Offre d’ETH : le verrou du staking et son angle mort logiciel
Plus d'un tiers de l'offre d'ETH est verrouillée dans le staking, mais cette rareté repose sur une poignée de clients logiciels. Le quasi-accident Prysm de décembre 2025 le rappelle.
Le 6 octobre 2026, Ethereum a activé Glamsterdam, sa prochaine grande mise à niveau, sur le testnet Sepolia. Pendant que le marché surveillait la hausse du débit et son effet sur le burn, une question plus discrète est restée sans réponse : cette offre d’ETH que tout le monde dit désormais rare, les quelque 36% bloqués dans le staking, est-elle vraiment à l’abri ? La réponse se trouve là où les analyses de rareté ne regardent presque jamais, dans le logiciel qui fait tourner les validateurs. Le verrou du staking ne repose pas sur une loi d’airain : il repose sur une poignée de programmes, et deux d’entre eux pèsent à eux seuls plus de la moitié du réseau.
L’offre d’ETH en octobre 2026 : la rareté est actée
Commençons par les chiffres. Selon CoinGecko, l’ETH s’échange autour de 2 420 EUR (près de 2 550 USD) début octobre, pour une capitalisation d’environ 296 milliards d’euros et une offre en circulation proche de 122,1 millions d’unités. Rien de spectaculaire côté prix, mais l’essentiel se joue ailleurs : dans la part de cette offre qui ne circule plus.
D’après ultrasound.money, près de 44 millions d’ETH sont stakés, soit environ 36% de l’offre, un record atteint début septembre. Le rendement du staking, lui, tourne autour de 2,5%, un plus bas de trois ans. Côté création monétaire, le réseau émet de l’ordre de 2 600 ETH par jour pour rémunérer les validateurs et n’en brûle que 50 à 70 les jours calmes : l’émission nette est repassée légèrement positive depuis Dencun, après deux années de déflation. Plus de 4,6 millions d’ETH ont tout de même été détruits depuis l’entrée en vigueur d’EIP-1559 en 2021.
Dernier étage de la rareté : le flottant réellement vendable. Les réserves d’ETH sur les plateformes d’échange sont tombées à un plus bas de plusieurs années, d’après les données de CryptoQuant, signe que les détenteurs retirent leurs jetons pour les staker ou les conserver en propre. C’est le sujet que nous avons suivi dans notre couverture des retraits de baleines hors des réserves d’exchange. Le tableau ci-dessous résume l’état des lieux.
| Indicateur | Valeur (début octobre 2026) |
|---|---|
| Prix de l’ETH | ~2 420 EUR (~2 550 USD) |
| Capitalisation | ~296 milliards EUR |
| Offre en circulation | ~122,1 millions d’ETH |
| ETH staké | ~44 millions (~36% de l’offre) |
| Rendement du staking | ~2,5% (plus bas de 3 ans) |
| Émission brute | ~2 600 ETH / jour |
| Burn | ~50 à 70 ETH / jour |
| Émission nette | Légèrement positive (+0,2 à +0,8% / an) |
« Verrouillé » ne veut pas dire « hors de danger »
Depuis l’été, nos analyses de l’offre d’ETH ont fait le tour des forces qui retirent des jetons du marché : le staking, les trésoreries d’entreprise, les ETF au comptant. Toutes partagent un présupposé implicite : l’ETH staké serait de l’offre inerte, mise de côté, presque aussi sûre que de l’or dans un coffre. Ce présupposé est faux sur un point précis, et c’est tout l’objet de cet article.
Staker, ce n’est pas déposer un lingot dans un coffre : c’est confier 32 ETH (ou davantage depuis la consolidation des validateurs) à un programme qui doit signer des attestations toutes les quelques minutes, sans erreur, pendant des années. Si ce programme se trompe de façon isolée, la sanction est minime. Mais s’il se trompe en même temps que des milliers d’autres, parce qu’ils font tous tourner le même logiciel, la sanction peut devenir brutale : pénalités d’inactivité qui rongent le dépôt, voire slashing qui en détruit une part. Autrement dit, le seul scénario capable de faire fondre involontairement l’offre verrouillée n’est ni la politique monétaire ni un effondrement de la demande, c’est une panne corrélée au niveau des clients de validation.
Le parallèle avec la sécurité des ponts cross-chain, où les clés cèdent presque toujours avant le code, est éclairant : le risque ne vient pas de la cryptographie d’Ethereum, réputée solide, mais de la couche d’exécution concrète, des machines et des programmes qui l’incarnent. Et sur ce terrain, Ethereum a un angle mort que le marché ne price pas.
Le 4 décembre 2025 : le staking a frôlé l’accident
Ce scénario n’a rien de théorique. Il a failli se produire il y a dix mois. Le 3 décembre 2025, Ethereum activait Fusaka sur le mainnet. Le lendemain, 4 décembre, le réseau a vacillé. Un bug introduit environ un mois plus tôt, via la pull request 15965 du client de consensus Prysm, s’est déclenché : les validateurs tournant sous Prysm se sont mis à échouer leurs attestations en masse. D’après le compte rendu de l’incident, la participation du réseau est tombée à environ 75%, le taux de slots manqués a grimpé à 18,5%, et les validateurs ont encaissé près de 382 ETH de pénalités.
Surtout, le réseau est passé à environ neuf points de pourcentage de perdre la finalité, ce seuil des deux tiers de validateurs actifs en dessous duquel les transactions ne peuvent plus être gravées dans le marbre. Selon Cointelegraph, la participation au vote est descendue à 74,7%. Terence Tsao, développeur principal de Prysm, a expliqué que la version fautive générait inutilement d’anciens états en traitant des attestations périmées, ce qui paralysait les nœuds.
Pourquoi la finalité a-t-elle tenu ? Par chance, pas par conception. Au moment de l’incident, Prysm ne faisait tourner qu’environ 17,6% des nœuds de consensus, sous la barre critique des 33%. Toujours selon Cointelegraph, l’éducateur Anthony Sassano l’a résumé sans détour : si le bug avait frappé Lighthouse, le client majoritaire, qui pesait alors 52,6% du réseau, Ethereum aurait perdu la finalité, et une chaîne invalide aurait pu être finalisée. Les équipes de l’Ethereum Foundation ont corrigé le tir en quelques heures et le réseau s’est rétabli seul. Mais la leçon est glaçante : le verrou du staking a tenu parce que le logiciel bogué n’était pas le plus répandu. Un coup de dés.
Mai 2023, le précédent qu’on a préféré oublier
Décembre 2025 n’était pas une première. En mai 2023, le mainnet d’Ethereum a perdu la finalité deux fois en moins de vingt-quatre heures, un événement sans précédent depuis le passage en preuve d’enjeu. Le post-mortem publié par Offchain Labs raconte la mécanique : certains clients de consensus, dont Prysm et Teku, géraient mal des attestations portant une vieille cible de checkpoint, ce qui les forçait à recalculer d’anciens états et provoquait un épuisement des ressources.
Le premier épisode a duré quatre épochs, le second neuf, avec cette fois des pénalités d’inactivité à la clé. Là encore, le réseau s’est rétabli sans intervention humaine. Mais le détail qui donne le vertige figure dans le même rapport : à l’automne 2021, les développeurs de Prysm estimaient que leur client tournait sur plus des deux tiers des nœuds de consensus. Si le bug de mai 2023 s’était produit deux ans plus tôt, l’issue aurait pu être catastrophique. Deux incidents, deux clients de consensus, deux rétablissements in extremis : le schéma se répète, et il désigne toujours le même coupable, la concentration logicielle.
33% et 66% : les deux seuils qui décident de tout
Pour comprendre pourquoi la part de marché d’un client est une variable d’offre, il faut revenir à deux chiffres que tout validateur connaît. Ethereum finalise ses blocs quand au moins deux tiers des validateurs, pondérés par leur stake, attestent du même historique. De cette règle découlent deux seuils, détaillés par le collectif clientdiversity.org.
Premier seuil, 33%. Si un client qui fait tourner plus d’un tiers du réseau tombe en panne ou produit un fork à cause d’un bug, il devient impossible de réunir les deux tiers nécessaires : la chaîne cesse de finaliser. Les blocs continuent d’être produits, mais plus personne ne peut garantir qu’ils ne seront pas annulés. C’est exactement ce qui a failli arriver en décembre 2025. D’où l’objectif affiché par la communauté : aucun client ne devrait dépasser 33%.
Second seuil, 66%, bien plus dangereux. Si un client détient plus des deux tiers du réseau et qu’un bug critique lui fait finaliser une chaîne erronée, cette chaîne invalide est gravée dans le marbre. Les validateurs restés sur la bonne chaîne se retrouvent minoritaires, et ceux qui voudraient rejoindre la chaîne correcte s’exposent au slashing. Dans ce cas de figure, l’ampleur des sanctions grimpe avec le nombre de fautifs, jusqu’à la perte de la totalité des 32 ETH d’un validateur. La même logique vaut pour les clients d’exécution comme pour les clients de consensus.
Slashing et fuite d’inactivité : comment l’offre verrouillée peut fondre
Reste à relier ces seuils à l’offre d’ETH. Deux mécanismes de sanction transforment une panne logicielle en destruction de jetons, et la documentation officielle d’Ethereum les décrit précisément.
Le premier est la fuite d’inactivité (inactivity leak). Dès que la chaîne reste quatre épochs sans finaliser, tous les validateurs qui n’attestent pas correctement se mettent à perdre une fraction de leur stake, proportionnelle à leur dépôt et à un score d’inactivité croissant. Le mécanisme est volontairement impitoyable : il fait fondre le stake des absents jusqu’à ce qu’ils repassent sous le tiers du total, afin que les validateurs actifs puissent de nouveau finaliser. Une panne corrélée prolongée, comme un bug touchant un client majoritaire, ne se contente donc pas de geler le réseau : elle brûle littéralement une tranche de l’offre verrouillée, jour après jour, jusqu’à la résolution.
La bonne nouvelle, relative, c’est que cette fuite est lente : elle se compte en jours, pas en secondes. Il faudrait une panne corrélée persistant plusieurs semaines pour détruire une fraction vraiment significative de l’offre verrouillée. La mauvaise, c’est qu’une telle panne n’a rien d’invraisemblable si elle naît d’un bug logiciel qui exige un correctif coordonné entre des milliers d’opérateurs. En décembre 2025, le patch est arrivé en quelques heures ; rien ne garantit que le prochain sera aussi rapide, surtout si le client fautif est le plus répandu et que ses mainteneurs doivent livrer sous pression.
Le second est le slashing, réservé aux fautes prouvables comme la double signature. À la pénalité initiale s’ajoute une pénalité de corrélation, qui monte avec le volume total de stake sanctionné dans une fenêtre d’environ dix-huit jours. Le calcul est pensé pour qu’un incident isolé coûte peu, mais qu’un événement de masse coûte énormément : dans un scénario corrélé extrême, la pénalité peut atteindre 100% du dépôt. Un rare épisode de slashing groupé, lié à des problèmes d’opérateur, a d’ailleurs déjà eu lieu en 2025, rappelant que ce risque n’est pas purement théorique. C’est précisément ce qu’un bug sur un client au-dessus de 66% déclencherait à l’échelle du réseau. L’offre verrouillée n’est donc pas un coffre : c’est un dépôt de garantie qui peut être saisi.
La monoculture des clients : qui fait réellement tourner les validateurs
Où en est la diversité aujourd’hui ? La réponse dépend de qui l’on interroge, et c’est déjà un problème. Les données réseau compilées par clientdiversity.org dressent un tableau préoccupant, résumé ci-dessous.
| Couche | Client | Part estimée |
|---|---|---|
| Exécution | Geth | 50,1% |
| Exécution | Nethermind | 25,5% |
| Exécution | Besu | 9,5% |
| Exécution | Reth | 7,7% |
| Exécution | Erigon | 6,5% |
| Consensus | Lighthouse | 52,3% |
| Consensus | Prysm | 18,3% |
| Consensus | Nimbus | 12,6% |
| Consensus | Teku | 7,0% |
| Consensus | Lodestar et Grandine | ~4% |
Deux clients dominent chacun leur couche à plus de 50%. Mais ces chiffres sont à prendre avec prudence, car mesurer la répartition des clients de consensus est notoirement difficile : ils ne laissent pas toujours de trace permettant de les identifier, et les estimations reposent sur des algorithmes de classification qui confondent parfois les clients minoritaires. Les enquêtes auprès des opérateurs racontent d’ailleurs une autre histoire. L’analyse 2026 d’EthStaker, centrée sur les stakers qui déploient leur propre capital, place Geth autour de 33% et Lighthouse autour de 38%, une diversité bien meilleure que la moyenne du réseau. La raison est simple : les solo stakers, qui représentent environ 75% des répondants, choisissent souvent sciemment un client minoritaire, tandis que les gros opérateurs professionnels penchent vers les options par défaut. On ne gère pas ce qu’on ne mesure pas, et sur ce dossier, on mesure mal.
Geth et Lighthouse : deux clients au-dessus de la ligne rouge
Quel que soit le capteur, le constat central tient : sur la couche d’exécution, Geth flirte avec la moitié du réseau ; sur la couche de consensus, Lighthouse a franchi les 50%. Les deux clients les plus répandus se situent donc bien au-dessus du seuil des 33%, et pas si loin de la zone des 66% où un bug deviendrait catastrophique. La diversité a certes progressé depuis l’époque où Geth régnait sur plus de 85% de la couche d’exécution, mais elle a surtout déplacé le problème.
Il serait tentant de croire que seul le consensus compte, mais la couche d’exécution porte un risque jumeau. Un bug dans Geth, qui exécute les transactions et calcule l’état, pourrait tout autant provoquer un fork accidentel et piéger les validateurs qui le suivent. La nuance est subtile : une panne de consensus fige la finalité, une panne d’exécution peut faire diverger la vision de l’état entre clients. Dans les deux cas, le dénominateur commun est le même, un logiciel unique qui porte la moitié du réseau, et dans les deux cas la sanction retombe sur l’ETH staké.
L’ironie est cruelle. Après la frayeur de décembre 2025, une partie des opérateurs a fui Prysm ; Lighthouse, déjà dominant, en a récolté une bonne part et trône désormais en position de client majoritaire. En corrigeant une monoculture, le réseau en a nourri une autre. Ce qui a sauvé Ethereum il y a dix mois, le fait que le client bogué pesait moins d’un tiers, ne jouerait plus si le prochain bug frappait Lighthouse ou Geth. EthStaker le reconnaît sans ambages : le risque de super-majorité reste une préoccupation bien vivante, pas un problème résolu. Voilà le vrai talon d’Achille de la thèse de la rareté : environ 36% de l’offre repose sur la fiabilité ininterrompue de deux ou trois logiciels.
La parade : diversité des clients et validateurs distribués
Face à ce risque, deux parades existent. La première est la plus simple et la plus lente : convaincre les opérateurs de migrer vers des clients minoritaires pour ramener les leaders sous les 33%. C’est le combat de terrain que mène EthStaker depuis des années, avec des résultats réels mais fragiles, comme la récente bascule de Prysm vers Lighthouse vient de le montrer.
La seconde est technologique : la DVT, pour distributed validator technology, ou technologie de validateur distribué. Son principe ressemble à un multisig appliqué au staking : au lieu d’une clé sur une seule machine, la signature d’un validateur est répartie entre plusieurs opérateurs indépendants, qui peuvent faire tourner des clients différents. Le validateur continue de fonctionner même si certains membres du groupe tombent en panne, et aucun bug de client isolé ne peut à lui seul le faire slasher. C’est de la redondance active, et une diversité de clients imposée par construction. Deux protocoles dominent, Obol et SSV.
Si la DVT est si vertueuse, pourquoi reste-t-elle si peu utilisée ? Parce qu’elle a un coût. Répartir une signature entre plusieurs machines ajoute de la latence et de la complexité opérationnelle, multiplie les points de coordination et dilue les récompenses entre participants. Pour un solo staker qui fait tourner un validateur sur un petit ordinateur à la maison, c’est une surcouche difficile à justifier. Pour un gros opérateur, c’est une refonte d’infrastructure sans gain commercial immédiat. La résilience est un bien public : tout le monde en profite, personne n’a d’intérêt direct à la financer. C’est précisément le genre de problème que le marché, laissé à lui-même, résout mal.
Le hic, c’est l’adoption. La DVT reste marginale : le module Simple DVT de Lido, le déploiement phare, ne représentait qu’environ 0,88% de tout l’ETH staké à la mi-2025, et l’enquête EthStaker montre que 90% des opérateurs tournent encore sur une seule machine. Pire, une large part de cette DVT passe par Lido, déjà le plus gros acteur du staking, si bien que le remède peut alimenter une concentration d’un autre ordre, celle de la gouvernance. C’est le paradoxe que nous avons exploré à propos des parades qui finissent par recentraliser : sécuriser le réseau sans en remettre les clés à un seul acteur relève de l’équilibrisme.
Glamsterdam muscle le débit, pas la résilience logicielle
Et la mise à niveau du moment, dans tout ça ? Glamsterdam, activée sur Sepolia le 6 octobre, apporte deux changements majeurs : EIP-7732, qui intègre la séparation proposeur-constructeur directement dans le protocole (ePBS), et EIP-7928, qui ajoute des listes d’accès au niveau du bloc pour valider l’état en parallèle. À la clé, une limite de gaz proposée à 200 millions, contre 60 millions, soit environ 3,3 fois la capacité de bloc actuelle. Nous avons détaillé ses effets sur l’offre dans notre analyse de Glamsterdam face au burn.
Il faut comprendre ce que l’ePBS règle, et ce qu’il ne règle pas. L’ePBS s’attaque à une autre centralisation, celle de la construction des blocs : aujourd’hui, une poignée de constructeurs et de relais MEV externes assemblent l’essentiel des blocs. C’est ce chantier que la feuille de route d’Ethereum baptise « the Scourge ». Vitalik Buterin a qualifié cette concentration de « l’un des plus grands risques » pour la couche de base, relevant que deux acteurs choisissaient alors le contenu d’environ 88% des blocs. Réduire la dépendance aux relais est une vraie avancée.
Mais aucune des EIP de Glamsterdam ne touche à la monoculture des clients de validation. Le risque décrit dans cet article reste entier après la mise à niveau. Il empire même sur un point : des blocs trois fois plus gros, c’est trois fois plus d’activité perturbée si un client majoritaire déraille. Vitalik a prévenu que Hegotá, le fork prévu pour 2027, serait « le dernier fork normal » avant une phase de durcissement cryptographique ; la résistance à la censure y figure, mais la diversité des clients, elle, reste un problème de culture d’opérateurs, pas de protocole.
Qui détient le verrou, et pourquoi la concentration aggrave le risque
Le risque logiciel se double d’un risque opérationnel, car l’ETH staké n’est pas réparti entre une multitude de petits acteurs indépendants. Une poignée d’entités concentrent une large part de l’offre verrouillée : le protocole de staking liquide Lido, les grandes plateformes comme Coinbase et Binance, et désormais les trésoreries d’entreprise, dont la plus grosse contrôle à elle seule une part considérable de l’ETH en circulation.
Or ces gros opérateurs partagent souvent la même infrastructure, les mêmes clients par défaut, les mêmes hébergeurs. Autrement dit, ils maximisent précisément la corrélation que la pénalité de slashing est censée punir. Un bug, une mauvaise configuration ou une panne de centre de données chez un acteur pesant plusieurs pourcents de l’offre pourrait déclencher un événement de masse. Les ETF au comptant ajoutent une couche de fragilité : la quasi-totalité des ETF ETH américains s’appuie sur un même dépositaire, et nombre d’entre eux stakent désormais leurs avoirs, comme nous l’avons analysé à propos de l’ETF à staking vu comme une valve à sens unique. Plus l’offre se verrouille vite, plus elle se verrouille entre peu de mains, et plus un incident isolé peut devenir systémique.
Rareté décrétée, résilience non garantie : l’ETH face à Bitcoin
Ce diagnostic éclaire une différence de fond avec Bitcoin, souvent mal comprise. La rareté de Bitcoin est programmée : 21 millions d’unités, un plafond inscrit dans le code et garanti par un réseau de mineurs extrêmement dispersé, géographiquement et matériellement. La rareté de l’ETH, elle, est devenue une affaire de comportement et de politique. Depuis le retrait de la proposition EIP-8363 du fork Hegotá, le protocole a renoncé à piloter activement l’émission : c’est le marché qui fixe la rareté, via la part de l’offre que les détenteurs choisissent de staker.
Cette rareté par le comportement a un avantage, la flexibilité, et un défaut, la fragilité. Elle repose sur une chaîne d’hypothèses : que les détenteurs continuent de staker malgré un rendement au plus bas, que les gros opérateurs ne défaillent pas de concert, et que les clients de validation ne connaissent pas de bug corrélé. Bitcoin concentre son risque dans le prix de son énergie ; Ethereum concentre le sien dans la fiabilité de quelques logiciels. Ce n’est pas un jugement de valeur, c’est une cartographie des risques : qui achète la thèse de la rareté de l’ETH achète aussi, qu’il le sache ou non, un pari sur l’absence de bug.
Il y a un dernier retournement, et c’est le plus pervers pour la thèse de la rareté. Une frayeur sérieuse autour du staking, un slashing groupé, une file de sortie qui s’allonge, pourrait pousser une partie des détenteurs à retirer leur ETH du staking pour le ramener sur le marché. L’offre verrouillée redeviendrait alors du flottant vendable, précisément au moment où la confiance vacille. Le même mécanisme qui a resserré l’offre pourrait donc la relâcher d’un coup, transformant un incident technique en choc d’offre à l’envers. La rareté par le comportement est réversible par le comportement.
AMF, MiCA, DORA : ce que le régulateur surveille (et ce qu’il ne surveille pas)
Pour un investisseur français, où se situe le régulateur dans cette histoire ? La réponse est instructive : l’AMF et le cadre européen MiCA ne régulent pas le protocole Ethereum ni ses clients logiciels. Ils encadrent les prestataires de services sur crypto-actifs (les ex-PSAN), dont la période de transition française s’est achevée le 1er juillet 2026. Un service de staking proposé par une plateforme à des clients français relève bien de ce régime, et l’AMF a rappelé début 2026 que les acteurs non conformes s’exposent à des sanctions, y compris pénales.
C’est là qu’un texte plus discret entre en jeu : DORA, le règlement européen sur la résilience opérationnelle numérique. Il impose aux entités financières, prestataires crypto compris, de maîtriser leur risque informatique, y compris celui de leurs sous-traitants. Un épisode de slashing corrélé provoqué par une panne logicielle est précisément le type de risque opérationnel que DORA, et l’article 75 de MiCA sur la responsabilité des prestataires, visent à cadrer. Le régulateur ne peut pas vous protéger d’un bug dans Lighthouse, mais il peut exiger que la plateforme qui stake votre ETH ait un plan quand ce bug survient. Reste la question du rendement : avec des taux sans risque en euro désormais supérieurs aux quelque 2,5% du staking, et une fiscalité française à 30% (le PFU) sur les plus-values, le calcul risque-rendement du staking n’a jamais été aussi serré.
Trois scénarios pour l’offre verrouillée d’ici 2027
Pour le cluster predictions, voici comment cartographier la trajectoire de l’offre verrouillée, non pas par le prix, mais par sa résilience.
| Scénario | Ce qui se passe | Effet sur l’offre verrouillée |
|---|---|---|
| Statu quo fragile (probable) | La diversité stagne, Geth et Lighthouse restent autour de 50%, la DVT reste sous 2% du stake, aucun accident majeur | Le verrou tient, mais la rareté reste un pari permanent sur l’absence de bug |
| Résilience renforcée (possible) | Les clients majoritaires repassent sous 33%, la DVT dépasse quelques pourcents du stake, Glamsterdam et Hegotá réduisent la centralisation du building | Le verrou devient structurellement plus sûr, la thèse de la rareté se consolide |
| Accident corrélé (peu probable, fort impact) | Un bug frappe un client au-dessus de 33%, fuite d’inactivité prolongée ou slashing groupé | Une part de l’offre verrouillée est pénalisée ou détruite, choc de confiance et sorties de validateurs |
Cinq indicateurs méritent d’être suivis mois après mois : la part de marché de Geth et de Lighthouse (l’objectif étant de les voir repasser sous 33%) ; le pourcentage de l’ETH staké opéré en DVT ; la file de sortie des validateurs, qui trahirait un début de désengagement ; le calendrier de Glamsterdam vers le mainnet, puis de Hegotá ; et l’écart entre le rendement du staking et les taux sans risque en euro. Aucun de ces cadrans ne dit où ira le prix de l’ETH. Ensemble, ils disent quelque chose de plus utile : à quel point la rareté sur laquelle repose ce prix est solide, ou empruntée.
Le message pour 2026 et au-delà est donc à rebours du discours ambiant. L’offre d’ETH n’est pas rare parce qu’un algorithme la bride, comme chez Bitcoin ; elle est rare parce que des millions de détenteurs ont choisi de la verrouiller, et parce qu’une poignée de logiciels tiennent ce verrou sans faillir. Tant que ces logiciels tiennent, la rareté tient. Le jour où l’un d’eux cédera au mauvais moment, le marché découvrira que l’offre verrouillée n’était pas de l’or dans un coffre, mais une caution qui pouvait être saisie.
Foire aux questions
Quelle part de l’offre d’ETH est stakée en 2026 ?
Près de 44 millions d’ETH sont stakés début octobre 2026, soit environ 36% de l’offre totale, un record. Ce stake est verrouillé pour sécuriser le réseau et rapporte un rendement d’environ 2,5%, un plus bas de trois ans.
Qu’est-ce que la diversité des clients Ethereum et pourquoi est-elle importante ?
C’est la répartition des validateurs entre les différents logiciels (clients) qui font tourner Ethereum. Elle est cruciale car si un seul client dépasse 33% du réseau, un bug peut empêcher la finalité, et au-delà de 66%, il peut faire finaliser une chaîne invalide et entraîner du slashing massif.
L’ETH staké peut-il être perdu ?
Oui. Deux mécanismes peuvent entamer un dépôt : la fuite d’inactivité, qui ronge le stake des validateurs hors ligne quand la chaîne ne finalise plus, et le slashing, qui sanctionne les fautes prouvables. Lors d’un événement corrélé touchant un client majoritaire, la pénalité peut en théorie atteindre la totalité des 32 ETH d’un validateur.
Qu’est-ce que la DVT (technologie de validateur distribué) ?
La DVT répartit la clé d’un validateur entre plusieurs opérateurs indépendants, à la manière d’un multisig, qui peuvent utiliser des clients différents. Elle supprime le point de défaillance unique et empêche qu’un seul bug de client fasse slasher le validateur. Portée par Obol et SSV, elle reste pour l’instant marginale, sous 2% de l’ETH staké.
Glamsterdam réduit-il le risque de centralisation ?
En partie seulement. Glamsterdam, activée sur Sepolia le 6 octobre 2026, muscle le débit et s’attaque à la centralisation de la construction des blocs via l’ePBS, mais ne touche pas à la monoculture des clients de validation. Son activation sur le mainnet est attendue au quatrième trimestre 2026, sans date confirmée.
Par Priya Reddy, rédactrice crypto à HOGE Wire.