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● DeFi & On-chain

Restaking : hors d’atteinte de la Fed du 28 octobre

À trois jours du FOMC, toute la crypto joue la Fed, sauf le restaking. EIGEN perd 20 % sur la semaine quand l'ETH cède 3,5 % : le secteur a décroché, et aucun taux ne ramènera la demande.

Dans trois jours, le 28 octobre, la Réserve fédérale publie sa décision de taux, et la quasi-totalité du marché crypto a déjà calé ses positions sur ce seul événement. Les carnets d’options, les contrats à terme, les trésoreries d’entreprise : tout se lit à travers une question unique, celle de savoir si Kevin Warsh laissera les taux là où il les a montés en septembre. Il existe pourtant un coin du marché qui a cessé de regarder la Fed. Ce coin, c’est le restaking, la promesse qui devait transformer l’ETH immobilisé en budget de sécurité louable à toute une économie d’applications.

La preuve tient en deux chiffres. Sur les sept derniers jours, le jeton EIGEN d’EigenLayer a perdu 20,2 %, d’après CoinGecko, pendant que l’ether ne reculait que de 3,5 %, selon la même source. Le jeton phare du restaking ne capte même plus le beta de son actif sous-jacent : il saigne tout seul. C’est l’inverse exact de ce qui devrait se produire à la veille d’une décision de banque centrale, quand les actifs risqués se mettent à l’unisson du scénario macro. Le restaking, lui, a décroché.

Cet article explique pourquoi la Fed, quelle que soit sa décision, ne peut rien pour lui. Elle peut faire varier le prix de l’argent ; elle ne peut pas fabriquer les locataires qui manquent à la sécurité mise en location. La thèse que nous défendions en septembre, celle d’une prime de risque laminée par les taux, reste vraie mais ne suffit plus : le problème a glissé du prix vers la demande, et c’est un territoire où aucune banque centrale n’a prise.

Le 28 octobre, un rendez-vous macro que le restaking ne regarde plus

Commençons par le décor que tout le monde surveille. La probabilité d’un maintien des taux à 3,75-4,00 % le 28 octobre tourne autour de 90 % sur l’outil FedWatch du CME, et grimpe au-delà de 94 % sur les marchés de prédiction Polymarket et Kalshi au 24 octobre. Un sondage Reuters donne 94 économistes sur 100 pour un statu quo. Le suspense ne porte donc pas sur octobre mais sur décembre : la banque ING anticipe une hausse de 25 points de base en décembre, vers 4,00-4,25 %, et les contrats à terme accordent à ce scénario environ deux tiers de probabilité. Autrement dit, le marché price une pause avant une nouvelle hausse, pas un pivot accommodant. Kevin Warsh, arrivé à la tête de l’institution avec un discours ouvertement restrictif, a d’ailleurs prévenu que la Fed était entrée dans un nouveau chapitre et ne télégraphierait plus ses intentions des semaines à l’avance ; le calendrier officiel confirme la réunion des 27 et 28 octobre.

Côté euro, le rendez-vous est quasi jumelé. La Banque centrale européenne décide le 29 octobre à 14h15, au lendemain de la Fed, avec un taux de dépôt à 2,50 % depuis le 16 septembre et une probabilité de maintien supérieure à 95 %. Pour un investisseur français, c’est ce 2,50 % qui définit le vrai coût d’opportunité d’un capital laissé au repos, avant même de parler de crypto. Le reste de la place est donc entièrement positionné sur ces deux horloges ; nous avons détaillé ailleurs comment la crypto se prépare à réagir à la Fed et à quoi ressemble le livre d’options avant le 28 octobre.

Face à ce décor, le restaking fait figure d’anomalie. Un actif qui décroche de 20 % quand son sous-jacent cède 3,5 % n’attend rien du 28 octobre, ni dans un sens ni dans l’autre. Il ne monte pas à l’approche d’un éventuel assouplissement, il ne se stabilise pas davantage sur un maintien devenu consensuel. La raison est simple et c’est le fil de cet article : la crise du restaking a changé de nature. Elle n’est plus une affaire de coût du capital, domaine où la Fed a prise, mais une affaire de demande, domaine où elle n’en a aucune.

Restaking, mode d’emploi : relouer la sécurité d’Ethereum

Rappelons le mécanisme, car c’est lui qui explique tout le reste. Pour sécuriser Ethereum, un validateur immobilise 32 ETH et touche un rendement de base, de l’ordre de 2,5 à 2,7 % par an, auquel s’ajoute un supplément issu du MEV, cette rente de réorganisation des transactions que nous avons disséquée dans notre dossier sur la rente du validateur et le relais de confiance. Le restaking propose de faire travailler cet ETH déjà immobilisé une seconde fois : en le réengageant, le validateur promet de respecter aussi les règles d’un service tiers, appelé AVS (Actively Validated Service), c’est-à-dire un oracle, un pont, une couche de disponibilité des données ou un séquenceur de rollup. En échange, il perçoit une rémunération supplémentaire ; en contrepartie, il s’expose à de nouvelles conditions de slashing, ces pénalités qui amputent le capital en cas de faute.

EigenLayer a inventé et popularisé ce modèle, avec quelques AVS bien réels pour vitrine : sa propre couche de disponibilité des données EigenDA, le réseau de preuves à divulgation nulle Lagrange, ou l’interopérabilité d’Omni. Par-dessus cette couche s’est greffée celle des LRT, les liquid restaking tokens, qui émettent un jeton liquide contre le dépôt réengagé, réutilisable ensuite ailleurs dans la DeFi. On empile ainsi quatre étages : le staking de base, le staking liquide, le restaking, puis le restaking liquide. À chaque étage, un rendement additionnel, et à chaque étage, une couche de risque supplémentaire.

Dès 2023, Vitalik Buterin mettait en garde contre cette surcharge. Dans son texte Don’t overload Ethereum’s consensus, il écrivait : « Toute extension des missions du consensus d’Ethereum augmente les coûts, la complexité et les risques liés au fait de faire tourner un validateur. » Le fondateur d’EigenLayer, Sreeram Kannan, répondait à l’époque, dans un entretien à CoinDesk, que le restaking était au fond un risque moindre que le staking liquide. Trois ans plus tard, c’est la phrase de Buterin qui a gagné la partie, mais pour une raison qu’aucun des deux n’avait parfaitement anticipée.

La thèse de septembre, et pourquoi elle ne suffit plus

Au mois de septembre, nous défendions ici une thèse précise : si le restaking s’effondrait, c’était d’abord parce que la prime de risque avait fondu sous l’effet du taux sans risque. Le raisonnement était le suivant : quand l’argent sur comptant rapporte 4 %, personne ne paie un supplément pour un rendement exposé au slashing. La prime d’AVS, déjà mince, de l’ordre de un à deux points au-dessus du staking de base, ne couvrait plus le risque de queue d’une pénalité. C’était une explication macroéconomique, et elle était juste pour ce qu’elle disait. Mais elle était incomplète, et la semaine qui précède le 28 octobre le démontre.

Le problème a migré. Il était au numérateur, il est passé au dénominateur. En septembre, on pouvait encore décrire le restaking comme un rendement réel mais trop faible au regard des taux. Aujourd’hui, le rendement réel n’est pas seulement trop faible : il est quasi inexistant, parce que la demande qui était censée le payer ne s’est jamais présentée. Un supplément de deux points qui ne tombe plus n’est plus un supplément décevant, c’est un supplément nul. Et un supplément nul ne se répare pas en baissant les taux : si la Fed abaissait son taux directeur, cela rendrait les alternatives sans risque un peu moins attrayantes, sans créer pour autant le moindre AVS prélevant des frais. Le coût du capital est un problème que la Fed sait traiter ; l’absence de clients, non.

Un marché à deux faces qui n’a jamais fonctionné

Le restaking est un marché biface, exactement comme une place de marché. D’un côté l’offre, l’ETH disponible pour louer de la sécurité ; de l’autre la demande, les services prêts à payer pour en louer. L’offre a explosé, dopée par la chasse aux points et par la perspective d’un airdrop ; la demande, elle, n’est jamais venue. Les déposants empilaient des points dans l’espoir d’un futur jeton, les LRT empilaient à leur tour les points d’EigenLayer avant de distribuer les leurs : une boucle réflexive où l’offre s’auto-alimentait sans qu’aucun client final ne paie quoi que ce soit.

Les chiffres de frais le disent sans appel. D’après une analyse de Blockhead appuyée sur les données de DefiLlama, la catégorie restaking immobilisait environ 10,02 milliards de dollars de valeur fin septembre, pour seulement 99 977 dollars de frais hebdomadaires. Le staking liquide, lui, générait 27,35 millions de dollars de frais par semaine pour 51,87 milliards de dollars immobilisés. Rapporté au dollar sécurisé, le staking ordinaire rapporte environ 53 fois plus que le restaking. Les cinq plus gros LRT (Renzo, Kelp, Swell, Puffer et Bedrock) ont dégagé ensemble 953 350 dollars de bénéfice brut au deuxième trimestre 2026, contre 2,18 millions trois trimestres plus tôt.

SegmentValeur immobiliséeFrais hebdomadairesRevenu par dollar sécurisé
Restaking~10,02 Md $~99 977 $base 1
Staking liquide~51,87 Md $~27,35 M $~53 fois plus
Cinq plus gros LRT (bénéfice brut T2 2026)–~953 350 $ sur le trimestreen baisse depuis ~2,18 M $
Économie unitaire du restaking contre le staking liquide, d’après Blockhead et DefiLlama (fin septembre 2026).

Ce tableau est la clé de lecture de tout le secteur. Sécuriser des dizaines de milliards de dollars pour en tirer moins de cent mille dollars de frais par semaine, ce n’est pas une activité en difficulté conjoncturelle, c’est une activité sans clients. La phrase de Kannan en 2023 (« Tout ce que le restaking peut faire, le staking liquide le fait déjà ») prend ici un sens cruel : le marché l’a vérifiée à l’envers, en constatant que le staking liquide gagne cinquante fois mieux sa vie que le restaking à surface de sécurité comparable. La Fed ne figure nulle part dans ce calcul.

La semaine qui signe le décrochage

Revenons à notre anomalie de départ, parce qu’elle mérite qu’on s’y arrête. Un jeton qui perd 20 % quand le marché sous-jacent ne cède que 3,5 % nous dit quelque chose de précis sur ce qui le fait bouger. Au mois d’août, le secteur a connu l’excès inverse : la hausse de l’ETH repeignait alors en vert les graphiques des jetons de restaking et la valeur immobilisée libellée en dollars, alors même que tous les indicateurs de demande continuaient de baisser. Les jetons montaient par pur beta, pas par adhésion. Nous sommes aujourd’hui dans la configuration symétrique, et plus révélatrice encore : le marché se dérisque à l’approche du FOMC, et le restaking ne reçoit même pas sa part de ce mouvement collectif. Il ne monte pas avec l’ETH, et il baisse plus vite que lui.

La cause est interne. EIGEN subit des déblocages mensuels de jetons, de l’ordre de plusieurs dizaines de millions d’unités, qui ajoutent mécaniquement de l’offre à un actif que presque aucune demande fondamentale ne vient absorber. Quand les frais de protocole se comptent en dizaines de milliers de dollars par semaine et que les unlocks se comptent en millions de dollars par mois, le sens du flux ne fait aucun doute. Le jeton n’est plus un pari sur l’adoption du restaking, c’est un calendrier d’émission que le marché absorbe à contrecœur. Voilà pourquoi le 28 octobre ne changera rien à sa trajectoire : son prix n’est plus commandé par l’appétit pour le risque, il est commandé par un échéancier de distribution et par un carnet de clients vide. On notera que le jeton ETHFI d’ether.fi, lui aussi en recul sur la semaine (environ 10 %, selon CoinGecko), tient tout de même mieux : mais c’est précisément parce qu’il ne raconte plus une histoire de restaking, comme nous allons le voir.

ether.fi, le locataire vedette qui a rendu les clés

Si une seule décision résume la fin de l’histoire, c’est celle d’ether.fi. Le plus gros émetteur de LRT, celui qui incarnait le restaking liquide, a retiré le restaking de son jeton phare weETH au mois d’août, le ramenant au rang de simple jeton de staking liquide ; qui veut encore du restaking doit désormais opter explicitement pour un jeton distinct, weETHs, construit non pas sur EigenLayer mais sur son rival Symbiotic. D’après The Defiant, moins de 1 % des actifs du protocole restaient réengagés à l’été, et les identifiants de retrait des EigenPod doivent être retirés d’ici la fin de ce trimestre. Le client vedette ne réduit pas la voilure, il quitte le bâtiment.

Son fondateur, Mike Silagadze, l’a dit sans détour. À CoinDesk, il a justifié la sortie en expliquant qu’il n’y avait plus d’opportunités de rendement significatives dans le restaking et que les déposants en avaient perçu le risque, si bien que la sortie s’imposait. Quelques semaines plus tôt, il résumait l’épisode à The Defiant par une formule devenue l’épitaphe du secteur : « Fin d’une époque. Triste. Je pense toujours que le restaking reviendra sous une forme ou une autre, je crois simplement que c’était un peu trop tôt. »

Pendant ce temps, ether.fi a basculé vers un modèle de néobanque, avec actions tokenisées, cartes de paiement et prêts adossés au portefeuille. C’est ce virage, et non le restaking, qui explique que son jeton résiste mieux que celui d’EigenLayer : la part des frais de cartes dans ses revenus mensuels est passée de 17 % en janvier à 46 % à l’été, et la société affirme que ce nouveau métier a entièrement remplacé les revenus perdus du restaking. Le restaking n’est tout simplement plus son métier, et son action le reflète.

Ce qui reste tient sur deux opérateurs

Le départ d’ether.fi a laissé une trace chiffrée, et cette trace contredit la promesse d’origine. Le restaking devait répartir la sécurité entre une multitude d’opérateurs indépendants, pour fabriquer une sécurité décentralisée et sans permission. Dans les faits, le désengagement a produit l’inverse. Comme nous l’avons documenté dans notre enquête sur le fait que ce qui reste tient sur deux opérateurs, la base d’ETH réengagé nativement est passée d’un pic proche de 3,5 millions à l’été 2025 à environ 643 000 fin septembre 2026, une chute de l’ordre de 82 %. Et ce résidu s’est reconcentré : après la sortie d’ether.fi, un peu plus de 60 % de l’ETH réengagé restant se partage entre deux acteurs seulement, Kraken et P2P.org. La décentralisation que le restaking devait apporter est devenue son point de défaillance unique.

C’est une donnée importante pour notre thèse du décrochage. Un marché qui se concentre sur deux opérateurs après un retrait massif n’est pas un marché qui attend un signal macro pour redémarrer ; c’est un marché qui se vide et dont les derniers occupants sont, pour l’essentiel, de grandes plateformes offrant le service par défaut. Aucun niveau de taux directeur ne reconstitue une base d’opérateurs partie ailleurs, et aucune baisse de taux ne redonne envie à un service de payer pour une sécurité dont il n’a pas besoin.

Le rendement sans risque a déménagé on-chain

Voici l’argument qui scelle l’indifférence du restaking à la décision de la Fed. L’alternative que les taux élevés ont fait naître n’est plus seulement le compte sur comptant ou le bon du Trésor classique : elle existe désormais directement sur la chaîne, avec la même composabilité que les jetons de restaking, mais sans slashing. D’après rwa.xyz, les actifs du monde réel tokenisés pesaient environ 39 milliards de dollars au 9 octobre 2026, dont à peu près 14,7 milliards de bons du Trésor américain tokenisés, avec un rendement moyen à sept jours autour de 3,5 % et des produits affichant jusqu’à 4,5 à 5,2 %. Le crédit privé tokenisé a même dépassé les Treasuries comme première catégorie d’actifs réels hors stablecoins. Un investisseur qui cherche du rendement on-chain dispose donc d’une option quasi sans risque de crédit, liquide, et dépourvue de la queue de slashing propre au restaking.

InstrumentRendement indicatifRisque de slashingDisponible on-chain
Staking ETH de base~2,5 à 2,7 %Faible (faute du validateur)Oui, via LST
Restaking (prime AVS)+1 à 2 pts en théorie, proche de 0 en pratiqueCumulé, par AVSOui, via LRT
Bons du Trésor tokenisés~3,5 à 5 %Aucun (risque de crédit quasi nul)Oui, via RWA
Taux de dépôt BCE (repère euro)2,50 %AucunNon (hors chaîne)
Rendements indicatifs ajustés du risque, fin octobre 2026 (sources : StakingRewards, rwa.xyz, BCE). Les primes d’AVS sont théoriques ; en pratique, les frais prélevés restent négligeables.

Que la Fed maintienne le 28 octobre ou qu’elle surprenne, cette table ne bouge pas dans sa hiérarchie. Si le taux sans risque baissait, les Treasuries tokenisés rapporteraient un peu moins, mais ils conserveraient leur avantage décisif : aucun slashing, aucune couche de risque empilée. Le restaking ne redeviendrait compétitif que si sa prime se mettait enfin à tomber, c’est-à-dire si des AVS payaient réellement pour la sécurité. Or ce robinet-là n’est pas commandé par la banque centrale. On retrouve ici le même raisonnement que pour le rendement réel en DeFi : ce qui compte, c’est de savoir si un flux de trésorerie existe, pas de savoir à quel taux on l’actualise.

EIGEN, un jeton qui ne capte pas la valeur qu’il sécurise

Le jeton EIGEN illustre le problème de captation de valeur à l’état pur. Il cote autour de 0,1976 dollar (0,1762 euro), pour une capitalisation d’environ 193 millions de dollars et un rang proche de la 180e place, d’après CoinGecko ; il accuse une baisse d’à peu près 96,5 % par rapport à son plus haut historique de 5,65 dollars atteint en décembre 2024. La fondation a bien tenté de rebrancher la valeur sur le jeton. La proposition ELIP-012, adoptée en décembre 2025 et consultable sur le dépôt GitHub de la fondation, oriente les émissions vers le stake productif et prévoit qu’une part des frais d’AVS et des services EigenCloud alimente un mécanisme de rachat du jeton.

Sur le papier, c’est propre. Dans les faits, un rachat financé par un flux de frais qui se compte en dizaines de milliers de dollars par semaine ne peut tout simplement pas compenser des déblocages mensuels qui se chiffrent en millions. C’est pour cette raison que le jeton ne participe pas aux rotations de marché. Un actif qui capterait une rente réelle finirait par monter dans un tape porteur ; un actif adossé à une émission permanente et à des frais quasi nuls subit la pression dans tous les régimes. Le 28 octobre est pour lui un non-événement, parce que son prix est gouverné par une équation de trésorerie interne, pas par la prime de risque agrégée que la Fed fait monter ou descendre.

Les survivants ne ressemblent pas à EigenLayer

Tout le secteur n’est pas logé à la même enseigne, et c’est instructif. Les acteurs qui s’en sortent le mieux sont précisément ceux qui ne ressemblent pas au modèle EigenLayer. Symbiotic, le rival sur lequel ether.fi a logé son restaking résiduel, n’a jamais lancé de jeton public : il ne subit donc ni pression d’émission ni calendrier d’unlocks. Son offre Core V2, dévoilée le 1er juillet, pousse une logique de marchés de collatéral modulaires. Son cofondateur Misha Putiatin la résumait ainsi dans un communiqué de presse : « Les marchés de collatéral ne sont pas une idée financière nouvelle ; ce qui est nouveau, c’est de les rendre composables, exécutables et efficaces en capital on-chain. » Le fait que les capitaux sortis d’EigenLayer atterrissent en partie chez un acteur sans jeton en dit long sur ce que le marché valorisait vraiment : la liquidité et le service, pas l’enveloppe spéculative.

Le restaking Bitcoin de Babylon offre un autre contre-exemple. Son jeton BABY reste très loin de son plus haut, en baisse d’environ 92 %, mais il progresse d’à peu près 11 % sur la semaine, selon CoinGecko, à rebours d’EIGEN : la verticale Bitcoin raconte une autre histoire, moins dépendante de l’économie des AVS Ethereum. Quant à EigenLayer, rebaptisé EigenCloud, il a opéré un pivot explicite vers le cloud vérifiable (données, calcul et IA), financé notamment par un investissement de 70 millions de dollars d’a16z en 2025. La lecture stratégique est nette : faute de trouver des clients externes pour sa sécurité louée, le protocole fabrique sa propre demande en devenant lui-même l’utilisateur de son infrastructure. C’est une reconversion, pas un retour du restaking.

PlateformeModèleJetonLecture fin 2026
EigenLayer / EigenCloudRestaking ETH, pivot cloud vérifiableEIGEN (~-96,5 % vs plus haut)Devient son propre client
SymbioticCollatéral modulaire, slashing dès le départAucun jeton publicRécupère les flux sortants
BabylonRestaking Bitcoin natifBABY (~-92 % vs plus haut)Résiste côté BTC
KarakRestaking multi-actifsStatut incertainMarginalisé
Carte des principales plateformes de restaking à l’automne 2026 (sources : CoinGecko, communiqués des projets).

Ce qu’il faudrait pour un vrai retour, et ce ne sera pas la Fed

Prenons Silagadze au mot. Le restaking reviendra peut-être, sous une forme ou une autre, parce qu’il était trop tôt. La question intéressante est alors : trop tôt par rapport à quoi ? Pas par rapport aux taux. Le catalyseur d’un retour ne peut pas être un assouplissement monétaire, pour la raison déjà exposée : baisser le coût de l’argent ne crée pas de clients pour la sécurité. Le seul catalyseur crédible est du côté de la demande, c’est-à-dire l’apparition d’AVS qui paient réellement, et à grande échelle, pour louer de la sécurité partagée. Cela suppose une application grand public dont la sécurité exige d’être externalisée, et dont les revenus justifient de payer pour cela. On en voit les premières briques du côté du calcul vérifiable et des agents IA, mais aucune ne génère encore le flux de frais qui changerait l’équation.

Autrement dit, le jour où le récit du restaking basculera, le titre sera une annonce de demande, pas une décision de banque centrale. Ce sera un AVS qui publie des frais conséquents, un rachat de jeton financé par un flux de trésorerie réel, ou une intégration à grande échelle qui remplit enfin la face demande du marché. Tant que ce titre ne tombe pas, le restaking restera ce qu’il est aujourd’hui : un secteur décroché des cycles macro, dont le prix obéit à un échéancier d’émission et à un carnet de commandes vide.

AMF et MiCA : le cadre pour l’investisseur français

Pour le lecteur français, la question réglementaire reste pratique. Depuis la fin de la période transitoire pour les anciens PSAN, le 1er juillet 2026, seuls les prestataires agréés CASP peuvent servir le marché français, et c’est l’Autorité des marchés financiers qui en est le superviseur pour les entités établies en France. La distinction à retenir est celle entre service et protocole. Un service de restaking proposé par une plateforme qui garde vos clés, décide pour vous et promet un rendement relève vraisemblablement du périmètre CASP, avec les obligations qui vont avec. L’interaction directe avec un protocole décentralisé, sans intermédiaire, se rapproche davantage d’une activité DeFi largement hors du champ de MiCA : pas de test d’adéquation, pas de fonds de compensation, pas de recours auprès de l’AMF en cas de perte.

Ce point n’est pas théorique pour un produit exposé au slashing. Une pénalité de protocole qui ampute le capital n’ouvre droit à aucune indemnisation : ce n’est ni un défaut de contrepartie réglementée, ni un sinistre couvert. Par ailleurs, les produits dérivés sur crypto, eux, relèvent de la directive MiFID II et non de MiCA. L’investisseur qui compare la prime du restaking à un rendement sans risque doit intégrer ce différentiel de protection, et pas seulement l’écart de taux affiché. Rien de ce qui précède ne constitue un conseil en investissement.

Ce qu’il faut surveiller après le 28 octobre

Une fois la décision de la Fed digérée, les signaux à suivre pour le restaking ne seront pas macro. En voici quatre, par ordre d’importance.

  • La demande réelle : l’apparition d’un AVS publiant des frais substantiels et récurrents serait le premier vrai signe de vie de la face demande.
  • La trésorerie d’EigenCloud : un reporting de revenus issus du cloud vérifiable, suffisant pour alimenter un rachat de jeton qui pèse, changerait l’équation d’EIGEN.
  • La fin de la sortie d’ether.fi : le retrait effectif des identifiants EigenPod, attendu d’ici la fin du trimestre, actera la rupture structurelle définitive.
  • Le FOMC de décembre : non parce qu’il relancerait le restaking, mais parce qu’une hausse confirmerait pour un trimestre de plus un coût du capital hostile aux rendements risqués, dans un contexte que nous suivons dans nos perspectives de fin d’année.

Le 28 octobre, le marché crypto jouera la Fed. Le restaking, lui, jouera autre chose, ou plutôt ne jouera rien : il attend un client, pas un taux. C’est là toute la différence entre une crise de valorisation, qu’une banque centrale peut soulager, et une crise de modèle, qu’elle ne peut pas résoudre.

Foire aux questions

La décision de la Fed du 28 octobre aura-t-elle un impact sur le restaking ?

Très peu. Le marché price un maintien des taux à plus de 90 % de probabilité, mais surtout la crise du restaking n’est pas une crise de coût du capital : c’est une crise de demande. Les services censés payer pour la sécurité réengagée ne se sont jamais présentés en nombre. Une décision de taux fait varier la prime de risque globale, elle ne crée pas de clients pour un AVS. La preuve du décrochage est dans les prix : sur la semaine précédant le FOMC, EIGEN a perdu environ 20 % quand l’ETH ne cédait que 3,5 %.

Pourquoi EIGEN baisse-t-il beaucoup plus vite que l’ether ?

Parce que son prix n’est plus commandé par l’appétit pour le risque mais par sa propre trésorerie. Le jeton subit des déblocages mensuels de plusieurs dizaines de millions d’unités, alors que les frais du protocole se comptent en dizaines de milliers de dollars par semaine. L’offre nouvelle dépasse de loin ce que la demande fondamentale peut absorber, si bien que le jeton saigne même lorsque l’ether se stabilise. Il ne capte pas la valeur de la sécurité qu’il est censé coordonner.

Le restaking rapporte-t-il vraiment plus que le staking liquide ?

Dans les faits, non, et c’est le cœur du problème. D’après Blockhead et DefiLlama, la catégorie restaking immobilisait environ 10 milliards de dollars fin septembre 2026 pour moins de 100 000 dollars de frais hebdomadaires, contre 27,35 millions de dollars par semaine pour le staking liquide. Rapporté au dollar sécurisé, le staking ordinaire rapporte environ 53 fois plus. La prime d’AVS existe en théorie, mais très peu de services payent réellement, de sorte que le rendement additionnel réel est proche de zéro.

Quelle alternative de rendement on-chain sans slashing ?

Les bons du Trésor américain tokenisés offrent aujourd’hui un rendement de l’ordre de 3,5 à 5 %, avec un risque de crédit quasi nul et sans aucune pénalité de slashing, pour environ 14,7 milliards de dollars d’encours selon rwa.xyz. Ils présentent la même composabilité on-chain que les jetons de restaking, mais sans la couche de risque empilée. Pour un investisseur en euro, le repère reste le taux de dépôt de la BCE, à 2,50 %. Rien de tout cela ne constitue un conseil en investissement.

Le restaking peut-il revenir, et sous quelle condition ?

Le fondateur d’ether.fi estime que oui, mais qu’il était trop tôt. La condition d’un retour n’est pas monétaire : ce n’est pas une baisse des taux qui le relancera, mais l’apparition d’une demande réelle, c’est-à-dire des AVS payant à grande échelle pour louer de la sécurité partagée. Le signal à surveiller sera donc une annonce de frais ou de revenus, pas une décision de banque centrale. Tant que la face demande du marché reste vide, le secteur restera décroché des cycles macro.

Par Yuki Tanaka, pôle DeFi et on-chain de HOGE Wire.

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