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● Markets

Trésoreries crypto : perdre des milliards sans rien vendre

Strategy a affiché 8,2 milliards de dollars de pertes un trimestre, puis 21 milliards de gains le suivant, sans vendre un Bitcoin. Pourquoi le résultat net d'une trésorerie crypto ne veut presque rien

Au deuxième trimestre 2026, Strategy (ex-MicroStrategy) a publié une perte nette de 8,2 milliards de dollars. Au troisième, la même société a enregistré une plus-value latente d’environ 21 milliards de dollars sur ses cryptos et est repassée dans le vert. Entre les deux, l’entreprise de Michael Saylor n’a presque rien fait : elle n’a pas vendu de Bitcoin, n’a pas changé de modèle, n’a pas pivoté. Elle a continué à détenir ses quelque 848 000 BTC pendant que le cours grimpait de 43 % sur le trimestre.

Ce grand écart (des milliards perdus, des milliards gagnés, aucun satoshi vendu) n’est pas une anomalie : c’est le fonctionnement normal de la comptabilité à la juste valeur appliquée aux trésoreries crypto. Le résultat net d’une Digital Asset Treasury, ou DAT, ne mesure pas la santé de l’entreprise ; il suit le prix du Bitcoin ou de l’Ethereum, dans un sens ou dans l’autre, selon la norme comptable retenue. Pour un investisseur français qui regarde une action comme Capital B à Paris ou Strategy à New York, savoir quelle règle s’applique est plus utile que de lire la dernière ligne du compte de résultat. Nous avons récemment décrit comment ces sociétés passent désormais l’épreuve de l’accès au capital ; cet article s’attaque à l’autre épreuve, celle du bilan.

Pourquoi le résultat net d’une trésorerie crypto ne mesure presque rien

Une trésorerie crypto est une société cotée dont l’actif principal est du Bitcoin, de l’Ethereum ou du Solana. Mécaniquement, son compte de résultat est dominé par la réévaluation de ces cryptos, qui dépend du marché et non des décisions de ses dirigeants. La ligne « résultat net » devient alors un proxy du prix du Bitcoin multiplié par le nombre de coins détenus, pas une mesure de performance opérationnelle. Un trimestre où le cours baisse produit une perte colossale ; le suivant, où il monte, un bénéfice tout aussi colossal. L’entreprise, elle, fait exactement la même chose : elle détient.

Ce qui échappe vraiment au management se résume à trois variables : combien de crypto par action, comment elle est financée, et combien de cash couvre les engagements (dividendes de préférence, intérêts, échéances de dette). Le reste, l’énorme chiffre vert ou rouge en tête du communiqué, est du bruit posé sur ces trois variables. De nombreux analystes décrivent d’ailleurs ces véhicules comme des fonds crypto à effet de levier davantage que comme des entreprises classiques : leurs comptes reflètent surtout l’exposition sous-jacente, et un bénéfice record un trimestre ne dit rien de leur solidité le suivant.

Pour comprendre d’où vient ce bruit, il faut regarder non pas une règle comptable, mais trois. Un même Bitcoin inscrit au bilan peut produire trois vérités comptables différentes selon qu’il est traité sous la norme américaine, sous les IFRS européennes ou sous le nouveau référentiel français. C’est cette divergence, invisible pour qui lit seulement la ligne du bas, qui explique pourquoi Strategy peut afficher un bénéfice que Capital B ne pourrait pas publier dans les mêmes conditions.

ASU 2023-08 : la règle américaine qui fait tanguer les bénéfices

Jusqu’à une date récente, les normes américaines (US GAAP) traitaient le Bitcoin comme une immobilisation incorporelle à durée de vie indéterminée. En clair : on l’inscrivait au coût d’achat, on le dépréciait chaque fois que le cours passait sous ce coût, mais on ne pouvait jamais le réévaluer à la hausse tant qu’il n’était pas vendu. Résultat absurde pour une société dont le métier est de conserver l’actif : en plein marché haussier, elle affichait son Bitcoin très en dessous de sa valeur de marché, et toute rechute laissait une cicatrice comptable durable.

La norme ASU 2023-08 du FASB (sous-chapitre 350-60) a renversé cette logique. Applicable aux exercices ouverts après le 15 décembre 2024, elle impose d’évaluer les crypto-actifs à leur juste valeur et de faire passer chaque variation, hausse comme baisse, directement par le résultat net. Strategy l’a adoptée par anticipation. Depuis, chaque clôture trimestrielle transforme le simple mouvement du cours du Bitcoin en profit ou en perte comptable.

L’effet est spectaculaire et parfaitement mécanique : le compte de résultat devient une courbe de prix. Comme le souligne la presse financière, sous les normes utilisées par Strategy, les variations de juste valeur du Bitcoin passent directement par le compte de résultat et provoquent d’importants écarts de résultat d’un trimestre à l’autre. Ce n’est pas un reproche adressé à l’entreprise ; c’est la norme qui le veut. Mais cela rend la ligne du bénéfice net à peu près inutilisable pour juger la marche réelle des affaires.

Le trimestre qui résume tout : Strategy, de -8,2 à +21 milliards

Le cas Strategy est l’illustration la plus nette. À la clôture du deuxième trimestre, le Bitcoin valait autour de 64 900 dollars, loin du coût moyen d’acquisition du groupe (environ 75 578 dollars pour ses 846 000 BTC d’alors). La position était sous l’eau, et la juste valeur a imposé une moins-value latente qui s’est traduite par une perte nette de 8,2 milliards de dollars. Trois mois plus tard, le Bitcoin avait bondi de 43 % pour atteindre près de 85 655 dollars ; la même position, portée à 848 000 BTC pour une valeur d’environ 73 milliards de dollars, dégageait cette fois une plus-value latente d’environ 21 milliards et faisait repasser les comptes dans le vert.

Entre les deux clôtures, Strategy n’a pas liquidé un seul coin : elle en a même ajouté 334. Michael Saylor a présenté ce troisième trimestre comme un retour au bénéfice, et la direction financière a souligné que la réserve en dollars du groupe couvrait plus de deux ans de dividendes de préférence et d’intérêts. Mais ce « bénéfice » n’est pas le produit d’une vente ni d’une activité : c’est le prix du Bitcoin qui a changé, pas la stratégie. Ce rebond du marché doit d’ailleurs beaucoup au climat macroéconomique et à la réaction des marchés aux décisions de la Fed, un facteur totalement extérieur à l’entreprise.

Le troisième trimestre 2026 a été exceptionnel pour tout le secteur : le Bitcoin a gagné près de 43 %, son meilleur trimestre depuis fin 2024, et les ETF Bitcoin au comptant ont absorbé 6,34 milliards de dollars de flux nets. Autrement dit, la quasi-totalité des trésoreries Bitcoin américaines s’apprêtent à publier des gains latents massifs pour un trimestre où elles n’ont, pour l’essentiel, fait que tenir leur position.

SociétéActif détenuRésultat T2 2026T3 2026 (tendance)Ce qui a changé
Strategy (MSTR)~848 000 BTCPerte nette ~8,2 Mds $Plus-value latente ~21 Mds $BTC +43 %
BitMine (BMNR)~6,0 M ETH~3,8 Mds $ de moins-value latente (trim. clos fin février)Staking ~336 M$/an ; retour aux gains latentsETH +71 %
SharpLink (SBET)~868 000 ETHPerte ~394 M$ (dont ~391 M$ latents)Portée par le stakingETH +71 %
Le même actif, deux trimestres opposés : sous la juste valeur, le résultat suit le prix, pas la gestion. Sources : Yahoo Finance, FinanceFeeds, KuCoin.

Côté Ethereum : BitMine, SharpLink et la ligne de cash du staking

Les trésoreries Ethereum vivent la même mécanique, puisqu’elles publient elles aussi sous US GAAP. BitMine, premier détenteur institutionnel d’ethers avec environ 6 millions d’ETH (près de 4,9 % de l’offre) pour quelque 16 milliards de dollars d’actifs, a essuyé une moins-value latente de l’ordre de 3,8 milliards de dollars sur un trimestre clos fin février, quand l’ETH baissait. Avec un troisième trimestre 2026 où l’Ethereum a bondi de 71 % (sa meilleure performance trimestrielle estivale jamais enregistrée), le signe de cette ligne s’inverse tout aussi mécaniquement.

La particularité des trésoreries ETH, c’est l’existence d’une vraie ligne de cash à côté du bruit comptable : le staking. BitMine tire de la validation et du staking des revenus de l’ordre de 336 millions de dollars annualisés, qui financent son fonctionnement sans qu’elle ait besoin de vendre des ethers. Ce flux-là est réel ; il ne dépend pas du cours comme la réévaluation. Le trimestre du groupe a pourtant viré au rouge en net, le staking (environ 46 millions de dollars) ne compensant pas une perte de 92 millions sur des positions dérivées : preuve qu’il faut lire les lignes une à une, pas le solde.

SharpLink, qui détient environ 868 000 ethers, a publié une perte d’environ 394 millions de dollars au deuxième trimestre 2026, dont près de 391 millions de moins-values latentes, pour un chiffre d’affaires de 11,2 millions venu surtout du staking. L’année précédente déjà, une chute du cours de l’ETH lui avait infligé une perte de 734 millions de dollars sur l’exercice. Même actif, même stratégie : c’est le cours à la date de clôture qui décide du signe du résultat.

Le cours fait le bénéfice : le marché à la mi-octobre 2026

Pour un lecteur européen, il vaut la peine de traduire tout cela en euros et de le replacer dans le marché du moment. À la mi-octobre 2026, le Bitcoin s’échange autour de 74 600 euros (environ 83 500 dollars) et l’Ethereum autour de 2 260 euros (environ 2 520 dollars), pour un taux de change EUR/USD proche de 1,12. Après le rebond de l’été, les deux actifs restent nettement sous leurs sommets de l’automne 2025, ce qui situe le fameux « retour au bénéfice » de Strategy : il tient à la remontée depuis les points bas du printemps, pas à un nouveau record.

Ce décalage compte pour l’investisseur français. Une trésorerie peut parfaitement publier un bénéfice latent record un trimestre et rester, en valeur absolue, très loin de ses plus hauts. Le coût moyen d’acquisition devient alors la vraie ligne de flottaison : au-dessus, la position dégage une plus-value ; en dessous, elle reste sous l’eau quel que soit le vert affiché au compte de résultat. C’est pourquoi le prix spot, converti dans sa propre monnaie, dit souvent plus long qu’un communiqué trimestriel.

IFRS (IAS 38) : l’asymétrie européenne

Passons la frontière. Les groupes cotés sur un marché réglementé de l’Union européenne établissent leurs comptes consolidés en IFRS, et ces normes traitent le Bitcoin très différemment du référentiel américain. Selon une décision du comité d’interprétation de l’IFRS de juin 2019, une cryptomonnaie n’est ni un instrument financier (elle ne donne droit à aucun flux de trésorerie contractuel) ni de la trésorerie : c’est une immobilisation incorporelle, qui relève de la norme IAS 38.

IAS 38 offre deux modèles. Le modèle du coût inscrit l’actif à son prix d’achat diminué des dépréciations. Le modèle de la réévaluation permet de l’évaluer à la juste valeur, mais avec une règle décisive : la plus-value latente part en capitaux propres (dans un écart de réévaluation), tandis que la moins-value latente, elle, frappe le résultat. L’asymétrie est totale. Quel que soit le modèle retenu, une hausse du Bitcoin ne peut jamais gonfler le bénéfice net d’un groupe IFRS ; une baisse, si. Et si les cryptos sont détenues pour la revente par un intermédiaire, elles basculent sous IAS 2 (stocks), évaluées au plus faible du coût et de la valeur nette de réalisation : même logique, les pertes comptent, pas les gains.

La conséquence est frappante : une trésorerie européenne qui publie en IFRS ne peut littéralement pas inscrire, dans son résultat, les plus-values latentes que Strategy affiche noir sur blanc. C’est l’image miroir du modèle américain. Deux sociétés détenant le même Bitcoin, au même cours, à la même date, publieront un résultat net de signe opposé selon le référentiel sous lequel elles rendent des comptes.

La France écrit sa propre règle : le règlement ANC 2026-01

Pour les comptes sociaux établis selon le Plan comptable général, et pour les nombreuses sociétés d’Euronext Growth qui n’appliquent pas les IFRS, la France a désormais son propre cadre. L’Autorité des normes comptables a adopté le règlement ANC 2026-01 le 9 janvier 2026 ; obligatoire pour les exercices ouverts à compter du 1er janvier 2027, il peut être appliqué par anticipation, son homologation étant intervenue le 12 août 2026. Il remplace l’approche « jetons » héritée de la loi PACTE par une classification plus fine.

Une crypto détenue en trésorerie, sans droit opérationnel attaché, est inscrite à un compte dédié (le compte 522, « crypto-actifs et assimilés détenus ») et évaluée à la juste valeur à chaque clôture. Mais, fidèle au principe de prudence français, le règlement traite les variations de façon asymétrique : une moins-value latente donne lieu à une provision qui passe par le résultat, tandis qu’une plus-value latente est portée au passif, dans un compte transitoire, sans venir gonfler le bénéfice tant qu’elle n’est pas réalisée. Les stablecoins (jetons de monnaie électronique) reçoivent un compte distinct, signe que le normalisateur distingue désormais finement chaque brique de l’écosystème. Détail qui compte : deux bitcoins identiques peuvent être comptabilisés différemment selon l’intention déclarée de l’entreprise à l’achat.

Le résultat net raconte donc trois histoires selon le drapeau comptable. Le tableau ci-dessous résume la divergence.

 US GAAP (ASU 2023-08)IFRS (IAS 38)France (ANC 2026-01)
ClassementCrypto-actif à la juste valeur (350-60)Immobilisation incorporelleCompte 522, crypto-actifs détenus
ÉvaluationJuste valeur à chaque clôtureCoût ou réévaluationJuste valeur à chaque clôture
Plus-value latentePasse par le résultat netCapitaux propres (hors résultat)Portée au passif (hors résultat)
Moins-value latentePasse par le résultat netPasse par le résultatProvision, passe par le résultat
SymétrieSymétrique (hausse et baisse)Asymétrique (baisse seule)Asymétrique (baisse seule)
Qui l’appliqueStrategy, BitMine, SharpLinkGroupes cotés UE (comptes consolidés)Sociétés françaises (comptes sociaux)
Trois référentiels, trois « bénéfices » différents pour le même Bitcoin. Sources : FASB, IAS 38, règlement ANC 2026-01.

Capital B, Sequans : une trésorerie française face au bilan

Cette divergence n’est pas théorique pour la Place de Paris. Capital B (ex-The Blockchain Group), cotée sur Euronext Growth, détient environ 3 521 BTC, compte Adam Back parmi ses actionnaires de référence (environ 17,6 %), a procédé à un regroupement d’actions de 1 pour 10 début septembre et vise 15 000 BTC fin 2027. Quel que soit le référentiel qu’elle applique, elle ne pourra pas flatter son résultat avec des plus-values latentes sur le Bitcoin comme le fait un pair américain. Son récit boursier repose donc, par construction, sur le Bitcoin par action et sur l’accès au financement, pas sur un bénéfice comptable.

À l’autre bout du spectre français, Sequans Communications, concepteur de puces 5G et IoT coté au Nasdaq, a fait le chemin inverse : il a vendu ses 314 derniers BTC et soldé une trésorerie Bitcoin qui avait culminé au-dessus de 3 200 BTC, pour rembourser sa dette et refinancer son activité. Deux trajectoires françaises opposées, un même constat : hors des États-Unis, une trésorerie crypto se juge au bilan et à la liquidité, pas à la ligne du bénéfice. Matthew Sigel, responsable de la recherche actifs numériques chez VanEck, tient d’ailleurs le compte des sociétés qui ont débouclé leur trésorerie Bitcoin en 2026.

La juste valeur à chaque clôture déplace aussi la charge vers les auditeurs, désormais tenus de justifier la source de prix, l’horodatage et la méthode de valorisation retenue. La vérification des soldes crypto est devenue un sujet d’audit à part entière, au point d’alimenter tout un comparatif des cabinets spécialisés.

Le CAMT : payer l’impôt sur un gain qu’on n’a pas encaissé

La comptabilité à la juste valeur a un effet de bord redoutable : le fisc peut s’inviter sur des gains qui n’existent que sur le papier. Aux États-Unis, l’impôt minimum alternatif des sociétés (CAMT), instauré en 2022, prélève 15 % sur le résultat comptable ajusté (AFSI) des groupes dont ce résultat dépasse en moyenne un milliard de dollars sur trois ans. Or, en faisant passer les plus-values latentes par le résultat, ASU 2023-08 les a fait entrer dans l’assiette de ce CAMT.

Concrètement, Strategy risquait de devoir payer un impôt bien réel, en cash, sur des milliards de plus-values non réalisées, sans avoir vendu un seul Bitcoin. Après une intense campagne du secteur (Strategy et Coinbase ont cosigné une lettre au Trésor), l’administration fiscale américaine a publié fin septembre 2025 la notice 2025-49, une orientation provisoire qui autorise à écarter de l’AFSI les plus et moins-values latentes sur actifs numériques. En clair : on n’est imposé qu’à la réalisation. Le soulagement se compte en milliards pour Strategy.

L’épisode illustre le propos : une simple convention comptable peut créer une dette fiscale tangible à partir d’un gain fictif. Tant que l’actif n’est pas cédé, parler de « bénéfice » relève de la convention, pas de la caisse.

Côté européen : le Pilier Deux et l’impôt minimum mondial

L’Europe a sa propre version du problème. Le Pilier Deux de l’OCDE, transposé en France par l’article 33 de la loi de finances pour 2024, institue un impôt complémentaire garantissant une imposition minimale de 15 % aux groupes dont le chiffre d’affaires consolidé atteint au moins 750 millions d’euros. Pour un groupe-trésorerie de cette taille, la question des plus-values latentes se repose : faut-il les inclure dans l’assiette de l’impôt minimum ?

Les règles GloBE prévoient, comme le CAMT américain, des mécanismes d’option pour une approche fondée sur la réalisation plutôt que sur la juste valeur, précisément afin d’éviter de taxer des gains non encaissés. Le détail est technique, mais la logique rejoint celle du référentiel français : tant que le Bitcoin n’est pas vendu, le gain reste une écriture, pas une ressource. Un investisseur qui compare une trésorerie américaine et une trésorerie européenne doit garder en tête que leurs « bénéfices » ne sont pas comparables terme à terme, et que leur exposition fiscale ne l’est pas davantage.

Et l’investisseur français ? Action-trésorerie contre Bitcoin en direct

Pour un particulier en France, deux façons de s’exposer : acheter l’action d’une trésorerie (Capital B à Paris, ou des valeurs américaines via un courtier) ou détenir la crypto en direct. Côté fiscalité, les deux chemins convergent presque sur le taux, mais pas sur la mécanique. La cession de crypto contre des euros relève du prélèvement forfaitaire unique, soit environ 30 % (12,8 % d’impôt sur le revenu et 17,2 % de prélèvements sociaux), au titre de l’article 150 VH bis du CGI et via le formulaire 2086 ; un échange crypto-contre-crypto n’est pas imposable (report d’imposition), et aucune taxe n’est due si le total des cessions annuelles reste sous 305 euros.

L’action d’une trésorerie, elle, est un titre comme un autre : plus-value et éventuels dividendes relèvent de la même flat tax d’environ 30 %. Le taux affiché est donc proche. La vraie différence est ailleurs : avec une action, vous ajoutez à l’exposition crypto une couche de prime ou de décote sur l’actif net (le fameux mNAV), de dilution liée aux émissions d’actions, et de dette ou d’actions de préférence au passif ; avec la crypto en direct, vous portez le risque de conservation (vos clés). Le tableau suivant récapitule.

 Action d’une trésorerie (ex. Capital B)Bitcoin détenu en direct
NatureTitre coté (Euronext Growth)Crypto-actif
Plus-valuePFU ~30 % (12,8 % + 17,2 %)PFU ~30 % (art. 150 VH bis)
DividendesPFU ~30 % (rares chez les DAT)Sans objet
DéclarationIFU et 2042Formulaires 2086 et 2042
Échange crypto-cryptoSans objetNon imposable (report)
Exposition supplémentairemNAV, dilution, dette, préférence, référentiel comptableRisque de conservation (clés)
Même taux d’imposition, expositions différentes. À titre indicatif, hors option pour le barème progressif. Sources : socic.fr, LegalPlace.

Ce que l’AMF et MiCA couvrent (et ne couvrent pas)

Un dernier angle mort mérite d’être levé. MiCA et l’AMF encadrent les prestataires de services sur crypto-actifs (les ex-PSAN, devenus CASP : plateformes d’échange, conservation) et les émetteurs de crypto-actifs. Ils n’encadrent pas, en tant que telle, une société cotée qui se contente de détenir du Bitcoin à son bilan. Le régime transitoire PSAN s’est d’ailleurs éteint le 1er juillet 2026.

Pour l’investisseur, cela signifie que la protection ne vient pas du périmètre crypto de MiCA, mais du droit boursier et de l’information financière : prospectus, comptes audités, normes comptables. D’où l’importance de savoir lire un bilan de trésorerie crypto, puisque c’est là que se joue l’essentiel de la transparence. L’AMF, de son côté, continue de rappeler aux particuliers le risque élevé des actifs numériques eux-mêmes.

Comment lire un bilan de trésorerie crypto en 2026

Face à un communiqué de résultats, quelques réflexes évitent de se laisser hypnotiser par la ligne du bas.

  • Ignorez le « résultat net » brut : sous US GAAP, il suit le prix du Bitcoin, pas la gestion.
  • Regardez le Bitcoin (ou l’ETH) par action, pas le bénéfice comptable.
  • Vérifiez le mNAV : prime ou décote de la capitalisation sur la valeur nette des cryptos.
  • Mesurez la couverture en cash : combien de mois ou d’années de dividendes de préférence et d’intérêts sont couverts.
  • Repérez le coût moyen d’acquisition : la position est-elle au-dessus ou en dessous du cours spot ?
  • Comptez la dilution : actions émises au fil de l’eau, obligations convertibles, actions de préférence.
  • Identifiez le référentiel comptable (US GAAP, IFRS ou PCG) : il change le sens même du mot « bénéfice ».

Ce qu’il faut surveiller d’ici la fin 2026

La saison des résultats du troisième trimestre, qui s’ouvre, va faire défiler des gains latents spectaculaires chez la plupart des trésoreries américaines après un trimestre haussier. Il ne faudra pas confondre ce vert comptable avec un redressement : c’est le prix qui a monté, pas le modèle qui a changé. En France, l’application anticipée du règlement ANC 2026-01 sera le signal à guetter dans les premiers arrêtés de comptes.

Sur le fond, la prime boursière qui faisait tout l’intérêt du modèle s’est normalisée, et plusieurs maisons de recherche anticipent une vague de consolidation plutôt que des ventes forcées. Le prochain pilote du marché pourrait redevenir les flux d’ETF, pendant que l’arrière-plan macroéconomique reste dicté par les taux : nous détaillons ce basculement dans notre analyse du cycle que la Fed a inversé. Dans tous les cas, la ligne à suivre n’est pas le bénéfice publié, mais la capacité de chaque trésorerie à financer ses engagements sans brader ses coins.

Frequently Asked Questions

Pourquoi une trésorerie crypto peut-elle afficher des milliards de pertes sans vendre de Bitcoin ?

Parce que la norme comptable américaine ASU 2023-08 impose d’évaluer les cryptos à leur juste valeur et de faire passer chaque variation par le résultat net. Quand le cours baisse, la moins-value latente devient une perte comptable même si rien n’a été vendu : Strategy a ainsi publié 8,2 milliards de dollars de perte au deuxième trimestre 2026, puis environ 21 milliards de gain au troisième, au gré du prix du Bitcoin.

Qu’est-ce que la norme ASU 2023-08 et qu’a-t-elle changé ?

Adoptée par le FASB et applicable aux exercices ouverts après le 15 décembre 2024, elle impose de comptabiliser les crypto-actifs à la juste valeur, les hausses comme les baisses passant par le résultat net. Auparavant, le Bitcoin était une immobilisation incorporelle dépréciée à la baisse mais jamais réévaluée à la hausse avant la vente, ce qui sous-estimait les trésoreries en marché haussier.

Le règlement ANC 2026-01 change-t-il la donne pour les entreprises françaises ?

Oui. Adopté le 9 janvier 2026 et applicable au plus tard le 1er janvier 2027 (avec anticipation possible), il place les cryptos détenues en trésorerie au compte 522 à la juste valeur, mais applique le principe de prudence : une moins-value latente passe par le résultat, tandis qu’une plus-value latente est portée au passif sans gonfler le bénéfice tant qu’elle n’est pas réalisée.

Comment est imposée en France la plus-value sur une action de trésorerie crypto ?

La cession d’une action comme Capital B relève du prélèvement forfaitaire unique, soit environ 30 % (12,8 % d’impôt sur le revenu et 17,2 % de prélèvements sociaux), comme la plupart des titres. La détention de crypto en direct suit un régime distinct (article 150 VH bis du CGI), également autour de 30 %, avec une exonération si le total des cessions annuelles reste sous 305 euros.

Faut-il se fier au résultat net d’une société comme Strategy ?

Non, pas isolément. Sous la juste valeur, ce résultat suit surtout le prix du Bitcoin et peut passer de plusieurs milliards de perte à plusieurs milliards de gain d’un trimestre à l’autre. Mieux vaut regarder le Bitcoin par action, le mNAV (prime ou décote sur la valeur nette des cryptos) et la couverture en cash des dividendes et des intérêts.

Par Liam Brennan, rédacteur marchés chez HOGE Wire.

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