Stock-to-flow et Uptober : le calendrier ne fait pas le prix
Stock-to-flow, cycle de quatre ans, « Uptober » : trois modèles qui parient sur le calendrier du Bitcoin. En 2024-2026, les trois horloges ont déraillé ensemble.
Octobre est censé être le mois béni du Bitcoin. Les traders l’appellent « Uptober », et les statistiques leur ont longtemps donné raison. Pourtant, en ce début octobre 2026, avec un Bitcoin autour de 75 800 EUR (environ 84 000 USD) selon CoinGecko, le calendrier affiche deux anniversaires qui tombent très mal pour quiconque prétend déduire le prix de la date.
Le 6 octobre 2025, le Bitcoin inscrivait son record absolu, près de 107 662 EUR (126 198 USD). Quatre jours plus tard, le 10 octobre 2025, il plongeait dans la plus grande vague de liquidations de l’histoire de la crypto : près de 19 milliards de dollars effacés en quelques heures, plus de 1,6 million de comptes fermés de force (CoinShares). Le même mois, ce fameux « meilleur mois de l’année », a donc produit à la fois le sommet et le krach. Octobre 2025 a fini dans le rouge et a brisé une série de sept « Uptober » consécutifs.
Ce double anniversaire est l’occasion de regarder en face une famille entière de modèles que beaucoup confondent encore avec de l’analyse : les modèles de calendrier. Le stock-to-flow (S2F) lit l’horloge des halvings. Le célèbre cycle de quatre ans lit la même horloge. La saisonnalité « Uptober » lit le calendrier grégorien. Tous promettent de déduire le prix futur du simple écoulement du temps. Et en 2024-2026, les trois horloges se sont déréglées en même temps. Cet article explique pourquoi, et surtout ce qu’il faut regarder à la place.
Le stock-to-flow, un modèle qui lit l’horloge du halving
Le stock-to-flow a été publié en mars 2019 par un analyste pseudonyme, PlanB (@100trillionUSD), dans un texte intitulé « Modeling Bitcoin’s Value with Scarcity ». L’idée tient en une division. Le « stock » est l’ensemble des bitcoins déjà émis ; le « flow » est la production annuelle. Leur rapport, le ratio stock-to-flow, mesure la rareté : plus il est élevé, plus il faudrait d’années de production pour reconstituer le stock existant. L’or affiche un ratio d’environ 62, l’argent environ 22 ; le Bitcoin se situait autour de 27 avant 2020 et grimpe vers 119 après le halving de 2024, d’après l’explication de CoinGecko.
Le modèle original affichait une corrélation spectaculaire, un R² d’environ 95%, et traçait une droite reliant la rareté à la capitalisation. Comme chaque halving divise par deux l’émission, il double mécaniquement le ratio, et le modèle en déduit un prix toujours plus haut. En avril 2020, PlanB a poussé la logique plus loin avec une version « cross-asset » (S2FX) pointant une capitalisation de 5 500 milliards de dollars, soit environ 288 000 USD par bitcoin pour la période 2020-2024. Aujourd’hui, il vise une moyenne d’environ 500 000 USD sur le cycle 2024-2028, dans une fourchette de 250 000 à 1 million (Yahoo Finance). À 500 000 USD, cela ferait près de 450 000 EUR, soit environ six fois le prix actuel.
Le point essentiel est le suivant : la seule variable d’entrée du S2F qui évolue dans le temps est le calendrier d’émission, gravé dans le code depuis l’origine. Le modèle ne regarde ni la demande, ni les taux d’intérêt, ni les flux. Il regarde une horloge. La même horloge, précisément, que celle utilisée par le cycle de quatre ans et, à sa manière, par la loi de puissance. C’est cette parenté qu’il faut comprendre pour voir pourquoi ces modèles échouent de concert.
Trois modèles, une seule horloge
On présente souvent le S2F, le cycle de quatre ans et « Uptober » comme des outils distincts. Ce sont en réalité des cousins. Chacun prétend prévoir le prix à partir d’une mesure du temps, et aucun ne modélise ce qui, en face, décide d’acheter ou de vendre. Cory Klippsten, patron de Swan Bitcoin, résume la faille d’une phrase devenue célèbre au sujet du S2F : le modèle est autocorrélé, il n’a « pas besoin du S2F du tout », il montre « juste le prix en fonction du temps » (Bitcoin Magazine). Cette critique ne vise pas que le S2F : elle s’applique à toute la famille.
Le tableau ci-dessous aligne les quatre horloges. Chacune lit une forme de temps, chacune promet une destination, et chacune a buté sur la même réalité en 2024-2026 : le temps a passé exactement comme prévu, mais le prix, lui, a fait autre chose.
| Modèle | L’horloge qu’il lit | Ce qu’il prédit | Ce qui a cassé en 2024-2026 |
|---|---|---|---|
| Stock-to-flow (S2F) | Le calendrier des halvings (offre) | Environ 500 000 USD de moyenne sur 2024-2028 | Le halving a eu lieu à la date prévue, le prix n’a pas suivi |
| Cycle de quatre ans | Le même calendrier des halvings (sentiment) | Pic un an et demi après le halving, puis krach de 75 à 85% | Pic en octobre 2025, mais repli d’environ 30% seulement |
| Saisonnalité « Uptober » | Le calendrier grégorien (le mois) | Octobre haussier, septembre baissier | Octobre 2025 rouge, septembre vert quatre ans de suite |
| Loi de puissance | Le temps écoulé depuis le bloc genèse | Un couloir de prix qui monte avec le temps | Même reproche : « juste le prix en fonction du temps », zéro demande modélisée |
La tautologie : quand le prix se prédit lui-même
La première faiblesse du S2F est statistique, et elle est fatale. Le modèle relie la capitalisation du Bitcoin à son ratio stock-to-flow. Or la capitalisation, c’est le nombre de bitcoins multiplié par le prix, tandis que le ratio, c’est le nombre de bitcoins divisé par la production. Des deux côtés de l’équation, on retrouve donc la même quantité : le stock. On corrèle, pour l’essentiel, le stock avec lui-même. Comme le stock ne fait que croître lentement et régulièrement, il se comporte presque comme une simple mesure du temps. La fameuse droite du S2F n’est, au fond, qu’un prix qui monte tracé en fonction d’une horloge.
C’est ce que les statisticiens appellent l’autocorrélation, et c’est pourquoi le R² de 95% impressionne sans rien prouver. Quand on corrige correctement cet effet, la capacité explicative du modèle s’effondre vers zéro. L’analyse publiée par Bitcoin Magazine le dit sans détour : le modèle montre « juste le prix en fonction du temps », et n’a pas besoin de la notion de rareté pour produire sa courbe. Un modèle qui prédit le prix à partir d’une variable qui est, elle-même, fonction du prix, ne prédit rien : il se contemple.
Une image aide à saisir le piège. Imaginez un modèle qui prédirait votre âge à partir du nombre de bougies vendues pour vos anniversaires. La corrélation serait quasi parfaite, un R² proche de 100%, et pourtant le modèle n’expliquerait rien : les deux grandeurs mesurent la même chose, le temps qui passe. Le S2F fait exactement cela avec le prix et le stock. Un coefficient de corrélation élevé n’est pas une preuve de causalité ; c’est souvent le symptôme que l’on a placé la même variable des deux côtés du signe égal.
Quatre halvings, ce n’est pas un échantillon
La deuxième faiblesse tient à la taille de l’échantillon. Depuis 2009, le Bitcoin n’a connu que quatre halvings (2012, 2016, 2020, 2024). Calibrer une loi censée valoir pour des décennies sur quatre points de données relève de l’illusion d’optique, pas de la science. Avec aussi peu d’observations, deux séries qui montent toutes les deux dans le temps (le prix et le ratio) sembleront toujours liées, même sans aucun rapport de cause à effet. C’est le piège classique de la régression fallacieuse, bien connu en économétrie.
Nico Cordeiro, analyste chez Strix Leviathan, a signé l’une des critiques les plus citées. Il qualifie le S2F de modèle « caméléon » : à chaque fois que la réalité s’écarte de la prévision, on recalibre les paramètres pour que la courbe colle à nouveau, puis on présente le nouvel ajustement comme une confirmation. Son verdict est cinglant : le S2F serait « à peu près aussi réussi que les modèles astrologiques du passé » (CoinDesk). L’historique des cibles donne raison à ce diagnostic : la prévision n’a cessé d’être revue, de 55 000 USD à 288 000 USD puis à 500 000 USD, chaque révision effaçant la précédente.
| La prédiction | Échéance | Ce qui s’est passé |
|---|---|---|
| Modèle original, environ 55 000 USD de moyenne | 2020-2024 | Moyenne réelle bien plus basse ; PlanB l’a reconnu |
| S2FX (cross-asset), environ 288 000 USD | 2020-2024 | Jamais atteint ; pic du cycle vers 69 000 USD fin 2021 |
| « Floor model », plancher à 98 000 USD | Novembre 2021 | Raté, clôture très en dessous |
| « Floor model », plancher à 135 000 USD | Décembre 2021 | Raté ; PlanB concède « FLOOR MODEL FAIL » |
| Bande basse réputée « tenir » | 2022 | Franchie en juin 2022, plus bas vers 15 500 USD en novembre |
| Environ 500 000 USD de moyenne | 2024-2028 | Halving effectué, prix autour de 84 000 USD début octobre 2026 |
Le point aveugle : la demande
Le défaut le plus coûteux du S2F n’est pas mathématique, il est conceptuel. Le modèle ne voit que l’offre. Il suppose qu’une rareté qui augmente pousse mécaniquement le prix vers le haut, comme si, en face, la demande était infinie et constante. Le halving de 2024 offre le test le plus propre que l’on puisse rêver : l’offre nouvelle a bien été divisée par deux, à la date prévue, exactement comme le code l’exige. Et pourtant le prix n’a pas emprunté la trajectoire du S2F. Il a plafonné un an plus tard, puis reculé. La rareté a fait son travail ; l’acheteur, lui, n’était pas au rendez-vous que le modèle imaginait.
C’est que le marché de 2026 ne ressemble plus à celui de 2017 ou 2021. L’acheteur marginal n’est plus le particulier qui empile des satoshis, mais l’institution qui arbitre une allocation via un ETF au comptant. Ce que ces flux disent du prix se lit bien mieux dans les entrées et sorties des produits cotés et dans les réserves des plateformes que dans un ratio d’offre. Nous l’avons détaillé dans notre enquête sur ce que révèlent les flux des exchanges, et dans notre suivi de la façon dont les gros porteurs ont absorbé les chocs macro. Aucun de ces signaux n’apparaît dans le S2F, par construction. Vitalik Buterin a résumé l’enjeu dès 2022 : « les modèles financiers qui donnent aux gens un faux sentiment de certitude et de prédestination, l’idée que le nombre ne peut que monter, sont nuisibles et méritent toute la moquerie qu’ils reçoivent » (The Block).
L’or, le contre-exemple que le S2F préfère oublier
Il y a une ironie au cœur du stock-to-flow : l’actif qu’il prend pour référence le dément. L’or possède le plus haut ratio stock-to-flow de toutes les matières premières, environ 62 selon l’explication de CoinGecko, précisément parce que son stock accumulé sur des millénaires écrase sa production annuelle. Si la rareté mesurée par ce ratio commandait le prix, l’or serait le cas d’école le plus net qui soit. Il ne l’est pas.
Le prix de l’or, qui évolue près de ses sommets historiques en 2026, se fixe sur les taux d’intérêt réels, les achats des banques centrales et la force du dollar, pas sur un ratio d’offre qui ne bouge quasiment pas d’une année sur l’autre. Autrement dit, la matière première la plus rare du monde selon le S2F voit son cours dicté par la demande et la macro, exactement les variables que le modèle ignore. PlanB cite l’or comme ancrage de sa droite ; l’or, lui, passe son temps à prouver que la rareté ne fait pas le prix. Un modèle réfuté par son propre étalon part avec un lourd handicap.
Le cycle de quatre ans, l’autre horloge qui déraille
Le cousin le plus populaire du S2F est le cycle de quatre ans. Le récit est simple : un halving, environ dix-huit mois de hausse, un sommet euphorique, puis une chute brutale de 75 à 85%, et la boucle recommence. Comme le S2F, ce schéma repose sur le calendrier des halvings. Comme lui, il a été pris en défaut par le cycle 2024-2026. Le sommet attendu a bien eu lieu, à l’automne 2025, mais la suite a refusé de suivre le scénario : au lieu d’un effondrement de 80%, le repli s’est limité à environ 30% depuis le record, un marché baissier bien plus doux que ceux de 2018 ou 2022.
Matt Hougan, directeur des investissements chez Bitwise, en a tiré une thèse qui a fait du bruit. Dans une note de décembre 2025 au titre explicite, « The Four-Year Cycle Is Dead. Welcome to the Ten-Year Grind », il affirme : « Nous ne sommes plus dans un cycle de quatre ans. Nous sommes dans une montée longue de dix ans, avec des rendements solides et une volatilité plus faible » (Bitwise). Son raisonnement est précisément celui qui coule le S2F : le halving pèse deux fois moins à chaque fois, les ETF et les trésoreries d’entreprise ont changé la nature de l’acheteur, et le cycle de taux joue désormais autrement. Autrement dit, ce qui compte, ce n’est pas la date, c’est qui achète et pourquoi. Le même déplacement structurel se lit dans la géographie du minage et l’économie du réseau, que nous avons cartographiée dans notre dossier sur la grande migration du hashrate.
Un défenseur du cycle objectera que le sommet a tout de même eu lieu à peu près à l’heure, environ un an et demi après le halving. C’est vrai, et c’est justement ce qui rend le cas instructif : la date du pic a pu coïncider, mais sa forme et sa suite ont divergé du scénario. Un modèle qui prédit le quand sans prédire le combien, ni l’ampleur de la chute qui suit, ne fournit aucune décision exploitable. Savoir qu’un sommet arrivera un trimestre donné ne dit rien du prix auquel vendre, ni du risque à porter. Le calendrier donne une saison, pas une stratégie.
« Uptober » : la saisonnalité est une horloge, pas une cause
Voici le troisième membre de la famille, le plus intuitif et le plus trompeur. La saisonnalité « Uptober » part d’un constat statistique réel : depuis 2013, octobre a clôturé dans le vert dix années sur treize, pour un gain moyen de l’ordre de 20%, ce qui en fait le meilleur mois historique du Bitcoin. Son miroir, septembre, traîne la réputation inverse de « Redtember », avec huit clôtures baissières sur treize et un recul moyen d’environ 3%. Sur le papier, l’affaire semble entendue : on vend en septembre, on achète en octobre.
Le problème, c’est que les deux saisons se sont mises à mentir en même temps. Septembre, le mois maudit, est désormais vert quatre années de suite ; septembre 2026 a même signé la meilleure performance jamais enregistrée pour ce mois, autour de +7%, selon le décompte relayé par Crypto Briefing et 24/7 Wall St. Et octobre, le mois béni, a brisé sa série de sept années haussières en terminant 2025 dans le rouge. Quand les deux extrêmes d’un calendrier saisonnier s’effondrent à quelques mois d’intervalle, la conclusion s’impose : le mois n’a jamais été la cause. La saisonnalité peut accompagner une tendance déjà en place, elle ne peut rien contre un choc macro, et elle repose sur un échantillon dérisoire d’une douzaine d’années.
| Mois | Réputation | Statistique depuis 2013 | Séries récentes |
|---|---|---|---|
| Septembre | « Redtember », le pire mois | Baissier 8 années sur 13, recul moyen d’environ 3% | Vert 4 ans de suite (2023-2026), environ +7% en 2026, un record |
| Octobre | « Uptober », le meilleur mois | Haussier 10 années sur 13, gain moyen d’environ 20% | Série de 7 ans (2018-2024) rompue le 10 octobre 2025 |
10 octobre 2025 : le jour où le calendrier a cédé
Il faut s’arrêter sur cette journée, car elle résume tout le propos. Octobre 2025 avait pourtant tout du manuel : le 6 octobre, le Bitcoin signait son record absolu à environ 126 198 USD (107 662 EUR). La saisonnalité tenait ses promesses, le calendrier semblait commander le marché. Quatre jours plus tard, le 10 octobre, une annonce politique a suffi à tout renverser. Après l’évocation d’un droit de douane de 100% sur les importations chinoises, le marché a basculé dans la plus grande cascade de liquidations jamais observée : le Bitcoin a chuté d’environ 122 000 à 104 800 USD, et près de 19 milliards de dollars de positions à effet de levier ont été anéantis en quelques heures, un épisode neuf fois plus large que la correction de février 2025 et dix-neuf fois plus violent que le choc de mars 2020 ou l’effondrement de FTX (CoinDesk).
Observez la mécanique. Ce n’est pas le ralentissement de l’offre qui a fait le prix ce jour-là, ni la vertu supposée du mois d’octobre. C’est un titre de presse, c’est-à-dire un choc de demande et de levier, qui a effacé en une après-midi le récit patiemment construit par les modèles de calendrier. Le même mois a livré le sommet et l’un des pires krachs de l’histoire. Cette fragilité du levier, et la façon dont la foule se transforme en cible lorsque les stops s’empilent, nous l’avons disséquée dans notre analyse du positionnement sur les dérivés. Aucune horloge ne voit venir un tweet.
La leçon dépasse le seul 10 octobre. Les modèles de calendrier partagent un angle mort commun : ils supposent un marché fermé, où seule la mécanique interne (offre, âge du réseau, saison) compte. Or le Bitcoin est un actif macro, branché sur la politique commerciale, les taux et le levier mondial. Un choc exogène, qu’il s’agisse d’un tarif douanier, d’une décision de banque centrale ou d’une faillite, peut à tout instant écraser des mois de saisonnalité en quelques heures. Aucune de ces sources de risque n’a d’entrée dans une horloge, et c’est pour cela qu’une horloge ne peut pas servir de boussole de prix.
Pourquoi ces modèles survivent quand même
Si ces modèles sont si faciles à réfuter, pourquoi dominent-ils encore les fils de discussion et les captures d’écran partagées chaque octobre ? Parce qu’ils répondent à un besoin psychologique puissant : celui de la certitude. Un calendrier est connu d’avance, il rassure, il transforme l’incertitude radicale du marché en une destination datée. Un graphique du S2F ou une statistique « Uptober » offrent l’illusion réconfortante que l’avenir est déjà écrit, qu’il suffit d’attendre la bonne date. C’est précisément le mécanisme que Vitalik Buterin dénonce : le faux sentiment de prédestination.
S’ajoute un biais de survie des récits. On se souvient du S2F parce qu’il a semblé marcher en 2020-2021, période où une coordination de particuliers autour d’un même point focal a pu, un temps, réaliser la prophétie. On oublie qu’il a raté tout le reste. PlanB, de son côté, n’a jamais renié son modèle, ce qui entretient le mythe ; mais il navigue désormais au jour le jour avec des moyennes mobiles, le RSI et le coût de production, pas avec sa propre droite de rareté. Quand l’auteur d’un modèle pilote à vue avec d’autres instruments, le message est clair.
Le seul vrai succès du S2F fut une prophétie autoréalisatrice
Reste une objection sincère : en 2020 et 2021, le S2F a semblé fonctionner. Le prix a longé sa droite, les partisans ont crié victoire. Mais ce n’était pas le modèle qui marchait, c’était la réflexivité. Quand un grand nombre de particuliers regardent le même graphique et se coordonnent autour de la même cible, leur croyance commune devient un point focal : ils achètent parce que la droite dit d’acheter, et leurs achats font monter le prix le long de la droite, pour un temps. Le modèle ne prédisait pas l’avenir, il le fabriquait, le temps que la foule y croie.
Ce mécanisme a besoin d’une condition précise : une foule homogène de particuliers partageant le même mème. Or cette foule a changé de nature. En 2026, l’acheteur marginal est un gérant qui réagit à des flux, à des taux et à un mandat de risque, pas à une capture d’écran virale. Le point focal s’est dissous. C’est pourquoi espérer un remake de 2021 au prochain halving de 2028 revient à parier sur un ressort social qui n’existe plus. Une prophétie ne peut s’autoréaliser que si assez de monde y croit au même moment, et ce monde-là s’est institutionnalisé.
Ce que regardent les pros en 2026 : la demande, pas la date
Que regarder, alors, si l’on range les horloges au placard ? La réponse tient en un mot : la demande, et les conditions qui la font varier. En 2026, le premier déterminant n’est pas un halving passé depuis longtemps, c’est la politique monétaire. La Réserve fédérale a relevé ses taux de 25 points de base à 3,75-4% le 16 septembre 2026, sa première hausse depuis 2023, sous la présidence de Kevin Warsh (Federal Reserve). La prochaine réunion, les 27 et 28 octobre, concentre désormais l’attention, les probabilités d’une nouvelle hausse étant retombées sous les 50% après des données d’inflation plus clémentes. Voilà la vraie « date » qui compte, et elle n’a rien d’astronomique.
Le deuxième déterminant, ce sont les flux. Les ETF Bitcoin au comptant sont revenus aux entrées nettes début octobre, avec par exemple 102,7 millions de dollars captés le 1er octobre, et c’est ce robinet, bien plus que le mois du calendrier, qui dicte la pression acheteuse. Le rebond du 2 octobre vers 86 000 USD a d’ailleurs été attribué à une vague de rachats de positions vendeuses, à la détente des rendements obligataires et à un nouvel objectif de 113 000 USD publié par Citigroup, et non à une quelconque magie saisonnière (Yahoo Finance). Le troisième déterminant est la liquidité au sens large, celle qui circule entre dette souveraine, crédit et actifs risqués ; nous avons montré comment elle irrigue jusqu’au crédit DeFi face à Bruxelles. Taux, flux, liquidité : trois forces que ni le S2F, ni le cycle, ni « Uptober » ne savent voir.
Cela ne veut pas dire qu’il faut jeter tous les modèles. Les indicateurs on-chain sérieux, comme le MVRV, le prix réalisé ou les cohortes de détenteurs, gardent une utilité : ils mesurent l’état du marché, cher ou bon marché par rapport à son coût d’acquisition, sans prétendre fixer une destination datée. La différence est philosophique. Un thermomètre vous dit où vous êtes ; une horloge prétend vous dire où vous allez et quand. Les premiers sont honnêtes sur leur ignorance de l’avenir, les seconds la maquillent en certitude. Pour un investisseur, c’est toute la différence entre un outil et un oracle.
Et la loi de puissance ? La même horloge, une plus belle courbe
Depuis que le S2F s’est discrédité, beaucoup se sont tournés vers la loi de puissance, défendue notamment par Giovanni Santostasi. Elle a mieux vieilli, et elle a l’élégance d’un couloir tracé en échelle logarithmique. Mais regardons sa variable d’entrée : le prix y est fonction du nombre de jours écoulés depuis le bloc genèse. C’est donc, au sens le plus littéral, le prix en fonction du temps. La loi de puissance est le plus pur des modèles de calendrier, celui qui assume de n’avoir qu’une seule horloge, l’âge du réseau.
Elle hérite dès lors des mêmes limites. Elle ne modélise aucune demande, elle n’est pas réellement falsifiable sur un horizon utile (ses bandes sont si larges qu’elles englobent presque tout scénario), et l’analogie physique qu’on lui prête, la croissance des villes ou des réseaux, décrit une forme sans fournir de cause. Meilleure géométrie, même déterminisme. Troquer le S2F contre la loi de puissance, c’est changer de cadran, pas de principe. La critique de Klippsten, « juste le prix en fonction du temps », la frappe de plein fouet elle aussi.
Comment lire un modèle de calendrier sans se faire piéger
La bonne nouvelle, c’est qu’on peut désamorcer n’importe quel modèle de prix en quelques questions. Avant de parier un euro sur une courbe, passez-la au crible de cette liste.
- Modélise-t-il la demande ? Si la seule variable est le temps ou l’offre, le modèle est aveugle à ce qui fait réellement le prix.
- Est-il falsifiable sur un horizon utile ? Une prévision entre 250 000 et 1 million de dollars sur quatre ans ne peut pratiquement jamais être démentie ; elle n’est donc pas tradable.
- N’est-ce pas juste le prix en fonction du temps ? Méfiez-vous de toute corrélation où la même grandeur apparaît des deux côtés de l’équation.
- Quelle est la taille de l’échantillon ? Quatre halvings, treize mois d’octobre : ce sont des anecdotes, pas des lois.
- Que fait son auteur de son propre argent ? Quand le créateur du modèle surveille des moyennes mobiles plutôt que sa propre courbe, prenez-en note.
Si une courbe échoue à plus d’un de ces tests, ce n’est pas un outil de prévision, c’est un récit. Un récit peut être agréable, fédérateur, utile pour tenir pendant un marché baissier ; il ne doit simplement jamais servir à dimensionner une position. La distinction entre récit et signal est la compétence centrale du lecteur de modèles : le S2F, le cycle et « Uptober » sont d’excellents récits et de piètres signaux. Les confondre a coûté très cher à ceux qui ont acheté le plancher à 98 000 dollars de novembre 2021 en pensant qu’il était garanti.
Un dernier mot, côté épargnant. L’Autorité des marchés financiers (AMF) rappelle inlassablement que les actifs numériques sont des placements à haut risque, sans valeur intrinsèque garantie, et que les performances passées ne préjugent jamais des performances futures (AMF). C’est exactement ce que les modèles de calendrier font oublier : ils présentent le passé daté comme un avenir garanti. En France, les plus-values sur crypto relèvent par défaut du prélèvement forfaitaire unique de 30%, un détail qui compte davantage pour votre portefeuille réel que n’importe quelle prophétie à 500 000 USD.
Foire aux questions
Le modèle stock-to-flow du Bitcoin est-il encore fiable en 2026 ?
Non. Le S2F ne regarde que l’offre et ignore la demande, il repose sur quatre halvings seulement, et il est autocorrélé (il relie le prix à une variable dérivée du prix). Le halving de 2024 a eu lieu comme prévu, mais le prix n’a pas suivi la trajectoire annoncée.
Qu’est-ce qu’Uptober et fonctionne-t-il encore ?
« Uptober » désigne la tendance historique du Bitcoin à monter en octobre, haussier dix années sur treize depuis 2013. Mais octobre 2025 a fini dans le rouge après un krach de 19 milliards de dollars, brisant une série de sept ans. La saisonnalité est une tendance probabiliste, pas une garantie.
Le cycle de quatre ans du Bitcoin est-il mort ?
Selon Matt Hougan, de Bitwise, oui : les ETF et les institutions ont remplacé le moteur du cycle par une montée longue et moins volatile. Le cycle 2024-2026 a connu un pic en 2025 suivi d’un repli d’environ 30%, loin des krachs de 75 à 85% des cycles précédents.
Quel prix le stock-to-flow prévoit-il pour le Bitcoin ?
PlanB vise une moyenne d’environ 500 000 USD (près de 450 000 EUR) sur le cycle 2024-2028, dans une fourchette de 250 000 à 1 million. Ce serait environ six fois le prix d’octobre 2026, et aucune des cibles précédentes du modèle n’a été atteinte.
Qu’est-ce qui fait vraiment bouger le prix du Bitcoin ?
La demande et les conditions qui la font varier : la politique de la Réserve fédérale, les flux entrants et sortants des ETF au comptant, et la liquidité globale. Ce sont ces forces, et non le mois du calendrier ou la date du dernier halving, qui ont dicté le prix en 2026.
Par Priya Reddy, rédactrice prévisions et marchés chez HOGE Wire.