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● DeFi & On-chain

Emprunter sans collatéral : la frontière du crédit DeFi 2026

Le prêt DeFi pèse près de 50 milliards de dollars, mais presque tout est surcollatéralisé. Wildcat, 3Jane et Huma tentent de rouvrir le chantier du crédit sans garantie.

Le prêt est le plus gros secteur de la finance décentralisée : près de 49,6 milliards de dollars déposés sur plus de 500 protocoles, selon DefiLlama. Et pourtant, presque chaque dollar de ce marché obéit à une règle humiliante : pour emprunter 100, il faut d’abord immobiliser 150. Le crédit on-chain, en 2026, reste pour l’essentiel un mont-de-piété numérique, pas un système de crédit.

Ce qui définit vraiment le crédit dans le monde réel, prêter à quelqu’un qui n’a pas déjà l’argent, existe à peine sur la blockchain. D’après les recherches de DL News sur le retour du crédit non collatéralisé, les trois plus grands protocoles du genre (Wildcat, Clearpool et TrueFi) ne totalisent qu’environ 134 millions de dollars de prêts actifs, face aux 19,8 milliards gérés par les plateformes surcollatéralisées comme Aave, Morpho et SparkLend. Le crédit sans garantie représente donc moins de 1 % du marché.

Mais quelque chose bouge. Après la gueule de bois de 2022, une nouvelle génération de protocoles (Wildcat, 3Jane, Huma) rouvre prudemment le chantier du crédit sans surcollatéral, pendant que Maple, rescapé de la débâcle, franchit les milliards en prêtant aux institutions. Voici l’état des lieux de la grande affaire inachevée de la DeFi : prêter sans exiger que l’emprunteur soit déjà riche.

Le paradoxe du prêt surcollatéralisé

Le modèle dominant est d’une simplicité brutale. Sur Aave, Morpho ou SparkLend, l’emprunteur dépose un actif (ETH, BTC tokenisé, un stablecoin) et ne peut retirer qu’une fraction de sa valeur : le ratio prêt/valeur (LTV) plafonne l’emprunt bien en dessous du collatéral. Si le prix du collatéral baisse et que le facteur de santé passe sous 1, un liquidateur solde la position. Le protocole n’a jamais besoin de faire confiance à l’emprunteur, parce qu’il détient toujours plus que ce qu’il a prêté.

C’est robuste, c’est sans permission, et c’est la raison pour laquelle la DeFi a survécu à des chocs qui ont pulvérisé les prêteurs centralisés. Mais c’est aussi un aveu d’échec conceptuel. Un prêt surcollatéralisé ne sert pas à financer un projet, à lisser un revenu ou à créer du pouvoir d’achat : il sert à faire du levier sur des actifs qu’on possède déjà. C’est parfait pour le trader, inutile pour l’entreprise sans trésorerie ou pour le particulier sans portefeuille. Le token AAVE se négocie autour de 109 EUR pour une capitalisation de 1,68 milliard EUR, et MORPHO autour de 2,19 EUR pour environ 1,51 milliard EUR (CoinGecko), mais toute cette valeur repose sur une mécanique de gage, pas de crédit.

ProtocoleModèleTVL (sept. 2026)Garantie
Aave V3Marché monétaire universel~17,7 Mds $Surcollatéralisé
MorphoRéseau de crédit modulaire~9,58 Mds $Surcollatéralisé
SparkLendFork optimisé stablecoin~4,36 Mds $Surcollatéralisé
JustLend (Tron)Marché monétaire~3,67 Mds $Surcollatéralisé
MapleCrédit institutionnel~2,99 Mds $Surcollatéralisé (liquide)
Wildcat + Clearpool + TrueFiCrédit non collatéralisé~134 M $ (prêts actifs)Aucune / accord juridique
Sources : DefiLlama et DL News Research. La TVL et l’encours de prêts sont des mesures distinctes.

Pourquoi la DeFi a fui le crédit en blanc

Le crédit du monde réel repose sur trois piliers : une identité (on sait qui emprunte), un historique (on sait comment il a remboursé par le passé) et un recours juridique (on peut le poursuivre s’il ne rembourse pas). Sur une blockchain publique, les trois s’effondrent. Une adresse est pseudonyme et gratuite à recréer ; il n’existe pas de bureau de crédit universel ; et poursuivre un portefeuille qui a disparu à l’autre bout du monde relève du voeu pieux.

Un guide de Chainlink sur le prêt sous-collatéralisé résume les obstacles : le risque de défaut (l’environnement pseudonyme n’offre aucun recours naturel), l’absence de norme d’identité et de score de crédit on-chain, la difficulté à vérifier des données hors chaîne fiables, et la gestion de la liquidité entre profils de risque différents. Faute de réponse, la DeFi a choisi la seule solution qui ne demande de faire confiance à personne : exiger plus de collatéral que le montant prêté.

Il existe bien une forme de prêt sans collatéral qui fonctionne déjà parfaitement : le flash loan. On emprunte des millions sans garantie, à condition de tout rembourser dans la même transaction ; sinon, l’opération entière est annulée. Mais ce n’est pas du crédit, c’est une astuce de règlement atomique. Le vrai crédit doit survivre au fait que l’emprunteur reparte avec l’argent et revienne dans six mois. C’est précisément ce problème que 2022 a rendu douloureusement concret.

2021-2022 : la première vague et sa gueule de bois

La première génération avait pourtant essayé. Maple, Goldfinch, TrueFi et Clearpool ont construit, entre 2021 et 2022, des pools de prêt non collatéralisé destinés aux institutions crypto, avec un intermédiaire humain chargé d’évaluer l’emprunteur : le « délégué » ou souscripteur. Le modèle a tenu tant que le marché montait. Puis FTX s’est effondré.

Le 5 décembre 2022, Orthogonal Trading a fait défaut sur 36 millions de dollars de prêts contractés via Maple, après avoir menti sur son exposition à FTX : la firme avait affirmé à son délégué, M11 Credit, ne détenir que 2,5 millions de dollars sur la plateforme de Sam Bankman-Fried, alors que la réalité était bien pire, comme l’ont documenté The Block et CoinDesk. Les déposants des pools touchés ont subi jusqu’à 80 % de pertes. La leçon fut cruelle : le prêt non collatéralisé de la DeFi dépendait encore d’un souscripteur centralisé, et quand celui-ci se trompait ou mentait, c’était le fournisseur de liquidité qui payait.

Que le défaut vienne d’un mensonge de contrepartie ou d’un bug de contrat, le résultat est le même pour le prêteur : une créance qui ne reviendra pas. C’est le même mécanisme de créances douteuses que celui qui a fait dérailler des marchés de prêt forkés, comme le rappelle notre autopsie de Tectonic sur Cronos. Après 2022, l’encours du crédit en blanc s’est évaporé, et la DeFi s’est repliée sur la seule chose qu’elle savait sécuriser sans confiance : le gage.

Maple : du crédit en blanc au collatéral, et retour vers le haut

L’histoire de Maple est celle de tout le secteur, en accéléré. Le protocole a vu ses dépôts fondre d’un pic supérieur à 900 millions de dollars à un plancher de 25 millions, une chute de 97 %, avant de renaître. Début 2023, son directeur général et cofondateur Sid Powell a pris une décision radicale : abandonner le prêt fondé sur la confiance pour le prêt surcollatéralisé, celui où, en cas de défaut, il reste vraiment un collatéral à saisir (BTC, ETH, SOL, XRP déposés au-dessus de la valeur du prêt).

Le pari a payé. Maple gère aujourd’hui près de 2,99 milliards de dollars de TVL (DefiLlama), avec environ 1,9 milliard de prêts actifs et plus de 22 milliards émis depuis 2022, sur des tickets allant de 10 à 500 millions de dollars par emprunteur institutionnel. Ses produits phares, les tokens de rendement syrupUSDC et syrupUSDT, ont été rejoints à l’été 2026 par syrupUSDG, adossé au dollar global USDG, sa première nouvelle brique en deux ans.

Powell ne cache pas sa stratégie. Il a confié à DL News se souvenir de l’ambiance de l’après-FTX : « On entendait partout que le prêt était mort, qu’il n’avait plus sa place dans la crypto. » Sa réponse a été de ne viser que les institutions, qui « sont généralement prêtes à payer un peu plus pour des produits taillés à leurs besoins ». Sa formule, empruntée à Peter Thiel, résume tout : « la concurrence, c’est pour les pigeons. » L’ironie est totale : l’enfant vedette du prêt non collatéralisé a survécu en revenant au collatéral. Powell a d’ailleurs prédit, dans CoinDesk, que les marchés on-chain finiraient par « avaler Wall Street ». Reste que financer les institutions crypto qui ont déjà des bilans à gager, ce n’est toujours pas résoudre le crédit.

Le retour du non-collatéralisé : une renaissance prudente

Plutôt que de disparaître, le crédit en blanc se reconstruit en silence, avec une philosophie inverse de celle de 2021. Le péché originel de la première vague était la mutualisation : tous les déposants d’un pool partageaient l’exposition à tous les emprunteurs, si bien qu’un seul défaut contaminait l’ensemble. La nouvelle génération mise sur l’isolement et la transparence. Le prêteur choisit exactement quel emprunteur il finance, et son exposition se limite au marché précis qu’il alimente, ce qui réduit drastiquement le risque de contagion et rend le risque de crédit plus facile à évaluer et à tarifer.

Le segment reste minuscule. Selon DL News, Wildcat concentre environ 103 millions de dollars de prêts actifs (près de 80 % du crédit non collatéralisé recensé par DefiLlama), devant Clearpool (~23 millions) et TrueFi (~8 millions), soit à peine 134 millions au total. Face aux dizaines de milliards du prêt gagé, c’est une expérience de laboratoire, pas encore un marché. Mais les architectures qui émergent sont bien plus honnêtes sur ce qu’elles font. Que l’infrastructure de crédit on-chain soit encore jeune et testée en conditions réelles, l’attaque de gouvernance qui a déjoué le timelock de Term Finance l’a rappelé cet été. Deux grandes familles se dessinent, comme le montre le tableau ci-dessous.

ModèleSubstitut au collatéralEmprunteur typeExemple
Crédit bilatéral privéAccord juridique + réputationMarket makers, fondsWildcat
Marché monétaire à scoreScore de crédit on/off-chainTraders, particuliers vérifiés3Jane
PayFi (financement de flux)Créances, factures, flux futursEntreprises, remittancesHuma
Crédit privé RWAActifs et revenus du monde réelPME, marchés émergentsGoldfinch, Centrifuge
Institutionnel surcollatéraliséCollatéral liquide (BTC/ETH)Institutions cryptoMaple
Délégation de créditCollatéral d’un tiers délégantContreparties de confianceAave

Wildcat : la liberté de contracter

Wildcat est le leader actuel du crédit non collatéralisé, et sa proposition est presque provocante : le protocole ne fait rien. Il n’évalue pas le risque de crédit, ne garantit pas le remboursement, n’est régulé par aucune autorité. Il fournit une simple infrastructure sur laquelle un emprunteur crée son propre marché, en fixant lui-même les paramètres : ratio de réserve, cycle de retrait, et surtout la liste blanche des prêteurs autorisés à le financer. Le protocole prélève 5 % du taux servi (un rendement de 10 % devient 10,5 %) et se retire du jeu. Le risque de contrepartie n’est pas masqué, il est rendu explicite et négocié directement.

Les emprunteurs sont des acteurs qui ont besoin de fonds de roulement rapides : Wintermute, Hyperithm, Selini Capital, Amber Group ou Keyrock, des market makers pour qui bloquer un collatéral serait un gaspillage de capital. The Block rapporte plus de 360 millions de dollars de prêts émis depuis le lancement. Le tour de table de 3,5 millions de dollars, mené par Robot Ventures, compte parmi ses soutiens Evgeny Gaevoy, le patron de Wintermute, en associé silencieux, aux côtés du cofondateur Dillon Kellar.

Le modèle assume une contradiction que la DeFi préfère souvent masquer : Wildcat est sans permission au niveau du code, mais chaque marché est en pratique fermé par une liste blanche et un accord juridique. Autrement dit, la décentralisation ne supprime pas le gardien, elle le déplace du protocole vers l’emprunteur, qui décide qui a le droit de le financer. Pour des market makers habitués aux lignes de crédit bilatérales de la finance traditionnelle, ce n’est pas un défaut mais une fonctionnalité : ils retrouvent la souplesse du gré à gré, avec le règlement et la transparence de la blockchain en prime.

Le directeur général Laurence Day assume la radicalité du projet. Au lancement de la version Ethereum, il a déclaré à The Block : « Vous pouvez appeler ça du free banking ; moi, j’appelle ça la liberté de contracter. » Le livre blanc du protocole ne promet aucune magie sur le défaut : le risque de contrepartie y est décrit comme « bien réel dans tous les cas », un emprunteur qui s’effondre ou disparaît « peut être poursuivi en justice, mais vous ne reverrez probablement pas l’intégralité de vos actifs s’il a fait un coup à la Alameda ». Cette lucidité s’est vérifiée : lors du défaut de l’emprunteur Kinto, Wildcat a pu affirmer qu’il ne présentait « aucun risque de contagion » pour les autres prêts, précisément parce que chaque marché est cloisonné.

3Jane : importer le score FICO sur Ethereum

Là où Wildcat reste bilatéral et réservé aux professionnels, 3Jane vise beaucoup plus large et beaucoup plus ambitieux : un marché monétaire fondé sur le crédit, ouvert à des lignes de crédit renouvelables sans collatéral. Les prêteurs déposent de l’USDC et reçoivent un stablecoin, l’USD3, qui représente la tranche senior ; les stakers reçoivent le sUSD3, la tranche junior qui absorbe les premières pertes. Il n’y a aucun collatéral à déposer et, fait notable, aucun mécanisme de liquidation.

Le coeur du système est un algorithme propriétaire, le 3CA, qui fixe pour chaque emprunteur trois paramètres : le montant de la ligne de crédit, une prime de risque (donc un taux individualisé) et un rythme de remboursement. Pour évaluer la solvabilité, 3Jane croise des données on-chain (historique du portefeuille, positions DeFi, analysées via Cred Protocol et Blockchain Bureau) et des données hors chaîne : comptes bancaires via Plaid, comptes d’exchange, et scores de crédit traditionnels comme le VantageScore 3.0 ou le FICO. Le tout passe par zkTLS et le protocole Reclaim, qui permettent de prouver ces informations sans les révéler, selon l’explication détaillée de Leviathan News.

Noter un emprunteur est, au fond, un problème d’oracle : il faut transformer des signaux bruités en un prix fiable de la confiance, exactement comme le marché doit transformer un flux d’ordres en une cotation crédible du bitcoin, sujet que nous avons creusé dans notre analyse du volume derrière la cotation. En cas de défaut, 3Jane prévoit un « Credit Slasher » qui dégrade le score de l’emprunteur, des enchères de créances on-chain et le recours à des agences de recouvrement américaines. Les limites sont assumées : le recouvrement est lent (des mois, voire des années), le protocole est pour l’instant centré sur les États-Unis (dépendance à Plaid et aux agences), et l’algorithme n’a pas encore fait ses preuves à grande échelle.

Huma et le PayFi : le flux comme collatéral

Huma Finance propose une troisième voie, peut-être la plus proche du vrai crédit économique. Son créneau, le PayFi (payment finance), consiste à financer non pas des spéculateurs mais des flux de paiement réels. Une entreprise qui attend le règlement d’une facture, un opérateur de transfert d’argent transfrontalier, un acquéreur de paiement par carte : tous ont besoin de liquidités immédiates alors que l’argent est déjà en route. Huma leur avance des stablecoins contre ces créances et se rembourse quand le paiement arrive. Le substitut au collatéral n’est pas un actif dormant, c’est une créance sur un flux futur.

Selon les données du protocole relayées par Messari, le réseau PayFi a traité plusieurs milliards de dollars de transactions cumulées. Le token HUMA, avec une offre de dix milliards d’unités, alimente un mécanisme de rachat et destruction financé par une part des frais du protocole. Le modèle rappelle l’affacturage et le financement du commerce, deux piliers de la finance réelle, transposés sur la blockchain. Il n’est pas exempt de risque technique : un exploit mineur sur un contrat V1 déprécié a rappelé en 2026 que même un crédit adossé à des flux réels reste exposé au risque de code.

Concrètement, le PayFi finance des usages qui n’ont rien de spéculatif : l’avance de trésorerie à une PME en attente d’un virement, le préfinancement d’un envoi de fonds transfrontalier là où les rails bancaires mettent trois jours, ou le règlement instantané d’un paiement par carte pour un commerçant. C’est sans doute la forme de crédit on-chain la plus proche de l’économie réelle, parce que le remboursement ne dépend pas de la hausse d’un token mais de l’arrivée d’un paiement déjà engagé. Le revers, c’est que la qualité du prêt tient entièrement à la fiabilité de la contrepartie hors chaîne, un maillon que la blockchain ne peut ni vérifier ni forcer.

Le chaînon manquant : identité et score on-chain

Tout revient à la même question : sans identité, il ne peut pas y avoir de crédit, car un mauvais payeur n’a qu’à créer un nouveau portefeuille. C’est le problème Sybil, et trois primitives tentent de le résoudre.

La première est le score de crédit on-chain. Des acteurs comme Cred Protocol, Spectral ou Blockchain Bureau analysent l’historique d’un portefeuille (3Jane évoque un corpus de plus de 500 millions d’adresses) pour produire une note de solvabilité native. La deuxième est le pont vers les données hors chaîne : grâce à zkTLS et à des protocoles comme Reclaim, un emprunteur peut prouver son solde bancaire ou son score FICO sans dévoiler ses relevés. La troisième est la preuve d’humanité. World ID, développé par Tools for Humanity, associe une adresse à un être humain unique via un scan de l’iris réalisé par l’Orb. La fintech Divine Research s’en est servie pour distribuer environ 30 000 microprêts non collatéralisés, la plupart inférieurs à 1 000 dollars en USDC, en s’assurant qu’un emprunteur ne puisse détenir qu’un seul prêt à la fois pour empêcher les défaillants en série de revenir sous une nouvelle identité, comme le rapporte IDTechWire.

Il existe enfin une quatrième approche, plus ancienne et déjà intégrée à Aave : la délégation de crédit. Un déposant délègue sa ligne de crédit à une contrepartie de confiance, qui peut alors emprunter sans collatéral propre, adossée au collatéral du délégant. C’est un pont fondé sur la confiance interpersonnelle, efficace mais peu scalable. Le pari commun de toutes ces primitives est le même : rendre la réputation portable et coûteuse à jeter. Reste que l’identité on-chain soulève ses propres controverses, entre protection de la vie privée, risque d’exclusion et débats autour de la biométrie.

Gérer le défaut quand il n’y a rien à saisir

Voilà le vrai test. Dans un prêt gagé, le défaut est presque indolore pour le protocole : on liquide le collatéral et l’affaire est close. Dans un prêt en blanc, il n’y a rien à liquider, et la perte en cas de défaut approche 100 % du principal. Les nouveaux protocoles combinent donc plusieurs garde-fous : des accords de prêt-cadre juridiques (Wildcat, Maple) qui permettent de poursuivre en justice, le tranchage senior/junior (3Jane) où la tranche junior encaisse la première perte, le cloisonnement des marchés pour limiter le rayon de l’explosion, le recouvrement hors chaîne par des agences spécialisées, et la dégradation de réputation pour renchérir le coût d’un défaut.

Aucun de ces outils n’annule le problème de fond, la sélection adverse : les emprunteurs les plus avides de crédit non garanti sont souvent les plus risqués. Et le risque ne se limite pas au défaut de l’emprunteur ; il englobe le risque de contrat intelligent, la manipulation d’oracle et la défaillance des gestionnaires de risque. Le bilan d’août dressé par CertiK a rappelé que la DeFi paie régulièrement le prix de la manipulation de prix et des créances douteuses. Le tableau ci-dessous résume l’écart de nature entre les deux mondes.

DimensionPrêt surcollatéraliséCrédit non collatéralisé
Garantie en cas de défautCollatéral saisi et liquidéRien à saisir
RecoursAutomatique, on-chainJuridique, lent, partiel
Perte en cas de défautFaible (marge de sécurité)Proche de 100 %
Efficacité du capitalFaible (150 pour 100)Élevée
Dépendance à un tiersOracle de prixSouscripteur, score, juridiction
AccèsDéjà détenteur d’actifsRéputation ou identité vérifiée

Le rendement : ce que paie vraiment le risque de crédit

Pourquoi s’aventurer sur ce terrain ? Pour le rendement. Le crédit privé et non collatéralisé affiche des taux nettement supérieurs à ceux du prêt gagé : Goldfinch vise 9 à 12 %, TrueFi 8 à 13 %, Clearpool 8 à 14 %, quand la fourniture de stablecoins sur Aave rapporte le plus souvent quelques pour cent. L’écart n’est pas gratuit : il rémunère le risque de crédit, pas seulement l’utilisation de la liquidité.

Ce surcroît de rendement doit se comparer au taux sans risque. La facilité de dépôt de la Banque centrale européenne s’établit à 2,25 % depuis le 17 juin 2026, selon les taux directeurs officiels de la BCE, la prochaine réunion étant fixée au 10 septembre. Un crédit on-chain qui paie 10 % offre donc une prime d’environ 8 points sur l’euro sans risque ; mais cette prime est exactement la mesure de la probabilité, et de la sévérité, d’une perte de principal. C’est un « rendement réel » au sens où il est versé par de vrais emprunteurs et non par l’émission de tokens, mais c’est aussi un risque bien réel. La logique n’est pas si différente de celle du carry et de la base des futures, où l’écart de taux se paie toujours en exposition.

La bonne façon de lire ces chiffres n’est pas le rendement affiché, mais le rendement ajusté du risque de défaut. Un pool qui verse 12 % mais perd 4 % de son capital par an en créances irrécouvrables rapporte moins qu’un placement gagé à 5 %. C’est le piège classique de la course au rendement : les taux les plus élevés signalent souvent les emprunteurs les plus fragiles, et la prime s’évapore au premier cycle baissier. Les investisseurs avisés exigent donc une transparence totale sur les taux de défaut historiques, la composition des emprunteurs et l’ordre de priorité des pertes, précisément ce que la première vague de 2021 n’offrait pas.

ProtocolePrêts actifsRendement cibleEmprunteurs
Maple~1,9 Md $VariableInstitutions crypto
Wildcat>100 M $NégociéMarket makers
Goldfinch~57 M $9-12 %Crédit privé, marchés émergents
ClearpoolTestnet (Prime)8-14 %Institutions régulées (KYC)
TrueFi<10 M $8-13 %Entreprises (investisseurs accrédités)
3JaneEn développementIndividualiséTraders, particuliers vérifiés
Sources : DL News Research, Goldfinch, DefiLlama. Rendements indicatifs, hors pertes.

Le pont avec le monde réel : crédit privé et RWA

Une partie de la réponse au problème du crédit on-chain se trouve hors de la chaîne. Goldfinch a été le pionnier du prêt non collatéralisé adossé à des activités du monde réel, en finançant des prêteurs des marchés émergents. Le protocole a facilité plus de 100 millions de dollars de prêts on-chain et a fait évoluer son offre vers Goldfinch Prime, un pool destiné aux allocateurs institutionnels qui donne une exposition à du crédit privé de qualité institutionnelle, avec un rendement visé de 9 à 12 % net de frais, comme l’a détaillé The Block.

Ici, la frontière entre « crypto sous-collatéralisée » et « crédit privé tokenisé » s’efface. Le collatéral existe, mais il est hors chaîne (un portefeuille de prêts, une entreprise, un fonds), et le token n’est qu’une créance sur cet actif réel. C’est le prolongement du crédit institutionnel qui a déjà envahi la DeFi via Maple, Apollo ou Centrifuge, un mouvement de fond qui rapproche chaque mois davantage la finance décentralisée des acteurs du crédit privé traditionnel. L’avantage est réel : ce pont est le segment le plus dynamique. Le revers l’est tout autant : il réimporte les problèmes de la finance traditionnelle, l’exécution hors chaîne, l’opacité du sous-jacent et la dépendance à des oracles de valeur nette d’inventaire.

Régulation : quand le prêt DeFi ressemble à une banque

C’est peut-être le point le plus délicat. Le prêt surcollatéralisé ressemble à du trading avec effet de levier ; le crédit non collatéralisé, lui, ressemble à ce que font les banques et les organismes de crédit, une activité très encadrée. En France, deux autorités seraient concernées : l’AMF pour les aspects de marché, et l’ACPR pour la supervision bancaire et prudentielle. Or le règlement MiCA n’apporte ici aucune réponse directe : il encadre les prestataires de services sur crypto-actifs (les PSAN, devenus CASP) et les émetteurs de stablecoins, mais pas l’activité de prêt en elle-même, ni les protocoles DeFi réellement autonomes. Il n’existe pas d’agrément MiCA pour « faire du crédit on-chain », et surtout aucun fonds de garantie des dépôts : en cas de défaut, c’est le prêteur qui absorbe la perte.

Le régime transitoire des PSAN s’est achevé le 1er juillet 2026, et l’AMF a rappelé que les acteurs non conformes doivent organiser une extinction ordonnée de leur activité, la non-conformité constituant un délit pénal, comme le précise sa note sur la fin de la période transitoire. Un crédit non garanti proposé à des particuliers européens, comme les microprêts adossés à World ID, relèverait par ailleurs de la directive sur le crédit à la consommation et du Code de la consommation, un tout autre régime. Les pools institutionnels (Wildcat, Maple, Clearpool) s’en tiennent pour l’instant au KYC/AML et à des contrats privés sur mesure, dans une zone grise. La question systémique reste ouverte : à mesure que le crédit on-chain grandira, qui jouera le rôle de prêteur en dernier ressort ? La réponse est : personne. Les régulateurs européens (EBA, ESMA) ont jusqu’ici jugé la DeFi trop marginale, une part encore minime de la valeur crypto mondiale, pour la prioriser, mais le crédit non collatéralisé est précisément le type d’activité qui pourrait faire changer d’avis.

Faut-il prêter sans collatéral ? La grille de lecture

Avant d’aller chercher 10 % de rendement sur un marché de crédit non garanti, une poignée de questions séparent l’investissement réfléchi du pari aveugle.

  • Qui est l’emprunteur, et son identité est-elle vérifiée (KYC, World ID, historique de remboursement) ?
  • Existe-t-il un accord juridique exécutoire, et dans quelle juridiction pourriez-vous réellement poursuivre ?
  • Le marché est-il cloisonné ou mutualisé : votre perte est-elle isolée ou partagée avec d’autres emprunteurs ?
  • Une tranche junior absorbe-t-elle la première perte avant votre capital ?
  • Quels sont le ratio de réserve et le calendrier de retrait : pourrez-vous sortir avant les autres ?
  • Comment le score de crédit est-il calculé, par qui, et avec quelle méthodologie d’oracle ?
  • Que se passe-t-il concrètement en cas de défaut : saisie, recouvrement, délais, taux de recouvrement historique ?
  • Le rendement compense-t-il une perte potentielle de la quasi-totalité du principal ?

Le crédit non collatéralisé est à la fois la plus grande opportunité de la DeFi et son problème le plus difficile. En 2026, c’est une expérience à 134 millions de dollars, pas un marché à 50 milliards. Les gagnants ne seront pas ceux qui offriront le meilleur rendement, mais ceux qui résoudront l’identité et l’exécution du recours. La règle, au fond, est celle de tout banquier : connaissez votre emprunteur, ou ne prêtez pas.

Frequently Asked Questions

Peut-on emprunter en DeFi sans aucun collatéral ?

Oui, mais l’offre reste marginale. La quasi-totalité du prêt DeFi (Aave, Morpho, SparkLend) exige un collatéral supérieur au montant emprunté. Une poignée de protocoles proposent du crédit non collatéralisé : Wildcat pour les market makers professionnels via des accords bilatéraux, 3Jane pour des lignes de crédit fondées sur un score, ou des services comme Divine Research qui distribuent de petits prêts adossés à la preuve d’humanité World ID. Au total, ce segment ne pèse qu’environ 134 millions de dollars de prêts actifs.

Quelle différence entre prêt sous-collatéralisé et non collatéralisé ?

Le prêt sous-collatéralisé (undercollateralized) autorise un emprunt supérieur à la valeur du collatéral déposé, mais un collatéral existe tout de même. Le prêt non collatéralisé (en blanc) n’exige aucune garantie : il repose entièrement sur la réputation, un accord juridique, un score de crédit ou un flux de revenus futur. Dans les deux cas, la perte en cas de défaut est bien plus élevée que dans le prêt surcollatéralisé classique, où le collatéral peut être saisi.

Quels sont les risques du crédit non garanti en DeFi ?

Le principal risque est le défaut sans recours : sans collatéral à liquider, la perte peut approcher 100 % du capital prêté, et le recouvrement juridique est lent et incertain. S’y ajoutent le risque de contrat intelligent, la manipulation d’oracle ou de score, la sélection adverse (les emprunteurs les plus demandeurs sont souvent les plus risqués) et l’absence de tout fonds de garantie. Le défaut d’Orthogonal Trading sur Maple en 2022, avec jusqu’à 80 % de pertes pour les déposants, illustre ces dangers.

Comment un protocole évalue-t-il un emprunteur sans historique de crédit ?

Plusieurs méthodes coexistent. Les scores de crédit on-chain (Cred Protocol, Spectral, Blockchain Bureau) analysent l’historique du portefeuille. Des technologies comme zkTLS et Reclaim permettent d’importer des données hors chaîne (solde bancaire, score FICO ou VantageScore) sans les dévoiler. La preuve d’humanité (World ID) garantit l’unicité de l’emprunteur. Enfin, les pools institutionnels s’appuient sur un KYC classique et des accords de prêt-cadre juridiques.

Le crédit DeFi non collatéralisé est-il régulé en France ?

Pas spécifiquement. Le règlement MiCA encadre les prestataires de services sur crypto-actifs et les émetteurs de stablecoins, mais pas l’activité de prêt ni les protocoles autonomes. En France, l’AMF supervise les marchés et l’ACPR le crédit, mais aucun agrément dédié au crédit on-chain n’existe, et il n’y a pas de garantie des dépôts. Un crédit à des particuliers pourrait relever de la directive sur le crédit à la consommation. Le régime transitoire des PSAN s’est achevé le 1er juillet 2026.

Par Yuki Tanaka, rédacteur crédit on-chain chez HOGE Wire. Cet article est informatif et ne constitue pas un conseil en investissement.

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