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● Markets

Funding et krachs : anatomie des grandes liquidations crypto

Du Black Thursday de 2020 aux 19 milliards de dollars du 10 octobre 2025, chaque grand krach crypto porte une signature de funding. Anatomie des cascades à effet de levier.

Le funding, ce thermomètre qu’on regarde toujours trop tard

Tous les quelques mois, le marché crypto rappelle une vérité simple : l’effet de levier a un prix. Ce prix porte un nom, le funding, ce paiement périodique qui maintient les contrats perpétuels collés au cours spot. Quand il est calme, personne ne le regarde. Quand il hurle, il est déjà trop tard. Au moment d’écrire ces lignes, le 9 août 2026, l’indice de référence KFRI de CF Benchmarks affiche -1,94% en rythme annualisé, le Bitcoin s’échange autour de 56 000 euros et reste environ 36% sous son sommet historique proche de 126 000 dollars, atteint en octobre 2025. Entre ces deux états se cache une histoire : les plus grands effondrements de la crypto portent tous, sans exception, une signature de funding.

Cet article n’est pas un cours de mécanique. Pour le fonctionnement détaillé du taux et la lecture de sa structure de terme, nous renvoyons à nos guides précédents. Ici, nous racontons un schéma qui se répète : un régime de funding surchauffé, des positions longues entassées les unes sur les autres, un catalyseur, puis la cascade qui remet le compteur à zéro, le plus souvent en territoire profondément négatif. Du Black Thursday de mars 2020 aux 19 milliards de dollars balayés le 10 octobre 2025, c’est le même film, avec des budgets de plus en plus élevés.

Une mise en garde s’impose d’emblée : le funding ne provoque pas les krachs à lui seul. C’est un symptôme et un accélérateur, pas la cause première. Mais c’est le baromètre de positionnement le plus honnête dont nous disposons, et l’ignorer revient à conduire sans jauge de carburant.

Rappel express : à quoi sert le funding

Un contrat perpétuel est un future sans date d’expiration. Il a été inventé par BitMEX en mai 2016 avec le XBTUSD. Arthur Hayes, son cofondateur, résume l’intuition d’origine ainsi : « Nous nous demandions sans cesse : existe-t-il un moyen de créer un produit sans expiration, afin de concentrer toute la liquidité sur un seul contrat ? » Le problème d’un produit sans échéance, c’est qu’il n’a aucun mécanisme naturel pour rester aligné sur le spot. Le funding est cette béquille, et Hayes reconnaît qu’un « produit qui ressemblait à du trading sur marge permettait d’éviter d’avoir à répondre aux questions de clients déboussolés ».

Le principe tient en une phrase. Quand le perpétuel se négocie au-dessus du spot, signe que les longs dominent, ils versent le funding aux shorts. Quand le perpétuel passe sous le spot, ce sont les shorts qui paient les longs. Le taux est prélevé à intervalles réguliers : toutes les huit heures sur Binance ou Bybit, toutes les heures sur Hyperliquid ou dYdX. Un funding positif élevé traduit donc un marché penché du côté long et prêt à payer cher pour le rester ; un funding négatif signale l’inverse. Ce n’est pas un détail comptable : c’est une lecture directe de l’appétit pour le risque, mise à jour plusieurs fois par jour.

Deux subtilités comptent pour comprendre les krachs. D’abord, le taux ne se résume pas à la prime : il combine un taux d’intérêt de référence et la prime du perpétuel sur le spot, le tout borné par un plancher et un plafond propres à chaque plateforme. Ensuite, la cadence de prélèvement change tout. Un funding versé toutes les huit heures laisse le temps de réagir ; un funding horaire, comme sur Hyperliquid, transforme le coût de portage en saignée continue quand la position part de travers. Plus la fréquence est élevée, plus la sanction d’un mauvais positionnement tombe vite, et plus la spirale peut s’enclencher rapidement.

Pourquoi un funding brûlant annonce la fragilité

Un funding fortement positif décrit une situation précise : la foule est longue, elle paie une prime pour rester longue, et ses marges de sécurité fondent à mesure que le coût de portage grimpe. Les économistes ont d’ailleurs formalisé cette logique sous le nom de « crypto carry » : le funding se comporte comme le rendement d’une stratégie de portage, et quand il devient anormalement élevé, il rémunère un risque anormalement élevé. Autrement dit, un funding brûlant n’est pas une fête, c’est une facture qui s’accumule.

La fragilité vient de la réflexivité. Des longs entassés au même endroit partagent les mêmes seuils de liquidation. Il suffit d’un catalyseur, une annonce macro, un choc de liquidité, pour que les premières liquidations poussent le prix contre les positions suivantes, qui sautent à leur tour. Le funding ne fait que mesurer la hauteur de la pile avant qu’elle ne s’effondre. Shang Wu, analyste de recherche senior chez BitMEX, décrit ce biais structurel dans le rapport dérivés du deuxième trimestre 2026 : « les traders d’Hyperliquid sont majoritairement des particuliers, on-chain, avec un biais structurellement long, des degens prêts à payer cher pour le levier, ce qui pousse leur funding vers le haut. » Ce positionnement se lit aussi dans l’ensemble des dérivés, comme nous l’avons montré dans notre autopsie d’un pari à 5 milliards.

12 mars 2020 : le Black Thursday et la spirale BitMEX

Le premier grand désendettement de l’ère des perpétuels a eu lieu le 12 mars 2020, quand la panique liée au COVID a frappé tous les actifs en même temps. En quinze minutes, vers 10h45 UTC, le Bitcoin est passé de 7 200 à 5 678 dollars, un plus bas de dix mois, avant de poursuivre sa chute vers 3 600 dollars sur la journée. Sur BitMEX, alors plaque tournante des perpétuels, plus de 700 millions de dollars de positions ont été liquidées, dont 698 millions de longs : plus de 90% des liquidations frappaient des paris haussiers.

Ce jour-là, la mécanique s’est emballée. Le moteur de liquidation vendait agressivement, mais les carnets d’ordres étaient trop minces pour absorber le flux. À un moment, la plateforme affichait des liquidations en attente sans contrepartie suffisante pour les exécuter. La congestion de la blockchain Bitcoin empêchait les traders d’envoyer du collatéral à temps, ce qui alimentait la spirale. Une interruption de service de BitMEX, plus tard attribuée à une attaque, a paradoxalement stoppé net la chute en gelant les liquidations forcées. La leçon était déjà là : une plateforme dominante, un funding qui avait été euphorique et un moteur de liquidation aveugle suffisent à transformer une correction en effondrement réflexif.

19 mai 2021 : l’euphorie qui se retourne

Le printemps 2021 offre le cas d’école de la surchauffe. Pendant des semaines, le funding du Bitcoin est resté collé près de son plafond sur la plupart des plateformes, à des niveaux qui, annualisés, dépassaient allègrement 50%. C’était le signal clignotant d’un marché où presque tout le monde était long à levier. Il ne manquait qu’une étincelle. Elle est venue le 19 mai, quand Pékin a réaffirmé son interdiction des transactions crypto, quelques jours après la volte-face de Tesla sur les paiements en Bitcoin.

Le résultat fut brutal : en une douzaine d’heures, le Bitcoin a chuté d’environ 30%, de 43 000 à 30 000 dollars, et près de 8 milliards de dollars de positions à effet de levier ont été balayés, plus de 800 000 comptes touchés. L’analyse de Chainalysis sur ce krach souligne que la vente venait surtout des particuliers, pas des institutions : la foule longue, celle-là même que le funding décrivait depuis des mois, s’est fait éjecter en bloc. Ce type de sommet de cycle euphorique s’inscrit dans une mécanique plus large que nous détaillons dans notre article sur les maths du halving.

2022 : le grand désendettement (Terra, 3AC, FTX)

L’année 2022 a montré une autre facette du funding : non plus l’étincelle d’une seule journée, mais le baromètre d’un désendettement qui dure des mois. Tout commence en mai avec l’implosion du stablecoin algorithmique UST et de son jumeau LUNA. La contagion emporte le fonds spéculatif Three Arrows Capital, qui fait défaut sur un prêt de plus de 660 millions de dollars auprès de Voyager Digital avant de tomber en faillite, puis le prêteur Celsius. En novembre, c’est l’effondrement de FTX qui pousse le Bitcoin sous les 16 000 dollars. Bloomberg a retracé cette série d’effondrements comme une réaction en chaîne de contreparties.

Pendant toute cette période, le funding est resté durablement négatif, une anomalie qui traduisait une peur structurelle : personne ne voulait être long, tout le monde couvrait ou vendait à découvert. Ce n’était plus une pile de longs qui s’effondrait en quelques minutes, mais une défiance qui s’installait. Le point important, c’est que le funding négatif n’était pas le problème ; il était le thermomètre du problème réel, un enchevêtrement de crédit et de contreparties opaques. Ce risque de contrepartie, aujourd’hui déplacé vers les curateurs et les coffres du crédit on-chain, est au cœur de notre analyse sur le prêt DeFi et le risque des curateurs.

10 octobre 2025 : le krach record des 19 milliards

Puis vint le 10 octobre 2025, l’épisode qui a redéfini l’échelle. Dans les jours précédents, tous les voyants de surchauffe étaient au rouge : l’open interest sur les dérivés Bitcoin avait atteint le record de 217 milliards de dollars, et le funding avait grimpé jusqu’à 30% annualisés dès le 6 octobre, le jour même où le Bitcoin inscrivait un sommet historique proche de 126 000 dollars. La pile de longs n’avait jamais été aussi haute. Voici comment cet épisode se compare aux précédents.

DateÉpisodeDéclencheurLiquidations (24h)Chute du prix
12 mars 2020Black ThursdayPanique macro COVIDPlus de 0,7 Md$ sur BitMEXBTC -24% en 24h
19 mai 2021Répression chinoiseInterdiction réaffirmée en ChinePrès de 8 Md$BTC -30% (43k vers 30k$)
Mai à nov. 2022Terra, 3AC, FTXChute d’UST puis faillites en chaînePlusieurs vagues successivesBTC sous 16 000$
10 oct. 2025Krach des tarifs douaniersTarifs Trump 100% sur la ChinePlus de 19 Md$ (record)BTC -14,5% (122,6k vers 104,8k$)

L’étincelle est arrivée à 14h57 UTC : sur Truth Social, Donald Trump annonçait des tarifs douaniers de 100% sur les importations chinoises à compter du 1er novembre, portant le total à 130%. Actions et matières premières ont décroché, mais c’est la crypto, ouverte 24h/24 et sans coupe-circuit, qui a servi de soupape. Vers 20h50, la cascade s’est déclenchée : selon l’explication détaillée de CoinGecko, 6,93 milliards de dollars ont été liquidés en quarante minutes, dont 3,21 milliards en une seule minute à 21h15. Sur 24 heures, le bilan a dépassé 19 milliards de dollars et touché environ 1,6 million de comptes, ce que The Block a qualifié de plus grand événement de liquidation de l’histoire, près de neuf fois le précédent record journalier.

Le Bitcoin a reculé de 14,5%, de 122 574 à 104 782 dollars ; l’Ether a perdu 12,2% pour tomber à 3 436 dollars ; Solana a cédé plus de 40% à un moment de la séance. Voici la chronologie de la journée, minute par minute.

Heure (UTC)Événement
14h57Trump annonce 100% de tarifs sur les importations chinoises
Vers 20h20Le Bitcoin accélère à la baisse
20h50 à 21h30Phase de cascade : 6,93 Md$ liquidés en 40 minutes
21h153,21 Md$ liquidés en une seule minute
21h36 à 22h15L’USDe tombe à 0,65$ sur Binance
Bilan 24hPlus de 19 Md$ liquidés, 1,6 million de comptes

La défaillance d’infrastructure a aggravé le désastre. Pendant la cascade, Binance a signalé des systèmes « sous forte charge », avec des échecs d’API et des retards de dépôt qui empêchaient les traders d’ajouter du collatéral, exactement le même piège qu’en 2020 sur BitMEX. La plateforme dYdX a subi une interruption de huit heures. Autrement dit, au moment précis où les utilisateurs avaient le plus besoin d’agir, les tuyaux se sont bouchés. Ce n’est pas un hasard : les pics de liquidation coïncident presque toujours avec les pics de charge, et l’ingénierie qui tient en marché calme cède sous le stress.

Anatomie d’une cascade : du funding brûlant à l’ADL

Pourquoi une chute de 14% du Bitcoin peut-elle effacer 19 milliards de dollars ? Parce que la liquidation n’est pas un événement, c’est un enchaînement. Étape 1 : la pile de longs est haute et le funding brûlant. Étape 2 : le catalyseur fait baisser le prix. Étape 3 : les premières positions atteignent leur seuil de liquidation. Étape 4, la plus vicieuse : en marge croisée, la perte d’une position réduit le collatéral de toutes les autres du même compte, si bien qu’une position saine peut être liquidée à cause d’une position voisine. Étape 5 : les teneurs de marché, voyant la volatilité exploser, élargissent leurs fourchettes ou retirent purement et simplement leur liquidité, ce qui creuse les trous dans le carnet. C’est un point que nous détaillons dans notre analyse du design des teneurs de marché.

Étape 6 : quand le carnet est vide, le moteur de liquidation ne trouve plus de contrepartie et déclenche l’auto-désendettement (ADL), qui ferme de force les positions gagnantes du côté opposé pour équilibrer le système. Étape 7 : le fonds d’assurance absorbe le reste, ou pas. Rob Hadick, associé chez Dragonfly, a résumé la leçon du 10 octobre : « Cela met en lumière une fragilité générale de la structure de marché et la nécessité de continuer à professionnaliser nos systèmes. » Il pointe surtout un défaut de conception : « Si le moteur de liquidation de Binance avait référencé plusieurs autres plateformes plutôt que son seul carnet d’ordres, une grande partie des liquidations initiales de collatéral n’aurait pas eu lieu. » Brandon Potts, associé chez Framework Ventures, plaide dans le même sens pour des « moteurs de liquidation plus intelligents, qui dénouent les positions progressivement ». Le funding avait annoncé la fragilité ; l’infrastructure a transformé la fragilité en carnage.

L’auto-désendettement n’est pas une bavure, c’est une soupape de sécurité assumée. Historiquement, les premières plateformes de perpétuels socialisaient carrément les pertes : quand le fonds d’assurance était vide, on prélevait sur les profits des gagnants pour combler le trou laissé par les perdants insolvables. L’ADL moderne est une version ciblée de cette idée : plutôt que de taxer tout le monde, le système ferme d’office les positions les plus rentables et les plus endettées du côté opposé. Pour le trader concerné, c’est brutal : il voit sa position gagnante coupée au pire moment, sans l’avoir demandé. C’est le prix d’un marché qui refuse, par conception, de laisser une plateforme faire faillite.

Le cas USDe : quand le delta-neutre rencontre un carnet cassé

Le 10 octobre a aussi mis à l’épreuve un acteur qui vit littéralement du funding : Ethena et son dollar synthétique USDe. Le principe d’USDe est une position delta-neutre, longue sur du collatéral et short d’un montant équivalent en perpétuel, de sorte que le rendement provient du funding encaissé par la jambe short. C’est une façon de transformer le funding en rendement, un mécanisme que nous avons rangé parmi les vraies sources de rendement on-chain. Le revers, c’est qu’Ethena est structurellement short l’avant de la courbe de funding, donc exposée aux régimes extrêmes.

Au plus fort de la cascade, l’USDe a affiché jusqu’à 0,65 dollar sur Binance, soit 35% sous sa parité, entraînant au passage d’autres actifs enveloppés comme le BNSOL et le WBETH. Mais, point crucial, cette décote n’existait que sur Binance, qui valorisait l’actif à partir de son carnet d’ordres interne plutôt que d’un oracle externe. Sur toutes les autres plateformes, l’USDe tenait à un dollar, et Guy Young, fondateur d’Ethena Labs, a insisté sur le fait que la chute à 0,65 dollar n’a concerné que Binance et que les rachats on-chain sont restés à parité de un pour un tout au long de l’épisode. La distinction est capitale : ce n’était pas une défaillance de protocole, mais un prix cassé sur une seule plateforme saturée. Le rendement venait du funding ; le risque, lui, est apparu là où on ne l’attendait pas, dans la tuyauterie de valorisation.

Les conséquences ont dépassé la seule séance. Dans les jours qui ont suivi, l’USDe a connu des rachats massifs, de l’ordre de plusieurs milliards de dollars, et sa capitalisation a mis du temps à retrouver son niveau d’avant-choc. Rien d’étonnant : un produit dont le rendement dépend d’un funding positif devient beaucoup moins attractif quand le funding s’effondre en territoire négatif, précisément le moment où la jambe short se met à coûter au lieu de rapporter. C’est le paradoxe des stratégies de portage sur perpétuels : elles encaissent tranquillement pendant des mois, puis rendent une partie de leurs gains d’un coup, au pire moment.

La guerre des récits : qui a cassé le 10 octobre ?

Un krach de cette ampleur appelle un coupable, et l’industrie s’est vite divisée. Star Xu, PDG d’OKX, a été le plus direct : « Aucune complexité. Aucun accident. Le 10/10 a été provoqué par des campagnes marketing irresponsables de certaines sociétés », visant notamment une promotion à 12% de rendement annuel sur l’USDe. En face, Changpeng Zhao, ancien PDG de Binance, a balayé l’accusation d’un « Les données parlent. Les horaires ne concordent pas », en s’appuyant sur la chronologie qui montre les liquidations précédant les mouvements de l’USDe. Haseeb Qureshi, de Dragonfly, a lui aussi jugé le récit de Xu « tiré par les cheveux ».

Cette querelle masque le vrai débat. Chercher un coupable unique, une promotion marketing ou une plateforme précise, c’est manquer le point structurel : le système avait accumulé un levier record, mesuré par un funding surchauffé, et sa plomberie de liquidation n’était pas conçue pour un choc de cette taille. Salman Banaei, ancien responsable de la CFTC, a d’ailleurs réclamé une enquête réglementaire, comparant le 10 octobre au flash crash boursier de mai 2010. La question n’est pas de savoir qui a poussé le premier domino, mais pourquoi la rangée était si longue et si serrée.

2026 : des memecoins au pétrole, le funding se propage

L’année 2026 a montré que le funding est devenu un signal universel, et pas seulement pour le Bitcoin. Dès janvier, le funding du Bitcoin sur Deribit a de nouveau dépassé 30% annualisés alors que le cours poussait vers 90 000 dollars ; QCP Capital y a vu un risque accru de correction. Puis le pendule est reparti dans l’autre sens : au printemps, le funding a replongé en territoire négatif, touchant le 16 avril son niveau le plus négatif depuis 2023, un signal que plusieurs analystes ont lu comme un possible creux de marché.

Le levier a aussi migré vers des actifs bien plus fragiles. Le 9 avril 2026, deux portefeuilles ont bâti une position longue de 145 millions de jetons FARTCOIN sur Hyperliquid ; le cours a chuté de 50% en une seule bougie horaire, l’auteur a perdu près de 3 millions de dollars, et l’ADL a fermé de force deux positions short pour un gain combiné d’environ 849 000 dollars. Avec l’arrivée des marchés HIP-3 déployés par des tiers, le funding s’applique désormais à des actions tokenisées, à des indices et même au pétrole. Le mécanisme reste identique, mais la carte du risque s’élargit à chaque nouveau sous-jacent, souvent moins liquide et plus manipulable que le Bitcoin.

Le cas du pétrole montre jusqu’où le mécanisme s’est propagé. Selon le rapport dérivés de BitMEX, le funding de son perpétuel sur le WTI a plongé jusqu’à environ -531% annualisés lors du roulement d’indice d’avril 2026, une distorsion purement mécanique liée à la structure du marché physique, sans rapport avec le sentiment. Le funding, conçu pour ancrer un perpétuel crypto à son spot, hérite désormais des bizarreries des matières premières qu’il colonise. Pour l’investisseur, la leçon est simple : un taux extrême ne signale pas toujours de l’euphorie ou de la panique, il peut aussi trahir une plomberie de marché qui grince.

Lire le funding pour éviter la cascade

La bonne nouvelle, c’est que le signal est public et gratuit. La mauvaise, c’est qu’un chiffre isolé ne dit pas grand-chose. Le funding se lit en triangle, avec l’open interest, qui mesure le montant de levier en jeu, et la base des futures. Le régime le plus dangereux est aussi le plus repérable : un funding extrême couplé à un open interest record, exactement la configuration du 6 octobre 2025. Pour aller plus loin, la lecture de la courbe de funding comme structure de terme permet de distinguer une tension passagère d’un excès installé.

Voici une grille de lecture simple pour situer un régime de funding et le risque qu’il porte.

Régime de fundingCe qu’il signaleRisque dominant
Fortement positifMarché euphorique, longs entassésCascade de liquidations de longs (octobre 2025)
Légèrement positifBiais haussier sainFaible, portage normal pour les shorts
Proche de zéroPositionnement équilibréFaible
NégatifShorts dominants ou couverture massiveShort squeeze possible, creux contrarien
Fortement négatifCapitulation ou peur extrêmeRebond violent possible (avril 2026, 2022)

Pour suivre ces niveaux, des tableaux de bord comme CoinGlass donnent le funding en temps réel par plateforme, tandis que l’indice KFRI de CF Benchmarks offre une référence méthodique et calculée quotidiennement. La règle de gestion la plus robuste tient en une ligne : réduire la taille de ses positions quand le funding atteint des extrêmes, plutôt que de l’augmenter parce que « tout monte ». C’est précisément l’inverse de ce que fait la foule, et c’est pour cela que ça fonctionne.

Un exemple concret : à la mi-juillet 2026, le KFRI tournait autour de +10% annualisés ; trois semaines plus tard, il ressortait négatif. Un basculement de plus de dix points en moins d’un mois est un signal en soi, indépendamment du niveau absolu. C’est la variation, autant que le niveau, qui informe : un funding qui grimpe vite pendant que le prix stagne trahit des longs qui s’entassent sans que la hausse suive, la configuration la plus instable qui soit. À l’inverse, un funding qui s’effondre pendant que le spot tient signale des vendeurs qui se battent contre des acheteurs au comptant patients.

Ce que l’AMF et l’ESMA retiennent du levier

Les régulateurs européens ont tiré leurs propres conclusions de ces cascades, et elles tournent, elles aussi, autour du funding. Dans une déclaration publique du 24 février 2026, l’ESMA a confirmé que les contrats perpétuels sur crypto sont, pour les particuliers, des CFD, et que « les mécanismes de funding et les garanties volontaires comme les fonds d’assurance ne changent rien à cette classification ». Concrètement, cela impose un levier plafonné à 2:1 pour les clients particuliers, une protection contre les soldes négatifs, une clôture automatique des positions et un avertissement standardisé sur les risques.

En France, l’AMF rappelle de longue date que les plateformes proposant des dérivés crypto relèvent de MiFID II, exigent un agrément et ne peuvent pas faire l’objet de démarchage publicitaire. Il faut d’ailleurs noter que ces dérivés relèvent de MiFID II, et non de MiCA, qui ne couvre que les actifs au comptant et les prestataires de services. La vigilance ne faiblit pas : depuis le début de 2026, l’AMF et l’ACPR ont ajouté à leur liste noire 16 sites Forex et 15 sites de dérivés sur crypto-actifs non autorisés. La période transitoire des PSAN vers le régime CASP de MiCA s’est par ailleurs achevée le 1er juillet 2026.

Le funding est même au cœur d’une bataille juridique outre-Atlantique. Le CME a assigné la CFTC en justice pour contester l’agrément des perpétuels, au motif qu’un produit où deux parties s’échangent des paiements périodiques relève de la catégorie des swaps, pas des futures. Son PDG Terrence Duffy le formule ainsi dans The Defiant : « La loi Dodd-Frank définit clairement ce qu’est un swap et ce qu’est un future : quand deux parties s’échangent des paiements, il s’agit d’un swap. » Que ce soit l’ESMA en Europe ou le CME aux États-Unis, tous convergent vers la même idée : c’est le mécanisme de funding qui définit la nature juridique du produit.

Le funding aujourd’hui : un marché convalescent

Où en est-on ce 9 août 2026 ? Le funding est négatif : l’indice KFRI est ressorti à -1,94% en rythme annualisé pour la lecture du 8 août, en baisse par rapport aux quelque +10% de la mi-juillet. Le Bitcoin s’échange autour de 56 000 euros et reste environ 36% sous son sommet d’octobre 2025. Après le choc du 10 octobre, le secteur des memecoins est passé d’environ 80 à 47 milliards de dollars de capitalisation, et des acteurs comme Solana ont mis des mois à cicatriser. Le marché est convalescent, pas euphorique.

Un funding durablement négatif après une longue phase de calme a une signification claire : les shorts paient les longs, les acheteurs au comptant absorbent la pression, et le sentiment penche vers la prudence. Historiquement, ce genre de configuration a souvent accompagné des creux de marché, mais il faut se garder d’en faire un signal d’achat automatique ; un funding négatif peut le rester longtemps, comme en 2022. La suite dépendra du rythme auquel le levier se reconstruit et de la manière dont les perpétuels régulés, chez Kalshi ou au CME, réécrivent la plomberie du marché. Pour resituer tout cela dans le positionnement des grands acteurs, notre autopsie d’un pari à 5 milliards reste un bon complément. Une chose ne changera pas : le thermomètre continuera d’afficher la tension bien avant qu’elle n’explose. Encore faut-il le regarder avant qu’il ne hurle.

Questions fréquentes

Le funding rate peut-il provoquer un krach à lui seul ?

Non. Le funding est un symptôme et un accélérateur, pas la cause première. Un funding très positif signale que les positions longues sont entassées et paient cher pour le rester, ce qui rend le marché fragile ; il faut ensuite un catalyseur (une annonce macro, un choc de liquidité) pour déclencher la cascade. Le funding indique la tension accumulée, il ne l’allume pas.

Quel est le plus gros événement de liquidation de l’histoire de la crypto ?

Le 10 octobre 2025, avec plus de 19 milliards de dollars de positions à effet de levier liquidées en 24 heures et environ 1,6 million de comptes touchés, selon CoinGlass. C’est près de neuf fois le précédent record journalier, déclenché par l’annonce de tarifs douaniers américains de 100% sur la Chine.

Pourquoi le funding devient-il négatif après un krach ?

Après une cascade, les longs surendettés ont été liquidés et le sentiment bascule : les vendeurs et les couvertures dominent, le perpétuel se négocie sous le spot, et ce sont donc les shorts qui paient les longs. Un funding durablement négatif traduit la peur ; historiquement, il a souvent accompagné les creux de marché, mais ce n’est pas un signal d’achat automatique.

Comment surveiller le funding pour gérer son risque ?

En croisant trois données : le funding lui-même, l’open interest (le montant de levier en jeu) et la base des futures. Un funding extrême couplé à un open interest record est le signal de fragilité classique. Des tableaux de bord comme CoinGlass ou l’indice KFRI de CF Benchmarks permettent de suivre ces niveaux ; la règle la plus simple est de réduire la taille de ses positions quand le funding atteint des extrêmes.

Les contrats perpétuels sont-ils légaux en France ?

Oui, mais de façon encadrée. En France, les dérivés crypto (dont les perpétuels) relèvent de la directive MiFID II et non de MiCA ; leur commercialisation exige un agrément et la publicité par démarchage est interdite. Pour les clients particuliers, l’ESMA assimile ces produits à des CFD, avec un levier plafonné à 2:1, une protection contre les soldes négatifs et un avertissement sur les risques.

Rédigé par l’équipe Marchés de HOGE Wire, qui couvre les dérivés crypto, la microstructure de marché et la régulation.

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