Bitcoin d’État : l’annonce, le bilan et l’euro numérique
En octobre 2026, la « ruée souveraine » sur le Bitcoin reste surtout une affaire d'annonces. Pendant que les États gèlent, l'Europe prépare sa vraie réponse : l'euro numérique.
Début octobre 2026, le Bitcoin s’échange autour de 73 000 euros, soit quelque 82 000 dollars, en léger repli après le plus haut de huit mois frôlé fin septembre. Les trésoreries d’entreprise, elles, ont rouvert le robinet : Strategy a porté son stock à 848 000 BTC début octobre et Metaplanet est devenue la deuxième plus grosse trésorerie Bitcoin cotée au monde. La question revient, lancinante : et les États, quand rejoignent-ils la course ?
La réponse, en 2026, tient en une phrase : la ruée souveraine est surtout une affaire d’annonces, pas de bilan. Le plus gros tas détenu par un État, celui des États-Unis, n’a pas été acheté ; ce sont des coins saisis. Le Salvador, pionnier autoproclamé, a cessé ses achats publics. Le Bhoutan vend. Et la seule croissance réelle de l’exposition souveraine au Bitcoin passe par des actions cotées, pas par des réserves de change. Pendant ce temps, la vraie « treasury move » de l’Europe pointe dans la direction opposée : l’euro numérique.
Cet article cartographie qui détient vraiment, qui ne fait qu’annoncer et qui revend, puis explique pourquoi les banques centrales (Christine Lagarde en tête) continuent de dire non. Il situe enfin la France et l’Union européenne dans ce paysage, et rappelle où s’arrête le périmètre de l’AMF et de MiCA dès lors qu’il s’agit de réserves publiques.
Le mythe de la ruée souveraine
Le récit est né le 6 mars 2025, quand Donald Trump a signé un décret créant une « réserve stratégique de Bitcoin », faisant des États-Unis le premier pays du G7 à désigner officiellement le BTC comme actif de réserve, rappelle The Block. Dans la foulée, une série de gouvernements ont évoqué l’idée : Pakistan, Brésil, plusieurs acteurs du Golfe. Les gros titres ont suivi, et avec eux l’impression d’une compétition planétaire pour empiler des satoshis avant les autres.
Sauf que l’écart entre le communiqué de presse et le bilan réel est béant. Comme le résume l’analyse de GL Insight, la plupart des « réserves » souveraines de Bitcoin relèvent de trois situations très différentes : des coins saisis puis rebaptisés réserve, des annonces sans cadre légal, ou une exposition indirecte via des fonds et des actions. L’accumulation volontaire, financée par des fonds publics et inscrite au bilan d’une banque centrale, reste l’exception absolue.
Le contraste d’octobre 2026 est saisissant. Alors que les entreprises rachètent (Strategy accélère, Metaplanet dépasse Twenty One Capital), les États, eux, sont à l’arrêt ou en repli. La narration « les nations se ruent sur le Bitcoin » et la réalité comptable ont rarement été aussi éloignées.
Une taxonomie en cinq cases
Pour y voir clair, il faut cesser de parler d’un bloc « les États » et distinguer cinq comportements, que le reste de cet article détaille. Un pays peut accumuler réellement, revendre, se contenter d’annoncer, ou s’exposer indirectement. À part, un sixième acteur n’est pas un État du tout mais pèse comme tel : Tether. Le tableau ci-dessous résume la grille de lecture.
| Catégorie | Exemples en 2026 | Accumulation réelle ? |
|---|---|---|
| Accumule (fonds publics) | Salvador (par dons), banque nationale tchèque (test 1 %) | Très marginale |
| Revend | Bhoutan | Non, flux sortant |
| Annonce sans acheter | Pakistan, Brésil (projet RESBit) | Non, pas de bilan |
| Hérite de saisies | États-Unis (environ 328 000 BTC) | Non, confiscations |
| S’expose indirectement | Norvège (NBIM), Abou Dhabi (Mubadala) | Oui, via actions et ETF |
États-Unis : le plus gros tas, zéro achat
Sur le papier, Washington domine le classement. La réserve stratégique américaine détient environ 328 000 BTC, soit près de 27 milliards de dollars au cours actuel (quelque 24 milliards d’euros), ce qui en fait de très loin le premier détenteur souverain, selon The Block. Mais pas un seul de ces coins n’a été acheté sur le marché : ils proviennent tous de confiscations, au premier rang desquelles le démantèlement de Silk Road et la récupération du piratage de Bitfinex en 2016. Un rapport de recherche de Coinpedia le dit sans détour : zéro achat confirmé sur fonds publics.
Le décret de mars 2025 a surtout consisté à cesser de vendre ces saisies et à les regrouper sous une même étiquette. La structure d’accueil de la réserve (Trésor fédéral ou autre agence) et sa gouvernance restaient en chantier à l’été 2026, les administrations se renvoyant la responsabilité, selon CoinDesk. Pour un État comme pour un particulier, la sécurité d’une telle réserve se joue d’abord sur la gestion des clés et la protection contre les pièges les plus simples, un risque opérationnel que nous avons détaillé dans notre enquête sur l’empoisonnement d’adresses.
Côté exécutif, le message est constant : pas d’achats. Le secrétaire au Trésor Scott Bessent a répété que l’État ne comptait pas se porter acquéreur de Bitcoin sur le marché, et Bo Hines, promoteur de l’idée d’acquisitions « neutres pour le budget », a quitté ses fonctions dès l’été 2025. La réserve américaine est donc, en pratique, un stock dormant de confiscations, pas un programme d’accumulation.
ARMA contre BITCOIN Act : légiférer sans acheter
Deux textes s’affrontent au Congrès, et aucun n’oblige réellement l’État à acheter. Le BITCOIN Act de la sénatrice Cynthia Lummis visait l’acquisition d’un million de BTC sur cinq ans (soit 200 000 par an) ; il est enlisé. L’American Reserve Modernization Act (ARMA, référencé H.R. 8957), porté par le représentant Nick Begich, a franchi une étape le 16 septembre 2026 en étant adopté en commission des services financiers de la Chambre par 28 voix contre 21, d’après Crypto Briefing.
Mais ARMA est précisément l’inverse d’un programme d’achat. Le texte consolide tous les BTC déjà saisis ou détenus par l’État fédéral dans une réserve unique administrée par le Trésor, et interdit leur vente pendant au moins vingt ans, la seule exception étant le remboursement de la dette nationale. Surtout, il supprime l’obligation d’achat qui figurait dans le BITCOIN Act. Autrement dit, on légifère pour ne pas vendre, pas pour acheter.
La résistance reste vive. Lors du vote en commission, le représentant démocrate Bill Foster a résumé le camp sceptique sans détour : « I don’t think anyone believes that bitcoin is critical to the U.S. economy », rapporte The Block. Tant qu’ARMA n’a pas franchi la Chambre complète puis le Sénat, la « réserve stratégique » américaine demeure ce qu’elle est : une pile de saisies rebaptisée, pas une politique d’accumulation.
Le Salvador : du pionnier au donataire
Aucun pays n’a autant incarné le Bitcoin d’État que le Salvador. Cours légal depuis septembre 2021, achats quotidiens affichés, « bons volcan » : Nayib Bukele a bâti une marque. En octobre 2026, le pays détient 7 798 BTC, plus de 643 millions de dollars (environ 575 millions d’euros), et continue d’afficher des achats d’environ un bitcoin par jour, selon ETHNews.
Sauf que la nature du bilan a changé. Pour décrocher un accord de crédit de 1,4 milliard de dollars, le Salvador a accepté de cesser ses achats de Bitcoin sur fonds publics. Le Fonds monétaire international a confirmé que les ajouts intervenus depuis mi-2025 proviennent de dons privés, pas du budget de l’État, et n’attend aucune accumulation publique au-delà de ces dons documentés, comme l’a rapporté CoinDesk. Le compteur public tourne toujours ; le bilan souverain, lui, est gelé.
Le reste du programme a été rogné : le cours légal obligatoire est devenu facultatif, le paiement des impôts en BTC a été abandonné et le portefeuille public Chivo a été largement démantelé. Le pionnier est devenu une étude de cas sur les contraintes : un État peut adorer le Bitcoin et se voir tout de même imposer un plafond par ses créanciers.
Le Bhoutan vend, le Pakistan promet
Le royaume himalayen est longtemps passé pour l’accumulateur discret par excellence, minant du Bitcoin grâce à son hydroélectricité quasi gratuite. En 2026, il est surtout devenu vendeur. Le Bhoutan détient désormais autour de 3 800 BTC, soit une réduction de plus de moitié par rapport au pic d’environ 13 000 BTC de fin 2024, après avoir écoulé plus de 200 millions de dollars de BTC sur l’année, d’après AMBCrypto. Les cessions, pilotées par le bras d’investissement public Druk Holding via des transactions de gré à gré, financent des dépenses bien réelles, dont la cité-projet de Gelephu Mindfulness City, comme l’avait documenté CoinDesk dès le premier trimestre. Pour un mineur dont le coût de production frôle zéro, chaque vente est du profit pur.
Le Pakistan, lui, est le visage de la troisième case : celle de l’annonce. Bilal Bin Saqib, patron du Conseil pakistanais de la crypto, a dévoilé un projet de réserve stratégique de Bitcoin, avec un « portefeuille national » et une promesse martelée : « We will be holding these Bitcoins and we will never, ever sell them », selon Cointelegraph. Mais, dans les faits, ce projet consiste surtout à formaliser des actifs déjà saisis par la justice et à bâtir un cadre de garde ; il n’y a pas, à ce stade, de réserve achetée et inscrite au bilan. Islamabad a certes alloué de la capacité électrique excédentaire au minage et au calcul, mais le « jamais vendre » porte pour l’instant sur des coins que l’État ne détient pas encore en grand nombre.
Les deux pays résument les deux pôles du camp des non-acheteurs : l’un liquide un stock bien réel, l’autre discourt sur un stock qu’il assemble encore à partir de confiscations.
Brésil et Tchéquie : le G20 tâtonne, Prague teste
Au Brésil, le Bitcoin d’État reste au stade parlementaire. Le projet de loi RESBit, réintroduit en février 2026 par le député Luiz Gastão, prévoit la constitution progressive d’une réserve souveraine stratégique pouvant atteindre un million de BTC sur cinq ans, autorise la collecte de certains impôts fédéraux en Bitcoin et encourage le minage, rapporte Bitcoin Magazine. S’il était adopté, le Brésil deviendrait le premier pays du G20 à inscrire le Bitcoin comme actif de réserve dans la loi. Mais le texte doit encore franchir plusieurs commissions, et un projet de loi n’est pas un bilan.
La Tchéquie occupe une place à part : c’est la seule banque centrale de l’Union à avoir réellement mis le pied dans l’eau. Fin 2025, la Banque nationale tchèque (CNB), qui gère quelque 180 milliards de dollars de réserves, est devenue la première au monde à tester l’achat d’actifs numériques, via un portefeuille pilote d’environ un million de dollars mêlant Bitcoin, stablecoins en dollars et dépôt tokenisé.
Son gouverneur, Aleš Michl, défend l’idée qu’une allocation de 1 % en Bitcoin améliorerait le rendement attendu des réserves sans en accroître sensiblement le risque, grâce à la faible corrélation du BTC avec les autres actifs. « This is the future », a-t-il lancé, selon The Block. Mais il borne aussitôt son propos : le Bitcoin reste à ses yeux trop volatil pour constituer un pilier des réserves, et le test, prévu pour durer deux ans, ne livrera ses conclusions qu’en 2027. Même le plus crypto-curieux des banquiers centraux européens parle de diversification marginale, pas de pari central.
L’exposition indirecte : la seule vraie croissance
Voilà le paradoxe central de 2026 : là où les réserves officielles stagnent, l’exposition souveraine qui grossit vraiment est indirecte, logée dans des portefeuilles d’actions et d’ETF. Le cas le plus spectaculaire est norvégien. Le fonds souverain géré par NBIM, le plus gros du monde (environ 2 400 milliards de dollars d’actifs), a vu son exposition indirecte au Bitcoin atteindre un record d’environ 11 549 BTC (quelque 725 millions de dollars, près de 650 millions d’euros) à la fin du premier semestre 2026, en hausse de 60,5 % sur un an, selon The Block, qui cite K33.
Le plus parlant, c’est le comment. Près de 86 % de cette exposition provient d’une simple participation dans Strategy, l’entreprise de Michael Saylor, soit l’équivalent de 9 914 BTC ; le fonds a aussi ouvert une ligne sur BitMine, la trésorerie Ethereum de Tom Lee, ajoutant une exposition à l’ETH. Et pourtant, NBIM ne détient pas un seul satoshi en direct. Toute cette exposition, qui ne pèse que 0,03 % de ses actifs, est le sous-produit mécanique de la détention d’actions cotées. L’État norvégien est « exposé » au Bitcoin sans en avoir jamais acheté, et sans l’avoir décidé. Sa nouvelle exposition à l’ETH renvoie d’ailleurs au débat sur la dynamique d’offre que nous avons disséqué dans notre dossier sur l’offre d’ETH et le verrou du staking.
Le schéma se retrouve ailleurs. À Abou Dhabi, le fonds Mubadala a bâti une position de plus d’un demi-milliard de dollars dans l’ETF Bitcoin au comptant IBIT de BlackRock, étoffée trimestre après trimestre depuis fin 2024, comme l’a relevé Bitcoin Magazine. Ici encore, pas de réserve de change en BTC : un investissement de portefeuille via un produit coté américain. La véritable « adoption souveraine » de 2026 ne passe pas par des annonces de réserve, mais par le menu habituel des gérants institutionnels, actions et ETF. Le tableau ci-dessous met face à face les annonces et les bilans.
| Entité | Avoirs ou exposition | Nature | Tendance 2026 |
|---|---|---|---|
| États-Unis | Environ 328 000 BTC | Saisies | Gelé, aucun achat |
| Norvège (NBIM) | Environ 11 549 BTC (indirect) | Actions (Strategy, BitMine) | En hausse (+60 % sur un an) |
| Salvador | 7 798 BTC | Dons privés, achats publics gelés | Quasi stable |
| Bhoutan | Environ 3 800 BTC | Minage, puis ventes | En baisse (plus de moitié) |
| Abou Dhabi (Mubadala) | Plus de 0,5 Md$ en IBIT | ETF coté | En hausse |
| Tchéquie (CNB) | Test d’environ 1 M$ (1 %) | Portefeuille pilote | En test jusqu’en 2027 |
| Brésil, Pakistan | Zéro inscrit au bilan | Projet de loi, annonce | Sans effet comptable |
Tether, l’État qui n’en est pas un
Le cas limite de notre taxonomie n’est pas un pays, mais un émetteur de stablecoin. Tether, la société derrière l’USDT, affiche un bilan de taille quasi souveraine : plus de 187 milliards de dollars d’actifs au 30 juin 2026, pour un matelas de fonds propres d’environ 4,1 milliards au-dessus de ce qu’elle doit à ses détenteurs de jetons, selon la synthèse de son attestation trimestrielle réalisée par BDO Italia, relayée par eco.com.
L’essentiel de ces réserves est en bons du Trésor américain, au point que Tether figure parmi les tout premiers détenteurs privés de dette américaine au monde, devant bien des États : AMBCrypto le classe 17e détenteur mondial. S’y ajoutent environ 10 milliards de dollars de Bitcoin et une poche d’or de plusieurs milliards. Autrement dit, une entreprise privée détient un stock de BTC et un portefeuille obligataire que la plupart des banques centrales lui envieraient.
Ce profil brouille la frontière entre trésorerie privée et acteur systémique. Un émetteur de dollars synthétiques pèse désormais sur le marché des bons du Trésor comme un fonds souverain de rang moyen, et sa réserve en Bitcoin dépasse celle de la quasi-totalité des États. La mécanique de rendement qui alimente ce modèle, et ses cousins « dollar synthétique », est détaillée dans notre analyse d’Ethena et du plus grand basis trade du monde. Côté régulation, le contraste est net : sous MiCA, l’USDT est un jeton de monnaie électronique (EMT) dont la distribution a été restreinte sur les plateformes européennes, alors qu’aucune règle n’encadre, à l’inverse, la décision d’un État de détenir ou non du Bitcoin.
L’euro numérique : la vraie « treasury move » de l’Europe
Pendant que le monde se demande si tel ou tel État achètera du Bitcoin, l’Europe prépare un mouvement monétaire d’une tout autre ampleur, et de sens inverse : l’euro numérique. Ce n’est pas une réserve de Bitcoin, c’est une monnaie numérique de banque centrale, pensée précisément pour que l’Europe n’ait pas à dépendre d’actifs qu’elle ne contrôle pas.
Le calendrier s’est accéléré. Après le passage à la phase suivante décidé par le Conseil des gouverneurs le 30 octobre 2025, les négociations en trilogue entre Parlement, Conseil et Commission ont débuté à l’été 2026, le Conseil européen appelant à boucler le règlement d’ici la fin 2026, rappelle la Banque de France. La Banque centrale européenne a sélectionné 36 prestataires de services de paiement pour un pilote de douze mois lancé au second semestre 2027, avec une première émission possible en 2029 ; les commerçants intéressés ont jusqu’au 27 octobre 2026 pour candidater, précise la BCE.
La justification est explicitement géopolitique. La BCE met en avant la « souveraineté monétaire » et l’autonomie des paiements européens, dans un contexte où les paiements numériques dépendent largement de quelques acteurs étrangers. Sa présidente, la Française Christine Lagarde, a par ailleurs fermé la porte au Bitcoin dans les réserves sans la moindre ambiguïté : elle s’est dite « confident that Bitcoin will not enter the reserves of any of the central banks of the General Council », des réserves qui doivent rester liquides, sûres et exemptes de tout soupçon de blanchiment, selon The Block. L’euro numérique est, en creux, la réponse européenne à la question du Bitcoin d’État : pas de BTC au bilan, mais un euro public et numérique pour défendre la souveraineté monétaire.
Pourquoi les banques centrales disent non
Le refus des banques centrales n’est pas une lubie ; il découle de la doctrine même des réserves de change. Une réserve doit être liquide, sûre, mobilisable instantanément en cas de crise et irréprochable sur le plan du blanchiment. Le Bitcoin coche mal plusieurs de ces cases : sa volatilité reste d’un ordre de grandeur supérieur à celle des autres actifs de réserve, et un banquier central achète de la stabilité, pas du rendement.
Le critère anti-blanchiment, souvent sous-estimé, pèse lourd. Une banque centrale doit pouvoir certifier l’origine de chaque actif qu’elle détient ; or la surveillance on-chain, aussi puissante soit-elle, détecte sans toujours empêcher, un écart que nous avons documenté dans notre revue de la surveillance crypto en temps réel. Ajoutez le risque opérationnel de la garde (clés, signataires, dépositaires) et l’on comprend pourquoi même un partisan comme Aleš Michl plafonne son ambition à 1 %.
Il y a enfin la question du mandat. La mission d’une banque centrale est la stabilité des prix, pas la spéculation sur un actif dont le cours peut bouger de 10 % en une séance. C’est le sens du « non » de Francfort, et c’est aussi pourquoi la France n’a pas de réserve de Bitcoin et n’en cherche pas : la position française passe par la BCE et l’euro numérique, pas par un pari directionnel. Pour l’investisseur, il faut garder en tête que ces décisions souveraines échappent entièrement à MiCA, qui n’encadre que les prestataires de services sur crypto-actifs (les PSAN devenus CASP) et les émetteurs de stablecoins. L’AMF supervise ce marché des prestataires, dont la période transitoire française s’est achevée le 1er juillet 2026 ; elle n’a, en revanche, aucun mot à dire sur le choix d’un État d’empiler ou non des satoshis.
Entreprises contre États : le contraste d’octobre
Le plus ironique, c’est que le véritable moteur de l’accumulation en 2026 n’est pas public mais privé, et qu’il vient de redémarrer. Alors que les États gèlent, les trésoreries d’entreprise ont rouvert les achats à la faveur du rebond du Bitcoin. Strategy a accéléré pour atteindre 848 000 BTC début octobre, acquis à un coût moyen d’environ 75 440 dollars, selon Yahoo Finance.
Metaplanet a bouclé son troisième trimestre à 44 000 BTC (environ 3,7 milliards de dollars), devenant la deuxième plus grosse trésorerie Bitcoin cotée au monde devant Twenty One Capital, après avoir vendu puis racheté davantage de BTC pour rassurer sur sa solvabilité, d’après Seeking Alpha. Au total, plus de 200 sociétés cotées détiennent ensemble bien plus d’un million de BTC, soit au-delà de 5 % de l’offre, d’après le suivi de BitcoinTreasuries.NET : une « adoption » autrement plus massive, et plus volontaire, que celle des États.
Pour Geoff Kendrick, responsable de la recherche sur les actifs numériques chez Standard Chartered, ce reflux a une conséquence de marché précise : quand les trésoreries, publiques comme privées, cessent d’être les acheteuses marginales, le moteur du prix redevient les flux des ETF. Il anticipe « a consolidation rather than outright selling », une consolidation plutôt qu’un bradage, résume CCN. Cette bascule du prix vers les flux explique pourquoi les mouvements de réserves des exchanges sont scrutés de si près, un phénomène décortiqué dans notre suivi des baleines qui vident les exchanges.
| Dimension | Trésoreries d’entreprise | États |
|---|---|---|
| Tendance (oct. 2026) | Achats en réaccélération | Gel ou ventes |
| Origine des coins | Achetés (actions, dette, préférentielles) | Saisies ou dons |
| Exemple phare | Strategy, 848 000 BTC | États-Unis, environ 328 000 BTC saisis |
| Volonté d’accumuler | Explicite | Faible à nulle |
| Croissance réelle | Oui, directe | Surtout indirecte (ETF, actions) |
Chine, Ukraine : les angles morts du décompte
Un dernier avertissement s’impose : les chiffres eux-mêmes sont incertains. La Chine détiendrait un stock important de BTC issu de saisies (notamment l’affaire PlusToken en 2019), mais sans stratégie déclarée ni inventaire public : c’est une inconnue majeure du décompte souverain, et personne ne sait vraiment si ces coins ont été conservés, vendus ou dispersés.
L’Ukraine est un autre cas épineux. Les estimations qui lui prêtent des dizaines de milliers de BTC mêlent dons de guerre et avoirs publics, si bien qu’on ne peut pas parler d’une réserve d’État au sens strict. Quant aux classements par pays que l’on trouve en ligne, beaucoup traînent des chiffres périmés (un Bhoutan encore crédité de 13 000 BTC, un Salvador figé à son pic), faute d’intégrer les ventes et les plafonds récents ; mieux vaut s’en remettre à un suivi actualisé comme celui de BitcoinTreasuries.NET.
La leçon est double. D’abord, se méfier des agrégats. Ensuite, comprendre qu’une large part du Bitcoin « souverain » est en réalité du Bitcoin saisi, dont la gestion relève de la police et de la justice bien plus que d’une politique monétaire.
Comment lire une « treasury move » d’État
Face à une annonce souveraine, quelques réflexes évitent de confondre le communiqué et le bilan. Voici une grille de lecture rapide.
- Annonce ou on-chain ? Une déclaration d’intention n’est pas une détention ; cherchez l’adresse ou l’attestation, pas le discours.
- Saisies ou achats ? Un stock de confiscations (États-Unis, Pakistan) n’est pas une politique d’accumulation.
- Direct ou indirect ? L’exposition la plus dynamique (Norvège, Abou Dhabi) passe par des actions et des ETF, pas par des réserves de change.
- Fonds publics ou dons ? Au Salvador, la distinction fait toute la différence depuis l’accord avec le FMI.
- Cadre légal existant ? Un projet de loi (Brésil) ou une promesse (Pakistan) peut rester lettre morte des années.
- Garde et audit ? La sécurité des clés et la transparence de la conservation comptent autant que le nombre de coins.
- Hors MiCA. Ces décisions relèvent du droit public et des banques centrales, pas du périmètre de l’AMF ni de MiCA.
En 2026, le « Bitcoin d’État » tient donc davantage du récit que du bilan. Les États-Unis gèlent un tas de saisies, le Salvador est sous tutelle du FMI, le Bhoutan vend, le Brésil et le Pakistan légifèrent ou promettent, et la seule exposition qui gonfle vraiment est le fruit involontaire de portefeuilles d’actions. Pendant ce temps, l’Europe joue une autre partition : pas de BTC dans les coffres, mais un euro numérique pour défendre sa souveraineté. La vraie course aux trésoreries, elle, reste privée.
Foire aux questions
Quels pays détiennent le plus de Bitcoin en 2026 ?
Les États-Unis arrivent en tête avec environ 328 000 BTC, mais ce sont des coins saisis, pas achetés. Viennent ensuite le Salvador (7 798 BTC) et le Bhoutan (environ 3 800 BTC). La plus grosse exposition souveraine en croissance est toutefois indirecte : le fonds norvégien NBIM atteint environ 11 549 BTC via des actions cotées, sans détenir de Bitcoin en direct.
La France a-t-elle une réserve de Bitcoin ?
Non. La France ne détient pas de réserve de Bitcoin et n’en projette pas. La position française passe par la Banque centrale européenne, qui refuse le BTC dans ses réserves, et par le projet d’euro numérique. L’AMF supervise les prestataires de services sur crypto-actifs, pas les réserves publiques.
Qu’est-ce que l’euro numérique et quand verra-t-il le jour ?
L’euro numérique est une monnaie numérique de banque centrale préparée par la BCE pour protéger la souveraineté monétaire européenne. Les négociations législatives visent une adoption d’ici fin 2026, un pilote de douze mois au second semestre 2027 et une première émission possible en 2029. Ce n’est pas une réserve de Bitcoin, mais une réponse publique à la dépendance aux paiements étrangers.
Le Salvador achète-t-il encore du Bitcoin ?
Officiellement, le Salvador affiche toujours des achats d’environ un bitcoin par jour. Mais dans le cadre de son accord de crédit de 1,4 milliard de dollars avec le FMI, il a cessé les achats sur fonds publics ; le Fonds monétaire international indique que les ajouts récents proviennent de dons privés et n’attend aucune accumulation publique supplémentaire.
Les banques centrales vont-elles acheter du Bitcoin ?
Très peu probable à court terme. La plupart refusent, pour des raisons de volatilité, de liquidité et de lutte contre le blanchiment ; Christine Lagarde a exclu le Bitcoin des réserves de l’Eurosystème. Seule la Banque nationale tchèque mène un test limité à 1 %, dont les résultats sont attendus en 2027. L’essentiel de l’exposition souveraine reste indirect, via des actions et des ETF.
Liam Brennan couvre les trésoreries crypto et la politique monétaire pour HOGE Wire.