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● DeFi & On-chain

Perp DEX et MEV : le carnet on-chain ne tue pas la rente

Les perp DEX se vendent « sans MEV ». En 2026, la rente n'a pas disparu : elle a quitté le mempool public pour le séquenceur, l'oracle et le validateur.

Les perp DEX ont passé l’année 2026 à vendre une promesse technique simple : un carnet d’ordres entièrement on-chain, sans mempool public et sans front-running. Hyperliquid, qui concentre la plus grande part du volume des perpétuels décentralisés, en a fait un argument de vente. Le 18 octobre, l’équipe a pourtant annoncé sur son réseau de test une refonte des règles de priorité des ordres, vite surnommée la « règle des 10 HYPE » : il faut désormais détenir au moins 10 HYPE délégués pour accéder à certains frais de priorité, a rapporté crypto.news (HYPE cotait alors 78,98 dollars). Quand une plateforme qui promet l’absence de MEV se met à régler finement l’ordre dans lequel les transactions sont traitées, le signal est clair : le problème n’a pas disparu, il a changé de guichet.

La MEV (maximal extractable value) désigne la valeur qu’un acteur capte en choisissant l’ordre, l’insertion ou la censure des transactions dans un bloc. Sur Ethereum, elle a largement quitté le mempool public en 2026 pour des canaux privés comme Flashbots Protect ou MEV Blocker, qui acheminent les transactions directement vers les constructeurs de blocs sans passer par la place publique. Un perp DEX pousse cette logique à l’extrême : il n’y a plus d’enchère ouverte de blocs, parce que la plateforme est elle-même le séquenceur. La question n’est donc plus « qui remporte l’enchère du mempool », mais « à qui faites-vous confiance pour ne pas réordonner votre flux ». C’est le prolongement direct de ce que nous décrivions à propos de la rente du validateur et du relais de confiance.

Le jeton HYPE s’échange autour de 67 euros, pour une capitalisation d’environ 15 milliards d’euros, onzième actif du marché selon CoinGecko au 24 octobre. Derrière cette valorisation se cache une infrastructure qui prétend avoir réglé la question de la MEV. Cet article suit la rente d’exécution à travers les trois familles d’architecture de perp DEX, montre où elle se loge dans chacune, puis termine par ce que le cadre français, piloté par l’AMF sous MiFID II, voit et surtout ne voit pas de tout cela.

Rappel : ce que la MEV devient sur un perp DEX

Sur une blockchain généraliste, la MEV naît d’un détail d’architecture. Les transactions patientent dans une file publique, le mempool, avant d’être rangées dans un bloc par un acteur qui choisit leur ordre. Ce pouvoir d’ordonnancement a une valeur de marché. Un bot peut glisser son achat juste avant le vôtre (front-running), vous encadrer d’un achat puis d’une vente (sandwich), ou simplement refuser d’inclure votre ordre (censure). La promesse d’un perp DEX, c’est de rendre ces manoeuvres impossibles ou, à défaut, visibles.

Sauf que la plateforme recompose entièrement le décor sans faire disparaître le pouvoir d’ordonnancement. Les trois grandes familles (carnet on-chain sur chaîne dédiée, pool à oracle, appariement hybride) répondent toutes à la même question, apparier, conserver les fonds et fixer le prix sans opérateur central, mais chacune ouvre une surface d’extraction distincte. La rente ne s’évapore jamais : elle migre vers l’endroit où une partie voit le flux avant les autres. Tout l’enjeu, pour un trader, est de savoir qui occupe cette place et s’il peut le vérifier.

Trois architectures, trois guichets pour la rente

Le tableau ci-dessous dresse la carte. Il faut le lire comme une géographie de la confiance : à chaque modèle correspond un point où l’information d’ordre se concentre, et donc un acteur en position d’en tirer parti.

ArchitectureOù vit la MEVQui peut l’extraireParade principale
Carnet on-chain sur chaîne dédiée (Hyperliquid, dYdX)L’ordonnancement des actions et la priorité des ordresLe séquenceur ou le validateur qui propose le blocFrais de priorité brûlés, règles d’appariement publiques et déterministes
Pool à oracle, pair-à-pool (GMX, Jupiter)La fenêtre entre deux mises à jour de l’oracle (latence)Arbitragistes et keepersOracles à faible latence (Chainlink Data Streams), exécution au prix suivant
Appariement hybride hors chaîne (Aster, Lighter, Vertex)La couche de matching, hors de la chaîneL’opérateur du moteur d’appariementOrdres cachés, preuves zk, règlement on-chain vérifiable

Les deux premières lignes se ressemblent peu. Dans un carnet, la rente naît du rang dans la file ; dans un pool, elle naît du décalage entre le prix affiché par l’oracle et le marché réel. La troisième ligne est la plus inconfortable : elle demande de faire confiance à un opérateur que vous ne voyez pas, comme on fait confiance au gardien d’un pont. Prenons chaque cas.

Hyperliquid : le pari du carnet déterministe

Hyperliquid fait tourner sa propre chaîne. Le moteur d’appariement, HyperCore, n’est pas un contrat posé sur une blockchain existante : c’est la logique du protocole lui-même, et le consensus HyperBFT boucle en moins d’une seconde. Il n’existe pas de mempool public d’ordres au sens d’Ethereum. Les ordres entrent dans le consensus et sont appariés selon une stricte priorité prix-temps, chaque validateur devant reproduire exactement le même résultat. Un ordre mieux placé passe d’abord ; à prix égal, le plus ancien l’emporte. La règle est publique, et elle est la même pour tous.

Le détail décisif tient à l’économie des frais. Chez Hyperliquid, les frais de priorité sont brûlés, pas reversés aux validateurs. Comme le résume une analyse de sécurité de QuillAudits, « les frais de priorité sont brûlés, pas versés aux validateurs, ce qui supprime l’incitation à l’extraction de MEV qui anime une grande partie de l’économie des constructeurs de blocs d’Ethereum ». Un validateur ne gagne rien à réordonner le flux puisqu’il ne peut vendre cette priorité à personne. L’incitation est coupée à la racine, et c’est le vrai socle du discours « sans MEV ».

Dernière pièce du dispositif : le prix de référence (mark price) est un mélange d’oracles, pas le dernier prix traité. Une impression isolée sur le carnet ne suffit donc pas à déclencher des liquidations en chaîne, et le financement se calcule sur ce même oracle. L’objectif de conception est cohérent : faire compter le moins possible l’instant d’arrivée, et le plus possible les règles affichées.

Les angles morts de la « MEV-résistance »

Résistant ne veut pas dire immunisé. La même analyse de QuillAudits reconnaît que l’ordonnancement déterministe des actions (d’abord les actions hors ordre, puis les annulations, puis les nouveaux ordres) crée encore des occasions de type MEV. Qui connaît l’ordre fixe dans lequel le moteur traite les familles d’actions peut structurer ses propres envois pour se placer avantageusement. La rente est plus petite et encadrée par la règle, mais elle n’a pas disparu : elle est devenue déterministe, donc prévisible pour qui la cherche.

Surtout, un ensemble restreint de validateurs voit toujours le flux. Le jeu de validateurs d’Hyperliquid est peu nombreux et la fondation en contrôle une part importante. La concentration est le vrai risque résiduel. L’épisode JELLY, en mars 2025, l’a montré sans ambiguïté : face à une position short piégée qui menaçait le vault de la plateforme, les validateurs ont voté en quelques minutes pour retirer le marché et le solder au prix d’entrée de l’attaquant, a rapporté CoinDesk. C’est un pouvoir d’ordonnancement porté au niveau de la gouvernance, la forme la plus radicale de réordonnancement : changer la règle en cours de partie.

Ce risque de concentration n’est pas propre aux perpétuels. Nous l’avons documenté pour le restaking, où ce qui reste tient sur deux opérateurs. Sur un carnet déterministe, la neutralité de l’ordonnancement ne vaut que ce que vaut la décentralisation de ceux qui l’exécutent.

HyperEVM : la porte dérobée qu’il a fallu verrouiller

Hyperliquid n’est pas seulement un carnet. À côté de HyperCore tourne HyperEVM, une machine virtuelle Ethereum généraliste qui partage les mêmes validateurs et peut lire directement l’état du carnet. Or une EVM généraliste possède, elle, un mempool ordinaire : arbitrages, sandwichs et liquidations s’y déroulent comme sur n’importe quelle chaîne. La MEV classique n’a donc pas été abolie sur Hyperliquid ; elle a été reléguée dans la couche EVM, où vivent les prêts, les LST et les marchés monétaires de l’écosystème.

Il a d’ailleurs fallu empêcher cette couche de servir de passage secret vers le carnet. Selon la documentation technique relayée par Chainstack, les actions envoyées depuis HyperEVM vers HyperCore via le contrat CoreWriter sont « intentionnellement retardées de quelques secondes », car « sans ce délai, les contrats HyperEVM pourraient contourner le chemin normal du mempool L1 et obtenir un avantage de latence ». Les ingénieurs ont donc posé un ralentisseur délibéré pour empêcher qu’un contrat automatisé ne double la file des traders humains. La neutralité se maintient à coups de contre-mesures, pas par magie.

La « règle des 10 HYPE » du 18 octobre relève du même chantier. Les quatre ajustements annoncés touchent l’abstraction de compte, la priorisation des transactions, l’éligibilité aux frais de priorité et le traitement de CoreWriter (crypto.news). Exiger une mise minimale pour accéder à la priorité, c’est admettre que la priorité est une ressource rare, donc monnayable, soit la définition même d’une surface d’extraction. Hyperliquid ne nie pas le problème : il l’administre, publiquement, règle après règle.

Jeff Yan et le choix de sacrifier le front-running

On ne comprend le pari d’Hyperliquid qu’en écoutant son fondateur. Jeff Yan défend l’idée qu’un marché entièrement visible, où chacun accède aux mêmes données au même instant, est plus équitable qu’une Bourse centralisée où des initiés exploitent l’information avant les autres. D’après le portrait que lui a consacré Colossus, le moteur d’appariement déprioriserait volontairement les ordres « preneurs » les plus agressifs dans certaines conditions, afin de laisser aux teneurs de marché le temps de rafraîchir leurs cotations ; des spreads plus serrés en seraient la contrepartie.

Le point le plus frappant tient à un arbitrage économique assumé. Yan aurait choisi de renoncer à une partie du volume, celui qui vient du front-running institutionnel, pour améliorer le prix offert aux particuliers, quitte à réduire les revenus de sa propre plateforme ; il aurait aussi refusé les accords privés avec des teneurs de marché, pourtant courants ailleurs. Présenté ainsi, le discours « sans MEV » n’est pas qu’un slogan technique : c’est un choix de conception qui coûte de l’argent à l’opérateur.

Reste que c’est la version du fondateur. Un carnet transparent a un revers : tout le monde, bots compris, voit les ordres au repos et peut réagir au même rythme de bloc. La transparence tue l’avantage d’information des initiés, mais tend à qui sait lire vite une carte publique de la liquidité. La bonne question n’est donc pas « y a-t-il de la MEV », mais « est-elle minimisée et rendue symétrique ». Sur ce terrain, Hyperliquid a une thèse défendable, pas une preuve définitive.

Les pools à oracle : la rente vit dans la latence

Le deuxième modèle ne tient aucun carnet. GMX et Jupiter Perps fonctionnent en pair-à-pool : le trader prend position contre un pool de liquidité commun (GLP et marchés GM chez GMX, JLP chez Jupiter), au prix fourni par un oracle et sans slippage. C’est confortable pour l’utilisateur et précieux pour les actifs peu liquides. Mais le prix est importé de l’extérieur, et tout se joue sur une seule question : à quel instant, et avec quel retard ?

La surface de MEV d’un pool, c’est la fenêtre entre deux mises à jour de l’oracle. Si le marché bouge et que le prix du pool n’a pas encore rafraîchi, un arbitragiste achète au pool le prix périmé pour le revendre ailleurs au prix réel ; la perte revient aux fournisseurs de liquidité. C’est la cousine de la LVR (loss-versus-rebalancing) que nous décortiquions dans les mathématiques des AMM : le fournisseur passif est systématiquement pris à contre-pied par l’information. Les keepers, ces robots autorisés qui exécutent les ordres et rafraîchissent les prix, vivent précisément de cette fenêtre.

GMX v2 a resserré l’étau avec les Chainlink Data Streams, des oracles à très faible latence mis à jour à chaque bloc, et une exécution en deux temps : l’ordre se règle au prix qui suit sa soumission, pas à celui affiché à l’instant où il est passé, ce qui neutralise le front-run naïf. Le prix de la parade est explicite : selon blocmates, GMX reverse 1,2 % des frais utilisateurs aux opérateurs de noeuds Chainlink et aux stakers de LINK, pour des frais de transaction de 0,05 % à 0,07 %. La rente ne s’évapore pas : plus l’oracle est rapide, plus la fenêtre d’arbitrage se réduit, et plus le trader paie l’oracle qui la referme.

L’histoire a fourni le cas d’école. Le 18 septembre 2022, un trader a extrait environ 565 000 dollars du pool GLP sur la paire AVAX, en exploitant précisément l’absence de slippage et un prix d’oracle manipulable sur des marchés peu profonds ; GMX a réagi en plafonnant les positions ouvertes. Joshua Lim, alors responsable des dérivés chez Genesis Trading, a résumé l’affaire pour Cointelegraph en expliquant que ce n’était pas tant un piratage que GMX « fonctionnant comme prévu », puisque la plateforme « offre une liquidité illimitée à un prix d’oracle de milieu de marché ». La MEV d’oracle n’est pas un défaut : c’est le prix à payer pour un pool qui promet zéro slippage.

dYdX : décentraliser le carnet, c’est inviter le validateur

dYdX a choisi une troisième voie, et c’est la plus instructive pour notre sujet. Sa version 4 tient un vrai carnet d’ordres, mais exécuté hors chaîne par les validateurs eux-mêmes. Chaque noeud complet garde en mémoire sa propre copie du carnet (une sorte de mempool) et seuls les ordres appariés sont inscrits dans le consensus. Le validateur qui propose le bloc fait tourner le moteur d’appariement et y insère les transactions résultantes. Ce dessin, nécessaire pour atteindre une vitesse digne d’une Bourse, place le proposeur dans la position exacte d’un extracteur de MEV : il voit les ordres en attente avant qu’ils ne soient finalisés.

L’équipe ne s’en cache pas. Sa note officielle sur la MEV explique que l’infrastructure Cosmos « permet d’orchestrer la façon dont les blocs sont construits et ce à quoi ressemble la MEV sur la chaîne, le tout pouvant être inscrit directement dans le code du protocole ». En clair, un proposeur malveillant pourrait observer, devancer, encadrer ou censurer des ordres ; l’équipe de recherche de dYdX a d’ailleurs fait tourner un validateur malveillant sur réseau de test pour sandwicher des ordres et éprouver ses outils de surveillance.

La parade n’est pas cryptographique mais sociale. Un comité MEV publie des rapports réguliers qui comparent les résultats d’appariement de chaque validateur au résultat attendu et signalent les écarts, adossés à une norme de « social slashing » : la communauté peut voter pour couper la mise d’un validateur fautif, avec l’appui d’outils fournis par Skip et Chorus One (forum dYdX). C’est l’aveu le plus honnête du secteur. Plutôt que de prétendre la MEV impossible, dYdX la surveille à la main et compte sur la sanction collective. Hyperliquid brûle l’incitation, dYdX la police : les deux reconnaissent la même vérité, celle qui voit le flux en premier est toujours tentée d’en profiter.

Hybrides et « ordres cachés » : cacher le flux, mais à qui ?

La famille hybride garde l’appariement entièrement hors chaîne (un séquenceur ou un moteur de matching) et ne règle que le résultat on-chain. Aster, sur BNB Chain, met en avant ses « ordres cachés » ; Lighter s’appuie sur des preuves zk pour démontrer que l’appariement est correct ; Vertex, edgeX ou Aevo logent dans la même catégorie. L’argument commercial est toujours le même : la vitesse d’une plateforme centralisée avec la conservation des fonds d’un DEX.

Les ordres cachés sont explicitement une fonction anti-front-running : si un ordre limite au repos est invisible, aucun bot ne peut passer devant. Mais le compromis est brutal. Pour cacher l’ordre aux autres traders, il faut le révéler à l’opérateur du moteur d’appariement. Vous n’avez pas supprimé l’observateur privilégié, vous l’avez réduit à une seule partie, et on vous demande de lui faire confiance. Les preuves zk de Lighter visent plus haut : prouver que l’appariement a suivi les règles sans révéler le carnet, de sorte que l’opérateur ne puisse pas tricher même en voyant le flux.

C’est une frontière de confiance, pas un dispositif sans confiance. On retrouve la forme de risque signalée pour les ponts inter-chaînes, où l’on finit par faire confiance à un gardien que l’on ne voit pas. Sur un perp DEX hybride, le séquenceur est ce gardien pour votre flux d’ordres. La question à poser est simple : l’opérateur peut-il réordonner ou regarder, et si oui, quelle preuve l’en empêche ?

Liquidations : la rente la plus brutale

La MEV la plus riche sur n’importe quelle plateforme de dérivés, ce sont les liquidations. Quand une position passe sous la marge de maintenance, quelqu’un la ferme, souvent avec une décote, et cette décote est un butin. Sur une plateforme transparente, chaque quasi-liquidation est visible, et les bots se livrent une course de vitesse pour être les premiers. C’est la MEV dans sa forme la plus violente : le profit vient du pire moment d’un autre.

La réponse d’Hyperliquid consiste à détourner les grosses liquidations du carnet public vers son vault de secours, le HLP. Le krach du 10 octobre 2025 a servi de test grandeur nature. Selon CryptoSlate, à 21h19 UTC, environ 641 millions de dollars de ventes forcées ont déferlé en une seule minute ; près de 576 millions ont été absorbés par le backstop et seuls 64 millions ont atteint le carnet public, soit 62,6 % gardés hors livre. L’auto-désendettement (ADL) a fermé environ 2,1 milliards de dollars de positions en douze minutes, première activation en marge croisée depuis plus de deux ans. Garder le flux hors du carnet a interrompu la boucle de rétroaction qui aurait nourri une frénésie publique de MEV de liquidation.

Mais la rente n’a pas disparu : elle a été internalisée. Le vault HLP a gagné environ 40 à 41,5 millions de dollars ce week-end-là, de l’ordre de 10 % rendus aux déposants en moins de 48 heures. La maison a capté ce qu’un essaim de bots aurait ramassé sur une place publique. Pour le trader liquidé, le résultat est identique ; ce qui change, c’est qui encaisse. Et quand le backstop lui-même est débordé, l’ADL ferme d’office les positions adverses les plus profitables, un réordonnancement décidé par le protocole qui prélève sur les gagnants pour couvrir les perdants. La leçon mérite un rappel à quatre jours d’une réunion de la Fed : un marché sur-endetté est un réservoir de rente de liquidation, et qui veut jauger le levier accumulé avant le 28 octobre peut relire notre lecture du livre d’options.

Builder codes : la rente d’ordre, mais à visage découvert

Il existe un cousin légitime et transparent de la MEV sur les perp DEX : la monétisation du flux d’ordres. À Wall Street, on appelle cela le paiement pour flux d’ordres (PFOF), et il est opaque, dissimulé dans le spread. Hyperliquid en a bâti une version on-chain, les builder codes : une interface attache son identifiant aux ordres qu’elle route vers le carnet partagé et touche une part des frais sur le flux qu’elle apporte.

Les garde-fous sont inscrits dans le protocole. D’après Dwellir, les frais de builder sont plafonnés par le protocole à 0,1 % sur les perpétuels (10 points de base) et 1 % sur le spot ; l’utilisateur approuve un plafond via l’action ApproveBuilderFee depuis son portefeuille principal et peut le révoquer à tout moment, chaque ordre étant finalisé en un bloc et journalisé quotidiennement. Plus de 40 millions de dollars ont ainsi été reversés aux développeurs depuis le lancement (environ 10 millions pour Phantom en six mois, près de 7,2 millions pour PVP.trade sur sa durée de vie). La différence avec le PFOF et la MEV est nette : tout est visible et consenti. Vous fixez le plafond, vous voyez le prélèvement, vous pouvez le couper. C’est de la rente d’ordre à visage découvert, pas tapie dans le spread.

Pour récapituler, voici où va la rente d’exécution sur un perp DEX, canal par canal.

CanalQui capte la renteVisible on-chain ?Qui paie
Frais de priorité (carnet)Personne, ils sont brûlés (Hyperliquid)OuiLe trader pressé
Ordonnancement du proposeurLe validateur qui propose le bloc (dYdX)Partiellement, sous surveillanceLe trader devancé
Fenêtre d’oracle (pool)Arbitragistes et keepersOui, a posterioriLes fournisseurs de liquidité
Liquidations et ADLLe vault de secours ou les botsOuiLe trader liquidé
Builder codesL’interface qui route le fluxOui, approuvé à l’avanceLe trader (frais plafonnés)

Deux colonnes comptent par-dessus tout : la visibilité et le consentement. Une rente visible et approuvée (les builder codes) est un coût assumé ; une rente invisible (le proposeur qui sandwiche, l’oracle en retard) est une taxe subie. Le bon perp DEX n’est pas celui qui jure n’avoir aucune rente, c’est celui qui la rend visible et bornée.

Côté France : un CFD, quel que soit le moteur d’appariement

Pour un lecteur français, un détail juridique écrase toute cette ingénierie. Quel que soit le moteur d’appariement, un perpétuel crypto est, en droit européen, un contrat financier avec paiement d’un différentiel (CFD), donc un instrument financier au sens de MiFID II. Il tombe par conséquent hors du règlement MiCA, qui ne couvre que le spot et les prestataires de services sur crypto-actifs, et relève du régulateur national des marchés, l’AMF.

L’ESMA l’a martelé dans sa déclaration du 24 février 2026 : un perpétuel est un CFD quel que soit son nom commercial, et ni le mécanisme de financement ni les garde-fous volontaires (fonds d’assurance) ne changent cette qualification. Conséquence concrète pour le particulier : levier plafonné à 2 pour 1 sur les CFD crypto, clôture automatique sur appel de marge, protection contre les soldes négatifs, avertissement sur les risques obligatoire et interdiction des incitations commerciales.

Le point décisif pour notre sujet : rien de l’ingénierie anti-MEV n’est visible pour ce régime. Les règles de protection du particulier regardent le levier et le marketing, pas la question de savoir si le séquenceur peut réordonner votre flux. Et un perp DEX permissionless, non-custodial et sans KYC se situe entièrement hors du périmètre agréé. La période transitoire PSAN puis MiCA s’est achevée le 1er juillet 2026 en France ; exercer sans agrément est un délit (jusqu’à deux ans d’emprisonnement et 30 000 euros d’amende). L’AMF et l’ACPR ont ajouté, pour la seule année 2026, seize sites de Forex et quinze sites de dérivés sur crypto-actifs non autorisés à leur liste noire.

Le résultat est paradoxal. Sur une plateforme on-chain, vous pouvez auditer l’ordonnancement, l’oracle et le vault, ligne par ligne. Mais si cette plateforme sert un particulier français sans agrément, aucune de ces garanties techniques n’a de valeur juridique : en cas de litige, il n’y a ni médiateur, ni recours, ni fonds de garantie. La transparence du code ne remplace pas l’agrément.

Ce qu’un trader devrait vérifier

La MEV sur un perp DEX n’est pas une raison de fuir ; c’est une grille de lecture. Avant d’ouvrir une position, cinq questions suffisent à situer la rente et à savoir qui la capte.

  • Qui ordonne les transactions, et les frais de priorité sont-ils brûlés ou monnayés ? Un carnet déterministe dont les frais sont brûlés coupe l’incitation la plus directe.
  • Quelle est la source du prix, et à quelle fréquence l’oracle se met-il à jour ? Un pool à oracle lent est une invitation à l’arbitrage de latence, payé par les fournisseurs de liquidité.
  • Qui exécute le moteur d’appariement, et combien de validateurs ou de séquenceurs le contrôlent ? La neutralité ne vaut que ce que vaut la décentralisation de ceux qui l’appliquent.
  • Où vont les liquidations : sur le carnet public, dans un vault de secours ou en ADL ? Cela détermine qui encaisse votre décote de liquidation.
  • Les frais de routage (builder codes ou équivalent) sont-ils visibles et plafonnés ? Une rente affichée est un coût ; une rente cachée est une taxe.

La formule « sans MEV » restera un argument marketing tant que les plateformes ne publieront pas ces cinq réponses. En 2026, Hyperliquid en publie la plupart, dYdX surveille les siennes à la main, les pools à oracle affichent leur dépendance au keeper. C’est déjà bien plus qu’une Bourse centralisée. Mais la rente, elle, est toujours là : le carnet on-chain ne la tue pas, il la met en pleine lumière, à charge pour le trader de regarder.

Foire aux questions

Les perp DEX éliminent-ils vraiment la MEV ?

Non, ils la réduisent et la déplacent. Hyperliquid brûle les frais de priorité, ce qui supprime l’incitation des validateurs, mais l’ordonnancement déterministe laisse des occasions résiduelles ; les pools à oracle subissent l’arbitrage de latence ; les carnets hors chaîne comme dYdX exposent le validateur qui propose le bloc. La rente change de guichet, elle ne disparaît pas.

Qu’est-ce que la « règle des 10 HYPE » annoncée en octobre 2026 ?

C’est une refonte des règles de priorité des ordres d’Hyperliquid, testée sur son réseau de test : il faut détenir au moins 10 HYPE délégués pour accéder à certains frais de priorité, comme les ordres immediate-or-cancel et add-liquidity-only. Elle touche aussi l’abstraction de compte et le traitement de CoreWriter. En rationnant la priorité, elle confirme que l’ordre d’exécution reste une ressource précieuse.

Comment un pool comme GMX se protège-t-il de l’arbitrage d’oracle ?

GMX v2 utilise les Chainlink Data Streams, des oracles à très faible latence mis à jour à chaque bloc, et exécute les ordres au prix qui suit leur soumission plutôt qu’au prix affiché à l’instant du clic. Cela rétrécit la fenêtre d’arbitrage sans l’annuler ; GMX reverse pour cela 1,2 % des frais utilisateurs à Chainlink.

Un trader français peut-il utiliser légalement un perp DEX ?

Un perpétuel crypto est un CFD au sens de MiFID II, supervisé par l’AMF, avec un levier plafonné à 2 pour 1 pour les particuliers. Un perp DEX permissionless, sans agrément et sans KYC, se trouve hors du périmètre autorisé en France : l’utiliser n’offre aucun recours en cas de litige, et proposer ce service sans agrément est un délit.

Les builder codes sont-ils une forme de MEV ?

Plutôt une version transparente de la monétisation du flux d’ordres. Contrairement à la MEV cachée ou au PFOF opaque de la finance traditionnelle, le builder code est plafonné par le protocole (0,1 % sur les perpétuels), approuvé à l’avance par l’utilisateur et révocable. C’est une rente affichée, pas une taxe subie.

Par Yuki Tanaka, correspondant DeFi chez HOGE Wire.

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