Pig butchering : 13 milliards saisis, le fléau reste entier
En octobre 2025, Washington a saisi 127 271 bitcoins à l'empire Prince Group, la plus grosse confiscation de l'histoire. Un an plus tard, l'industrie du « pig butchering » pèse plus que jamais.
Le 14 octobre 2025, le département de la Justice américain (DOJ) a annoncé la saisie de 127 271 bitcoins, soit près de 15 milliards de dollars (environ 13,4 milliards d’euros au cours du jour), arrachés à un seul homme : Chen Zhi, président du conglomérat cambodgien Prince Group. C’est, de très loin, la plus grosse confiscation d’actifs de l’histoire du DOJ, et selon les procureurs la plus grosse saisie financière jamais réalisée par les États-Unis, toutes catégories confondues, comme l’a détaillé CBS News.
Derrière le chiffre vertigineux se cache une mécanique criminelle d’un genre particulier. Ces bitcoins ne proviennent ni d’un piratage de pont, ni d’un drainer de portefeuille, ni d’une signature piégée. Ils sont le produit d’une arnaque sentimentale et d’investissement industrialisée, le « pig butchering », opérée depuis des complexes où des milliers de personnes travaillent sous la contrainte. L’argent a été volé un virement à la fois, à des victimes persuadées de voir fructifier leur épargne sur une fausse plateforme de trading.
HOGE Wire a déjà disséqué les campagnes qui vident un portefeuille en une signature et l’empoisonnement d’adresses par copier-coller. Le pig butchering appartient à une autre famille : ici, aucun contrat malveillant, aucune clé privée volée, aucun bug à auditer. L’exploit, c’est la confiance humaine, cultivée pendant des semaines. Cet article retrace l’affaire Prince Group, décortique le mode opératoire, chiffre l’ampleur réelle du fléau, suit les rails de blanchiment et explique pourquoi une saisie record ne suffit pas à éteindre l’incendie.
Le jour où Washington a saisi 127 271 bitcoins
L’acte d’accusation, descellé devant le tribunal fédéral de Brooklyn (district est de New York), vise Chen Zhi, 38 ans, de nationalités chinoise et cambodgienne, surnommé « Vincent ». Il est poursuivi pour entente en vue de commettre une fraude électronique (wire fraud conspiracy) et entente en vue de blanchiment d’argent, et encourt jusqu’à 40 ans de prison, selon le communiqué du parquet fédéral. Les bitcoins saisis dormaient dans des portefeuilles non hébergés contrôlés personnellement par Chen Zhi ; d’après la société d’analyse Elliptic, ils avaient été générés par minage en 2021 et 2022, puis laissés dormants depuis 2023, ce qui a permis à leur valeur de gonfler jusqu’aux 15 milliards de dollars du jour de la saisie.
Côté institutionnel, le ton était martial. La procureure générale des États-Unis, Pamela Bondi, a décrit une opération qui « envoie un message clair : les États-Unis utiliseront tous les outils à leur disposition pour défendre les victimes, récupérer les actifs volés et traduire en justice ceux qui exploitent les personnes vulnérables pour en tirer profit ». Le DOJ et le Trésor ont présenté la journée comme l’une des frappes les plus significatives jamais menées contre la traite des êtres humains et la fraude financière rendue possible par le cyber, un cadrage relayé par Al Jazeera.
La confiscation s’est doublée, le même jour, de sanctions coordonnées entre l’Office of Foreign Assets Control (OFAC) du Trésor américain et le Foreign, Commonwealth and Development Office britannique. Prince Group a été désigné organisation criminelle transnationale (TCO), avec 146 cibles frappées par l’OFAC. Selon Elliptic, quatre adresses bitcoin rattachées à Chen Zhi contenaient à elles seules quelque 1,8 milliard de dollars (environ 1,6 milliard d’euros). Autour de lui gravitaient des entités au rôle de robinet financier : la plateforme Byex Exchange, qui aurait reçu au moins 1,3 milliard de dollars en crypto, ou le groupe Jin Bei, crédité de plus de 280 millions de dollars de flux.
Reste une question presque ironique : que deviennent 127 271 bitcoins une fois saisis ? Ils rejoignent les réserves de l’État fédéral, faisant du gouvernement américain l’un des plus gros détenteurs de bitcoin au monde, aux côtés de BlackRock ou de Strategy. Comme pour les entreprises qui accumulent la monnaie reine, la valeur comptable de ce trésor fluctue au gré du marché ; nous avons exploré ailleurs cette tension entre conviction et crédibilité financière des trésoreries crypto. Sauf qu’ici, le détenteur n’a rien acheté : il a confisqué.
« Dépeçage de cochon » : l’anatomie d’une arnaque qui prend son temps
Le terme vient du mandarin 杀猪盘 (shā zhū pán), littéralement « l’assiette du cochon qu’on égorge ». L’image est crue mais précise : l’escroc « engraisse » sa victime de confiance et d’espoir avant de la « dépecer » financièrement. Contrairement au phishing classique, qui mise sur un clic impulsif, le pig butchering est une arnaque longue, patiente, qui peut s’étirer sur des semaines ou des mois.
Le scénario est remarquablement standardisé. Premier contact : un message « d’erreur » faussement anodin sur WhatsApp, un match sur une application de rencontre, un commentaire chaleureux sous une publication. Vient ensuite la phase de grooming : l’escroc tisse un lien, amical ou amoureux, sans jamais parler d’argent. Puis la graine est plantée : un proche aurait fait fortune grâce à une méthode de trading crypto, une plateforme « réservée », un conseiller « exclusif ». La victime dépose une petite somme, voit un tableau de bord afficher des gains spectaculaires, retire une première fois avec succès (l’escroc rembourse volontiers pour asseoir la confiance), puis augmente ses mises. Le « dépeçage » survient quand elle veut tout récupérer : apparaissent alors des « taxes », des « frais de déblocage », un « solde minimum », autant de prétextes pour extraire les derniers euros avant le silence radio.
La force du dispositif tient à trois leviers : l’émotion (solitude, séduction, amitié), la preuve sociale fabriquée (faux tableaux de bord, faux témoignages) et la temporalité (le temps investi rend le désengagement douloureux, un biais que les psychologues nomment coût irrécupérable). C’est pour cela qu’aucun pare-feu, aucun portefeuille matériel, aucun audit de contrat intelligent ne protège : la transaction finale est signée par la victime elle-même, en toute lucidité technique, vers une adresse qu’elle croit être son compte d’investissement.
Erin West, procureure adjointe du comté de Santa Clara et fondatrice de l’initiative Operation Shamrock, résume l’enjeu de visibilité auprès de CyberScoop : « Si les gens réalisaient l’ampleur de ce qui se passe, je pense qu’il y aurait un peu plus de feu au ventre pour travailler à une solution. » Sa coalition, lancée en 2022, réunit désormais plus de 2 400 partenaires publics et privés qui partagent renseignements et bonnes pratiques.
Ni drainer, ni clé volée : pourquoi le pig butchering échappe aux défenses crypto
Pour situer le pig butchering dans le paysage des menaces, il faut comprendre ce qu’il n’est pas. Dans un drainer de portefeuille, l’attaquant obtient une signature malveillante (une autorisation Permit2, un setApprovalForAll) qui lui donne la main sur les actifs. Dans l’empoisonnement d’adresses, il exploite un copier-coller malheureux. Dans ces deux cas, l’exploit est technique et la victime est trompée sur la nature de ce qu’elle signe.
Rien de tel ici. La victime du pig butchering envoie ses fonds en pleine connaissance de la transaction : elle sait qu’elle transfère des USDT ou des bitcoins, elle vérifie l’adresse, elle valide. Son erreur n’est pas cryptographique, elle est relationnelle. Elle croit alimenter son propre compte d’investissement. Conséquence directe : toute la pile de sécurité qui protège les portefeuilles (signature claire selon le standard ERC-7730, simulation de transaction, révocation d’autorisations, portefeuille matériel) ne sert à rien. Le point de défaillance se situe en amont, dans la fausse plateforme et dans la relation de confiance.
La seule empreinte on-chain exploitable, c’est la destination des fonds et leur trajectoire de blanchiment. C’est là que la blockchain redevient une alliée des enquêteurs : chaque virement est public et traçable, exactement comme pour un hack de pont que l’on reconstitue bloc par bloc. La différence, c’est que la prévention ne passe pas par un meilleur code, mais par l’éducation des victimes, le gel des stablecoins et la coopération judiciaire internationale. Chainalysis note d’ailleurs une convergence croissante : certaines campagnes mêlent arnaque sentimentale et phishing d’autorisation, mais le cœur du pig butchering reste le virement volontaire.
Prince Group : anatomie d’un empire à 30 millions de dollars par jour
Sur le papier, Prince Group ressemblait à un conglomérat respectable : immobilier, finance, loisirs, avec une façade de philanthropie et de proximité avec le pouvoir cambodgien. En coulisses, les procureurs américains décrivent une machine à frauder dont l’empire aurait, à son pic, rapporté à Chen Zhi et à ses associés quelque 30 millions de dollars par jour, selon les éléments rapportés par CNN.
L’architecture est verticalement intégrée. En bas, les complexes de travail forcé produisent les conversations qui piègent les victimes. Au milieu, des plateformes de minage, dont Warp Data Technology au Laos, fabriquent des bitcoins « propres » dont l’origine paraît légitime. En haut, des structures d’échange et de paiement comme Byex ou Jin Bei convertissent et déplacent les fonds, avec le concours de l’écosystème Huione comme colonne vertébrale du blanchiment. L’ensemble forme un circuit fermé qui va de la victime occidentale au portefeuille dormant du président.
Le dénouement a surpris Washington. Le 6 janvier 2026, Chen Zhi a été arrêté au Cambodge, puis extradé non pas vers les États-Unis, qui l’avaient inculpé, mais vers la Chine, à la demande des autorités de Pékin et selon le ministère cambodgien de l’Intérieur. Un dénouement qui laisse les procureurs new-yorkais avec un acte d’accusation, 127 271 bitcoins, mais sans l’accusé.
| Date | Événement |
|---|---|
| 2021-2022 | Minage des bitcoins au Laos (Warp Data Technology) |
| Depuis 2023 | Les portefeuilles deviennent dormants, la valeur gonfle |
| 14 oct. 2025 | Le DOJ saisit 127 271 BTC (~15 Md$) ; l’OFAC et le Royaume-Uni sanctionnent Prince Group (TCO, 146 cibles) |
| 6 janv. 2026 | Chen Zhi arrêté au Cambodge, extradé vers la Chine |
| 21 juill. 2026 | L’UNODC chiffre les pertes régionales 2025 à 88-114 Md$ |
L’usine : à l’intérieur des complexes forcés d’Asie du Sud-Est
Le pig butchering n’est pas l’œuvre de francs-tireurs isolés. C’est une industrie, logée dans des complexes bien réels : d’anciens casinos et hôtels reconvertis à Sihanoukville au Cambodge, la zone de Myawaddy et le tristement célèbre KK Park au Myanmar, des enclaves du Triangle d’or au Laos. Fenêtres grillagées, gardes armés, dortoirs surpeuplés : ces bâtiments ressemblent à des tours de bureaux, mais fonctionnent comme des prisons.
À l’intérieur, le travail est taylorisé. Les opérateurs suivent des scripts, pilotent des logiciels de gestion de la relation client détournés, jonglent avec plusieurs personas simultanés et sont soumis à des quotas de victimes « travaillées » par jour. Les faux tableaux de bord de trading, les captures d’écran de gains, les témoignages fabriqués sont fournis clés en main. Quand un opérateur n’atteint pas ses objectifs, les sanctions vont de l’amende à la violence physique.
L’échelle est difficile à saisir. L’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (UNODC) estime que des centaines de milliers de personnes travaillent dans ces centres, et que des ressortissants d’au moins 80 pays y ont été recensés. Les coups de filet de 2025, notamment au Myanmar après l’onde de choc médiatique provoquée par l’enlèvement d’un acteur chinois, ont permis des rapatriements massifs. Mais, faute de démantèlement durable, l’activité migre d’une juridiction à l’autre plutôt qu’elle ne disparaît.
Derrière les claviers : la traite humaine à l’échelle industrielle
C’est la dimension la plus dérangeante de ce dossier : la personne qui vous manipule est souvent elle-même une victime. Beaucoup d’opérateurs ont répondu à de fausses offres d’emploi dans la « tech » ou le service client, se sont vu confisquer leur passeport à l’arrivée, puis ont été contraints d’escroquer sous la menace, pris dans une servitude pour dette. En février 2026, le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme a publié un rapport documentant des abus graves contre les personnes traitées vers ces centres : torture, détention arbitraire, travail forcé.
Interpol tire la sonnette d’alarme depuis des années. L’organisation avait déjà, dès 2023, lancé un avertissement mondial sur cette « fraude alimentée par la traite ». Son opération Storm Makers II, menée au printemps 2023, s’était soldée par 281 arrestations et 149 victimes de traite secourues. Depuis, le phénomène déborde largement l’Asie : en mars 2025, Interpol relevait des victimes de traite originaires de 66 pays, et estimait que sur la période 2020-2025, près de 74 % des personnes identifiées comme traitées vers des centres d’arnaque avaient été acheminées en Asie du Sud-Est depuis le monde entier.
Cette double victimisation complique tout : la répression classique, qui consiste à arrêter « les escrocs », se heurte au fait qu’une partie des exécutants sont des esclaves. Le véritable adversaire se situe plus haut, chez les propriétaires des complexes et les blanchisseurs, d’où l’importance de frappes comme celle visant Prince Group.
114 milliards de dollars : l’échelle réelle du fléau
Les 15 milliards de dollars de Prince Group, aussi spectaculaires soient-ils, ne sont qu’une fraction du tableau. Dans son évaluation de la criminalité organisée transnationale en Asie du Sud-Est publiée en juillet 2026, l’UNODC estime qu’en 2025, les victimes d’Asie de l’Est, d’Asie du Sud-Est et d’Océanie ont perdu entre 88,3 et 114,1 milliards de dollars (environ 79 à 102 milliards d’euros) à cause des arnaques en ligne. Soit à peu près le triple de la fourchette de 18 à 37 milliards estimée pour 2023.
Cette croissance explosive n’a rien d’un hasard. John Wojcik, analyste régional de l’UNODC, explique que l’industrie de la cyberfraude « a dépassé les autres formes de criminalité transnationale, parce qu’elle est facilement reproductible à grande échelle et capable d’atteindre des millions de victimes potentielles en ligne, sans avoir à déplacer ou faire passer des marchandises illicites à travers les frontières ». Autrement dit, le modèle économique passe à l’échelle à la vitesse d’Internet, là où le narcotrafic reste prisonnier de la logistique physique.
Côté crypto, le rapport 2026 de Chainalysis évalue à environ 17 milliards de dollars (près de 15 milliards d’euros) les revenus mondiaux des arnaques en 2025, avec le pig butchering et les schémas de Ponzi comme catégories dominantes en volume. Le signe le plus inquiétant n’est pas tant le total que le paiement moyen par victime, passé de 782 dollars en 2024 à 2 764 dollars en 2025, une hausse de 253 % qui trahit un ciblage de proies plus fortunées. Jacqueline Burns Koven, responsable du renseignement sur les cybermenaces chez Chainalysis, décrit un fléau devenu enjeu de sécurité nationale.
| Indicateur | Chiffre | Source |
|---|---|---|
| Pertes aux arnaques en ligne (Asie Est/SE + Océanie, 2025) | 88-114 Md$ (79-102 Md€) | UNODC |
| Estimation équivalente pour 2023 | 18-37 Md$ | UNODC |
| Revenus mondiaux des arnaques crypto (2025) | ~17 Md$ (~15 Md€) | Chainalysis |
| Paiement moyen par victime | 782 $ (2024) puis 2 764 $ (2025) | Chainalysis |
| Saisie Prince Group | 127 271 BTC (~15 Md$ / 13,4 Md€) | DOJ |
| Flux suspects tracés sur Huione Guarantee | ~11 Md$ (~9,8 Md€) sur 3 ans | Elliptic |
Les rails du blanchiment : USDT, Huione et les garants Telegram
Une fois le virement effectué, l’argent doit disparaître. Le rail de prédilection, documenté noir sur blanc par l’UNODC, s’appelle USDT, le stablecoin dollar de Tether. Sa stabilité, sa rapidité et des frais minimes sur le réseau Tron en font l’outil idéal de règlement et de blanchiment. Rien d’étonnant : un dollar numérique ne vit pas sur les mêmes rails qu’un actif volatil, une mécanique que nous avons détaillée en expliquant pourquoi un dollar exige une autre courbe AMM.
Au centre de ce blanchiment trônait Huione Guarantee, une place de marché cambodgienne adossée à Telegram. Les chercheurs d’Elliptic y ont tracé environ 11 milliards de dollars de transactions liées à la fraude sur trois ans. On y vendait des services de blanchiment, des outils de deepfake, des données volées, et jusqu’à des entraves destinées à immobiliser les travailleurs captifs. Le réseau américain FinCEN a fini par désigner Huione comme une préoccupation majeure de blanchiment, et début 2025 Google retirait les applications du groupe de son magasin.
La contre-offensive existe, et elle est redoutablement efficace quand elle fonctionne : le gel. Tether peut figer n’importe quelle adresse détenant ses jetons. L’émetteur a gelé 225 millions de dollars dès novembre 2023 dans le cadre d’une enquête du DOJ, puis des dizaines de millions supplémentaires liés à des places de marché d’arnaque. En février 2026, le DOJ saisissait encore 61 millions de dollars en USDT rattachés à des arnaques de pig butchering. C’est le fameux bouton d’arrêt, ce disjoncteur que tout incident réclame, appliqué cette fois à la monnaie elle-même.
Mais ce pouvoir a un revers. Si Tether peut geler les fonds d’un criminel, il peut geler ceux de n’importe qui : la même centralisation qui sauve les victimes rappelle que l’USDT est un actif censurable, à la discrétion de son émetteur. La lutte contre le blanchiment et la promesse de neutralité de la crypto tirent, ici, dans des directions opposées.
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