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Whale alerts : la baleine de 2026 est un dépositaire

En 2026, les plus gros mouvements on-chain ne sont plus des baleines anonymes mais des dépositaires réglementés. Décryptage d'une alerte qui n'est souvent que de la plomberie.

Une alerte tombe sur votre fil : « 9 800 BTC transférés d’un portefeuille inconnu vers un portefeuille inconnu », soit près de 650 millions d’euros au cours du jour. En quelques minutes, les captures d’écran circulent, un compte à gros audience conclut « distribution imminente », et une poignée de traders coupent leurs positions. Puis rien. Le prix ne bouge pas, ou bouge dans le mauvais sens. La raison est presque banale : aucune baleine n’a décidé quoi que ce soit. Un dépositaire a déplacé des coins entre deux de ses propres coffres. L’alerte était réelle, le mouvement aussi, mais l’intention n’existait pas.

Quand une alerte à 800 millions n’est que de la tuyauterie

Le premier à avoir nommé publiquement le problème n’est pas un analyste on-chain mais un patron d’exchange. Fin 2022, en pleine campagne de preuve de réserves après l’effondrement de FTX, Binance a fait circuler 127 351 BTC (environ 2 milliards de dollars de l’époque) entre ses propres adresses. Changpeng Zhao, alors directeur général, a expliqué que l’auditeur exigeait l’envoi d’un montant précis d’une adresse vers elle-même pour prouver le contrôle des clés, le reste partant vers une nouvelle adresse de monnaie rendue. Il a ajouté, à propos des radars publics, que « certaines rotations ne déclencheront pas d’alerte, tout dépend de l’adresse d’entrée », et il a même souhaité que « Whale Alert soit plus intelligent dans ses signalements » (Benzinga).

À l’époque, c’était une exception qui prêtait à sourire. En 2026, c’est devenu le cas dominant. La structure de détention du Bitcoin a changé de nature : les plus grosses poches de coins ne sont plus des adresses individuelles nées en 2011, mais des infrastructures de garde professionnelles qui bougent en permanence pour des raisons purement opérationnelles. Lire une alerte géante comme le geste d’un acteur unique et convaincu, c’est commettre une erreur de catégorie. La bonne question n’est plus « que fait cette baleine ? » mais « quel dépositaire fait sa plomberie, et pourquoi ? ».

La plus grosse baleine de 2026 n’est pas un wallet, c’est un dépositaire

Deux chocs réglementaires ont institutionnalisé la garde du Bitcoin. Aux États-Unis, le lancement des ETF au comptant en janvier 2024 a fait entrer des dizaines de milliards de dollars sous la responsabilité d’une poignée de dépositaires. En Europe, MiCA a imposé depuis fin 2024 un cadre de conservation pour les prestataires de services sur crypto-actifs (PSCA). Résultat : une part énorme de l’offre en circulation dort désormais dans des portefeuilles institutionnels dont chaque mouvement est un événement de règlement, pas une prise de position.

Le degré de concentration est saisissant. Coinbase conserve à lui seul l’écrasante majorité des actifs des ETF Bitcoin américains. Au 8 avril 2026, l’encours total de ces ETF atteignait 91,71 milliards de dollars, dont environ 77,1 milliards (84,1 %) dans des fonds qui désignent Coinbase comme dépositaire, ou 74,06 milliards (80,8 %) selon un décompte plus strict : l’IBIT de BlackRock pesait 55,70 milliards, les produits de Grayscale 14,67 milliards, le BITB de Bitwise 2,67 milliards, l’ARKB d’Ark 2,59 milliards (CryptoSlate). Autrement dit, quand une alerte géante s’affiche, la probabilité de base penche fortement du côté de la plomberie institutionnelle. Pour comprendre l’économie qui se cache derrière ce mur de coins, notre analyse de ce que rapporte vraiment l’IBIT à BlackRock détaille la mécanique de frais qui alimente cette machine.

Jean-Marie Mognetti, directeur général et cofondateur du gestionnaire européen CoinShares, a résumé le sujet sans détour lors d’une table ronde en mai 2026 : « Pour l’instant, ils utilisent tous un seul dépositaire, Coinbase, ce qui crée un risque de concentration massif sur le marché » (CoinDesk). Un investisseur institutionnel classique, rappelait-il, exigerait plusieurs prime brokers pour répartir cette exposition. La baleine de 2026, c’est cette infrastructure-là.

Anatomie d’un panier ETF : comment un flux devient une alerte

Pour comprendre pourquoi un ETF génère des mouvements on-chain spectaculaires, il faut regarder la mécanique de création et de rachat. Les parts d’un ETF Bitcoin ne s’émettent pas à l’unité mais par blocs, les « baskets », de 10 000 parts, échangés par des participants autorisés (Authorized Participants). Chaque basket correspond à une quantité de bitcoins précise, multipliée par le nombre de parts.

Deux modes coexistent. Dans la création en numéraire (cash create), le participant remet du cash, l’émetteur achète du Bitcoin au comptant et le dépose en conservation : les coins bougent, un radar les voit. Dans la création en nature (in-kind), le participant livre directement les bitcoins au trust, ou les reçoit directement lors d’un rachat. La SEC n’a autorisé ce mode en nature pour les ETF Bitcoin et Ethereum que le 29 juillet 2025, première grande inflexion pro-crypto sous la présidence de Paul Atkins, via des approbations accélérées accordées au Nasdaq, au NYSE Arca et au Cboe BZX (communiqué de la SEC). Depuis, une part croissante des flux se règle en coins réels plutôt qu’en dollars.

Dans les deux cas, la conclusion pour le lecteur d’alertes est identique : le déplacement on-chain associé à un ETF est un acte de règlement et de logistique, pas un pari directionnel. Une entrée de 500 millions d’euros dans l’IBIT produira des transferts de coins vers la conservation qui ressemblent à s’y méprendre à de l’accumulation de baleine, alors qu’il s’agit d’une chaîne comptable entre un participant, l’émetteur et le dépositaire.

Le rachat qui ressemble à une vente (et n’en est pas une)

Le côté rachat est plus trompeur encore, parce qu’il déclenche des alertes qui hurlent « distribution ». Coinbase Prime sert de principale plateforme de règlement pour les émetteurs d’ETF : lors des rachats de 2026, les coins de l’IBIT ont transité par Coinbase Prime avant d’atteindre, ou non, le marché plus large. Un rachat en nature aboutit à livrer les bitcoins à un participant autorisé, qui peut très bien les conserver, les prêter ou les redéployer ailleurs. Le coin quitte le coffre de l’ETF, l’alerte se déclenche, mais aucune vente au comptant n’a nécessairement eu lieu.

La règle générale que tout suiveur de whale alerts devrait tatouer sur son écran vaut ici avec une force particulière : un dépôt sur un exchange n’est pas une vente, et un mouvement n’est pas une intention. Dans l’univers des ETF, on ajoute une couche : un mouvement peut n’être que le squelette administratif d’un flux d’investisseurs qui, lui, s’est déjà exprimé en dollars la veille, sur un marché boursier fermé la nuit, invisible à la blockchain.

Ce piège s’est refermé plus d’une fois sur les traders en 2026. Pendant les phases de correction, chaque journée de rachats nets sur les ETF a nourri un récit de « baleines qui vendent », alors que l’essentiel du mouvement n’était que la contrepartie mécanique de sorties d’investisseurs déjà actées en Bourse. À l’inverse, lors des rebonds, les créations en rafale ont dessiné une fausse image d’accumulation sauvage. Dans les deux cas, la blockchain ne montrait pas une conviction, elle montrait le reflet différé d’une décision prise ailleurs, sur un marché réglementé aux horaires d’ouverture fixes.

Preuve de réserves : la rotation qui affole les radars

La deuxième grande source de faux signaux, c’est la preuve de réserves. Depuis la chute de FTX, les exchanges publient régulièrement des attestations montrant qu’ils détiennent bien les coins de leurs clients. Ces exercices imposent de bouger des cold wallets entiers, soit pour prouver le contrôle des clés (l’envoi à soi-même décrit par CZ), soit pour faire tourner les clés selon les bonnes pratiques de sécurité. Chaque rotation peut représenter des dizaines de milliers de bitcoins et déclencher une salve d’alertes qui ne veulent strictement rien dire sur la direction du marché.

Les ordres de grandeur restent énormes en 2026 : l’instantané de preuve de réserves de Binance de janvier 2026 affichait 636 914 BTC en portefeuilles on-chain contre 636 535 BTC de dettes nettes envers les utilisateurs, soit un ratio de réserve de 100,06 % (CryptoRank). Bouger une fraction de ce trésor pour une attestation, c’est produire une baleine fantôme. Encore faut-il que l’attestation elle-même mérite la confiance : la preuve de réserves ne dit rien des passifs cachés hors chaîne, et un label rassurant peut masquer un vide, comme le rappelle notre enquête sur l’arnaque des faux audits de sécurité.

Comptes omnibus contre comptes ségrégués : le déplacement fantôme

Un dépositaire ne détient jamais un client, il en détient des milliers. Il les regroupe le plus souvent dans des portefeuilles omnibus, où les avoirs de nombreux clients cohabitent, avant de les répartir vers des adresses ségréguées quand un client ou la réglementation l’exige. MiCA impose d’ailleurs cette séparation : l’article 75(7) oblige les prestataires à tenir les actifs des clients dans des adresses distinctes de leurs avoirs propres.

Conséquence directe pour les radars : un déplacement entre un compte omnibus et un compte ségrégué, ou vers un sous-dépositaire, ne change pas le propriétaire économique des coins. Personne n’a acheté, personne n’a vendu, la propriété n’a pas bougé d’un iota, et pourtant l’alerte parle de 12 000 BTC en mouvement. Ces transferts internes, purement architecturaux, représentent une part croissante du bruit on-chain à mesure que la conservation se professionnalise et se conforme à des exigences de ségrégation de plus en plus strictes.

La migration de garde : une sortie qui ne quitte jamais son propriétaire

Troisième famille de faux signaux : la migration de garde. Une trésorerie d’entreprise change de dépositaire, un fonds passe de l’auto-conservation à un prestataire réglementé, une plateforme rapatrie des coins d’un partenaire vers son propre coffre. Chacun de ces événements produit une alerte qui ressemble à une distribution massive, alors que le propriétaire économique n’a pas changé et qu’aucune décision de marché n’a été prise.

2026 a offert un cas d’école inversé : après le hack qui a touché le firmware de certains portefeuilles Coldcard, des dizaines de milliers de bitcoins ont quitté des adresses d’auto-conservation vers de nouvelles adresses, migration défensive qui a rendu les cohortes de détenteurs de long terme illisibles pendant des semaines. Nous avions détaillé comment ce hack Coldcard a rendu les baleines illisibles : la même logique s’applique à toute reconfiguration de garde, qu’elle soit subie ou choisie. Le déplacement est réel, l’alarme est réelle, la vente est imaginaire.

Le problème d’étiquetage : quand le dépositaire passe pour un inconnu

Si la plomberie institutionnelle était toujours correctement étiquetée, le problème serait mineur : on verrait « Coinbase Prime vers Coinbase Prime » et personne ne s’affolerait. Le souci, c’est la couche d’attribution. Des plateformes comme Arkham Intelligence ou Nansen regroupent les adresses par entité et étiquettes connues, et Arkham maintient publiquement une entité Coinbase Prime dont on peut suivre les avoirs, entrées et sorties. Mais l’étiquetage repose sur du clustering avec une marge d’erreur, et surtout, une adresse ségréguée fraîchement créée démarre sans étiquette.

Résultat : la première fois qu’un dépositaire alimente un nouveau cold wallet, l’alerte le décrit comme un « portefeuille inconnu », et le mouvement devient une mystérieuse baleine. Les acteurs qui savent qu’ils sont observés jouent d’ailleurs de cette zone grise, en fragmentant sous les seuils ou en salissant les pistes, un jeu que nous avons décortiqué en montrant que la baleine sait qu’on la regarde. Entre un dépositaire non étiqueté et une baleine qui se cache, le radar ne fait pas toujours la différence.

Décoder une alerte : ce qu’elle montre, ce qu’elle signifie, comment vérifier

La discipline consiste à traiter chaque alerte comme une hypothèse, pas comme un fait. Le tableau ci-dessous résume les schémas les plus fréquents en 2026, ce qu’ils cachent le plus souvent, et le réflexe de vérification qui permet de trancher.

Ce que l’alerte montreCe que c’est probablementComment vérifier
Gros transfert wallet inconnu vers wallet inconnuRotation de cold wallet ou création de sous-compte par un dépositaireCroiser Arkham et Nansen ; attendre 24 à 48 h une contrepartie étiquetée
Dépôt massif sur un exchangeRèglement d’ETF, collatéral, ou livraison OTC pré-négociéeVérifier les réserves de l’exchange (CryptoQuant) ; regarder si les coins ressortent
Retrait massif depuis un exchangeMise en conservation institutionnelle, pas forcément une conviction haussièreIdentifier l’adresse de destination ; chercher une étiquette de dépositaire
Montant rond et récurrent (10 000, 5 000 BTC)Basket d’ETF ou processus programmatiqueComparer avec les flux d’ETF publiés le même jour
Réveil d’une adresse dormante vers un exchange proMigration de garde ou mise à niveau de sécuritéRegarder si les coins atteignent un carnet d’ordres ou un simple coffre

La colonne de droite est la plus importante : presque toujours, la vérification tient en un principe de patience. Une alerte est un instantané ; le sens n’apparaît que dans la trajectoire des 24 à 48 heures qui suivent, quand les coins atteignent (ou n’atteignent pas) un carnet d’ordres, quand une étiquette d’entité se fixe, quand les flux d’ETF du jour sont publiés. Réagir à la seconde où l’alerte tombe, c’est trader le bruit de plomberie ; attendre la confirmation, c’est trader le signal, s’il existe.

Un seul coffre pour 80 % des ETF : le risque de concentration

Comprendre que la baleine est un dépositaire ne se limite pas à filtrer le bruit : cela ouvre une question de risque systémique. Quand un seul prestataire conserve 80 % et plus des actifs des ETF Bitcoin américains, il devient à la fois un moteur de revenus et une cible unique, un authentique point de défaillance unique. Une panne opérationnelle, une saisie, un litige majeur chez ce dépositaire toucherait mécaniquement une part démesurée du marché.

La diversification progresse, lentement. Fidelity s’appuie sur Fidelity Digital Assets, VanEck combine Gemini et Coinbase, BlackRock a ajouté Anchorage Digital Bank, et le trust Bitcoin proposé par Morgan Stanley prévoit Coinbase Custody et BNY Mellon. Des voix chez CoinShares, Calamos, ProShares et Flow Traders ont explicitement pointé la concentration de la conservation comme l’un des prochains chantiers à résoudre. Le tableau suivant cartographie qui garde quoi.

Produit ou émetteurDépositaire principalLieu de règlement usuel
IBIT (BlackRock)Coinbase Custody (et Anchorage ajouté)Coinbase Prime
ETF GrayscaleCoinbase CustodyCoinbase Prime
BITB (Bitwise)Coinbase CustodyCoinbase Prime
Fidelity (FBTC)Fidelity Digital AssetsInterne
VanEck (HODL)Gemini et CoinbaseMixte
Morgan Stanley (projet)Coinbase Custody et BNY MellonMixte

Pourquoi c’est décisif cette semaine : CPI, CLARITY, FOMC

Le calendrier de la mi-septembre 2026 rend cette lecture plus urgente que jamais. La statistique d’inflation américaine tombe ce 11 septembre, le Sénat a programmé un vote de procédure sur le CLARITY Act le 15 septembre sous l’impulsion de John Thune, et le FOMC décide de ses taux le 16 septembre. Sur Polymarket, les chances de passage du texte ont culminé à 58 % avant de retomber sous 20 %, signe d’un marché suspendu à trois inconnues binaires (AMBCrypto).

Dans une fenêtre d’événement, les flux de couverture, de rééquilibrage et de règlement s’intensifient : les institutions ajustent leur exposition, les market makers déplacent du collatéral, les émetteurs traitent des créations et rachats en rafale. Autrement dit, le bruit de plomberie augmente précisément au moment où chacun cherche un signal directionnel. Le vrai risque à surveiller n’est pas le déplacement d’un coffre, mais la surchauffe des plus-values latentes : le profit non réalisé des baleines à horizon court a atteint un record de 9,07 milliards de dollars le 4 septembre, le plus haut depuis 2016, avant de retomber à 7,51 milliards le 5 septembre quand le Bitcoin a fléchi (news.bitcoin.com). Comme l’y résume un contributeur de CryptoQuant, « un profit latent de cette ampleur, c’est une exposition : une cohorte assise sur un gain record peut se transformer en vendeurs dès que le prix vacille ». Au moment d’écrire ces lignes, le Bitcoin s’échange autour de 66 300 euros (près de 78 000 dollars, pour un euro proche de 1,17 dollar), en baisse de 1,9 % sur 24 heures et de 4,9 % sur la semaine, à environ 38 % sous son record de 107 662 euros, pour une capitalisation d’environ 1 331 milliards d’euros (CoinGecko).

Les radars face à la plomberie institutionnelle

Aucun outil ne résout seul le problème d’attribution ; la bonne pratique consiste à les superposer. Whale Alert reste le radar grand public, avec des seuils de signalement de l’ordre de plusieurs millions de dollars et une couverture multi-chaînes. Son fondateur, Frank van Weert, revendique une mission de démocratisation : donner « un accès simple à des données normalement réservées aux professionnels » (whale-alert.io). Mais un radar qui déclenche sans distinguer un dépositaire d’un particulier reste, par construction, aveugle à l’intention.

Les couches d’attribution (Arkham, Nansen), de réserves (CryptoQuant, Glassnode) et de contexte (flux d’ETF publiés, attestations de preuve de réserves) permettent de reconstituer l’histoire. Le tableau ci-dessous résume ce que chaque catégorie d’outil voit, et son angle mort face à la conservation institutionnelle.

Type d’outilCe qu’il voitAngle mort face à la garde
Radar de transactions (Whale Alert)Le montant et les adresses d’un transfertNe distingue pas plomberie et conviction
Attribution d’entités (Arkham, Nansen)Les étiquettes de dépositaires et d’exchangesAdresses fraîches non étiquetées ; marge d’erreur
Flux et réserves (CryptoQuant, Glassnode)Les soldes agrégés et les cohortesMélange règlement d’ETF et flux organiques
Données d’ETF (émetteurs, agrégateurs)Les entrées et sorties nettes en dollarsDécalage horaire avec la blockchain

AMF, MiCA et DORA : la garde vue par le droit européen

Le cadre européen aborde la conservation par un angle très différent de la surveillance de marché que mobilisent la plupart des articles sur les baleines. Ici, le sujet n’est pas l’abus de marché mais la responsabilité du gardien. L’article 75 de MiCA définit la conservation comme la sauvegarde des crypto-actifs ou des moyens d’y accéder, notamment les clés privées, pour le compte de clients. Il impose une politique de conservation écrite, la ségrégation des avoirs clients (article 75(7)), et surtout, à l’article 75(8), rend le prestataire responsable envers ses clients de toute perte de crypto-actifs ou de moyens d’accès résultant d’un incident qui lui est attribuable, y compris une cyberattaque, un vol ou un dysfonctionnement, dans la limite de la valeur de marché du bien perdu (texte de l’article 75). L’article 75(9) ajoute qu’un prestataire ne peut sous-déléguer la garde qu’à un autre prestataire agréé.

Cette responsabilité se double d’exigences de résilience opérationnelle. L’article 68 de MiCA encadre les systèmes et protocoles d’accès, et le règlement DORA s’applique aux prestataires crypto depuis le 17 janvier 2025 comme lex specialis de la résilience informatique. En France, l’AMF est l’autorité compétente. La période transitoire des anciens agréments PSAN s’est achevée le 1er juillet 2026, obligeant les acteurs non conformes à une extinction ordonnée (AMF).

Concrètement, le paysage français illustre le contraste avec la concentration américaine. Coinhouse a obtenu son agrément PSCA au titre de MiCA (référence A2026-013) le 7 mai 2026, couvrant notamment la conservation, et s’appuie sur Ledger Enterprise pour le stockage à froid (crypto.news). Là où le marché américain repose sur un dépositaire quasi unique, le modèle européen mise sur la ségrégation, la responsabilité plafonnée et la pluralité d’acteurs agréés. À noter enfin : MiCA régule les dépositaires et l’abus de marché, mais pas la propriété d’un portefeuille en auto-conservation, ce qui laisse en dehors de son champ la question, distincte, des baleines dormantes.

Alors, que reste-t-il d’une vraie baleine ?

Déconstruire n’est pas nier. Il existe encore de vraies baleines, et certaines alertes portent un vrai signal. Le cas le plus net reste une entité non dépositaire, correctement étiquetée, qui envoie pour la première fois des coins depuis une adresse d’auto-conservation vers un carnet d’ordres liquide : là, l’hypothèse de vente devient sérieuse, surtout si les coins ressortent ensuite en stablecoins. De même, un déséquilibre persistant entre cohortes (le stock) l’emporte toujours sur une transaction isolée (le flux), car une baleine avertie fragmente ses gros ordres sous les seuils d’alerte pour ne justement pas apparaître.

En pratique, trois questions suffisent à trier presque toutes les alertes. La contrepartie est-elle un dépositaire, un exchange ou un inconnu durable ? Le montant est-il un chiffre rond compatible avec un basket d’ETF ou une rotation programmée ? Et surtout, les coins finissent-ils sur un carnet d’ordres, ou se contentent-ils de passer d’un coffre à un autre ? Si les trois réponses pointent vers l’infrastructure, l’alerte est de la plomberie, et le prix n’a aucune raison structurelle d’y réagir.

Le réflexe à cultiver est donc probabiliste : en 2026, la probabilité de base d’une alerte géante penche vers la plomberie, et c’est au signal de prouver qu’il est autre chose. Les baleines d’Ethereum, par exemple, obéissent à une logique encore différente, dominée par les contrats de staking et les trésoreries, comme nous l’avons montré dans notre analyse consacrée au fait que les baleines d’Ethereum jouent un autre jeu. Chaque actif, chaque couche d’infrastructure a sa grammaire. Le suiveur d’alertes qui l’ignore ne lit pas le marché, il lit la tuyauterie et la prend pour une prophétie.

Foire aux questions

Une whale alert de plusieurs milliers de bitcoins signifie-t-elle qu’une vente arrive ?

Non, pas en soi. En 2026, un très gros transfert est le plus souvent une opération de dépositaire : règlement d’un panier d’ETF, rotation de cold wallet pour une preuve de réserves, ou déplacement entre comptes omnibus et ségrégués. Un mouvement n’est pas une intention, et un dépôt sur un exchange n’est pas une vente. Il faut vérifier l’adresse de destination et attendre de voir si les coins atteignent réellement un carnet d’ordres.

Qui garde réellement les bitcoins des ETF américains ?

Une poignée de dépositaires, dominés très largement par Coinbase, qui conserve environ 80 à 85 % des actifs des ETF Bitcoin américains, soit de l’ordre de 74 à 77 milliards de dollars début avril 2026. La diversification progresse avec Fidelity Digital Assets, Gemini, Anchorage ou BNY Mellon, mais la concentration reste un risque systémique reconnu par plusieurs gestionnaires.

Qu’est-ce qu’une création ou un rachat en nature (in-kind) pour un ETF Bitcoin ?

C’est un mode où le participant autorisé livre ou reçoit directement des bitcoins, plutôt que du cash, par blocs de 10 000 parts. La SEC l’a autorisé pour les ETF Bitcoin et Ethereum le 29 juillet 2025. Ce mécanisme explique une bonne partie des mouvements on-chain associés aux ETF : ce sont des règlements logistiques, pas des paris directionnels.

Comment savoir si une alerte est un dépositaire et pas une baleine ?

En croisant plusieurs outils : les étiquettes d’entités d’Arkham ou Nansen, les données de réserves de CryptoQuant, et les flux d’ETF publiés le même jour. Un montant rond et récurrent, une contrepartie étiquetée comme dépositaire, ou des coins qui ne ressortent jamais vers un carnet d’ordres pointent vers de la plomberie. En cas de doute, attendre 24 à 48 heures qu’une étiquette apparaisse.

MiCA protège-t-il mes cryptos chez un dépositaire ?

Oui, dans un cadre précis. L’article 75 de MiCA impose la ségrégation des avoirs clients et rend le prestataire responsable des pertes qui lui sont attribuables, dans la limite de la valeur de marché du bien perdu, avec des exigences de résilience renforcées par DORA depuis janvier 2025. En France, l’AMF supervise ces prestataires. Ce cadre ne s’applique toutefois qu’aux dépositaires agréés, pas à l’auto-conservation, qui repose entièrement sur vous.

Par Liam Brennan, rédacteur marchés chez HOGE Wire.

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