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● Security & Exploits

Rug pull DeFi : Pump.fun et le procès qui ébranle l’industrie

Un rapport évoque 98,6 % de tokens frauduleux sur Pump.fun, entre procès RICO et déblocage de jetons sous tension. Voici l'état du rug pull DeFi mi-2026, outils et régulation compris.

Sept millions de tokens ont été lancés sur Pump.fun depuis janvier 2024. Moins de 100 000 d’entre eux ont un jour maintenu ne serait-ce que 1 000 dollars de liquidité. Selon un rapport de la société de recherche Solidus Labs, relayé par CoinDesk, 98,6 % des tokens émis sur la plateforme finissent en arnaque, que ce soit par retrait brutal de liquidité ou par largage massif des créateurs sur les acheteurs. Ce chiffre, aussi brutal soit-il, résume assez bien l’état du rug pull en DeFi à la mi-2026 : un phénomène industrialisé, produit en masse par des launchpads qui ne demandent ni audit ni identité, et qui continue de siphonner des centaines de millions d’euros chaque semestre malgré des années d’articles d’avertissement.

Cet été 2026 a d’ailleurs cristallisé plusieurs de ces tensions à la fois. Pump.fun a traversé un déblocage massif de jetons le 12 juillet, une class action new-yorkaise s’est enrichie d’allégations de racket (RICO) et de milliers de messages internes fuités, et les régulateurs des deux côtés de l’Atlantique continuent de se demander si un memecoin permissionless peut seulement entrer dans le champ de leurs outils juridiques. Cet article fait le point sur ce que ce cas dit de l’industrie du rug pull en 2026, sur les outils de détection disponibles, et sur ce que la réglementation française et européenne couvre réellement, ou pas.

Le phénomène n’est pas propre à Solana ni aux memecoins : des rug pulls existent depuis les débuts de la finance décentralisée sur Ethereum. Mais leur vitesse de production, plusieurs milliers de nouveaux tokens chaque jour selon les explorateurs de launchpads, en fait le laboratoire le plus visible de ce que devient le rug pull une fois qu’il est produit à l’échelle industrielle plutôt qu’artisanale.

Pump.fun, miroir grossissant de l’industrie du rug pull

Publiée initialement en mai 2025 puis largement reprise dans la presse spécialisée en 2026, l’étude de Solidus Labs, intitulée « Solana Rug Pulls, Pump & Dumps », a passé au crible l’ensemble des tokens créés sur Pump.fun depuis son lancement en janvier 2024. Le constat est sans appel : sur plus de sept millions de tokens émis, seuls environ 97 000 ont un jour dépassé le seuil de 1 000 dollars de liquidité, et 93 % des pools de liquidité observés sur Raydium, la plateforme d’échange décentralisée sur laquelle les tokens Pump.fun « diplôment » une fois leur courbe de bonding remplie, présentaient des caractéristiques typiques d’un soft rug pull. Le plus gros cas identifié par les chercheurs, un token désigné dans le rapport sous le nom de MToken, a permis à ses créateurs de siphonner environ 1,9 million de dollars, soit environ 1,7 million d’euros, en une seule opération.

Le modèle économique de Pump.fun explique en partie ce volume. N’importe qui peut déployer un token en quelques clics et sans écrire une ligne de code, moyennant des frais minimes ; le prix suit ensuite une courbe de bonding automatique, plus les achats affluent, plus le prix grimpe, jusqu’à ce qu’un seuil de capitalisation soit atteint et que le token bascule vers un pool de liquidité classique sur Raydium. Cette mécanique, pensée à l’origine pour retirer aux créateurs la possibilité de manipuler unilatéralement le prix de lancement, n’empêche en rien un retrait de liquidité ou un abandon une fois la bascule effectuée, ce qui explique pourquoi le taux de sinistralité observé par Solidus Labs reste si élevé même après plus de deux ans d’itérations sur le design de la plateforme.

Pump.fun conteste fermement cette lecture. Interrogé par CoinDesk, le porte-parole de la plateforme, Troy Gravitt, a répondu que « ce qui manque à Solidus Labs, c’est une compréhension de base des memecoins », arguant que la grande majorité des tokens qui retombent à zéro relèvent moins de la fraude organisée que de la nature même d’un marché culturel et spéculatif, comparable à celui des cartes à collectionner, où l’écrasante majorité des actifs émis n’ont, par construction, aucune valeur durable. L’argument n’est pas sans fondement technique, mais il n’empêche pas que Pump.fun reste, plus de deux ans après son lancement, la porte d’entrée la plus fréquentée vers l’univers des memecoins sur Solana, et donc le point de contact le plus probable entre un nouvel investisseur et un rug pull.

L’été sous tension : le déverrouillage du 12 juillet et la ruée spéculative

Le 12 juillet 2026, environ 82,5 milliards de jetons PUMP, soit près d’un cinquième de l’offre en circulation, sont arrivés sur le marché à l’occasion du premier grand déblocage depuis l’introduction en bourse du token. Selon les estimations de CryptoTimes, la valeur débloquée tournait autour de 125 à 135 millions de dollars, soit 110 à 118 millions d’euros, au moment de l’événement, répartie principalement entre l’équipe fondatrice, environ 50 milliards de jetons, et les investisseurs historiques, environ 32,5 milliards de jetons. CryptoTimes

Contrairement au scénario redouté par une partie du marché, à savoir une vague de ventes de la part d’investisseurs entrés à des prix bien plus bas lors de l’ICO, le jeton a plutôt connu un regain spéculatif : volumes d’échange en hausse de plus de 500 % et open interest sur les produits dérivés grimpant vers 200 millions de dollars dans les jours suivant le déblocage, un niveau de fébrilité qui n’est pas sans rappeler les excès de positionnement observés ailleurs sur le marché des dérivés crypto cet été. Au moment de la rédaction, PUMP s’échangeait autour de 0,0019 euro, soit 0,00216 dollar, pour une capitalisation d’environ 752 millions d’euros, 857,6 millions de dollars, loin de son plus haut historique de 0,0088 dollar atteint en septembre 2025 mais également loin de son plus bas de juin 2026, à 0,00116 dollar. CoinGecko

Le déblocage illustre une dynamique que certains analystes qualifient de rug pull « au ralenti » : sans qu’aucune ligne de code ne soit modifiée, la simple libération contractuelle de jetons détenus par des initiés peut produire un effet économique proche d’un retrait de liquidité, à ceci près qu’il est parfaitement légal et annoncé des mois à l’avance dans un calendrier de vesting public. Pump.fun affirme de son côté avoir consacré 213,41 millions de dollars, 187 millions d’euros, à des rachats de jetons depuis le lancement du programme, sur un chiffre d’affaires cumulé de 935,6 millions de dollars, 821 millions d’euros, dont 60 millions de dollars, 52,6 millions d’euros, soit 6,5 % des revenus, reversés directement aux créateurs de tokens.

Le procès Aguilar contre Pump.fun, ou la bataille judiciaire pour qualifier le memecoin

L’affaire judiciaire la plus scrutée du secteur en 2026 reste le recours collectif Aguilar v. Baton Corporation Ltd. d/b/a Pump.Fun, enregistré sous la référence 1:25-cv-00880 devant le tribunal fédéral du district sud de New York. L’action, initiée par le plaignant Diego Aguilar après des pertes subies sur trois memecoins émis via la plateforme, FRED, FWOG et GRIFFAIN, vise Baton Corporation ainsi que ses trois fondateurs, Alon Cohen, Dylan Kerler et Noah Tweedale. The Block

Portée par le cabinet Wolf Popper LLP, la plainte modifiée et consolidée a depuis élargi son terrain d’attaque en ajoutant des accusations relevant du RICO, la loi fédérale antiracket, en plus des violations alléguées des articles 5 et 12(a)(1) du Securities Act de 1933 sur la vente de titres non enregistrés. Wolf Popper Le raisonnement des plaignants tient en une phrase : la courbe de bonding qui régit le lancement de chaque token donnerait, selon eux, un accès privilégié aux initiés pour acheter au plus bas avant que le public n’entre, une mécanique qu’ils assimilent à un « casino truqué ». Les dommages réclamés, calculés sur la base de pertes utilisateurs estimées entre 4 et 5,5 milliards de dollars, 3,5 à 4,8 milliards d’euros, face à un chiffre d’affaires plateforme de 935,6 millions de dollars, pourraient être triplés si la qualification RICO est retenue par le juge.

L’affaire a pris un tour supplémentaire lorsqu’un lanceur d’alerte est réapparu avec près de 5 000 messages de discussion interne, que les plaignants présentent comme la preuve d’un système coordonné de trading favorisant les initiés au détriment des utilisateurs ordinaires. Le calendrier procédural fixait le dépôt d’une seconde plainte amendée à la mi-décembre 2025 et les requêtes en rejet au 23 janvier 2026, une date à surveiller pour savoir si la qualification de valeur mobilière tient face à l’examen d’un juge fédéral, indépendamment de ce que pense la SEC elle-même du statut des memecoins, un point sur lequel nous revenons plus loin.

Rug pull, wash trading, pump-and-dump : où passent les frontières

Le vocabulaire du crime crypto est souvent utilisé de façon interchangeable, ce qui nuit à la compréhension du phénomène et, accessoirement, à la capacité des régulateurs à le qualifier juridiquement. Un rug pull suppose un retrait de valeur, liquidité, droits de frappe ou trésorerie, par une équipe projet qui contrôle le contrat ou le portefeuille concerné. Un piratage, à l’inverse, implique un tiers extérieur qui exploite une faille pour s’approprier des fonds qui ne lui reviennent pas, une distinction déjà détaillée dans notre analyse des piratages de ponts inter-chaînes. Le wash trading et le pump-and-dump, eux, portent sur la manipulation du prix ou du volume plutôt que sur le retrait direct de fonds, même si les trois mécaniques finissent souvent par se recouper dans une même arnaque.

Le tableau suivant résume les différences opérationnelles entre ces cinq familles de fraude, telles qu’elles sont généralement définies par les analystes de conformité et les autorités de poursuite.

Type de fraudeMécanismeQui agitExemple 2026
Rug pullRetrait de liquidité, frappe cachée ou honeypot programmé dans le contratL’équipe du projet, en internePump.fun, 98,6 % selon Solidus Labs
Piratage (hack)Exploitation d’une faille technique par un tiers extérieurUn attaquant sans lien avec le projetPiratages de ponts inter-chaînes
Wash tradingGénération de faux volumes d’échange entre portefeuilles liésPrestataires spécialisés rémunérés par le projetGotbit, Vortex, Antier Solutions
Pump-and-dumpGonflement artificiel du prix suivi d’une revente coordonnéeGroupes d’initiés ou influenceurs rémunérésCampagnes memecoin coordonnées
Attaque de gouvernanceDétournement d’un vote décentralisé pour transférer la trésorerieUn attaquant externe exploitant un quorum faibleBonkDAO, environ 20 millions de dollars

L’affaire DOJ « Operation Token Mirrors » illustre bien cette frontière. Le 30 mars 2026, le parquet fédéral du district nord de la Californie a inculpé dix ressortissants étrangers liés à quatre sociétés de tenue de marché, Gotbit, Vortex, Antier Solutions et Contrarian, pour avoir vendu des services de wash trading à la demande. Antoine Tsao, Ian Sofronov et Nemanja Popov pour Gotbit, Gleb Gora, Sergei Ryzhkov et Michael Vogel pour Vortex, ainsi que Manu Singh, Kushagra Srivastava, Vasu Sharma et Sabby Singh pour Contrarian/Antier, sont visés. Selon les éléments versés au dossier, 99 % des 1 221 transactions passées par Gotbit pour le compte de clients provenaient de portefeuilles liés entre eux, gonflant artificiellement les volumes affichés pour environ 5 000 dollars par mois et par client. L’enquête, ouverte dès octobre 2024, reposait sur un token créé de toutes pièces par le FBI et l’IRS-CI, surnommé Lexobit, utilisé pour infiltrer le marché des prestataires de wash trading. Plusieurs prévenus ont depuis plaidé coupable, cinq ont été extradés depuis Singapour, et 1,2 million de dollars, 1,05 million d’euros, en USDT ont été saisis sur un portefeuille lié à Antoine Tsao. TRM Labs

Ce n’est pas, techniquement, un rug pull. Mais l’affaire montre que la justice américaine sait désormais construire des dossiers pénaux solides sur la manipulation de marché crypto, avec infiltration et preuves numériques à l’appui, un savoir-faire qui commence tout juste à s’appliquer aux rug pulls proprement dits.

L’anatomie technique : comment le piège est construit

Techniquement, un rug pull DeFi repose sur un nombre restreint de mécaniques, souvent combinées. Le retrait de liquidité reste la méthode la plus commune sur les paires memecoin : l’équipe crée une paire de trading sur un DEX, y associe la majorité de la liquidité disponible, puis la retire d’un coup, faisant chuter le prix à zéro pour quiconque n’a pas vendu à temps. La fonction de frappe cachée (hidden mint) permet, elle, de créer de nouveaux tokens après le lancement, diluant silencieusement les détenteurs existants. Le honeypot bloque plus subtilement la vente : le contrat autorise l’achat mais renvoie une erreur ou prélève une taxe de 100 % à la revente, un piège qu’un simple test d’achat sans tentative de revente ne permet jamais de détecter.

Une quatrième mécanique, moins spectaculaire mais tout aussi dommageable, mérite une attention particulière en 2026 : le déblocage d’allocations d’initiés. Contrairement aux trois précédentes, elle ne viole aucune ligne du contrat ni aucune promesse écrite dans un livre blanc, elle est même généralement annoncée des mois à l’avance dans un calendrier de vesting public. Le déblocage du 12 juillet chez Pump.fun, décrit plus haut, en est un exemple presque parfait : rien d’illégal, tout est contractuel, et pourtant l’effet économique sur les détenteurs qui ont acheté après l’ICO reste comparable à celui d’un retrait de liquidité, en plus lent et en plus difficile à qualifier juridiquement de fraude.

Une cinquième mécanique, plus rare mais particulièrement insidieuse, concerne les contrats mis à niveau, ou upgradeable contracts : un contrat proxy permet à l’équipe de remplacer la logique du token après son déploiement, ce qui rend caduque n’importe quel audit réalisé sur la version initiale. Un token peut ainsi passer un audit avec succès au lancement, puis voir sa logique modifiée des semaines plus tard pour y introduire précisément les fonctions que l’audit avait écartées.

Quand la gouvernance devient le vecteur : la leçon BonkDAO

Le rug pull n’a pas toujours besoin d’un contrat malveillant pour fonctionner : parfois, il suffit de détourner un mécanisme de gouvernance parfaitement légitime. C’est ce qu’a démontré l’affaire BonkDAO début juillet 2026, où un attaquant a accumulé environ 1 % de l’offre du token BONK via des portefeuilles d’échange, avant de faire adopter une proposition de gouvernance transférant 4,43 billions de BONK, environ 20 millions de dollars, vers son propre portefeuille. Le vote s’est joué à moins de 2,5 milliards de jetons d’écart sur un total de plus de 880 milliards, avec une participation d’à peine 2,9 % des portefeuilles éligibles et sans le moindre timelock pour retarder l’exécution une fois la proposition adoptée. Notre analyse détaillée de l’attaque BonkDAO revient sur le déroulé complet de l’opération.

Ce type d’attaque partage avec le rug pull classique un point commun essentiel : dans les deux cas, la victime perd son capital via un mécanisme qu’elle croyait sûr, qu’il s’agisse d’un contrat audité ou d’un vote décentralisé, parce que personne n’a vérifié en amont si le seuil de quorum ou la répartition des jetons rendait la capture possible. Les projets qui combinent gouvernance on-chain et trésorerie conséquente sans timelock ni garde-fou de quorum minimum s’exposent structurellement au même risque que celui popularisé par les rug pulls de memecoins, à une échelle souvent bien supérieure.

Le bilan du premier semestre 2026

Au-delà des memecoins, le cabinet de sécurité CertiK a chiffré l’ensemble des incidents Web3 du premier semestre 2026 à plus de 1,31 milliard de dollars, 1,15 milliard d’euros, de pertes brutes, réparties sur 344 incidents distincts, un montant ramené à environ 1,2 milliard de dollars net une fois déduits les fonds gelés ou récupérés. Une fois ajusté de l’effet exceptionnel du piratage Bybit de la période précédente, le cabinet estime que les pertes du semestre sont en réalité en hausse d’environ 28 % en comparaison homogène. CertiK via GlobeNewswire

Vecteur d’attaqueMontant perdu (H1 2026)Nombre d’incidents
Compromission de portefeuille444,5 M$ (≈390 M€)33
Hameçonnage (phishing)366,3 M$ (≈321 M€)63
Vulnérabilité de code151,6 M$ (≈133 M€)204
Total semestriel, tous vecteurs1,31 Md$ (≈1,15 Md€)344

Le compromis de portefeuille arrive en tête en valeur, porté par un nombre restreint d’incidents à très fort montant unitaire, tandis que la vulnérabilité de code reste le vecteur le plus fréquent en nombre sans être le plus coûteux, signe que les audits, malgré leurs limites, continuent de filtrer une partie des attaques les plus grossières. À l’échelle de l’année 2025 complète, Chainalysis évalue à 17 milliards de dollars, 14,9 milliards d’euros, le total des pertes liées aux arnaques et à la fraude, sur un total de 154 milliards de dollars, 135 milliards d’euros, de fonds reçus par des adresses illicites, en hausse de 162 % sur un an. Les arnaques par usurpation d’identité ont bondi de 1 400 % sur la même période, et le paiement moyen extorqué à une victime est passé de 782 à 2 764 dollars. Chainalysis

Les outils de détection on-chain passés au crible

Face à cette masse d’incidents, un écosystème d’outils gratuits ou freemium s’est structuré pour permettre à un investisseur de vérifier un contrat avant d’y engager des fonds. RugCheck.xyz s’est imposé comme la référence pour l’écosystème Solana, au point d’être surnommé par la communauté « le feu tricolore de Solana » : au-delà de l’analyse du contrat lui-même, son module Insider Networks cherche à détecter les réseaux de portefeuilles coordonnés qui se répartissent discrètement l’offre initiale d’un token, une manipulation que les vérifications de code seules ne révèlent jamais. GoPlus Security, Token Sniffer et Honeypot.is couvrent une palette de chaînes plus large, ce dernier étant spécialisé dans la détection des pièges à la revente. De.Fi Scanner complète ce paysage avec une approche centrée sur l’audit automatisé du bytecode et une base de contrats malveillants déjà répertoriés.

OutilChaîne(s) couverte(s)SpécificitéLimite principale
RugCheck.xyzSolanaDétection de réseaux de portefeuilles liés (Insider Networks)Ne couvre que l’écosystème Solana
GoPlus SecurityMulti-chaînesScore de sécurité de contrat en temps réelAnalyse le code, pas le comportement futur de l’équipe
Token SnifferEthereum, BNB Chain et autres EVMScan automatisé de bytecode et historique du contratFaux positifs fréquents sur les contrats récents
Honeypot.isMulti-chaînes EVMSimulation d’achat-revente pour détecter les pièges à la sortieNe détecte pas les retraits de liquidité différés
De.Fi ScannerMulti-chaînesAudit automatisé combiné à une base de contrats malveillants connusDépend de la mise à jour régulière de sa base de données

Ces outils partagent toutefois une limite structurelle identique : ils analysent le code et, pour certains, la distribution des détenteurs, mais aucun ne peut prédire la décision purement humaine d’une équipe de retirer sa liquidité ou de vendre son allocation après un vesting parfaitement légal. Un contrat au code impeccable, audité, sans fonction de frappe cachée ni taxe de revente abusive, reste un rug pull en puissance si son équipe fondatrice détient une part disproportionnée de l’offre.

Au-delà des scanners automatisés, les analystes recommandent généralement de croiser plusieurs sources manuelles : l’historique du portefeuille déployeur, a-t-il déjà lancé d’autres tokens retombés à zéro peu après leur lancement, la cohérence entre l’activité affichée sur les réseaux sociaux et le nombre réel de détenteurs on-chain, ainsi que la présence ou non d’un cabinet d’audit dont l’identité peut être vérifiée indépendamment plutôt que simplement citée dans la documentation marketing du projet.

Le vide juridique des deux côtés de l’Atlantique

Une partie du problème du rug pull memecoin tient à une ambiguïté juridique fondamentale, entretenue par les régulateurs eux-mêmes. Le 27 février 2025, la division Corporation Finance de la SEC américaine a publié une prise de position selon laquelle l’offre et la vente de la plupart des memecoins n’impliquent pas de valeur mobilière au sens du droit fédéral, ces tokens étant assimilés à des objets de collection dont la valeur dépend de la demande spéculative plutôt que des efforts d’une équipe. SEC.gov La commissaire Hester Peirce, qui pilote le groupe de travail crypto de l’agence, avait anticipé cette lecture dès le 11 février 2025 sur Bloomberg, estimant que « beaucoup de memecoins qui existent n’ont probablement pas leur place à la SEC dans le cadre réglementaire actuel ». The Block

Sa collègue Caroline Crenshaw a exprimé une dissidence tout aussi ferme, écrivant que l’absence de définition claire dans la prise de position de la division « en fait au mieux une feuille de route pour les entreprises crypto qui cherchent à échapper à la surveillance en se qualifiant elles-mêmes de memecoin ». Selon elle, le lien entre le profit des promoteurs et celui des acheteurs suffirait à caractériser une entreprise commune au sens du test de Howey, la jurisprudence de référence pour qualifier un actif de valeur mobilière aux États-Unis.

Cette divergence entre les deux commissaires n’est pas qu’un débat de procédure interne. Elle détermine concrètement quel outil juridique reste disponible pour une victime américaine de rug pull : la voie civile du droit des valeurs mobilières, potentiellement plus rapide et dotée de mécanismes de class action rodés comme celui utilisé contre Pump.fun, ou la seule voie pénale de la fraude classique, plus lente et qui dépend entièrement des priorités de poursuite du ministère de la Justice.

L’Union européenne n’échappe pas à une ambiguïté comparable. Le règlement MiCA prévoit, dans son considérant 22, que les crypto-actifs sans émetteur identifiable échappent au champ des titres II, III et IV du texte, ceux qui encadrent justement les obligations d’information et de transparence les plus strictes. Un token lancé de façon totalement permissionless sur un launchpad, sans société émettrice identifiable une fois le contrat déployé, peut ainsi se retrouver dans un angle mort juridique presque identique à celui que décrit la SEC, même si les prestataires de services sur crypto-actifs qui commercialisent ces tokens restent, eux, soumis à l’ensemble du règlement.

La France face aux memecoins : AMF, liste noire et fin de la période transitoire

En France, l’Autorité des marchés financiers ne dispose pas d’un outil équivalent à un scanner de contrat, mais elle tient à jour une liste noire des acteurs non autorisés à proposer des services sur crypto-actifs sur le territoire. Depuis le début de l’année 2026, 23 nouveaux noms y ont été ajoutés, le dernier en date, essorinvexaro.fr, le 6 juillet 2026, pour avoir proposé des services financiers sans autorisation. Cette liste, ainsi qu’une liste blanche des prestataires dûment enregistrés, est consultable sur le portail Protect Épargne de l’AMF, qui permet également de signaler un cas suspect. AMF Protect Épargne

Le calendrier réglementaire a également connu une échéance majeure cet été : la période transitoire qui permettait aux prestataires de services sur actifs numériques français d’opérer sans agrément MiCA complet s’est achevée le 1er juillet 2026. Passé cette date, exercer une activité de service sur crypto-actifs sans immatriculation en règle expose désormais à deux ans d’emprisonnement et 30 000 euros d’amende, selon l’AMF elle-même. AMF

Concrètement, un prestataire souhaitant continuer à opérer légalement en France doit désormais détenir un agrément CASP en bonne et due forme délivré par l’AMF, et non plus se contenter de l’ancien enregistrement simplifié qui suffisait durant la période transitoire. Les épargnants peuvent vérifier ce statut directement via la liste blanche publiée sur le site de l’autorité, la même démarche que celle recommandée pour vérifier qu’un token ne figure pas parmi les projets déjà signalés comme frauduleux ailleurs en Europe.

Mais ce dispositif vise les plateformes et prestataires, pas les tokens eux-mêmes. Un memecoin déployé de façon permissionless sur un launchpad basé à l’étranger, sans société française identifiable, échappe largement à ce filet, pour les mêmes raisons structurelles que celles décrites plus haut à propos du considérant 22 de MiCA. Un investisseur français qui achète un token frauduleux via une interface décentralisée, sans jamais passer par un prestataire enregistré, dispose donc d’un recours réglementaire plus limité que celui qui perd des fonds sur une plateforme figurant sur la liste noire de l’AMF.

Signaux d’alerte : la checklist avant d’investir

Malgré la sophistication croissante des arnaques, la plupart des signaux d’alerte identifiés par les analystes de sécurité restent stables d’une année sur l’autre. Le tableau suivant regroupe les indicateurs les plus fiables, avec la méthode pratique pour les vérifier avant tout achat.

Signal d’alerteCe qu’il révèleComment le vérifier
Liquidité non verrouillée ou verrou de courte duréeCapacité de l’équipe à retirer les fonds à tout momentExplorateur de blockchain ou outil comme RugCheck
Concentration élevée de l’offre sur peu de portefeuillesRisque de dump coordonné ou de rug pullRépartition des détenteurs visible sur l’explorateur
Fonction de frappe ou droits d’administrateur non renoncésPossibilité de diluer ou de geler les détenteurs après coupScanner de contrat (GoPlus, De.Fi Scanner)
Équipe entièrement anonyme sans audit tiersAbsence de responsabilité identifiable en cas de problèmeRecherche du cabinet d’audit cité et vérification de son existence réelle
Promesses de rendement fixe ou garantiSignal classique de montage non durable, proche de la pyramideAucun protocole DeFi légitime ne peut garantir un rendement fixe

Aucun de ces signaux, pris isolément, ne garantit qu’un projet est frauduleux ou légitime. Un token peut avoir une liquidité verrouillée et rester un rug pull différé via une allocation d’équipe disproportionnée ; à l’inverse, un memecoin sans aucun verrou peut parfaitement ne jamais être retiré si son créateur perd simplement tout intérêt pour le projet une fois la hype retombée, ce qui relève de l’abandon plus que de la fraude préméditée. C’est la combinaison de plusieurs signaux, et non un seul, qui doit alerter.

Que faire si vous êtes déjà victime d’un rug pull

Une fois la liquidité retirée, les options de recours restent limitées mais existent. La première étape consiste à documenter l’opération : capture d’écran de la transaction on-chain, adresse du contrat, montant investi et méthode de paiement utilisée, autant d’éléments demandés par toute autorité ou plateforme d’analyse blockchain saisie du dossier. Des outils d’analyse comme ceux utilisés par Chainalysis ou TRM Labs permettent parfois de tracer les fonds volés jusqu’à une plateforme d’échange centralisée, seul point du parcours où une identité peut être associée à un portefeuille, mais ce traçage relève généralement d’enquêteurs professionnels ou des forces de l’ordre plutôt que d’une victime isolée.

En France, signaler le cas à l’AMF via Protect Épargne reste utile même lorsque le projet en cause n’est pas basé sur le territoire, ne serait-ce que pour alimenter la liste noire et documenter un signalement officiel, une étape parfois nécessaire pour toute action judiciaire ultérieure. Il faut cependant rester lucide : la nature immuable et souvent transfrontalière des transactions blockchain, combinée à l’anonymat relatif des équipes de memecoins, fait que la grande majorité des victimes de rug pull ne récupèrent jamais leurs fonds, à la différence de certains piratages de grande ampleur où des négociations publiques ou des interventions d’assureurs ont permis des remboursements partiels ou complets.

Sur le plan fiscal, une perte totale liée à un rug pull ne donne en général pas droit à une déduction automatique en France, la moins-value ne pouvant être imputée que dans le cadre très encadré des cessions d’actifs numériques déclarées, ce qui incite à conserver malgré tout une trace précise de l’opération, y compris lorsque le token concerné a perdu toute valeur de marché.

Perspectives pour la suite de 2026

Plusieurs échéances façonneront la suite de l’année. La décision sur les requêtes en rejet dans l’affaire Aguilar, attendue après le 23 janvier 2026, déterminera si la thèse RICO et la qualification de valeur mobilière survivent à l’examen judiciaire, indépendamment de la position officielle de la SEC sur les memecoins ; une décision qui ferait jurisprudence pour tout futur recours contre un launchpad. Du côté de l’industrie elle-même, la pression monte pour que les plateformes de lancement intègrent nativement des garde-fous, verrouillage de liquidité par défaut, plafonnement de l’allocation des créateurs, période de blocage minimale avant qu’un token puisse migrer vers un DEX, plutôt que de laisser cette responsabilité aux seuls outils tiers de vérification.

Cette recherche de garde-fous structurels n’est pas propre aux memecoins. Elle rappelle la manière dont le secteur du restaking a dû construire dans l’urgence des mécanismes de couverture après une série de défaillances en cascade, comme le retrace notre analyse du marché de l’assurance slashing, ou la façon dont les sociétés de trésorerie crypto cotées ont dû revoir leurs primes de valorisation après l’effondrement de plusieurs mNAV, un phénomène détaillé dans notre bilan de la fin de l’ère des primes de trésorerie. Dans les trois cas, memecoins, restaking et trésoreries cotées, le schéma se répète : une innovation financière se diffuse plus vite que les mécanismes de protection censés l’accompagner, et ce sont les derniers entrants qui absorbent l’essentiel du risque.

Pour l’investisseur individuel, la conclusion la plus utile reste sans doute la plus simple : tant qu’aucun garde-fou structurel n’est imposé par défaut au niveau des launchpads eux-mêmes, la responsabilité de la vérification continue de reposer presque entièrement sur celui qui achète, quelques secondes avant de cliquer sur « confirmer ».

Foire aux questions

Qu’est-ce qu’un rug pull en crypto ?

Un rug pull est une arnaque dans laquelle l’équipe à l’origine d’un token ou d’un protocole retire soudainement la valeur qui le soutient, le plus souvent la liquidité déposée sur un exchange décentralisé, laissant les détenteurs avec un actif devenu invendable et proche de zéro. Il se distingue d’un piratage, où un attaquant extérieur exploite une faille technique, et d’un simple échec de projet, où l’équipe abandonne sans avoir délibérément programmé de mécanisme de retrait.

Comment savoir si un token va faire un rug pull ?

Aucune méthode n’offre de certitude absolue, mais plusieurs signaux combinés réduisent fortement le risque : liquidité verrouillée de façon vérifiable et pour une durée significative, répartition des détenteurs sans concentration excessive sur quelques portefeuilles liés, équipe identifiée ou au minimum auditée par un cabinet reconnu, et absence de fonctions de frappe cachée ou de taxes de revente abusives dans le contrat. Des outils comme RugCheck, GoPlus Security ou Token Sniffer permettent de vérifier une partie de ces critères en quelques secondes avant tout achat.

Peut-on récupérer son argent après un rug pull ?

C’est rare. Une fois la liquidité retirée ou les tokens vendus, les fonds transitent généralement par des mélangeurs ou des ponts inter-chaînes avant d’atteindre une plateforme d’échange, ce qui complique considérablement leur traçage et leur récupération. Documenter la transaction et signaler le cas aux autorités compétentes, l’AMF en France via Protect Épargne, reste utile pour alimenter les enquêtes et les listes noires, mais ne garantit aucun remboursement.

Les rug pulls sont-ils illégaux et poursuivis en justice ?

Cela dépend des juridictions et de la qualification retenue. Aux États-Unis, la SEC considère que la plupart des memecoins échappent à sa compétence faute de correspondre à la définition d’une valeur mobilière, ce qui pousse les victimes vers d’autres voies comme les recours collectifs civils, à l’image de l’affaire Aguilar contre Pump.fun, ou vers des poursuites pénales fondées sur la fraude classique. En France et dans l’Union européenne, le règlement MiCA encadre les prestataires de services sur crypto-actifs mais laisse largement de côté les tokens sans émetteur identifiable, ce qui crée un vide juridique comparable.

Pump.fun est-il sûr pour investir dans des memecoins ?

Pump.fun reste une plateforme légale et largement utilisée, mais les données disponibles invitent à une extrême prudence : selon Solidus Labs, 98,6 % des tokens qui y sont lancés finissent en arnaque ou en abandon, et la plateforme fait l’objet d’un recours collectif d’ampleur devant la justice américaine. Cela ne signifie pas que chaque token y est frauduleux, mais que la probabilité statistique de tomber sur un rug pull y est particulièrement élevée par rapport à d’autres segments du marché crypto.

Anneke de Vries est journaliste chez HOGE Wire, spécialisée dans la sécurité et les exploits DeFi.

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