Basis des futures bitcoin : pourquoi l’arbitrage s’assèche en 2026
Le basis des futures bitcoin, l'écart entre prix à terme et prix spot, s'est effondré en 2026. Le CME perd du terrain face à Binance pendant que la CFTC autorise les premiers perpetuals réglementés.
Pendant deux ans, un arbitrage discret a fait gagner des fortunes aux desks de Wall Street sans qu’ils aient à parier un centime sur la direction du bitcoin. Il suffisait d’acheter du BTC au comptant via un ETF, de vendre à découvert l’équivalent en futures sur le CME, et d’empocher l’écart, le fameux basis, à la convergence des deux prix. En février 2024, cet écart rapportait jusqu’à 25% en rythme annualisé. Ce mois-ci, il tourne autour de 5%, à peine de quoi couvrir le taux sans risque américain, et largement en dessous de ce qu’exige un desk institutionnel pour immobiliser du capital sur ce type de position.
Ce n’est pas un simple ralentissement statistique. Entre fin 2025 et l’été 2026, le basis trade, ce cash-and-carry qui a fait la réputation des desks de trading quantitatif sur crypto, s’est effondré au point que le CME a perdu sa première place face à Binance en open interest, que les hedge funds ont réduit leur exposition ETF de près de 40% en un trimestre, et que les régulateurs américains ont autorisé, pour la première fois, un perpetual future réglementé. Voici comment lire ce thermomètre du marché, pourquoi il s’est effondré, et ce qui structure désormais le marché des futures bitcoin, en France, en Europe, et aux États-Unis.
Qu’est-ce que le basis des futures bitcoin ?
Le basis, ou base en français, désigne l’écart entre le prix d’un contrat futures et le prix au comptant (spot) de l’actif sous-jacent. Pour le bitcoin sur le CME, la formule est simple : basis = prix futures moins prix spot. Pour comparer des échéances différentes, contrat à un mois contre contrat à trois mois par exemple, on l’annualise : basis relatif (en pourcentage du spot) multiplié par 365, divisé par le nombre de jours restants avant l’échéance du contrat.
Avec un bitcoin autour de 58 000 EUR ce 22 juillet selon CoinGecko, un contrat futures à un mois qui se négocierait avec une prime de 5% annualisé vaudrait environ 240 EUR de plus que le spot, uniquement pour ce mois d’écart. Ce chiffre n’a rien d’arbitraire : il reflète l’équilibre entre la demande de levier long, le coût de financement, et l’appétit des arbitragistes pour capter la différence.
C’est justement cet équilibre qui rend le basis utile bien au-delà des desks d’arbitrage. Pour un lecteur qui suit le marché sans y trader activement, l’évolution du basis fonctionne comme un baromètre du sentiment institutionnel : un basis qui s’élargit signale un regain d’appétit pour le levier long, un basis qui se comprime ou passe négatif signale un désendettement, souvent bien avant que ce désendettement ne se voie sur le prix spot lui-même.
Contango et backwardation : lire le langage des marchés à terme
Quand les futures se négocient au-dessus du spot, le marché est en contango. C’est l’état normal d’un marché haussier ou porté par la demande de levier long : les traders acceptent de payer une prime pour s’exposer au bitcoin sans immobiliser de capital en collatéral intégral. Sur les marchés de matières premières classiques, le contango reflète aussi le coût de stockage physique ; sur le bitcoin, il n’y a ni entrepôt ni assurance à payer, la prime reflète presque exclusivement le coût de financement et la demande de levier.
Quand les futures tombent sous le spot, on parle de backwardation, un signal beaucoup plus rare qui traduit une tension immédiate ou un désendettement forcé, les vendeurs préférant liquider tout de suite plutôt que d’attendre l’échéance. Le bitcoin a connu un épisode de backwardation début 2025, un événement suffisamment rare pour avoir fait parler de lui dans les salles de marché : le basis annualisé est brièvement passé sous zéro, signe que la pression vendeuse à court terme dépassait la demande de levier long.
Le reste du temps, depuis le lancement des ETF spot début 2024, le marché est resté en contango, mais l’ampleur de cette prime a beaucoup varié, entre 25% et 5% en l’espace de deux ans. C’est précisément cette variation, et non le simple signe positif ou négatif du basis, qui en fait un thermomètre exploitable : un contango stable et permanent n’apprend rien, un contango qui se comprime rapidement raconte une histoire de désendettement en cours.
Le cash-and-carry : anatomie d’un arbitrage «neutre au prix»
Le cash-and-carry trade est la stratégie qui exploite le basis. Le principe : acheter du bitcoin au comptant (typiquement via un ETF comme IBIT ou directement sur un exchange), et vendre simultanément un montant notionnel équivalent en futures CME. À l’échéance, les deux prix convergent par construction, le trade se dénoue, et l’arbitragiste empoche l’écart initial, quel que soit le sens dans lequel le bitcoin a bougé entretemps. C’est ce caractère «neutre au prix» qui a attiré les hedge funds macro et les desks de banques, des acteurs qui ne veulent pas parier sur la direction du marché mais capter un rendement structurel.
En pratique, sur une position d’un million d’euros avec un basis annualisé de 5% et une échéance à trois mois, l’arbitragiste encaisse environ 12 500 EUR à la convergence, indépendamment de la trajectoire du bitcoin entretemps. Le même calcul à 25% annualisé, le niveau observé début 2024, rapportait environ 62 500 EUR sur la même durée et le même notionnel, cinq fois plus pour un risque de marché théoriquement identique. C’est cet écart de rendement, et non une différence de risque, qui explique pourquoi le capital a afflué vers la stratégie en 2024 puis désenflé en 2026.
Le CME a d’ailleurs construit un produit dédié à cette mécanique, le Basis Trade at Index Close (BTIC), qui permet d’exécuter la jambe futures directement au prix de référence de clôture utilisé pour régler le contrat, réduisant le risque d’exécution entre les deux jambes du trade. Un working paper de la Banque des règlements internationaux consacré au «crypto carry» (Schmeling, Schrimpf et Todorov) a chiffré le rendement moyen historique de ce type de stratégie à plus de 10% annualisé, avec des pics dépassant 40% lors des phases d’euphorie.
Le hic : ce rendement n’est «sans risque» que si l’on ignore le risque de contrepartie, le risque de marge sur la jambe futures, et le coût d’opportunité du capital immobilisé, autant de frictions bien réelles dès qu’on sort des livres d’un market maker institutionnel capable d’emprunter à bon compte.
2024-2025 : quand le basis trade faisait la fortune de Wall Street
Le lancement des ETF bitcoin spot début 2024 a changé la donne : pour la première fois, une institution américaine pouvait détenir la jambe spot du cash-and-carry via un véhicule coté et réglementé, sans jamais toucher à un wallet ou à un exchange offshore. La demande de levier long a explosé, le contango s’est creusé, et le basis annualisé sur le CME a grimpé jusqu’à environ 25% en février 2024, avant de rester supérieur à 20% en novembre 2024 dans le sillage du rallye post-élection américaine, selon les données compilées par CF Benchmarks.
Mark Pilipczuk, analyste chez CF Benchmarks, a documenté une corrélation notable (un z-score de 0,50 à 0,54) entre le momentum des prix, le sentiment de marché et l’intensité du basis : plus l’optimisme grimpe, plus la prime des futures s’élargit, un signal cohérent avec l’idée que le basis fonctionne comme un baromètre de l’appétit pour le levier long plutôt que comme une simple anomalie de pricing.
L’open interest du CME a suivi la même trajectoire, passant d’environ 30 000 contrats début 2024 à un pic proche de 45 000 contrats en novembre 2024, avant d’entamer sa descente. Sur cette période, l’overlay basis trade a surperformé une simple position spot dans les backtests de CF Benchmarks : 94,1% de rendement sur douze mois contre 80,7% pour le spot seul, avec un ratio de Sharpe de 1,51 contre 1,33, pour une volatilité annualisée de 46,1%. Ce sont ces chiffres, et non une conviction directionnelle sur le bitcoin, qui ont fait venir les hedge funds macro et les prop desks vers ce trade.
2026, le grand dégonflement : pourquoi le rendement s’est effondré
Le sommet est déjà loin. Après le pic historique du bitcoin à 126 198 USD le 6 octobre 2025, le marché s’est retourné, et avec lui le basis. Le taux sans risque américain, autour de 4,5%, est devenu le véritable concurrent du cash-and-carry : dès que le basis annualisé s’approche de ce niveau, l’arbitrage ne rapporte plus rien de plus qu’un bon du Trésor, sans la garantie souveraine et avec un risque de contrepartie en plus. Or c’est exactement ce qui s’est produit : le basis a glissé vers 5% fin 2025 et y est resté collé une bonne partie du premier semestre 2026, un niveau que plusieurs analystes qualifient de tout juste suffisant pour couvrir les coûts de transaction et de financement.
Le tableau ci-dessous résume cette trajectoire, de l’euphorie post-ETF à la disette actuelle.
| Période | Basis annualisé (approx.) | Contexte |
|---|---|---|
| Février 2024 | ~25% | Premiers mois post-ETF spot, forte demande de levier long |
| Novembre 2024 | >20% | Rallye post-élection américaine |
| Février 2025 | <0% (backwardation) | Épisode rare de tension et de désendettement forcé |
| Décembre 2025 | ~5% | Le CME perd la première place face à Binance en open interest |
| Avril 2026 | ~5%, proche du taux sans risque (~4,5%) | Cinquième mois consécutif de baisse de l’open interest CME |
| Juillet 2026 | Autour de 5% | Marché «plus propre» post-purge selon Amberdata |
Plusieurs facteurs se sont combinés pour comprimer le basis. La maturation du marché a attiré davantage de capital vers la même stratégie, ce qui mécaniquement écrase la prime disponible, un effet classique sur tout arbitrage qui devient public et documenté. La remontée du bitcoin vers les 120 000 USD début 2026 a d’abord entretenu le contango avant qu’un retournement brutal ne le fasse fondre. Et surtout, l’arbitrage est devenu victime de son propre succès : au pic de 2024, peu d’acteurs maîtrisaient la mécanique du cash-and-carry crypto, en 2026, c’est un trade enseigné dans toutes les salles de marché, ce qui écrase structurellement le rendement disponible pour le dernier entrant.
Le résultat n’est pas un exode du bitcoin, c’est une redistribution : le capital qui tournait autour du cash-and-carry ne disparaît pas, il se redéploie vers d’autres véhicules et d’autres stratégies, un mouvement que l’on retrouve aussi bien dans les rapports 13F que dans les nouveaux instruments réglementaires décrits plus loin dans cet article.
Le CME perd sa couronne : Binance repasse devant en open interest
Le symptôme le plus visible de ce dégonflement est arrivé le 22 décembre 2025 : pour la première fois depuis 2023, l’open interest en futures bitcoin du CME est repassé sous celui de Binance, selon CoinDesk. Binance affichait alors environ 125 000 BTC d’open interest (11,2 milliards de dollars de notionnel), contre environ 123 000 BTC (11 milliards de dollars) pour le CME, qui détenait la première place depuis novembre 2023. Le CME avait pourtant démarré l’année 2025 avec 175 000 BTC d’open interest, et culminé près de 200 000 BTC quelques mois plus tôt.
La suite a confirmé la tendance plutôt qu’un accident de calendrier. L’open interest moyen quotidien du CME est repassé sous 8 milliards de dollars en mars 2026, avant de glisser vers 7,2 milliards de dollars début avril, son plus bas niveau depuis février 2024, cinquième mois consécutif de baisse selon les données rapportées par crypto.news. Les volumes ont suivi : environ 163 milliards de dollars échangés en mars 2026, presque moitié moins que le pic de janvier 2025 (326 milliards de dollars). L’open interest total du marché des futures bitcoin, toutes plateformes confondues, dépassait néanmoins encore 43 milliards de dollars début mars 2026 selon la même source.
Ce recul du CME ne signifie pas que l’intérêt institutionnel pour le bitcoin s’évapore, il signifie que la stratégie spécifique qui remplissait ses carnets d’ordres, le cash-and-carry, n’est plus assez rentable pour justifier le capital immobilisé. C’est un constat que notre analyse du positionnement dérivés retrouve aussi côté CFTC, avec un Commitment of Traders en zone de vide institutionnel depuis plusieurs semaines : les positions longues des asset managers et les positions courtes des hedge funds se dégonflent simultanément, ce qui n’est pas une capitulation classique mais un vrai vide directionnel, où reste à savoir qui reconstituera son exposition en premier.
CoinShares et les 13F : qui a vraiment vendu, qui a acheté
Les déclarations trimestrielles 13F compilées par CoinShares pour le premier trimestre 2026 permettent de nommer les acteurs derrière ce retrait. Les hedge funds ont réduit leur exposition aux ETF bitcoin de près de 31 400 BTC, soit une baisse de 39% par rapport au trimestre précédent et de 42% sur un an, une purge cohérente avec le débouclage du basis trade décrit plus haut : quand l’arbitrage ne paie plus, on ferme la position, on ne la garde pas par attachement au bitcoin.
Ce qui rend l’histoire plus intéressante, c’est que ce retrait des hedge funds s’est accompagné d’une entrée simultanée des banques, un profil d’acheteur totalement différent. Les banques ont ajouté 7 800 BTC à leurs positions ETF, plus que doublant leur exposition à 15 200 BTC (+339% sur un an) : JPMorgan a ajouté 3 000 BTC, Wells Fargo 4 000 BTC, Intesa Sanpaolo est entrée au capital avec 1 600 BTC, et Citigroup a déposé sa première déclaration à seulement 97 BTC, un montant presque symbolique mais qui marque l’entrée d’un nouvel acteur systémique sur ce registre.
Ce n’est plus de l’arbitrage court-termiste, c’est une allocation stratégique de bilan, le genre de mouvement de fond que nous suivons aussi dans notre couverture des trésoreries d’entreprise crypto, où la même bascule d’une logique de prime rapide vers une logique de détention de long terme se dessine. Le message des 13F du premier trimestre 2026 est cohérent : le bitcoin institutionnel change de nature, il passe d’un terrain de jeu pour arbitragistes à une ligne de bilan pour banques et gestionnaires d’actifs traditionnels.
Juin 2026 : les sorties d’ETF record, symptôme et non fuite
Juin 2026 restera comme le pire mois jamais enregistré pour les ETF bitcoin américains : plus de 4 milliards de dollars de sorties nettes selon BeInCrypto, battant le précédent record de 3,56 milliards de dollars de février 2025. Treize journées consécutives de sorties entre le 15 mai et le 3 juin, IBIT à lui seul représentant environ 79% du total (3,55 milliards de dollars), et un bitcoin en recul d’environ 20% sur le mois, sa pire performance mensuelle depuis juin 2022.
Sur le papier, ces chiffres ressemblent à une capitulation généralisée. Mais un épisode quasi identique s’était déjà produit entre octobre et novembre 2025, et Michael Marshall, responsable de la recherche chez Amberdata, en avait donné une lecture bien plus nuancée dans les colonnes de CoinDesk : «ces ventes étaient fortement concentrées sur quelques émetteurs et liées à un débouclage mécanique du basis trade, pas à une peur généralisée des investisseurs». À l’époque, le basis annualisé à 30 jours s’était comprimé de 6,63% à 4,46%, avec 93% des jours sous le seuil de rentabilité de 5%.
La même mécanique semble s’être répétée en juin 2026 : quand la prime tombe sous le coût du capital, les arbitragistes ferment leur jambe ETF en même temps que leur jambe futures, ce qui gonfle artificiellement les chiffres de sortie sans traduire un désaveu du bitcoin lui-même. Pour qui suit les flux de gros portefeuilles, la distinction compte autant que celle que nous détaillons dans notre guide sur comment décoder les mouvements des baleines : un gros flux sortant n’est pas automatiquement un signal baissier directionnel, encore faut-il savoir de quelle jambe d’une position plus large il provient.
Les perpetuals arrivent sur un marché réglementé : le tournant Kalshi-CFTC
Le 29 mai 2026, la CFTC a approuvé le contrat BTCPERP de KalshiEX LLC, premier perpetual future bitcoin réglementé aux États-Unis. La décision s’accompagnait de trois autres mesures dans la même ordonnance : une déclaration de politique générale ouvrant la voie à d’autres marchés à terme désignés (DCM) pour lister leurs propres contrats perpetuals, une note d’orientation du staff sur le trading et la compensation en continu 24 heures sur 24, et une lettre de no-action permettant à Coinbase Financial Markets d’orienter ses clients américains vers les perpetuals de Deribit via Coinbase Bermuda, qualifiés de «futures étrangers».
Le président de la CFTC, Mike Selig, a salué la décision comme «une étape majeure dans la réalisation de l’objectif du président Trump de faire de l’Amérique la capitale mondiale de la crypto», selon CoinDesk. La Commission a précisé, dans sa déclaration de politique générale, qu’elle examinerait les futurs contrats perpetuals au cas par cas, tous les actifs ne se prêtant pas nécessairement à ce type de structure sans échéance.
C’est un tournant conceptuel pour notre sujet : un perpetual n’a pas d’échéance, donc pas de convergence, donc pas de basis au sens classique. Sa mécanique de financement, le funding rate, en est l’équivalent fonctionnel, sujet que nous détaillons dans notre guide du funding rate. En autorisant un perpetual réglementé aux États-Unis, la CFTC brouille durablement la frontière entre futures classiques et perpetuals, deux instruments qui vont désormais cohabiter sous une même supervision.
| Plateforme | Instrument | Statut réglementaire | Mécanisme de rendement |
|---|---|---|---|
| CME Group | Futures avec échéance (cash-settled) | Régulé, CFTC (DCM historique) | Basis, convergence à l’échéance |
| Kalshi (BTCPERP) | Perpetual future | Régulé, CFTC (approuvé mai 2026) | Funding rate |
| Deribit | Perpetual swap | Offshore, hors supervision UE ou US directe | Funding rate, plafond +/-0,5%/8h sur BTC |
| Binance / Bybit | Perpetual swap | Hors MiFID II, cadre CASP variable selon juridiction | Funding rate, plafond +/-0,05%/8h |
Le trading 24/7 sur le CME : la fin du gap du week-end
Le même jour, 29 mai 2026, le CME a basculé ses futures et options crypto en trading continu, 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, avec une simple fenêtre de maintenance hebdomadaire de deux heures. Cette bascule met fin au fameux «gap du week-end», cet écart qui se formait entre la clôture du vendredi et l’ouverture du lundi et qui distordait mécaniquement le calcul du basis chaque début de semaine, en particulier lors d’un week-end marqué par une forte volatilité sur les exchanges crypto qui, eux, n’ont jamais fermé.
Tim McCourt, responsable mondial des produits actions, changes et alternatifs chez CME Group, a expliqué que «en offrant une liquidité continue le week-end, nous répondons à la demande de nos clients et comblons l’écart entre les plateformes réglementées traditionnelles et la nature permanente des marchés crypto», selon le communiqué officiel de CME Group. McCourt a également rappelé que les futures et options crypto du CME avaient traité pour 3 000 milliards de dollars de notionnel en 2025.
Le premier week-end sous ce nouveau régime a vu passer plus de 7 200 contrats pour environ 50 millions de dollars de notionnel, un démarrage modeste mais un précédent structurel important : les futures Bitcoin Volatility sont eux aussi passés en continu, et le CME propose désormais le Basis Trade at Index Close aussi bien sur le bitcoin que sur l’ether, réglé sur le CME CF Ether-Dollar Reference Rate pour les contrats à 50 ETH. Pour un arbitragiste du cash-and-carry, la fin du gap réduit un risque réel, celui de voir le marché bouger violemment un dimanche pendant que la jambe futures reste gelée jusqu’à l’ouverture du lundi.
Au-delà du bitcoin : ether et la prochaine frontière du basis
Le bitcoin n’a pas le monopole du basis trade. Les données de CF Benchmarks montrent que le basis de l’ether s’est lui aussi élargi au-delà de 10% annualisé à plusieurs reprises entre le deuxième et le troisième trimestre 2025, porté par des entrées dans les ETF spot ether estimées à environ 11,2 milliards de dollars entre avril et août 2025. Le positionnement des fonds à effet de levier sur les futures ether a suivi une trajectoire plus nette encore que celle du bitcoin, passant d’environ moins 6 000 à moins 19 200 contrats sur la même période, signe d’un désendettement net plus marqué.
L’ether ajoute une variable que le bitcoin n’a pas : le rendement de staking natif. Un arbitragiste qui détient de l’ether au comptant peut, selon le véhicule utilisé, capter à la fois le basis des futures et une partie du rendement de staking, ce qui change le calcul de rentabilité par rapport au bitcoin, où la seule jambe spot ne rapporte structurellement rien en dehors du prêt ou du restaking. Cette double couche de rendement explique en partie pourquoi le basis ether a pu rester relativement plus élevé que celui du bitcoin sur certaines fenêtres, l’arbitragiste étant rémunéré deux fois pour un seul trade.
La structure de marché suit désormais celle du bitcoin de près : le CME a aligné ses futures ether sur le même régime de trading continu 24/7, et les deux actifs partagent désormais le mécanisme BTIC. Pour un lecteur qui suit de près le rendement des perpetuals plutôt que celui des futures classiques, notre article sur l’arbitrage de funding détaille qui capte réellement ce rendement une fois qu’on quitte le monde des contrats à échéance fixe pour celui des perpetuals.
Le cadre réglementaire français et européen : AMF, MiFID II, ESMA
En France, la position de l’AMF est sans ambiguïté : un contrat crypto réglé en cash peut constituer un dérivé au sens du droit financier, indépendamment du statut juridique de la crypto sous-jacente elle-même. Concrètement, les futures et perpetuals bitcoin ne relèvent pas de MiCA (qui encadre le spot et les prestataires de services sur actifs numériques), mais de DMIF II (MiFID II), avec obligation d’agrément, règles de conduite, et déclaration des transactions sous EMIR auprès d’un référentiel central. La publicité pour ces produits reste par ailleurs interdite au titre de la loi Sapin 2.
Au niveau européen, l’ESMA a tranché le 24 février 2026 : les perpetuals crypto sont classés comme des CFD, ce qui plafonne le levier retail à 2:1, bien loin des leviers à deux ou trois chiffres parfois proposés sur des plateformes offshore non régulées. Cette classification n’est pas qu’un détail technique : elle rappelle qu’un historique existe déjà sur ce type de produit en France. Entre 2009 et 2013, une étude de l’AMF portant sur près de 15 000 clients particuliers de Forex et de CFD avait montré que 89% d’entre eux avaient perdu de l’argent, pour une perte cumulée d’environ 161 millions d’euros. Ce chiffre est antérieur à l’essor de la crypto, mais il éclaire pourquoi le régulateur français traite les dérivés à effet de levier, crypto ou non, avec la même vigilance.
L’AMF et l’ACPR ont d’ailleurs mis à jour leur liste noire en 2025, avec 58 sites Forex et 29 sites de dérivés crypto non autorisés recensés. Autre échéance à retenir : la période transitoire MiCA pour les prestataires français s’est achevée le 1er juillet 2026. Binance France SAS n’a pas obtenu son agrément CASP et a cessé ses opérations en France à cette date, un rappel que l’exercice non autorisé d’une activité de prestataire de services sur actifs numériques expose à des sanctions pouvant aller jusqu’à deux ans de prison et 30 000 EUR d’amende.
Les risques que les particuliers sous-estiment
Le cash-and-carry a beau être qualifié de «neutre au prix» dans la littérature financière, il n’est pas sans risque pour autant, et encore moins accessible tel quel à un particulier. Premier écueil : la jambe futures est marginée, ce qui veut dire qu’un mouvement violent du bitcoin peut déclencher un appel de marge ou une liquidation forcée sur cette jambe avant même que la position spot n’ait le temps de compenser, brisant la neutralité recherchée. Un scénario concret : un particulier ouvre une jambe courte sur futures avec une marge initiale de 20%, le bitcoin grimpe de 25% en quelques jours sur une nouvelle inattendue, la position futures est liquidée de force bien avant l’échéance, pendant que la jambe spot, elle, reste intacte mais désormais sans couverture en face. Le trade cesse d’être neutre exactement au moment où l’on en avait le plus besoin.
Deuxième écueil : le risque de contrepartie et de custody, illustré par le montage que nous avons vu plus haut, celui qui a forcé la CFTC à autoriser un routage de Coinbase Financial Markets vers les perpetuals de Deribit via une entité offshore aux Bermudes, une construction qui n’a rien de trivial sur le plan juridique et qui montre que même les acteurs les plus réglementés du secteur doivent composer avec des montages transfrontaliers pour offrir ce type de produit.
Troisième écueil, le plus documenté : la tentation du levier. Les statistiques historiques de l’AMF sur le Forex et les CFD (89% de clients perdants) ne portent pas sur la crypto, mais elles décrivent un mécanisme universel, le levier amplifie les pertes bien plus vite qu’il n’amplifie les gains pour un trader qui ne maîtrise pas sa taille de position. Un particulier qui lit «arbitrage sans risque» et reproduit l’opération avec un levier élevé sur une plateforme offshore non régulée ne fait pas du cash-and-carry, il fait un pari directionnel avec un vernis d’arbitrage. La bonne nouvelle, si l’on peut dire, c’est que la disparition du rendement facile décrite plus haut a aussi fait fuir une bonne partie de ce capital spéculatif du terrain du basis trade, ce qui rend le marché actuel, avec ses 5% de rendement annualisé, nettement moins encombré qu’en 2024.
Comment suivre le basis en temps réel
Pour qui veut suivre ce thermomètre sans attendre le prochain rapport trimestriel, plusieurs sources publiques permettent de le faire directement :
- Les données officielles de volume et d’open interest du CME Group, mises à jour quotidiennement.
- Le graphique «CME Futures Annualized Basis» de CryptoQuant, qui superpose l’historique du basis à celui du prix spot.
- L’indicateur «FuturesAnnualizedBasis3M» de Glassnode, utile pour lisser les à-coups de court terme.
- Les tableaux de funding rate de CoinGlass, pour la jambe perpetuals du marché.
- Le blog et les indices de CF Benchmarks, notamment leurs séries sur le momentum et le sentiment.
- Les publications d’Insights de Deribit sur le fonctionnement du funding perpetuel.
Croiser au moins deux de ces sources reste la meilleure protection contre un chiffre isolé qui ne reflète qu’une seule plateforme ou une seule fenêtre temporelle. En pratique, un basis qui se comprime simultanément sur CryptoQuant, Glassnode et CF Benchmarks raconte une histoire bien plus fiable qu’un seul graphique consulté une fois par semaine, un principe qui vaut pour le basis autant que pour n’importe quelle statistique de marché crypto, funding rate compris.
Questions fréquentes
Qu’est-ce que le basis dans le trading de futures bitcoin ?
Le basis est l’écart entre le prix d’un contrat futures bitcoin et le prix spot au même instant. Quand les futures se négocient au-dessus du spot (contango), le basis est positif, un signal de demande de levier long. Quand ils se négocient en dessous (backwardation), le basis est négatif, un signal de tension ou de désendettement forcé. On l’exprime généralement en rythme annualisé pour pouvoir comparer des contrats à des échéances différentes, une pratique standard sur le CME et reprise par la plupart des agrégateurs de données comme CryptoQuant ou Glassnode. Un basis qui grimpe ou qui se comprime rapidement en dit souvent plus long sur le sentiment de marché que le prix spot lui-même.
Comment fonctionne le cash-and-carry trade sur bitcoin ?
Le cash-and-carry consiste à acheter du bitcoin au comptant, souvent via un ETF spot, et à vendre simultanément un montant notionnel équivalent en futures. À l’échéance du contrat, les deux prix convergent par construction, ce qui permet à l’arbitragiste d’empocher l’écart initial sans avoir parié sur la direction du marché. La stratégie reste exposée au risque de marge sur la jambe futures, au risque de contrepartie sur la plateforme utilisée, et au coût d’opportunité du capital immobilisé pendant toute la durée du trade, autant de raisons pour lesquelles elle reste surtout pratiquée par des acteurs institutionnels capables d’emprunter à bon compte.
Pourquoi le basis des futures bitcoin a-t-il autant baissé en 2026 ?
Le basis annualisé du CME est tombé autour de 5% en 2026, contre environ 25% début 2024, principalement parce que davantage de capital a afflué vers la même stratégie d’arbitrage, écrasant mécaniquement la prime disponible, et parce que ce niveau se rapproche désormais du taux sans risque américain (environ 4,5%), ce qui réduit fortement l’intérêt économique du trade. Le repli du bitcoin depuis son sommet d’octobre 2025 et le débouclage des positions de hedge funds documenté par les rapports 13F de CoinShares ont accéléré cette compression, tout comme la perte par le CME de sa première place face à Binance en open interest.
Quelle différence entre le basis des futures et le funding rate des perpetuals ?
Un contrat futures classique a une échéance fixe, à laquelle son prix converge obligatoirement vers le spot ; le basis mesure cet écart avant convergence. Un perpetual, lui, n’expire jamais : il utilise à la place un funding rate, un paiement périodique entre positions longues et courtes, pour maintenir son prix proche du spot. Les deux mécanismes répondent au même problème, aligner un dérivé sur son sous-jacent, mais avec des outils différents, l’un basé sur l’échéance, l’autre sur un flux de paiement continu. Depuis mai 2026 et l’approbation du contrat BTCPERP de Kalshi par la CFTC, les deux mécaniques coexistent pour la première fois sous une même supervision réglementaire américaine.
Les particuliers français peuvent-ils faire du basis trade sur le bitcoin ?
Techniquement oui, en combinant un ETP crypto physiquement adossé avec un contrat futures ou un CFD chez un courtier régulé, mais la mécanique reste plus complexe et plus coûteuse à exécuter qu’à l’échelle d’un desk institutionnel. Les dérivés crypto relèvent de DMIF II en France, hors du champ de MiCA, et l’ESMA plafonne le levier retail à 2:1 pour les produits classés CFD. Vu le rendement actuel du basis, autour de 5% annualisé, les frais de courtage et les écarts bid-ask d’un particulier peuvent facilement annuler l’intérêt économique de l’opération, ce qui rend le basis trade nettement plus praticable en observation, comme signal de marché, qu’en exécution directe pour un compte individuel.
Rédigé par Liam Brennan, rédaction marchés de HOGE Wire.