Volume record, liquidité fantôme : un an après le krach
Le 10 octobre 2025, le volume crypto battait des records pendant que les carnets se vidaient en 60 secondes. Un an plus tard, la liquidité n'est toujours pas revenue.
Il y a bientôt un an, dans la nuit du 10 au 11 octobre 2025, les plateformes d’échange crypto ont affiché deux chiffres en même temps. Le premier, gigantesque : plus de 19 milliards de dollars de positions liquidées en vingt-quatre heures, le plus gros nettoyage forcé de l’histoire du secteur, touchant environ 1,6 million de comptes selon le récapitulatif de CoinGecko. Le second, invisible sur la plupart des tableaux de bord : un carnet d’ordres qui s’est vidé de 98 % de sa profondeur en quelques secondes. Les deux chiffres racontent la même soirée. Ils ne disent pas du tout la même chose.
Le volume, c’est le bruit. La liquidité, c’est la capacité réelle d’acheter ou de vendre sans faire bouger le prix. Le 10 octobre a prouvé, à la minute près, que les deux peuvent diverger jusqu’à l’absurde : jamais autant d’échanges, jamais aussi peu de marché. Un an plus tard, alors que le Bitcoin se traite autour de 76 250 € (environ 85 000 $) d’après CoinGecko, loin de son record d’octobre 2025 au-dessus de 107 000 €, le prix s’est en partie redressé. La profondeur des carnets, elle, n’est jamais revenue. Cet article explique pourquoi, et comment un investisseur peut distinguer un volume qui rassure d’une liquidité qui protège.
Un chiffre record, un carnet vide
Pendant des années, le volume a servi de principal argument de vente des plateformes. Un gros volume, répète-t-on, signifie un marché actif, des prix fiables, une exécution facile. L’intuition est trompeuse. Le volume mesure ce qui s’est déjà passé : la somme des transactions sur une période. La liquidité décrit ce qui peut se passer maintenant : la quantité d’ordres prêts à absorber le vôtre, ici et à l’instant. On peut avoir un volume colossal précisément parce que personne ne tient plus le marché, comme une foule qui se piétine à la sortie d’une salle en feu : beaucoup de mouvement, aucune organisation.
Le 10 octobre, le déclencheur est venu de l’extérieur. À 14 h 57 UTC, Donald Trump a annoncé sur Truth Social des droits de douane de 100 % sur les importations chinoises, applicables au 1er novembre. Le marché crypto, ouvert 24 heures sur 24 contrairement aux Bourses traditionnelles, a encaissé le choc seul, sans coupe-circuit ni pause. Avec un intérêt ouvert sur les futures Bitcoin proche de 217 milliards de dollars juste avant la secousse, un niveau quasi record, le carburant d’une cascade était déjà en place. Un an après, le levier se recharge d’ailleurs à nouveau, comme le détaille notre analyse du funding en Uptober, ce qui rend la leçon de liquidité d’autant plus actuelle.
Volume contre liquidité : deux chiffres que tout oppose
Pour comprendre la soirée, il faut séparer nettement les deux notions, parce que les médias et les classements d’exchanges les confondent en permanence. Le volume est un flux : il additionne les montants échangés sur 24 heures. La liquidité est un stock instantané : la profondeur du carnet d’ordres, l’écart entre le meilleur acheteur et le meilleur vendeur (le spread), et la résistance du prix face à un gros ordre. Le premier se publie en gros titres ; la seconde se lit uniquement dans le carnet, en temps réel, et disparaît des statistiques du lendemain.
| Dimension | Volume (sur 24 h) | Liquidité (profondeur) |
|---|---|---|
| Ce qu’il mesure | L’activité : combien a changé de mains | La capacité à exécuter sans bouger le prix |
| Comment on le lit | Un total en dollars ou en euros | Profondeur du carnet, spread, slippage |
| Quand il grimpe | Panique, euphorie, gros événements | Teneurs de marché présents, spreads serrés |
| Ce qu’il peut cacher | Du wash trading ou des ventes forcées | Rien : il se voit en direct, puis s’évapore |
| Pendant un krach | Explose (liquidations en chaîne) | S’effondre (tout le monde se retire) |
La ligne la plus importante est la dernière. Un krach gonfle le volume et détruit la liquidité au même instant. Chaque liquidation forcée est une transaction de plus dans le compteur de volume ; mais chaque teneur de marché qui retire ses ordres est une tranche de liquidité qui disparaît. C’est pour cela qu’un record de volume, loin d’être rassurant, est souvent le symptôme d’un marché qui vient de se désintégrer. Le 10 octobre, le volume a hurlé pendant que la liquidité se taisait.
Dans le carnet d’ordres : profondeur, spread et slippage
Un carnet d’ordres (order book) est une liste à deux colonnes : les ordres d’achat (bids) d’un côté, les ordres de vente (asks) de l’autre, classés par prix. La profondeur, c’est la somme des ordres disponibles à proximité du prix courant, par exemple dans une bande de 1 % ou de 2 % autour du point médian. Plus cette profondeur est épaisse, plus on peut passer un gros ordre sans faire déraper le cours. Le spread, lui, est l’écart entre le meilleur achat et la meilleure vente : sur un marché sain, il se compte en fractions de point de base ; sur un marché cassé, il explose.
Le troisième terme, le slippage (glissement), fait le lien avec le portefeuille du trader. C’est la différence entre le prix espéré et le prix réellement obtenu une fois l’ordre exécuté. Dans un carnet profond, un ordre de marché consomme quelques lignes et le slippage reste négligeable. Dans un carnet famélique, le même ordre balaie plusieurs niveaux de prix d’un coup, et l’exécution se fait très loin du cours affiché. Autrement dit : le prix d’écran n’est pas le prix d’exécution. Le cabinet de conseil FTI Consulting résume la mécanique d’une formule que tout investisseur devrait retenir : « les marchés se traitent à la marge, pas à la moyenne », et « la profondeur de marché est une variable non linéaire qui s’effondre brutalement en période de crise. »
Le 10 octobre 2025, minute par minute
Après l’annonce de Trump en début d’après-midi, le marché a d’abord glissé, puis s’est disloqué en soirée. Sur l’ensemble de la journée, le Bitcoin a perdu environ 14,5 %, tombant de 122 574 $ à 104 782 $ (soit, au cours d’alors, d’environ 107 000 € à 92 000 €) ; l’Ether a cédé 12,2 % à 3 436 $ et le Solana a brièvement perdu plus de 40 % pour toucher 174 $, d’après les chiffres de CoinGecko. Au total, près de 350 milliards de dollars de capitalisation se sont volatilisés. Mais la vraie histoire ne se lit pas en pourcentages de prix : elle se lit dans le carnet.
Les données de microstructure compilées par Amberdata donnent le vertige. À 21 h 15 UTC, 3,21 milliards de dollars de positions ont été liquidées en une seule minute. Sur la fenêtre de 40 minutes qui a suivi, 6,93 milliards ont été effacés, soit un rythme de 10,39 milliards de dollars par heure, contre 0,12 milliard par heure dans les huit heures précédentes : un facteur 86. Pendant ce temps, la profondeur visible d’un carnet de référence est tombée de 103,64 millions de dollars à 0,17 million, une évaporation de plus de 98 %. Le spread du perpétuel Bitcoin, qui démarrait la journée à 0,02 point de base, a bondi à 26,43 points de base à 21 h 31 UTC : un élargissement d’un facteur 1 321.
| Mesure (Bitcoin) | Marché calme | Pendant la cascade (21 h 15 – 21 h 31 UTC) |
|---|---|---|
| Profondeur visible du carnet | 103,64 M$ | 0,17 M$ (-98 %) |
| Spread du perpétuel BTC | 0,02 point de base | 26,43 points de base (x 1 321) |
| Rythme de liquidation | 0,12 Md$ / heure | 10,39 Md$ / heure (x 86) |
| Déséquilibre acheteurs / vendeurs | +0,0566 (acheteurs) | -0,2196 (vendeurs, ratio 78:22) |
| Part des positions longues liquidées | – | 8,30 Md$ sur 9,89 Md$ (83,9 %) |
Ce tableau est la preuve empirique que volume et liquidité sont deux choses distinctes. Le compteur de volume affichait des records, précisément parce que le carnet était vide : chaque ordre de vente forcé tombait dans le trou laissé par le précédent. La cascade était auto-entretenue, et elle a frappé d’abord les positions longues, 83,9 % des liquidations. C’est le scénario classique où la foule surchargée de levier devient la cible, un mécanisme que nous avons détaillé dans notre dossier sur le positionnement des dérivés et les liquidations en chaîne.
Quand les teneurs de marché s’effacent
Qui remplit le carnet d’ordres en temps normal ? Les teneurs de marché (market makers), ces firmes de trading algorithmique qui affichent en permanence des prix à l’achat et à la vente et gagnent le spread. Tant qu’elles cotent, la liquidité tient. Le 10 octobre, elles ont, pour la plupart, élargi leurs spreads jusqu’à l’absurde ou retiré leurs ordres. Selon FTI Consulting, « la taille exécutable des ordres s’est évaporée » tandis que les teneurs « ont soit élargi drastiquement leurs spreads, soit se sont totalement retirés ».
Une distinction est ici capitale, et elle a été mal rapportée dans un premier temps. Les teneurs de marché n’ont pas boudé le marché par mauvaise volonté : beaucoup étaient dans l’incapacité technique de continuer sans enfreindre leurs propres règles de gestion du risque. Jasper De Maere, stratège chez le teneur de marché Wintermute, l’a expliqué dans des propos rapportés par Yahoo Finance : « La violence et la vitesse de toute cette cascade de liquidations ont rendu très difficile le maintien de la tenue de marché sur cette fenêtre précise. » Quand une firme couvre une position vendeuse sur un perpétuel et se fait elle-même liquider sur un pic de volatilité, elle ne peut plus coter proprement. L’incapacité, pas le refus.
Le PDG de Wintermute, Evgeny Gaevoy, a pour sa part écarté l’idée de poursuivre Binance et affirmé que les systèmes de sa firme avaient fonctionné comme prévu et bien géré le risque. Le détail est révélateur : les professionnels les mieux outillés s’en sont sortis en se mettant à l’abri, c’est-à-dire en cessant de fournir de la liquidité. Le marché, lui, est resté seul face au vide. C’est exactement ce que décrit FTI quand elle rappelle que « la profondeur de marché est une variable non linéaire » : elle ne diminue pas en douceur, elle disparaît d’un coup au pire moment.
L’USDe à 0,65 $ et le Bitcoin à 24 000 $ : le même actif, deux prix
Quand la liquidité se fragmente, un phénomène étrange apparaît : le même actif se négocie à des prix radicalement différents selon la plateforme. C’est la signature d’un marché cassé, et le 10 octobre en a offert un cas d’école. Le stablecoin USDe d’Ethena, censé valoir 1 dollar, est tombé jusqu’à environ 0,65 $ sur Binance (une décote de 35 %) alors qu’il tenait près de son ancrage ailleurs. Comme certaines plateformes valorisaient des collatéraux à partir de leur propre prix interne, cette décote locale a déclenché de nouvelles liquidations en chaîne. L’USDe repose sur une stratégie de couverture delta-neutre dont nous avons décortiqué les ressorts dans notre analyse d’Ethena et du plus grand basis trade du monde ; ce jour-là, c’est la tuyauterie des prix, pas la stratégie, qui a lâché.
Deux mois plus tard, un autre épisode a montré que le problème était structurel et pas seulement lié à la panique. Le soir de Noël 2025, le Bitcoin a brièvement chuté à 24 000 $ sur la seule paire BTC/USD1 de Binance, pendant que les paires BTC/USDT et BTC/USDC restaient autour de 86 400 $, selon BeInCrypto. USD1 est le stablecoin lancé par World Liberty Financial, le projet lié à la famille Trump. Le fondateur de Binance, Changpeng Zhao, a expliqué sur X que les paires récentes peuvent souffrir d’une faible liquidité, de sorte qu’un seul gros ordre de marché suffit à faire déraper le prix, faute d’ordres d’achat en face pour l’absorber. Catherine Chan, responsable du développement chez Solv Protocol, a ajouté qu’une promotion de rendement à 20 % lancée le 24 décembre avait poussé des utilisateurs à convertir leur USDT en USD1, déséquilibrant encore davantage une paire déjà mince.
La morale est identique dans les deux cas : le prix affiché dépend du carnet qui le porte. Un Bitcoin à 24 000 $ sur une paire illiquide n’est pas « le » prix du Bitcoin, c’est l’ombre d’un carnet vide. Les bots d’arbitrage ont d’ailleurs refermé l’écart en quelques secondes, mais quelques ordres malheureux avaient déjà été exécutés à ce niveau. Sur un marché profond, un tel décrochage est impossible ; sur un marché mince, il devient une caractéristique, pas un accident.
Un an après : la liquidité n’est jamais revenue
On aurait pu croire à un choc passager. Les données disent le contraire. Un mois après le krach, la recherche de CoinDesk parlait déjà d’un « nouveau palier, plus bas, de liquidité stable sur les plateformes centralisées » et d’une « réduction délibérée de l’engagement de tenue de marché ». Autrement dit, les firmes qui remplissent les carnets ont choisi d’y laisser moins de capital en permanence, pas seulement le jour de la tempête. La profondeur n’a pas rebondi avec le prix : elle s’est installée à un niveau structurellement plus faible.
| Mesure (périmètre) | Avant le krach | Après | Source |
|---|---|---|---|
| Profondeur à 1 % du carnet BTC (Binance) | > 600 M$ (pic d’oct. 2025) | < 400 M$ (fin 2025) | Kaiko |
| Profondeur à 2 % agrégée du BTC | pic de 2025 | environ -30 % | Kaiko |
| Profondeur du carnet BTC (mesure globale) | sept. 2025 | rarement > 130 M$ (avr. 2026), soit -50 % | données de marché |
| Flux nets des ETF Bitcoin au comptant | – | -360 M$ (semaine au 1er nov. 2025) | CoinShares |
Une mise en garde sur ces chiffres, qui est elle-même une leçon : la profondeur se mesure différemment selon le fournisseur de données. Le même « 1 % » peut valoir plus de 600 millions de dollars quand on parle du seul Binance, et une vingtaine de millions quand on agrège plusieurs plateformes avec une autre méthode de calcul. CoinDesk relevait ainsi une profondeur agrégée à 1 % tombée d’environ 20 à 14 millions de dollars entre début octobre et le 11 novembre, et une profondeur de l’Ether passée de plus de 8 à moins de 6 millions. Ne retenez pas les niveaux absolus, qui dépendent du périmètre ; retenez la direction, invariablement orientée à la baisse, et confirmée par les données Kaiko reprises par CryptoSlate, qui situent la profondeur à 2 % agrégée du Bitcoin en recul d’environ 30 % par rapport à son sommet de 2025.
Pourquoi les carnets restent minces
La divergence la plus instructive de l’année tient en deux courbes. Le volume, lui, est largement revenu. Après un creux de 429 milliards de dollars en juillet 2026, le plus faible de l’année selon Cryptonomist, le volume au comptant a rebondi de 19 % à 510 milliards en août, d’après Cryptometer, Binance captant à lui seul environ 243 milliards. Sur le trimestre précédent, CoinGecko créditait déjà Binance de 38,7 % du volume au comptant des dix premières plateformes, Bybit doublant MEXC pour la deuxième place. Le trafic est donc là. La profondeur, non.
Trois forces expliquent ce décalage. D’abord, l’appétit des teneurs de marché s’est contracté : sorties des ETF, incertitude sur la trajectoire de la Réserve fédérale et conviction directionnelle faible ont réduit l’envie de laisser du capital dormir dans les carnets. Ensuite, la concentration : la liquidité se réfugie sur une poignée de plateformes géantes, ce qui donne des volumes flatteurs mais un marché plus fragile dès qu’une de ces plateformes hoquette. Les relevés de profondeur de l’automne 2026 montrent ainsi Binance et MEXC accaparant l’essentiel des ordres serrés autour du prix médian, laissant le reste du marché dépendre de quelques carnets. Enfin, la mémoire du 10 octobre : une firme qui s’est brûlée une fois cote plus prudemment la suivante.
La conséquence pratique est simple et dérangeante. Un marché peut afficher des volumes records et rester incapable d’absorber un ordre moyen sans glissement notable. Le volume rassure les classements et les communiqués ; il ne dit rien de ce qui se passera quand vous voudrez vendre vite. La seule variable qui compte dans ce moment-là, la profondeur, est justement celle qui ne figure sur aucun gros titre.
Le levier et les stablecoins : l’accélérateur, pas la falaise
Le levier a bon dos. On le présente souvent comme la cause des krachs, alors qu’il en fixe surtout l’ampleur. Le levier ne crée pas la falaise ; il décide de la hauteur de la chute une fois qu’on a sauté. Sur un carnet épais, un mouvement de prix modéré déclenche quelques liquidations que le marché absorbe. Sur un carnet mince, la même baisse force des ventes qui dévorent la profondeur restante, ce qui précipite de nouvelles liquidations : la boucle que l’on a vue le 10 octobre. Le coupable n’est pas le levier seul, c’est le levier rencontrant un vide.
Deux mécanismes de plateforme amplifient encore le phénomène. La marge unifiée (cross margin) relie l’ensemble d’un portefeuille à son actif le plus faible : une décote sur un collatéral, comme l’USDe ce soir-là, peut rendre insolvable une position par ailleurs saine. Et l’auto-désendettement (ADL, auto-deleveraging) ferme de force des positions, y compris gagnantes, quand le fonds d’assurance de la plateforme est débordé. Ajoutez des stablecoins valorisés à partir de prix internes à chaque plateforme, et vous obtenez un système où la solvabilité d’un trader dépend d’un carnet qui peut disparaître. Pour le détail de ces positions et de ceux qui se tiennent en face du pari, voir notre analyse du positionnement des dérivés. La liquidité reste la variable maîtresse : sans profondeur, le meilleur dispositif de marge ne fait que décaler la casse d’une minute.
Volume élevé, liquidité faible : les signaux à surveiller
Comment un particulier, sans terminal professionnel, peut-il repérer l’écart entre volume affiché et liquidité réelle ? Il existe quelques indices accessibles depuis n’importe quelle interface d’échange sérieuse. Aucun n’est infaillible seul, mais leur accumulation dessine un marché à la profondeur suspecte, sur lequel il vaut mieux fractionner ses ordres et éviter le marché « au prix du moment ».
- Le rapport volume / profondeur. Un volume 24 h énorme face à un carnet mince dans la bande de 1 % est un drapeau rouge : beaucoup d’activité, peu de coussin.
- Un spread qui s’élargit. Quand l’écart entre meilleur achat et meilleure vente se creuse alors que le volume monte, les teneurs de marché se protègent ; la liquidité recule.
- Des écarts de prix entre plateformes. Si le même actif cote sensiblement moins cher sur une place que sur les autres, c’est que son carnet local est trop fin pour suivre.
- La concentration sur une seule paire. Un actif dont presque tout le volume passe par une paire unique (souvent adossée à un stablecoin précis) est vulnérable à un seul gros ordre, comme l’a montré l’épisode BTC/USD1.
- Des pics de volume sans actualité. Une flambée soudaine sans catalyseur peut trahir du wash trading ou une cascade de liquidations, pas un intérêt réel.
Le réflexe sain consiste à traiter le volume comme un signal de contexte, jamais comme une garantie d’exécution. Avant de passer un ordre significatif, un coup d’oeil au carnet, au spread et à la profondeur en dit plus long que n’importe quel classement de plateformes.
Exécuter sans faire bouger le prix
Les professionnels ne combattent pas la liquidité mince, ils composent avec. Leur boîte à outils est instructive pour tout investisseur qui manie des montants au-delà du symbolique. La première règle est de ne jamais jeter un gros ordre de marché dans un carnet que l’on n’a pas inspecté : c’est la recette du slippage maximal.
Les techniques d’exécution visent toutes à cacher ou à étaler la taille. Les algorithmes VWAP (prix moyen pondéré par le volume) et TWAP (prix moyen pondéré par le temps) découpent un gros ordre en tranches diffusées sur plusieurs minutes ou heures, pour épouser la liquidité disponible plutôt que de l’écraser. Les ordres iceberg n’affichent qu’une fraction de leur taille dans le carnet, le reste se reconstituant au fur et à mesure. Le routage intelligent (smart order routing) répartit un ordre entre plusieurs plateformes pour puiser dans plusieurs carnets à la fois. Et pour les très gros montants, les bureaux de gré à gré (OTC) traitent hors carnet, directement entre deux parties, afin de ne pas révéler l’intention au marché.
Le facteur temps compte aussi. La liquidité n’est pas constante sur la journée : elle est généralement la plus épaisse pendant le chevauchement des séances européenne et américaine, grossièrement de 13 h à 17 h UTC, quand le plus grand nombre de teneurs de marché sont actifs. Exécuter un gros ordre en pleine nuit asiatique, carnet clairsemé, revient à payer un spread plus large pour rien. Préférer les ordres à cours limité (limit) aux ordres au marché (market) reste, pour un particulier, la protection la plus simple et la plus efficace contre une mauvaise surprise d’exécution.
Ce que dit la régulation : AMF, MiCA et le levier
Pour un investisseur français, un point de cadre est rassurant. Les produits dérivés crypto (perpétuels, futures) ne relèvent pas de MiCA mais de la directive MiFID II : ce sont des instruments financiers, supervisés par le régulateur de marché national, soit l’AMF en France. Or l’ESMA plafonne depuis des années le levier offert aux particuliers sur ce type de contrats à différence (CFD) : 2 pour 1 sur les cryptoactifs. Le levier de 50 ou 100 qui a nourri la cascade du 10 octobre vivait donc très majoritairement sur des plateformes offshore, hors de portée d’un particulier passant par un prestataire conforme dans l’Union. La protection n’est pas théorique : elle a tenu à distance de l’épicentre une bonne partie des épargnants européens.
Côté marché au comptant, MiCA ne fixe pas de seuil de profondeur de carnet : aucun texte n’oblige une plateforme à garantir une liquidité minimale. En revanche, le titre VI de MiCA sur les abus de marché vise la manipulation, y compris le spoofing (faux ordres destinés à tromper) et les coups portés sur la clôture, sur et hors plateforme. Ces pratiques sont d’autant plus faciles qu’un carnet est mince, ce qui rend la surveillance cruciale précisément dans les moments de faible liquidité. Les autorités européennes rappellent par ailleurs, dans leur avertissement conjoint d’octobre 2025, qu’aucun mécanisme d’indemnisation de type garantie des dépôts ne couvre les avoirs confiés à une plateforme crypto.
Enfin, le calendrier compte. La période transitoire pour les anciens PSAN français s’est achevée au 1er juillet 2026 : les prestataires non conformes doivent organiser une sortie ordonnée, l’AMF ayant rappelé que poursuivre sans agrément constitue une infraction pénale. Pour l’investisseur, la leçon se double d’un réflexe de conformité : une plateforme agréée, soumise à MiCA et à DORA pour sa résilience opérationnelle, n’évite pas les carnets minces, mais elle réduit le risque que votre contrepartie disparaisse en pleine tempête.
Volume ou liquidité : lequel regarder
La réponse n’est pas de choisir, mais de ne plus confondre. Le volume répond à la question « combien a-t-on échangé ? » : utile pour jauger l’intérêt d’un actif, suivre une tendance, repérer une anomalie. La liquidité répond à « puis-je sortir sans y laisser des plumes ? » : la seule question qui vaille quand le marché tourne. Le 10 octobre 2025 a offert la démonstration la plus brutale de leur divergence possible : un volume historique et une liquidité quasi nulle, dans la même minute. Confondre une foule et un marché coûte cher.
Un an plus tard, le prix a repris des couleurs mais la profondeur reste convalescente, installée sur ce « palier plus bas » décrit par les analystes. Le contexte n’aide pas : l’Uptober et ses promesses saisonnières ne créent pas de la liquidité, pas plus que le calendrier ne fabrique le prix, comme nous l’avons soutenu à propos du modèle stock-to-flow. À mesure que le levier se recharge sur des carnets toujours minces, l’ingrédient d’un nouveau choc violent est de retour. L’investisseur averti en tire une discipline simple : lire le volume pour comprendre l’ambiance, lire la profondeur pour décider de l’exécution, et se souvenir qu’un chiffre record peut cacher un marché vide.
Foire aux questions
Quelle est la différence entre volume et liquidité en crypto ?
Le volume mesure l’activité passée : le total des montants échangés sur une période, par exemple 24 heures. La liquidité mesure la capacité présente à acheter ou vendre sans faire bouger le prix, c’est-à-dire la profondeur du carnet d’ordres, le spread et le slippage. Un marché peut afficher un volume record tout en étant illiquide, comme l’a montré le krach du 10 octobre 2025 : les liquidations forcées gonflaient le volume pendant que la profondeur s’effondrait.
Que s’est-il passé lors du krach crypto du 10 octobre 2025 ?
Après l’annonce par Donald Trump de droits de douane de 100 % sur la Chine, le marché crypto a subi la plus grosse vague de liquidations de son histoire : plus de 19 milliards de dollars de positions fermées de force en 24 heures et environ 1,6 million de comptes touchés. Le Bitcoin a perdu près de 14,5 % et, à 21 h 15 UTC, 3,21 milliards de dollars ont été liquidés en une seule minute, pendant que la profondeur des carnets chutait de plus de 98 %.
Pourquoi le même Bitcoin peut-il afficher deux prix différents ?
Parce que chaque paire de trading a son propre carnet d’ordres. Si une paire est peu liquide, un seul gros ordre suffit à faire déraper son prix, sans que les paires plus profondes bougent. Le soir de Noël 2025, le Bitcoin est tombé à 24 000 $ sur la seule paire BTC/USD1 de Binance alors que les paires BTC/USDT et BTC/USDC tenaient autour de 86 400 $. Le prix affiché dépend toujours du carnet qui le porte.
Comment éviter le slippage sur un gros ordre crypto ?
Il faut étaler ou masquer la taille de l’ordre plutôt que de le jeter d’un coup au marché. Les algorithmes VWAP et TWAP découpent l’ordre en tranches dans le temps, les ordres iceberg n’en montrent qu’une fraction, le routage intelligent répartit l’ordre entre plusieurs plateformes, et les bureaux de gré à gré traitent les très gros montants hors carnet. Pour un particulier, privilégier les ordres à cours limité et exécuter pendant les heures de forte liquidité (environ 13 h à 17 h UTC) reste la protection la plus simple.
La liquidité du marché crypto est-elle revenue depuis le krach ?
Non, pas entièrement. Le volume a rebondi en 2026, mais la profondeur des carnets est restée sur un palier plus bas. Selon les données Kaiko, la profondeur à 1 % du Bitcoin sur Binance est passée de plus de 600 millions de dollars au pic d’octobre 2025 à moins de 400 millions, et la profondeur à 2 % agrégée reste en recul d’environ 30 % par rapport à son sommet. Les teneurs de marché ont réduit volontairement leur engagement, ce qui rend le marché plus fragile face à un nouveau choc.
Par Liam Brennan, rédacteur marchés chez HOGE Wire.