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● DeFi & On-chain

Mathématiques des AMM : l’invariant qui fixe le prix on-chain

Derrière chaque échange on-chain, une seule équation fait office de teneur de marché. De x·y=k à StableSwap, la géométrie de l'invariant et ce qu'elle facture aux fournisseurs de liquidité.

Chaque fois qu’un trader échange un jeton contre un autre sur Uniswap, Curve ou Aerodrome, il n’a en face de lui ni acheteur, ni vendeur, ni carnet d’ordres. Il a une équation. Une seule ligne d’algèbre, inscrite dans un smart contract, fixe le prix, prélève les frais et absorbe le risque. Comprendre un automated market maker (AMM), c’est donc comprendre cette équation: ce que les concepteurs appellent l’invariant.

Les précédents dossiers de HOGE Wire sur le design des AMM ont observé la machine de l’extérieur: le coût pour le fournisseur de liquidité, la formation du prix, la courbe devenue oracle, le cas particulier des stablecoins. Celui-ci ouvre le capot. Nous allons suivre la seule chose qui ne bouge jamais pendant un échange, la fonction tenue constante, et montrer comment sa forme géométrique commande tout le reste: le glissement, l’efficacité du capital, la perte intrinsèque et, au bout du compte, qui gagne de l’argent et qui en perd. Les prix sont en euros, le cadre réglementaire renvoie à l’AMF et à MiCA.

Une équation, pas un carnet d’ordres

Une Bourse classique fait se rencontrer des ordres: des acheteurs annoncent un prix d’achat, des vendeurs un prix de vente, et un moteur d’appariement croise les deux. Un AMM supprime cet intermédiaire. À la place, il détient une réserve de deux actifs (ou davantage) et impose une règle qui doit rester vraie en permanence. Cette règle est une fonction des réserves, et un échange n’est autorisé que s’il laisse cette fonction inchangée, aux frais près. Les chercheurs Guillermo Angeris et Tarun Chitra ont formalisé cette famille sous le nom de constant function market makers (teneurs de marché à fonction constante): une fonction d’échange est maintenue constante, et c’est elle, et elle seule, qui définit le marché.

L’idée remonte à un billet de Vitalik Buterin publié sur ethresear.ch en mars 2018, qui proposait la formule x·y=k comme teneur de marché résistant au front-running et en créditait l’équipe de Gnosis; Hayden Adams en a fait Uniswap quelques mois plus tard. Le renversement conceptuel est le point clé: la courbe ne réagit pas à un prix venu de l’extérieur, elle le produit. Le prix n’est qu’un sous-produit du rapport entre les réserves. Déplacez les réserves, et vous avez déplacé le prix. Tout le reste de cet article découle de cette seule idée.

x·y = k : la géométrie de l’hyperbole

L’invariant canonique est le produit constant: le produit des deux réserves ne change jamais. Notons x la réserve d’ETH et y la réserve d’euros; la règle est x·y = k. Tracée sur un graphique, cette équation dessine une hyperbole dans le quadrant positif. Un échange déplace le point le long de cette courbe, jamais en dehors: pour retirer de l’ETH, il faut ajouter des euros, de sorte que le produit reste égal à k. Mathématiquement, apporter une quantité d’euros revient à retirer une quantité d’ETH donnée par une relation simple, et c’est cette relation, et non une offre concurrente, qui fixe le prix.

Prenons un exemple chiffré, purement illustratif. Imaginons un pool de 100 ETH et 250 000 EUR, donc k = 25 000 000, et un prix affiché de 2 500 EUR par ETH. Un acheteur veut 10 ETH. La réserve d’ETH tombe à 90, donc la réserve d’euros doit monter à 25 000 000 divisé par 90, soit 277 777,78 EUR. L’acheteur verse donc 27 777,78 EUR pour 10 ETH, c’est-à-dire 2 777,78 EUR l’unité: 11,1 % de plus que le prix affiché. Et le prix marginal, lui, est passé à 277 777,78 divisé par 90, soit 3 086 EUR. La raison est géométrique: à mesure que l’on vide un côté du pool, la courbe se redresse, et chaque unité suivante coûte plus cher. L’AMM offre une liquidité infinie (on peut toujours échanger) mais à un prix qui se dégrade sans limite.

On peut écrire la règle encore plus simplement. Pour un apport de Δx euros, la quantité d’ETH reçue vaut y multiplié par Δx, divisé par (x + Δx): le dénominateur grossit à chaque achat, donc le rendement de chaque euro supplémentaire diminue. C’est tout le secret de l’invariant: k ne mesure pas une valeur en euros (il change si le prix change) mais la profondeur du pool, la surface sous la courbe. Deux pools affichant le même prix mais des k différents offriront des glissements très différents sur le même ordre.

Le tableau ci-dessous montre ce glissement pour le même pool. Ce n’est pas un défaut de conception: c’est la contrepartie mathématique exacte de la garantie que le pool ne se videra jamais complètement.

AchatPrix moyen payéImpact moyenPrix marginal après
1 ETH2 525 EUR+1,0 %2 551 EUR
10 ETH2 778 EUR+11,1 %3 086 EUR
25 ETH3 333 EUR+33,3 %4 444 EUR
50 ETH5 000 EUR+100 %10 000 EUR
Pool illustratif de 100 ETH / 250 000 EUR (k = 25 000 000), prix initial 2 500 EUR, hors frais.

Le prix marginal, c’est la pente de la courbe

Sur une courbe à produit constant, le prix instantané vaut exactement le rapport des réserves, y divisé par x, ce qui correspond à la pente de la courbe au point où se trouve le pool. C’est le prix marginal, celui d’une transaction infinitésimale. Dès qu’un ordre a une taille réelle, le prix d’exécution devient la moyenne de tous les prix marginaux traversés pendant le mouvement, et cette moyenne est toujours moins favorable au preneur que le prix affiché au départ. L’écart entre les deux porte un nom: le glissement. Il n’a rien d’arbitraire; il se lit directement sur la géométrie de l’hyperbole.

D’où l’importance de la profondeur. Doubler les réserves tout en gardant le même rapport aplatit localement la courbe et divise par deux l’impact d’un ordre donné. La « liquidité » d’un pool n’est rien d’autre que cette platitude locale: plus la valeur immobilisée (TVL) est élevée, plus la courbe est plate près du prix courant, plus les gros ordres passent sans douleur. Un carnet d’ordres épais joue le même rôle avec une pile d’ordres limites; l’AMM, lui, le fait avec une seule équation et un réservoir de capital. Ce prix marginal, lisible à tout instant et à moindre coût, fait aussi de chaque pool un flux de prix on-chain, donc un oracle potentiel; c’est à la fois sa force (la composabilité) et sa faiblesse (la manipulation), que nous avons détaillées dans notre dossier sur la courbe devenue oracle. Pour qui veut visualiser l’écart entre prix de référence et prix réellement exécuté, notre guide du papertrade part du même constat.

La somme constante : le degré zéro de la courbe

À l’autre bout du spectre se trouve la somme constante: x + y = k. Sa courbe est une droite de pente -1. Le prix y est figé à 1 pour 1, quel que soit le volume, donc le glissement est strictement nul. Pour deux actifs réellement interchangeables à parité stricte, ce serait l’invariant parfait. Le problème est fatal: si le prix extérieur s’écarte ne serait-ce que d’un cheveu, un arbitragiste achète sans fin l’actif devenu bon marché au prix de parité, jusqu’à vider entièrement une des deux réserves. La droite ne protège pas le pool; elle l’offre. C’est l’exact miroir du produit constant, qui protège la solvabilité au prix du glissement.

Aucun AMM de production n’utilise la somme constante à l’état pur. L’histoire des teneurs de marché automatisés commence d’ailleurs ailleurs, avec la règle de notation logarithmique de Robin Hanson (LMSR), conçue pour les marchés de prédiction, où une fonction de coût fixe le prix d’un pari. Les AMM de la DeFi ont repris cette idée d’une fonction qui fait office de contrepartie, mais en l’adaptant au négoce de jetons. La somme constante, elle, ne survit aujourd’hui que comme composant, mélangée à une autre courbe pour en aplatir le centre, comme on va le voir avec StableSwap.

La moyenne géométrique pondérée : Balancer généralise

Entre la droite et l’hyperbole, il existe toute une famille de courbes. Balancer en a tiré la généralisation la plus nette avec sa fonction de valeur V = ∏ Bᵢ^wᵢ, où chaque Bᵢ est la réserve d’un actif et chaque wᵢ son poids normalisé, la somme des poids valant 1 (voir le livre blanc Balancer). Le produit constant x·y=k n’en est qu’un cas particulier: deux actifs, chacun pondéré à 0,5, soit la racine carrée de leur produit. En changeant les poids, on obtient un pool 80/20 ou un panier de huit actifs qui se rééquilibre tout seul, à la manière d’un indice. Le prix instantané d’un actif par rapport à un autre vaut alors le rapport (Bᵢ/wᵢ) divisé par (Bₒ/wₒ).

Un poids plus élevé aplatit la courbe pour cet actif (moins de glissement) mais augmente l’exposition du pool à ses variations. Cette souplesse a des usages concrets: un pool 98/2 sert d’outil de lancement de jeton (le Liquidity Bootstrapping Pool), où le poids très déséquilibré fait baisser le prix de façon contrôlée au fil des ventes, décourageant les bots. Les poids deviennent ainsi un levier de conception à part entière, au même titre que l’invariant: Balancer démontre qu’on peut écrire presque n’importe quelle politique de marché dans une seule fonction de valeur.

StableSwap : fusionner deux courbes en une

Pour les stablecoins, ni la droite (trop fragile) ni l’hyperbole (trop de glissement autour de la parité) ne conviennent. Michael Egorov a résolu le dilemme en 2019 avec l’invariant StableSwap de Curve, qui mélange les deux: quasi plat près de l’équilibre, comme une somme constante, et hyperbolique dans les extrêmes, comme un produit constant, pour ne jamais se vider (voir le papier StableSwap). Un seul paramètre, le coefficient d’amplification A, règle le point de bascule entre les deux régimes. L’invariant s’écrit A·n^n·Σx + D = A·D·n^n + D^(n+1)/(n^n·∏x), où D est la valeur totale du pool à l’équilibre et n le nombre d’actifs.

Le point important, souvent mal compris, est que A n’est pas un bouton de performance mais un bouton de risque. Un A élevé aplatit fortement la courbe autour de la parité: idéal tant que les deux actifs valent la même chose, catastrophique si l’un décroche, car la liquidité censée amortir le choc est concentrée exactement là où elle cesse d’être utile. Egorov lui-même a résumé StableSwap comme un « Uniswap avec effet de levier ». C’est le premier invariant explicitement façonné pour un usage précis, et il a donné à Curve sa place de référence du stablecoin on-chain. Les grandes familles d’invariants se résument ainsi:

FamilleInvariantFormeGlissementExemple
Somme constantex + y = kdroitenul, mais drainablecomposant seul
Produit constantx · y = khyperbolecroît avec la tailleUniswap v2
Moyenne pondérée∏ Bᵢ^wᵢ = khyperbole pondéréeselon les poidsBalancer
Hybride StableSwapsomme + produit, réglé par Aplate au centre, raide aux bordsquasi nul près de la paritéCurve
Liquidité concentréex · y = k reparamétréhyperbole bornéenul dans la fourchetteUniswap v3/v4
Les cinq grandes familles d’invariants d’AMM et leur comportement.

La liquidité concentrée : la même courbe, reparamétrée

La grande rupture de 2021, Uniswap v3, n’a pas inventé un nouvel invariant. C’est toujours x·y=k. L’astuce est de laisser chaque fournisseur de liquidité choisir une fourchette de prix et d’ajouter des « réserves virtuelles » pour que, à l’intérieur de cette fourchette, sa position se comporte comme un pool v2 bien plus profond. Au sein d’un intervalle, la liquidité est résumée par un paramètre L tel que L = √(x·y), et les prix sont découpés en « ticks » discrets: le prix au tick i vaut 1,0001 puissance i, soit un point de base par tick. Le résultat est une efficacité du capital pouvant atteindre 4 000 fois celle de la v2, avec des paliers de frais à 0,05 %, 0,30 % et 1,00 % (voir l’annonce Uniswap v3).

Il y a un revers, et il est géométrique lui aussi. Concentrer la liquidité aplatit la courbe là où on la place et la laisse vide ailleurs. Hors de sa fourchette, un LP se retrouve à 100 % dans un seul des deux actifs et ne touche plus aucun frais: il est devenu un ordre limite qui ne travaille plus. L’efficacité du capital a donc un prix: une gestion active permanente et une fragmentation de la liquidité entre des milliers de micro-positions, chacune n’étant active que sur une mince tranche de prix. Uniswap v4 conserve exactement ce mécanisme et y ajoute les hooks, sur lesquels nous reviendrons; la courbe de base, elle, n’a pas changé depuis 2018.

Une autre façon de discrétiser la courbe a vu le jour avec le Liquidity Book de Trader Joe, repris par Meteora sur Solana sous le nom de DLMM: la liquidité est rangée dans des « bins » de prix, et à l’intérieur de chaque bin la règle redevient une somme constante, donc un glissement nul tant que l’on reste dans le bin. On retrouve ici, par un autre chemin, la vieille droite x + y = k, cette fois domptée parce qu’elle est enfermée dans un intervalle minuscule. La morale ne change pas: il n’existe pas de courbe magique, seulement des façons de découper et de recoller les deux courbes de base.

Ce que l’invariant garantit : la théorie CFMM

Pourquoi se donner tant de mal avec une courbe plutôt qu’avec un carnet d’ordres? Parce que la courbe offre des garanties mathématiques qu’un carnet n’a pas. Angeris et Chitra ont étudié les constant function market makers comme une classe et en ont tiré deux résultats structurants. D’abord l’indépendance au chemin: le résultat d’un échange ne dépend que des montants nets entrants et sortants, pas de l’ordre dans lequel les opérations arrivent. Ensuite, et surtout, des bornes inférieures de solvabilité: tant que la fonction d’échange est bien choisie, aucune suite de transactions ne peut vider les réserves du pool, et les auteurs en donnent une preuve sous forme de minorations sur la valeur détenue.

L’indépendance au chemin a une conséquence pratique majeure. Puisque seul le solde net compte, on peut découper un gros ordre en tranches, les étaler dans le temps ou les router à travers plusieurs pools sans jamais léser le contrat: le résultat final est identique. C’est précisément ce qui rend possibles les exécutions progressives (comme les TWAMM, qui vendent un peu à chaque bloc) et le routage des agrégateurs, une propriété qu’un carnet d’ordres, sensible à l’ordre d’arrivée, n’offre pas.

Géométriquement, l’invariant est une courbe convexe qui agit comme une fonction de potentiel: l’arbitrage pousse toujours le prix marginal vers celui du marché extérieur, et la convexité garantit qu’on ne peut pas « piéger » le contrat pour obtenir une exécution absurde. On ne peut que l’arbitrer à la marge. Cette convexité a une autre vertu: trouver la meilleure route à travers plusieurs pools revient à résoudre un problème d’optimisation convexe, ce qui donne aux agrégateurs une base théorique solide pour router un ordre sans se perdre. C’est une sûreté par construction: là où un carnet d’ordres peut être vidé par un ordre malicieux ou un bug d’appariement, un AMM correctement spécifié reste solvable par définition. Mais cette même convexité qui garantit la solvabilité impose un coût, et c’est tout le sujet de la section suivante.

L’arbitrage, moteur et impôt

Un pool ne sait rien du monde extérieur. La seule force qui aligne son prix marginal sur celui des autres marchés est l’arbitrage. Chaque fois que le prix bouge ailleurs, le pool est momentanément mal évalué, et un arbitragiste corrige l’écart en empochant la différence. Cette différence est une perte sèche pour les LP. Les chercheurs Jason Milionis, Ciamac Moallemi et Tim Roughgarden l’ont baptisée LVR, pour loss-versus-rebalancing, et l’ont chiffrée à environ σ²/8 par unité de temps (travaux soutenus par a16z crypto): un pool ETH/EUR à 5 % de volatilité quotidienne perd à lui seul environ 3,125 points de base par jour, soit près de 11 % par an, rien qu’à cause de l’arbitrage. Comme le résume l’équipe de recherche d’a16z, « un AMM ne peut réussir que s’il a des LP contents, ce qui veut dire que les revenus de frais doivent croître avec le LVR ».

Le calcul de rentabilité est brutal. Pour qu’un frais de 0,30 % couvre tout juste le LVR, a16z estime qu’il faut un volume quotidien de l’ordre de 10 % de la valeur du pool: en dessous, le fournisseur de liquidité subventionne les arbitragistes. C’est pourquoi tant de pools ne tiennent que grâce aux émissions de jetons, un revenu qui vient de l’extérieur de la courbe et non du négoce, et qui s’évapore dès que les incitations cessent.

Le LVR se distingue de la perte intrinsèque (impermanent loss), qui mesure l’écart avec une simple détention des actifs plutôt qu’avec une stratégie de rééquilibrage, mais les deux pointent la même réalité: fournir de la liquidité, c’est vendre de la volatilité à perte. La perte intrinsèque est symétrique et ne dépend que de l’ampleur de la variation de prix, pas de son sens, comme le détaille Binance Academy.

Variation de prixPerte intrinsèque vs détention
1,25x0,6 %
1,5x2,0 %
2x5,7 %
3x13,4 %
4x20,0 %
5x25,5 %
Perte intrinsèque d’un pool 50/50 à produit constant selon la variation relative. Une hausse de 2x produit la même perte qu’une baisse de moitié.

Sur la chaîne, le LVR se réalise sous forme de MEV: l’arbitrage pur en est la face bénigne, le sandwich la face toxique, un sujet que nous avons disséqué dans notre dossier sur la rente du validateur. Et puisque c’est la volatilité qui alimente la formule σ²/8, les rendez-vous macro comme le FOMC font mécaniquement gonfler la facture des LP, comme nous l’expliquions à propos de la volatilité implicite avant le 28 octobre.

Les frais : le seul terme que le concepteur contrôle

L’invariant et le LVR relèvent de la physique du système; les frais sont le seul levier que le concepteur règle vraiment. Un frais épaissit la courbe: l’échange doit laisser la fonction constante après prélèvement, ce qui crée une bande de non-arbitrage (un écart achat-vente) autour du prix marginal. Tant que le prix extérieur reste dans cette bande, l’arbitragiste n’a pas intérêt à agir, et les LP conservent leur mise. C’est la seule recette qui vienne compenser, de l’autre côté du grand livre, le LVR, la perte intrinsèque et le coût d’opportunité.

Car le capital immobilisé dans un pool ne gagne ni le taux sans risque, ni les quelque 3 % du staking d’ETH. Un frais fixe de 0,30 %, hérité de la v1, ne suit pas la volatilité: trop bas en période agitée, il laisse filer le LVR; trop haut en période calme, il fait fuir le volume. D’où l’intérêt des frais dynamiques, qui montent quand le marché s’emballe pour mieux coller à la perte. Dernière complication en date: le « fee switch » d’Uniswap (UNIfication), activé depuis fin 2025 sur Ethereum puis début 2026 sur les L2, prélève désormais entre 10 % et 25 % des frais des LP pour racheter et brûler de l’UNI (voir le détail de la proposition). L’équation compte donc un troisième ayant droit, à côté du LP et de l’arbitragiste. Pour la mise en pratique côté fournisseur, nous renvoyons à notre guide pratique du LP.

Accorder l’invariant en 2026 : hooks, enchères, allocation prédictive

La grande tendance de 2026 est que l’invariant devient programmable. Les hooks d’Uniswap v4 permettent d’insérer du code à des moments précis (avant ou après un échange, lors d’un dépôt ou d’un retrait) pour imposer des frais dynamiques, mettre aux enchères le droit de fixer le frais (le modèle am-AMM) ou injecter de la liquidité juste-à-temps. Cette programmabilité a son revers: chaque hook est du code supplémentaire entre le trader et la courbe, donc une surface d’attaque de plus, et un hook mal écrit peut piéger un pool par ailleurs irréprochable. Le CoW AMM, lui, remplace l’échange continu par des enchères par lots réglées à un prix uniforme, où des solveurs rivalisent pour déplacer la courbe le plus favorablement possible pour les LP, ce qui neutralise à la fois le LVR et les sandwichs (voir la documentation CoW).

L’autre front est celui des incitations, et l’actualité du jour l’illustre. Le 22 octobre 2026 à 00 h 00 UTC, Aerodrome et Velodrome ont fusionné pour lancer « Aero », un même protocole déployé sur sept chaînes (dont Base, Ethereum et Arbitrum), qui remplace le vote hebdomadaire ve(3,3) par un mécanisme baptisé « allocation prédictive », où les détenteurs d’AERO staké (sAERO) orientent les récompenses vers les pools (voir The Block). La leçon est que le design d’un AMM ne se limite plus à la forme de la courbe: la façon dont on dirige les émissions de jetons vers tel ou tel pool en fait désormais partie intégrante, car c’est elle qui décide où la liquidité, donc la profondeur, ira se poster.

L’état du marché : où tourne la machine

Dans les faits, une poignée de machines domine. Uniswap dépasse les 70 milliards de dollars de volume mensuel et pèse environ 34 % du volume des DEX, loin devant ses suivants (crypto.news); sa version v4 a rejoint puis dépassé la v3 en volume et génère environ 34 % de frais de plus par dollar échangé, grâce à la liquidité concentrée et aux hooks (DefiLlama). Curve maintient une valeur immobilisée autour de 1,4 milliard de dollars et reste la référence du stablecoin (DefiLlama). Côté Solana, Raydium, Orca et Meteora traitent ensemble un volume quotidien qui se compte en milliards de dollars. Le rapport entre volume DEX et volume CEX au comptant a touché un record d’environ 24 % en juillet avant de retomber autour de 20 % cet automne (The Block).

Du côté des prix, l’ETH s’échange autour de 2 145 EUR, l’UNI autour de 6,32 EUR et le CRV autour de 0,33 EUR pour une capitalisation d’environ 521 millions d’euros. Le tableau ci-dessous situe les principales machines et l’invariant qui les anime.

ProtocoleRéseauxInvariant / modèleRepère 2026
Uniswap v4~40 chaînesproduit constant concentré + hooks>70 Mrd $/mois (v3+v4), a dépassé la v3
CurveEthereum + L2hybride StableSwapTVL ~1,4 Mrd $, référence stablecoin
Aero (ex-Aerodrome/Velodrome)7 chaînesproduit constant + allocation prédictivefusion lancée le 22 oct 2026
BalancerEthereum + L2moyenne géométrique pondéréepaniers multi-actifs, CoW AMM
Raydium / OrcaSolanaproduit constant / liquidité concentréeacteurs majeurs sur Solana
Principaux AMM et leur invariant, octobre 2026.

AMF, MiCA et le protocole qui n’est pas un intermédiaire

Une équation ne se régule pas; les acteurs qui l’entourent, si. Le considérant 22 du règlement MiCA exclut de son champ les services fournis de manière « entièrement décentralisée sans aucun intermédiaire », mais il ne définit nulle part ce qu’est une décentralisation « entière », et un AMM doté d’une interface web, d’une trésorerie et d’une DAO reste un cas contesté. En France, le régime transitoire PSAN s’est éteint le 1er juillet 2026: un prestataire doit désormais détenir l’agrément CASP complet délivré par l’AMF, sous peine de devoir organiser une liquidation ordonnée (voir l’avis de l’AMF). Les dérivés crypto (perpétuels et futures), eux, relèvent de MiFID II et non de MiCA.

Aux États-Unis, la SEC a clos en février 2025 son enquête sur Uniswap Labs sans aucune action (CoinDesk). La ligne de fond est partout la même: le régulateur vise la porte d’entrée (l’interface, la conservation des actifs, l’émission), pas l’invariant lui-même. La courbe, en tant qu’objet mathématique public, n’appartient à personne et ne peut pas, à elle seule, recevoir d’agrément.

Ce que la courbe ne pourra jamais effacer

Tout le design d’un AMM tient dans un triangle: efficacité du capital, faible glissement, faible risque. Aucune courbe ne donne les trois à la fois. La somme constante supprime le glissement mais se laisse vider; le produit constant ne se vide jamais mais impose glissement et LVR; StableSwap est plat près de la parité mais fragile quand elle casse; la liquidité concentrée est efficace mais exige une gestion de tous les instants. Choisir un invariant, c’est choisir où faire porter le compromis, pas l’éliminer.

Il y a enfin une vérité que nulle géométrie n’efface: face à un intervenant mieux informé, la courbe perd toujours. Le LVR est structurel, inscrit dans la convexité même qui garantit la solvabilité. Les frais, les frais dynamiques, les enchères par lots et l’allocation prédictive ne sont qu’une longue tentative pour que le revenu suive enfin la perte. Comme le dit Hayden Adams, fondateur d’Uniswap, « les AMM n’en sont qu’à leurs débuts » (CryptoPotato). L’équation, elle, est restée d’une simplicité désarmante depuis 2018; c’est tout le reste, l’art de l’accorder, qui est devenu le vrai métier.

Foire aux questions

Qu’est-ce qu’un invariant dans un AMM ?

C’est la fonction des réserves qu’un automated market maker maintient constante à chaque échange. Elle relie les quantités d’actifs du pool par une règle fixe (par exemple le produit x·y=k) et c’est elle, et non un carnet d’ordres, qui détermine le prix et le glissement de chaque transaction.

Pourquoi la formule x·y=k provoque-t-elle du glissement ?

Parce que la courbe est une hyperbole qui se redresse à mesure qu’on vide un côté du pool. Chaque unité achetée coûte un peu plus que la précédente, si bien que le prix moyen d’exécution est toujours moins favorable que le prix affiché au départ. Plus l’ordre est gros par rapport aux réserves, plus l’écart grandit.

Quelle est la différence entre produit constant et StableSwap ?

Le produit constant (x·y=k) dessine une hyperbole adaptée à n’importe quelle paire volatile, au prix d’un glissement notable. StableSwap mélange une somme constante, presque plate près de la parité, avec un produit constant dans les extrêmes, et règle le dosage via un coefficient d’amplification A. Résultat: un glissement quasi nul entre actifs censés valoir la même chose, mais une fragilité accrue si la parité casse.

La liquidité concentrée change-t-elle l’invariant ?

Non. Uniswap v3 et v4 utilisent toujours le produit constant x·y=k, mais le reparamètrent avec des réserves virtuelles pour qu’une position limitée à une fourchette de prix se comporte comme un pool bien plus profond. Cela multiplie l’efficacité du capital, jusqu’à 4 000 fois, au prix d’une gestion active et d’une fragmentation de la liquidité.

Qu’est-ce que le LVR et pourquoi est-il inévitable ?

Le LVR (loss-versus-rebalancing) est la perte que subissent les fournisseurs de liquidité face aux arbitragistes qui réalignent le prix du pool sur le marché extérieur. Il croît avec la volatilité (environ σ²/8 par unité de temps) et découle de la convexité de la courbe. Seuls les frais peuvent le compenser, ce qui explique toute la recherche sur les frais dynamiques.

Par Camille Roux, rédactrice en chef adjointe chez HOGE Wire, où elle couvre la DeFi et l’infrastructure on-chain.

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