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● Security & Exploits

CertiK trace Nostra : l’oracle qui ne meurt jamais

Le 17 septembre, un attaquant a gonflé le jeton NSTR de 8 000x pour drainer 3,5 M$ de Nostra sur Starknet. CertiK a tracé les fonds d'une attaque devenue la signature de 2026.

Le 17 septembre 2026, peu avant l’aube (heure UTC), un seul compte a transformé un jeton de gouvernance qui valait à peine plus de 470 000 euros en un pouvoir d’emprunt de plusieurs millions. En l’espace de quelques minutes, le prix du jeton NSTR est passé d’environ 0,006 dollar à près de 49,5 dollars, une multiplication par 8 000, selon les reconstitutions on-chain relayées par la presse spécialisée. Le compte a déposé ce collatéral gonflé, puis emprunté environ 3 millions d’euros (3,5 millions de dollars) d’actifs bien réels: de l’ETH, du STRK, de l’USDC, de l’USDT, du WBTC et du DAI, d’après The Crypto Times.

À la mi-journée, Nostra Finance, le plus gros protocole de prêt de Starknet, avait gelé son marché monétaire. Quelques heures plus tard, PeckShield puis CertiK publiaient leurs alertes on-chain, traçant les fonds à travers deux blockchains. Ce n’était pas un bug de code au sens classique du terme: pas de réentrance, pas d’émission non autorisée, pas de clé privée volée. L’attaquant a exploité le seul chiffre auquel tout marché de prêt fait aveuglément confiance: le prix.

Et c’est précisément le problème. En 2026, la manipulation de prix, presque toujours via un oracle mal conçu, est devenue la façon dominante de dévaliser la finance décentralisée. CertiK n’a pas empêché l’attaque; il l’a constatée, classée et tracée. Cet article décortique le mécanisme, explique pourquoi il fonctionne encore et encore d’une chaîne à l’autre, ce que disent les données de CertiK sur ce vecteur, et ce que protège vraiment (ou pas) le label « audité ».

Le 17 septembre, Nostra gèle son marché et CertiK sort l’alerte

La chronologie est instructive. L’attaque proprement dite s’est déroulée tôt le 17 septembre, sur une fenêtre d’à peine deux heures. Nostra a réagi le jour même en suspendant son marché monétaire et en communiquant publiquement autour de 13 h 28 UTC. Dans les heures qui ont suivi, les sociétés de sécurité on-chain ont pris le relais: PeckShield a diffusé une alerte chiffrant le vol à environ 3,5 millions de dollars, et CertiK a signalé l’incident puis fourni des liens d’explorateur montrant l’emplacement des fonds sur Starknet comme sur Ethereum, selon The Crypto Times.

Le protocole a coupé large. Nostra a mis en pause les dépôts, les emprunts, les retraits et les liquidations sur l’ensemble de son marché monétaire, le temps d’une réconciliation pool par pool. L’équipe a aussi averti ses utilisateurs qu’elle ne leur enverrait jamais de messages privés ni ne leur demanderait de connecter leur portefeuille, une précaution devenue rituelle après un exploit, car la panique est le terrain de chasse préféré des hameçonneurs qui se font passer pour l’équipe de secours.

Sur les quelque 3 millions d’euros (3,5 millions de dollars) empruntés, environ 1,67 million d’euros (1,92 million de dollars) ont été pontés vers Ethereum en quelques heures, sous forme de 234,57 ETH et de 1,3 million de DAI d’après PeckShield, tandis qu’environ 1,3 million d’euros (1,5 million de dollars) restaient sur Starknet dans un contrat traçable au moment des faits, selon The Cryptonomist. La partie déjà pontée et éclatée sur plusieurs marchés est, en pratique, la plus difficile à récupérer.

Le point à retenir pour la suite: CertiK n’apparaît pas ici comme l’auditeur qui aurait certifié le code avant le lancement, mais comme la vigie qui documente les dégâts après coup. C’est un rôle différent, de plus en plus central, et qui en dit long sur ce que la sécurité crypto est réellement capable de garantir en 2026.

Anatomie de l’attaque : 8 000x sur un jeton à 470 000 euros

Le mécanisme est d’une simplicité déconcertante, ce qui explique justement pourquoi il se répète. L’attaquant n’a pas cherché de faille dans les contrats de Nostra. Il a fabriqué de toutes pièces la donnée que ces contrats consultent. Selon la reconstitution on-chain publiée par plusieurs analystes, tout commence vers 05 h 23 UTC par la création d’une fausse paire de liquidité NSTR/SolvBTC, alimentée d’un seul côté par à peine 1,5 SolvBTC.

Cette flaque de liquidité minuscule est devenue, par un « détournement » de la logique de sélection de pool de l’agrégateur GeckoTerminal, la source de prix de référence pour le NSTR. À partir de là, il suffisait de quelques échanges fictifs (du wash trading) à travers cette paire pour faire imprimer au NSTR un prix délirant: d’environ 0,006 dollar à près de 49,5 dollars, une multiplication par 8 000 en quelques minutes. Le marché réel du NSTR n’avait pas bougé; seul le chiffre lu par le protocole avait explosé.

La suite s’enchaîne mécaniquement. Entre 05 h 48 et 05 h 50 UTC, l’attaquant a déposé son NSTR artificiellement surévalué comme collatéral, puis emprunté le panier d’actifs liquides du protocole. De 05 h 51 à 07 h 08, il a liquidé le butin sur plusieurs places décentralisées et ponté environ 2,2 millions de STRK via NEAR Intents. Le contraste chiffré résume tout: la capitalisation boursière réelle du NSTR tournait autour de 476 000 euros (547 000 dollars), et l’attaquant a emprunté près de six fois cette valeur totale.

Autrement dit, un jeton dont l’intégralité de la capitalisation ne dépasse pas le prix d’un appartement parisien a servi à débloquer plusieurs millions. C’est la définition même de la défaillance d’oracle sur marché mince: quand le collatéral coûte moins cher à manipuler que ce qu’il permet d’emprunter, l’attaque est rentable par construction. Le même schéma de « mirage de volume » que l’on retrouve ailleurs dans la crypto, décrit dans notre analyse du mirage du volume sur les perp DEX, se rejoue ici à l’échelle d’un oracle de prêt.

Nostra, Starknet et la logique d’un marché monétaire

Pour comprendre l’enjeu, il faut situer la cible. Nostra est le principal protocole DeFi de Starknet, un réseau de couche 2 (Layer 2) d’Ethereum fondé sur la technologie des preuves à divulgation nulle de connaissance. Nostra combine plusieurs briques (marché monétaire, pools de liquidité, échange, pont, staking liquide via nstSTRK) et concentre l’essentiel du prêt sur Starknet, pour une valeur totale verrouillée de l’ordre de quelques dizaines de millions de dollars selon DefiLlama. Son jeton de gouvernance NSTR a été lancé début 2025.

Un marché monétaire, c’est un système de prêt sans intermédiaire: les prêteurs déposent des actifs pour toucher un rendement, et les emprunteurs bloquent un collatéral pour emprunter d’autres actifs, dans une limite fixée par la valeur de ce collatéral. Tout repose sur une équation permanente: la valeur du collatéral doit rester supérieure à la dette, sinon la position est liquidée. Et cette valeur, le protocole ne la connaît pas par magie. Il la lit auprès d’un oracle.

Le choix de Starknet n’est pas anodin. Les couches 2 attirent des protocoles jeunes, des jetons récents et des marchés encore peu profonds, dans une course à la baisse des frais et à l’attraction de liquidité que nous documentons dans notre dossier sur la compression des frais des L2 d’ici 2027. Cet écosystème en expansion rapide est un terrain fertile pour les attaques d’oracle: plus une chaîne est neuve, plus les carnets d’ordres de ses jetons natifs sont fins, et plus il est facile d’en déplacer le prix pour quelques milliers de dollars.

Nostra n’en était pas à son premier avertissement. Le 24 mars 2025, le protocole avait déjà connu un incident d’oracle distinct, où les flux de prix des actifs xSTRK et sSTRK s’étaient gonflés d’environ trois fois, faute d’oracle de secours pour ces actifs. Le signal était là, dix-huit mois avant que la même famille de faille ne coûte, cette fois, plusieurs millions.

Le piège du collatéral maison

Au coeur de l’affaire Nostra se cache une décision de conception que l’on retrouve, presque à l’identique, dans la plupart des exploits de 2026: le protocole acceptait son propre jeton de gouvernance, le NSTR, comme collatéral. C’est une pratique courante et compréhensible. Lister son jeton maison attire de la valeur verrouillée, récompense les détenteurs et fait tourner l’écosystème. Mais c’est aussi un cercle de confiance dangereux, car le protocole s’expose alors au prix d’un actif que lui-même émet et dont le marché est, par définition, plus étroit que celui de l’ETH ou de l’USDC.

Le danger tient à une asymétrie brutale. Pour manipuler le prix d’un jeton à faible capitalisation, il suffit de quelques milliers ou dizaines de milliers de dollars bien placés dans une flaque de liquidité peu profonde. En retour, ce prix gonflé peut débloquer des emprunts dépassant la valeur totale du jeton. Le rapport coût/bénéfice de l’attaque est structurellement favorable à l’assaillant. Chez Nostra, emprunter six fois la capitalisation d’un jeton n’était pas un bug, c’était la conséquence logique d’un oracle qui prenait ce prix pour argent comptant.

Ce piège du collatéral maison explique pourquoi les mêmes protocoles sont visés en série. On liste un jeton peu liquide pour doper le rendement, on lui accorde un facteur de collatéral généreux, et l’on suppose implicitement que son prix de marché est fiable. Chacune de ces hypothèses est raisonnable prise isolément; ensemble, elles forment une trappe. La question n’est pas de savoir si un tel protocole sera attaqué, mais quand un marché suffisamment mince rencontrera un attaquant suffisamment attentif.

L’oracle, ce maillon que tout le monde croit anodin

Un oracle est le pont entre le monde réel (ou plutôt le marché) et un contrat intelligent, qui, lui, ne sait rien du prix des choses. Il existe plusieurs façons de le construire, et le choix change tout. Un oracle peut « pousser » des prix à intervalles réguliers (modèle push, à la Chainlink) ou être « tiré » à la demande par le protocole (modèle pull, à la Pyth ou RedStone). Il peut lire un prix instantané (spot) sur une seule place, ou une moyenne pondérée dans le temps (TWAP, pour time-weighted average price) qui rend la manipulation beaucoup plus coûteuse.

Le talon d’Achille de Nostra, comme de tant d’autres, était de faire confiance à un prix au comptant lu sur un marché trop mince. Pire, la source de ce prix passait par un agrégateur qui sélectionnait automatiquement une paire de liquidité, ce qui a permis à l’attaquant d’insérer sa fausse flaque comme référence. Le protocole a alors fait ce qu’il était programmé pour faire: lire un prix, valoriser le collatéral, libérer des actifs plus liquides. La boucle était fermée, et parfaitement légale du point de vue du code.

C’est la même faille conceptuelle qui a forcé une autre blockchain à rembobiner ses propres blocs quelques semaines plus tôt, comme nous l’avons raconté dans notre enquête sur la vieille faille d’oracle qui a fait reculer Cronos. Les jetons changent, les chaînes changent, mais le point de confiance reste le même: un prix, lu au mauvais endroit, au mauvais moment. Tant que ce maillon sera traité comme un détail d’implémentation plutôt que comme la surface d’attaque numéro un, la série continuera.

2026, l’année où la manipulation de prix est devenue la norme

Nostra n’est pas un cas isolé, c’est un point sur une courbe. Selon TRM Labs, 2026 a enregistré un record de 32 exploits de manipulation de prix, contre 12 sur l’ensemble de 2025. La manipulation de prix représente désormais environ un piratage crypto sur huit, contre à peu près un sur dix-sept en 2022. Sur le seul premier semestre 2026, TRM a recensé 207 incidents de sécurité pour 972 millions de dollars (environ 846 millions d’euros) dérobés.

Le mode opératoire est toujours le même, TRM le résume ainsi: on déplace le prix de marché d’un jeton, puis on utilise ce prix contre un protocole qui lui fait confiance. Les marchés de prêt sont des cibles de choix, parce qu’ils lisent la valeur des collatéraux auprès d’oracles, que les oracles lisent des prix sur le marché, et qu’un jeton à faible volume peut être déplacé pour pas cher puis emprunté à sa valeur gonflée. Nostra coche chacune de ces cases.

Le mois de septembre 2026 illustre l’accélération. Avant même la fin du mois, l’incident Nostra rejoignait une série qui avait déjà coûté à la crypto plus de 284 millions d’euros (326 millions de dollars), d’après BeInCrypto. Et Nostra s’inscrit dans une lignée directe: Moonwell sur Base fin août, Tectonic sur Cronos deux jours plus tard, deux marchés monétaires vidés par exactement la même logique de collatéral gonflé.

IncidentChaîneDateJeton manipuléAmpleur du gonflagePerte estimée
Mango MarketsSolanaOct. 2022MNGOenviron 5x à 10xenviron 100 M$
CetusSuiMai 2025paires à faible liquiditécalcul de courbe fausséplus de 200 M$
MoonwellBase27 août 2026MAMOenviron 8x (0,0105 à 0,088 $)environ 8,7 M$ (7,6 M EUR)
TectonicCronos30 août 2026TONICenviron 100x en 20 minenviron 75 M$ (65 M EUR)
NostraStarknet17 sept. 2026NSTRenviron 8 000x (0,006 à 49,5 $)environ 3,5 M$ (3 M EUR)

Le cas Moonwell est particulièrement parlant: l’attaquant y avait poussé le jeton MAMO d’environ 0,0105 à 0,088 dollar pour emprunter un montant brut supérieur à 11 millions de dollars sur quatre marchés, avant que le protocole ne ramène ses plafonds d’emprunt à 1 wei en urgence, selon The Crypto Times. TRM Labs classe d’ailleurs Tectonic comme la troisième plus grosse manipulation de prix jamais recensée, derrière Cetus (mai 2025) et Mango Markets (octobre 2022), les deux lignes historiques du tableau ci-dessus. Trois protocoles, trois chaînes, un seul scénario. Ce n’est plus une coïncidence, c’est un manuel.

CertiK : constater, tracer, mais pas empêcher

Dans l’affaire Nostra, CertiK a joué le rôle que sa plateforme de surveillance Skynet lui assigne de plus en plus: détecter l’anomalie, la classer, suivre les fonds à la trace. La société de sécurité, fondée en 2018 à New York par Ronghui Gu et Zhong Shao autour de travaux de vérification formelle, s’est bâtie une notoriété sur l’audit de contrats intelligents. Mais son activité de vigie continue prend le pas, et c’est cohérent avec ce que ses propres chiffres racontent depuis un an.

Le rapport semestriel Hack3d de CertiK est sans ambiguïté sur ce déplacement du risque. Au premier semestre 2026, les pertes ont atteint environ 1,31 milliard de dollars (1,14 milliard d’euros) sur 344 incidents, mais le poste le plus coûteux n’était pas le bug de code: c’était la compromission de portefeuilles, à environ 444 millions de dollars sur 33 incidents seulement, devant l’hameçonnage à 366 millions de dollars, tandis que les vulnérabilités de code, pourtant les plus nombreuses (204 incidents), ne pesaient que 152 millions de dollars, d’après les données de CertiK.

Ronghui Gu, cofondateur et PDG de CertiK, a résumé le phénomène dans les colonnes de Forbes: « Un projet est audité une fois avant le déploiement, il passe, puis ne revient jamais sur ce code. La fenêtre de danger ne se referme pas après le lancement. » Il ajoute que « les attaquants obtiennent un meilleur rendement en visant la gestion des clés, la gouvernance multisig et l’infrastructure opérationnelle qu’en cherchant des bugs dans le code ».

La manipulation d’oracle est une autre entrée de cette liste des pertes « hors code ». Ce n’est ni une réentrance, ni un dépassement d’entier, ni un défaut de contrôle d’accès. C’est un choix de configuration (quel oracle, quelle source de prix, quel collatéral, quel plafond) exécuté par un code qui, lui, fonctionne exactement comme prévu. Voilà pourquoi une vigie post-déploiement comme Skynet devient aussi importante que l’audit initial: elle surveille la fenêtre que l’audit, par nature, ne peut pas garder ouverte indéfiniment.

Ce qu’un audit de code voit (et ce qu’il ne voit pas)

Le grand malentendu du secteur tient dans un seul mot: « audité ». Pour beaucoup d’investisseurs, il signifie « sûr ». Pour un ingénieur sécurité, il signifie « une équipe a relu le code à une date donnée et a cherché certaines classes de failles ». Ces deux définitions n’ont presque rien à voir. Un audit de contrat intelligent examine la logique du code: réentrance, débordements arithmétiques, contrôles d’accès, erreurs de comptabilité interne. Il ne se prononce pas, ou seulement à titre de recommandation, sur la configuration vivante du protocole une fois déployé.

Dans le périmètre d’un audit de codeHors périmètre (ou simple recommandation)
Réentrance et enchaînements d’appelsChoix et paramétrage de l’oracle de prix
Débordements et erreurs arithmétiquesListe des collatéraux acceptés et facteurs de risque
Contrôles d’accès et rôles administrateurPlafonds d’emprunt et de dépôt en production
Comptabilité interne du contratProfondeur de liquidité réelle des marchés
Conformité à la spécification fournieGouvernance, clés d’administration, mises à jour

Une manipulation d’oracle tombe presque entièrement dans la colonne de droite. Le code de Nostra pouvait être irréprochable ligne à ligne: c’est la décision d’utiliser un prix au comptant sur un marché mince, pour un collatéral maison, qui a ouvert la porte. Un auditeur consciencieux peut le signaler comme un risque; il ne peut pas l’empêcher, car ce paramètre appartient au protocole, qui l’ajuste après l’audit et le modifie à loisir par gouvernance.

Cette nuance, les praticiens la martèlent depuis des années. Après un exploit sur un protocole pourtant audité, Suhail Kakar, responsable des relations développeurs chez TAC Blockchain, avait résumé le fond du problème auprès de Cointelegraph: « être ‹ audité par X › ne veut presque rien dire. Le code est difficile, la DeFi l’est encore plus. » Le propos ne visait pas CertiK en particulier, mais l’illusion collective attachée au badge.

Cette prise de conscience remodèle l’industrie de l’audit elle-même, qui se consolide et cherche des garanties institutionnelles, comme l’a montré le rachat d’OpenZeppelin par S&P Global. Le marché comprend, lentement, qu’un rapport d’audit est un document technique à lire, pas un label de confiance à afficher.

Les défenses qui marchent : TWAP, médianes et plafonds

La bonne nouvelle, c’est que les parades existent et sont bien connues. La mauvaise, c’est qu’elles coûtent en simplicité, en rendement et parfois en décentralisation, et que beaucoup de protocoles les rognent pour aller plus vite. La première ligne de défense consiste à ne jamais faire confiance à un prix au comptant d’une seule source. Une moyenne pondérée dans le temps (TWAP) oblige l’attaquant à maintenir le prix manipulé pendant plusieurs blocs, ce qui multiplie le capital nécessaire et le risque d’arbitrage.

DéfensePrincipeCe qu’elle bloqueLimite
Prix médian multi-sourcesCroiser plusieurs oracles (Chainlink, Pyth, RedStone)Une source unique corrompueCoût, latence, dépendance à des tiers
TWAPMoyenne du prix sur une fenêtre de tempsLes pics instantanés d’une seule transactionRéaction lente en cas de vrai krach
Prix tenant compte de la liquiditéPondérer par la profondeur réelle du marchéLes jetons à carnet trop minceComplexité de mise en oeuvre
Plafonds d’emprunt et de dépôtLimiter l’exposition par actifL’ampleur d’une position toxiqueBride la croissance et la liquidité
Mode isoléCloisonner les actifs risquésLa contagion aux autres marchésFragmente la liquidité
Coupe-circuit de déviationSuspendre si le prix dévie tropLes manipulations extrêmes et rapidesPeut geler à tort, exige une gouvernance

Aucune de ces mesures n’est suffisante seule; c’est leur empilement qui protège. Un jeton de gouvernance peu liquide comme le NSTR aurait dû, au minimum, être plafonné agressivement, cloisonné en mode isolé, et valorisé par un oracle croisant plusieurs sources et tenant compte de la liquidité disponible. L’incident de mars 2025 sur les actifs xSTRK et sSTRK, précisément décrit comme un défaut d’oracle sans repli, était l’occasion d’imposer ces garde-fous. La leçon n’a manifestement pas été tirée jusqu’au bout.

Il faut être honnête sur le compromis. Chaque parade rogne quelque chose que les protocoles chérissent: le TWAP ralentit les liquidations légitimes en cas de vraie chute; les plafonds brident la croissance de la valeur verrouillée; le mode isolé fragmente la liquidité et donc le rendement. La sécurité, ici comme ailleurs, est un coût que l’on paie d’avance pour éviter une facture bien plus lourde ensuite.

Geler l’appli ou couper la chaîne : le spectre du confinement

Une fois l’attaque en cours, la seule variable qui reste est la vitesse de confinement, et là, les protocoles disposent d’un éventail d’outils qui pose ses propres questions. Nostra a choisi le niveau applicatif: geler son marché monétaire, suspendre dépôts, emprunts, retraits et liquidations, sans toucher au reste de Starknet. La chaîne a continué de tourner; seule l’application a été mise en pause.

À l’autre extrémité du spectre, on trouve le gel de la chaîne entière, comme Cronos l’a fait après l’exploit de Tectonic, allant jusqu’à rembobiner des blocs pour annuler une partie du vol. C’est radical, efficace à court terme, mais cela heurte de plein fouet le principe d’immuabilité: si un réseau peut réécrire son histoire pour un exploit, la promesse de finalité vacille. Entre les deux, Moonwell a opté pour une troisième voie, ramener ses plafonds d’emprunt à 1 wei, une façon de fermer instantanément le robinet sans geler la chaîne.

Chaque option révèle le même paradoxe. Pour arrêter une hémorragie rapidement, il faut un point de contrôle centralisé (un gardien de pause, un multisig, un ensemble de validateurs coordonnés). Or la finance décentralisée vend précisément l’absence d’un tel point. Plus un protocole est capable de se figer vite, plus il ressemble à une institution centralisée; plus il est réellement décentralisé, plus il est démuni face à un vol en direct. Il n’existe pas de réponse propre, seulement des compromis assumés.

Qui paie ? La dette irrécouvrable et les fonds partis sur Ethereum

Reste la question que se posent d’abord les utilisateurs: où est passé l’argent, et qui absorbe la perte. Sur les quelque 3,5 millions de dollars empruntés, la part déjà pontée vers Ethereum (environ 1,92 million de dollars sous forme d’ETH et de DAI) est la plus compromise, car une fois éclatée sur plusieurs chaînes et places d’échange, elle devient très difficile à figer. La part restée sur Starknet, environ 1,5 million de dollars dans un contrat identifié, laisse une mince fenêtre de négociation ou de blocage.

Au moment de la publication, Nostra poursuivait son enquête et son travail de traçage, sans que les pertes finales ni d’éventuelles récupérations soient arrêtées, et promettait un post-mortem détaillé. Aucun acteur ne s’était engagé à indemniser les déposants. C’est un point crucial: dans un marché monétaire, une dette devenue irrécouvrable ne disparaît pas, elle se répartit. Soit le protocole la comble avec sa trésorerie ou un fonds d’assurance, soit elle est socialisée entre les prêteurs, dont les dépôts ne valent plus tout à fait ce qu’ils croyaient.

Cette mécanique de la « mauvaise dette » est le prolongement invisible de l’attaque. Le vol se compte en millions volés; la facture réelle, elle, se mesure à la confiance érodée des déposants et à la valeur verrouillée qui s’évapore dans les semaines suivantes. C’est souvent la seconde vague, silencieuse, qui achève un protocole, bien plus que la transaction malveillante elle-même.

Le vide réglementaire : ni l’AMF ni MiCA n’auditent le code

Un lecteur français pourrait se demander où sont les régulateurs dans tout cela. La réponse est déroutante: nulle part, en tout cas pas sur le terrain qui a compté ici. Depuis la fin de la période transitoire des prestataires de services sur actifs numériques, le 1er juillet 2026, le cadre européen MiCA s’applique pleinement en France sous la supervision de l’Autorité des marchés financiers. Mais MiCA encadre les émetteurs et les prestataires (les plateformes, la conservation, les stablecoins), pas la qualité du code d’un protocole décentralisé.

Aucun régulateur n’accrédite les auditeurs de contrats intelligents. Ni MiCA, ni le règlement DORA sur la résilience opérationnelle numérique n’imposent d’audit de code comme condition d’accès au marché. Un protocole comme Nostra, s’il est réellement décentralisé et sans société d’exploitation identifiable dans l’Union, échappe largement au périmètre. La manipulation d’oracle elle-même occupe une zone grise juridique: est-ce un « piratage », une manipulation de marché, une fraude ? Les qualifications existent pour les marchés traditionnels, moins pour un carnet d’ordres décentralisé sur une couche 2.

Il faut rappeler que les dérivés crypto (contrats à terme, perpétuels) relèvent, eux, de la directive MiFID II et du régulateur de marché, pas de MiCA. Mais un marché monétaire de prêt DeFi n’est ni l’un ni l’autre. Résultat: la sécurité de ces protocoles ne repose sur aucune obligation légale, seulement sur la discipline de leurs équipes et sur la pression réputationnelle qu’exercent des vigies privées comme CertiK. C’est un système d’autorégulation, avec tout ce que cela suppose de trous.

CertiK au-delà de Nostra : la course à la surveillance

L’affaire Nostra éclaire la mue stratégique de CertiK. La société ne se contente plus de vendre des audits ponctuels; elle construit une infrastructure de surveillance permanente. Skynet suit en continu les protocoles et leur attribue un score de risque, ses comptes d’alerte diffusent en temps quasi réel les incidents, et son offre s’est élargie à la conformité, au traçage de fonds et à des outils dopés à l’intelligence artificielle. La logique commerciale est limpide: si la fenêtre de danger ne se ferme jamais après le lancement, alors la valeur se déplace de l’audit unique vers la vigie continue.

Cette ambition s’accompagne d’un repositionnement institutionnel. CertiK, valorisée à plusieurs milliards de dollars lors de sa dernière levée et soutenue par des investisseurs de premier plan, ne cache pas son projet de devenir la première société de cybersécurité Web3 cotée en Bourse, comme l’a rapporté CoinDesk. Elle a aussi commencé à travailler avec des acteurs souverains, comme l’illustre son accord avec la banque centrale kirghize pour sécuriser un projet de monnaie numérique, que nous avons analysé dans notre article sur le som numérique et l’audit qui passe à l’État.

Il y a là une tension à garder en tête. Plus CertiK devient l’arbitre de confiance du secteur, plus la question de savoir qui surveille le surveillant se pose. Une vigie qui vend aussi des audits aux protocoles qu’elle note, et qui vise une cotation dont le cours dépendra de sa croissance, opère avec des incitations qu’il faut regarder en face. Cela n’enlève rien à l’utilité de Skynet dans l’affaire Nostra; cela invite simplement à ne pas confondre « signalé par CertiK » avec « sécurisé par CertiK ».

Comment lire un label « audité » ou « sécurisé »

Pour l’utilisateur, la conclusion pratique tient en une phrase: le badge ne remplace pas la lecture. Avant de déposer des fonds dans un marché monétaire, quelques questions valent tous les logos affichés en page d’accueil.

  • Le protocole a-t-il été audité, par qui, et surtout quel était le périmètre de l’audit ? Un audit de janvier ne dit rien du code déployé en septembre.
  • Quels actifs sont acceptés comme collatéral ? Un jeton de gouvernance maison, peu liquide, est un drapeau rouge.
  • Comment le prix de ce collatéral est-il calculé ? Une source unique au comptant est le pire des cas; une médiane multi-sources avec TWAP, le meilleur.
  • Existe-t-il des plafonds d’emprunt et de dépôt, un mode isolé, un coupe-circuit de déviation ?
  • Le protocole est-il surveillé en continu, et dispose-t-il d’un mécanisme de pause crédible en cas d’incident ?

Aucune de ces questions n’exige d’être développeur. Elles exigent seulement de traiter la sécurité comme une propriété vivante et non comme une case cochée une fois pour toutes. L’affaire Nostra rejoindra bientôt la longue liste des exploits de 2026, mais sa leçon est intemporelle: en DeFi, la confiance se mesure à la conception, pas au label. « Audité » est un point de départ; ce n’est jamais une conclusion.

Foire aux questions

Que s’est-il passé chez Nostra le 17 septembre 2026 ?

Un attaquant a manipulé le prix du jeton NSTR, en le gonflant d’environ 8 000 fois via une fausse paire de liquidité, puis l’a déposé comme collatéral pour emprunter près de 3 millions d’euros (3,5 millions de dollars) d’actifs sur le marché monétaire de Nostra, le plus gros protocole de prêt de Starknet. Nostra a gelé les dépôts, emprunts, retraits et liquidations, tandis que CertiK et PeckShield traçaient les fonds, dont environ 1,67 million d’euros pontés vers Ethereum.

CertiK avait-il audité Nostra ?

Le rôle public de CertiK dans cet incident a été la détection et le traçage des fonds via sa surveillance Skynet, pas un audit de code du protocole. Surtout, une manipulation d’oracle relève de la configuration et de la conception économique, pas d’un bug dans le code: un audit de code classique ne l’empêche pas à lui seul.

Qu’est-ce qu’une attaque de manipulation d’oracle ?

Un oracle est le mécanisme qui fournit à un protocole le prix d’un actif. Dans une attaque de manipulation, l’assaillant fausse le prix de marché d’un jeton peu liquide (souvent en créant une fausse paire et en réalisant des échanges fictifs), puis utilise ce prix gonflé contre un protocole qui lui fait confiance, par exemple pour emprunter bien plus que la valeur réelle de son collatéral.

Pourquoi ces attaques se multiplient-elles en 2026 ?

Selon TRM Labs, 2026 a enregistré un record de 32 exploits de manipulation de prix, contre 12 sur toute l’année 2025, soit environ un piratage sur huit. Les causes sont structurelles: des protocoles listent leurs propres jetons de gouvernance peu liquides comme collatéral, et des oracles lisent un prix au comptant sur des marchés trop minces pour résister.

Un audit CertiK garantit-il qu’un protocole est sûr ?

Non. Un audit est un instantané du code à une date donnée; il ne couvre ni la configuration des oracles, ni le choix des collatéraux, ni la gouvernance, ni les clés d’administration, où se concentrent désormais la plupart des pertes. Le label « audité » est un point de départ, jamais une garantie: il faut lire le périmètre de l’audit, pas seulement le badge.

Camille Fontaine couvre la sécurité et les exploits on-chain pour HOGE Wire.

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