Trésoreries crypto: Strategy vend, MiCA rebat les cartes
Strategy a vendu du Bitcoin pour la première fois depuis 2022 et les primes mNAV s'effondrent. Tour d'horizon des trésoreries crypto avant l'échéance MiCA du 1er juillet 2026.
Le marché des crypto-actifs traverse l’une de ses séquences les plus tendues depuis 2024, et les sociétés qui ont bâti leur modèle sur l’accumulation de Bitcoin et d’Ethereum se retrouvent en première ligne. En quelques semaines, Strategy a rompu un engagement vieux de quatre ans, les primes boursières des sociétés de trésorerie se sont effondrées, et les fonds indiciels cotés (ETF) ont enregistré des sorties record. Dans le même temps, une nouvelle génération d’entreprises tournées vers Ethereum tente de remplacer l’accumulation passive par du rendement. À trois jours de l’échéance MiCA du 1er juillet, voici l’état des lieux des mouvements de trésorerie qui agitent le secteur.
Strategy brise son serment et secoue le marché
Pendant des années, Michael Saylor a répété que sa société ne vendrait jamais le moindre satoshi. Ce récit a volé en éclats au début du mois de juin. Selon un dépôt réglementaire transmis à la SEC et relayé par CoinDesk, Strategy a cédé 32 BTC entre le 26 et le 31 mai, à un cours moyen proche de 71 400 EUR, pour environ 2,3 millions d’euros. C’est sa première vente depuis décembre 2022.
L’opération est minuscule, à peine 0,0038 % d’un trésor qui dépassait encore 843 000 BTC. Mais le symbole a pesé lourd. Bloomberg relève que le Bitcoin a perdu près de 5,5 % dans les heures qui ont suivi, repassant sous les 67 000 EUR. Pour un groupe dont toute la communication reposait sur la promesse du « jamais vendre », l’aveu a brouillé le récit auprès d’actionnaires déjà nerveux. Saylor a tenté de rassurer en expliquant que sa promesse signifiait rester acheteur net, et que le groupe achèterait « de 10 à 20 bitcoins pour chaque bitcoin vendu ». Le produit de la cession, précise The Block, doit financer les dividendes de ses actions de préférence.
Une correction brutale qui efface des dizaines de milliards
La vente de Strategy n’a été qu’un déclencheur parmi d’autres. Le 25 juin, le Bitcoin est tombé sous les 56 000 EUR (60 000 USD), son plus bas niveau depuis 2024, après avoir glissé d’un sommet hebdomadaire proche de 67 400 EUR. Ethereum a souffert davantage encore, plongeant sous la barre symbolique des 1 850 EUR pour évoluer autour de 1 575 EUR, soit un recul d’environ 65 % par rapport à son record historique de 4 580 EUR.
À l’échelle du secteur, la capitalisation totale a fondu de près de 48 % depuis son pic. Pour les sociétés cotées qui détiennent du Bitcoin à leur bilan, l’addition est salée: environ 57 milliards d’euros de valeur boursière se sont évaporés en quelques semaines. Trois forces se sont conjuguées pour précipiter la chute, la fermeté de la Réserve fédérale américaine sur les taux, les tensions géopolitiques entre Washington et Téhéran, et la vente surprise de Strategy, à quoi se sont ajoutés les retraits massifs sur les ETF. Les sociétés les plus endettées, qui avaient financé leurs achats par émission d’obligations convertibles, sont les plus exposées à un effet de levier qui se retourne.
Le mNAV, ce thermomètre qui vire au rouge
Pour juger une société de trésorerie, les investisseurs surveillent le mNAV (modified net asset value), c’est-à-dire le rapport entre la capitalisation boursière et la valeur des crypto-actifs détenus. Au-dessus de 1, l’action se paie plus cher que le trésor sous-jacent, ce qui constitue une prime; en dessous, elle se traite avec une décote.
Le cas de Strategy illustre ce retournement. Son multiple a culminé entre 3 et 4 lors de la flambée de 2024, avant de redescendre vers 2,5 fin 2024, puis 1,16 au printemps 2026. Depuis avril, il est passé sous la parité, autour de 0,82 à 0,86, soit une décote d’environ 18 % par rapport à la valeur de son Bitcoin. Quand la peur grimpe, la prime se dégonfle plus vite que l’actif lui-même: l’action MSTR a cédé 8,55 % le jour où le Bitcoin a glissé sous les 56 500 EUR. Cette mécanique fragilise les groupes qui financent leurs achats en émettant des actions au-dessus de leur valeur nette, un cercle vertueux à la hausse qui devient vicieux à la baisse.
Les sorties d’ETF amplifient la pression
Le mouvement de défiance ne s’est pas limité aux actions. Les ETF Bitcoin au comptant cotés aux États-Unis ont enchaîné treize séances consécutives de retraits entre la mi-mai et le 3 juin, pour environ 4,1 milliards d’euros de rachats, selon CoinDesk. En cumulant les deux vagues de mai et de juin, près de 6,7 milliards d’euros ont quitté ces produits, faisant basculer leur collecte annuelle en territoire négatif.
Les plus gros véhicules ont concentré l’essentiel des sorties. Le fonds de BlackRock a vu partir l’équivalent d’environ 3 milliards d’euros, devant ceux de Fidelity et de Grayscale. Le 3 juin, le Bitcoin a touché un plus bas en séance autour de 60 800 EUR, avant que la série noire ne s’interrompe deux jours plus tard. Pour les trésoreries d’entreprise, ces flux comptent doublement: ils dictent l’appétit des investisseurs institutionnels et, par ricochet, la capacité des sociétés à lever des capitaux frais. Plusieurs émetteurs ont d’ailleurs reporté ou réduit leurs programmes d’augmentation de capital, faute de conditions favorables.
Ethereum: du stockage passif au rendement
Face à la compression des primes, une partie du secteur cherche à se réinventer. C’est tout le sens du passage du modèle dit « DAT 1.0 » (digital asset treasury), fondé sur l’accumulation passive, au modèle « DAT 2.0 », qui vise à produire du rendement. Ethereum est au cœur de cette bascule, car le staking transforme un actif dormant en source de revenus récurrents. Comme le résume une tribune publiée par CoinDesk, les trésoreries numériques doivent désormais « mériter leur place » plutôt que de se contenter d’empiler des jetons.
Les chiffres traduisent cet engouement. Selon les données agrégées par CoinGecko et The Block, les entreprises détiennent collectivement plus de 6,1 millions d’ETH, soit près de 17,6 milliards d’euros au cours actuel. BitMine Immersion Technologies domine très largement, avec un trésor qui dépasse désormais 5,6 millions d’ETH, loin devant SharpLink Gaming et The Ether Machine. Les investisseurs y voient un moyen d’obtenir une exposition régulée à la croissance de la blockchain, assortie d’un flux de trésorerie que la simple détention de Bitcoin n’offre pas. Le rendement du staking, de l’ordre de quelques pour cent par an, ne suffit toutefois pas à compenser une chute de 65 % du sous-jacent: la promesse du modèle DAT 2.0 ne tient que si le cours de l’Ether se stabilise.
Qui détient quoi: panorama des trésoreries cotées
Le tableau ci-dessous récapitule les principales sociétés cotées, par actif de réserve et par quantité détenue. Les valeurs en euros sont indicatives, calculées sur la base des cours du 26 juin 2026 (environ 55 500 EUR le Bitcoin et 1 575 EUR l’Ether), et varient au gré du marché.
| Société (ticker) | Actif principal | Quantité détenue | Valeur indicative (EUR) |
|---|---|---|---|
| Strategy (MSTR) | Bitcoin | 847 363 BTC | ~ 47 milliards |
| BitMine Immersion (BMNR) | Ethereum | ~ 5,6 millions ETH | ~ 8,8 milliards |
| SharpLink Gaming (SBET) | Ethereum | ~ 873 000 ETH | ~ 1,4 milliard |
| The Ether Machine (ETHM) | Ethereum | 496 712 ETH | ~ 780 millions |
| Galaxy Digital (GLXY) | Ethereum | 169 489 ETH | ~ 265 millions |
| Bit Digital (BTBT) | Ethereum | ~ 158 000 ETH | ~ 250 millions |
| Coinbase (COIN) | Ethereum | 151 175 ETH | ~ 240 millions |
La consolidation guette les acteurs fragiles
La fin de l’année 2025 avait vu plus de 200 sociétés cotées accumuler environ 139 milliards d’euros de crypto-actifs. Cette ruée a créé un encombrement: trop de véhicules quasi identiques, dont beaucoup peinent à justifier leur valorisation dès lors que la prime mNAV s’évapore. Plusieurs dirigeants du secteur préviennent qu’une partie de ces entreprises pourrait ne pas survivre au prochain cycle baissier. Le phénomène n’épargne aucun actif: qu’il s’agisse de Bitcoin ou d’Ethereum, c’est la capacité à dégager des revenus qui distingue désormais les modèles viables des autres.
Dans ses perspectives pour 2026, Grayscale évoque l’avènement d’une « ère institutionnelle » qui récompensera les bilans solides et les modèles générateurs de trésorerie, au détriment des simples coquilles d’accumulation. Concrètement, les sociétés qui ne peuvent plus émettre d’actions à prime sont poussées vers trois options: acheter moins, réduire leur dette, ou se diversifier vers d’autres activités. La sélection naturelle a commencé, et elle sera sans pitié pour les bilans les plus fragiles.
MiCA, AMF et le compte à rebours du 1er juillet
Pour les acteurs européens, la pression de marché s’accompagne d’une échéance réglementaire. Le 1er juillet 2026, la période transitoire qui permettait aux prestataires de services sur actifs numériques d’opérer sous les anciens régimes nationaux prend fin. Passé cette date, tout acteur fournissant des services crypto dans l’Union sans agrément MiCA devra cesser son activité, rappelle l’AMF. La France avait retenu la fenêtre complète de dix-huit mois, un sursis confortable que les retardataires ont désormais épuisé.
Il faut ici distinguer deux régimes. MiCA encadre les services sur crypto-actifs (conservation, négociation, émission de jetons), donc les infrastructures sur lesquelles s’appuient les trésoreries: dépositaires, plateformes et émetteurs de stablecoins. Les actions des sociétés de trésorerie cotées, elles, relèvent du droit boursier classique et de la directive MiFID II. L’ESMA a prévenu que les entreprises non agréées devaient disposer de plans de cessation ordonnée. Plusieurs plateformes ont déjà obtenu leur agrément, tandis que d’autres préparent un repli ordonné de certains services destinés à la clientèle de détail. Pour un épargnant français, la vraie question n’est donc pas de savoir si une trésorerie cotée détient « trop » de Bitcoin, mais si les prestataires dont elle dépend resteront en règle après le 1er juillet.
Ce que les investisseurs européens doivent surveiller
Les prochaines semaines diront si la correction de juin n’était qu’un trou d’air ou le début d’un assainissement plus durable. Plusieurs signaux méritent une attention particulière.
- Le retour, ou non, des entrées nettes sur les ETF Bitcoin et Ethereum, baromètre de l’appétit institutionnel.
- L’évolution du mNAV des principales sociétés: une décote durable signalerait une défiance structurelle.
- Le rendement réel tiré du staking par les trésoreries Ethereum, qui doit compenser la volatilité du sous-jacent.
- Le rythme des agréments MiCA délivrés par l’AMF aux prestataires français après le 1er juillet.
- La capacité des acteurs fragiles à se refinancer sans diluer à l’excès leurs actionnaires.
Le modèle de la trésorerie crypto n’est pas mort, mais il change de nature. L’époque où il suffisait d’annoncer un achat de Bitcoin pour voir le cours de l’action s’envoler est révolue. Place à une phase plus exigeante, où la qualité du bilan, la discipline financière et la conformité réglementaire sépareront les survivants des autres.
Par la rédaction de HOGE Wire, pôle Marchés, le 28 juin 2026.