnel. Ils tiennent en sept réflexes, applicables en quelques minutes avant de prendre une plateforme ou un token au sérieux sur la foi de son volume.
- Croiser plusieurs agrégateurs (Trust Score de CoinGecko, métriques de liquidité de CoinMarketCap) plutôt que se fier à un chiffre brut isolé.
- Regarder la profondeur du carnet, soit le capital nécessaire pour bouger le prix de 2 %, et pas seulement le volume sur 24 heures.
- Calculer le rapport volume sur capitalisation : au-delà de 1 sur une journée, hors événement, c’est un signal d’alerte.
- Vérifier le statut réglementaire (agrément CASP sous MiCA, situation vis-à-vis de l’AMF) : un volume supervisé est un volume plus vérifiable.
- Se méfier des pics de volume sur les nouvelles cotations, souvent dopés par des incitations ou un market making agressif.
- Comparer volume spot et volume de dérivés ou open interest : une incohérence entre les deux est un drapeau rouge.
- Lire le spread : un écart large associé à un volume présenté comme énorme est une contradiction difficile à expliquer honnêtement.
Ce que 2026 change
Le paysage évolue dans un sens plutôt favorable à la vérité des chiffres. Les flux institutionnels, et notamment ceux des ETF au comptant, génèrent un volume réel et auditable, adossé à des indices de référence réglementés. Cette convergence entre plateformes crypto et finance traditionnelle rend une partie du volume plus difficile à truquer, parce qu’elle passe par des tuyaux surveillés. Comprendre qui achète vraiment derrière les flux d’ETF devient un complément naturel à l’analyse du volume au comptant.
Il faut en tirer une lecture contre-intuitive de la décrue racontée par nos précédents dossiers. Une partie de la baisse du volume affiché n’est pas une mauvaise nouvelle : c’est un assainissement. À mesure que les incitations s’essoufflent et que la réglementation mord, du volume qui n’a jamais été réel disparaît simplement de l’écran. Un chiffre plus bas mais propre vaut mieux qu’un chiffre plus haut mais fabriqué. Le vrai progrès du marché, en 2026, ne se mesure pas à la hauteur du volume, mais à sa sincérité.
Foire aux questions
Qu’est-ce que le wash trading en crypto ?
Le wash trading consiste à acheter et vendre le même actif à soi-même, ou entre comptes complices, pour simuler une activité de marché sans transfert réel de propriété ni de risque. En crypto, il gonfle artificiellement le volume déclaré d’une plateforme ou d’une paire, afin d’améliorer les classements, la visibilité et la perception de liquidité. La pratique est interdite dans la finance réglementée.
Quelle part du volume des exchanges crypto est fausse ?
Les estimations varient selon la méthode et le périmètre. Bitwise chiffrait à environ 95 % le volume Bitcoin factice sur les plateformes non régulées en 2019, Forbes à 51 % en 2022, et une étude universitaire (Cong et coauteurs) à plus de 70 % en moyenne sur les exchanges non régulés. Le point commun de ces travaux : les plateformes régulées affichent des données propres, l’essentiel du faux se concentre sur les plateformes non supervisées.
Comment savoir si le volume d’un exchange est réel ?
Comparez le volume déclaré à la profondeur du carnet (le capital pour bouger le prix de 2 %) : un volume énorme sur un carnet mince est suspect. Croisez plusieurs agrégateurs et regardez le Trust Score de CoinGecko, qui pondère par la liquidité réelle. Vérifiez le rapport volume sur capitalisation, le spread et le statut réglementaire de la plateforme.
Le wash trading est-il illégal en Europe ?
Oui. Le Titre VI du règlement MiCA prohibe la manipulation de marché, dont le wash trading, y compris hors plateforme, et les orientations de l’ESMA imposent aux régulateurs nationaux de recouper données on-chain et off-chain. En France, l’AMF supervise les prestataires ; exercer sans agrément après la fin du régime transitoire, le 1er juillet 2026, constitue un délit passible d’emprisonnement et d’amende.
Un volume élevé garantit-il une bonne liquidité ?
Non. Le volume mesure ce qui s’est échangé sur une période, la liquidité mesure ce que l’on peut échanger à l’instant présent sans déplacer le prix. Une plateforme peut afficher un fort volume et rester illiquide si son carnet est mince, comme l’a montré le krach d’octobre 2025. Il faut regarder la profondeur du carnet et le spread, pas seulement le chiffre de volume.
Par Liam Brennan, journaliste marchés à HOGE Wire.