Stock-to-flow : pourquoi ce modèle raté refuse de mourir
Le halving d'avril 2024 a bien eu lieu, mais le prix n'a pas suivi. Enquête sur un modèle de rareté réfuté depuis quatre ans, et sur les raisons pour lesquelles la crypto refuse de l'enterrer.
Ce mardi 15 septembre 2026, le prix du Bitcoin ne se décide ni dans le code, ni dans le calendrier des halvings. Il se décide à Washington. À 14h15 heure de la côte Est, le Sénat américain doit voter la clôture (cloture) du CLARITY Act, le texte censé donner à la crypto son cadre fédéral; le lendemain, mercredi 16 septembre, la Réserve fédérale rendra une décision de taux que les marchés jugent à près de 90% acquise à la hausse, la première depuis 2023. À environ 66 100 euros (75 600 dollars) selon CoinGecko, soit près de 38% sous son record d’octobre 2025 (107 662 euros), le Bitcoin reflue prudemment à l’approche de ces deux votes, comme n’importe quel actif risqué.
Or il existe un modèle qui prétend que rien de tout cela ne devrait compter. Le stock-to-flow (S2F) affirme que le cours du Bitcoin est gouverné par sa rareté programmée, c’est-à-dire par son rythme d’émission divisé par le stock déjà en circulation. Selon cette grille, le halving d’avril 2024 aurait dû propulser le prix vers plusieurs centaines de milliers de dollars. Le halving a bien eu lieu, à la date prévue, au bloc prévu, sans le moindre accroc. Le prix, lui, n’a pas suivi.
Le S2F a échoué. Ce n’est plus une opinion, c’est un fait documenté depuis quatre ans. La question intéressante n’est donc plus « le S2F a-t-il tort ? » mais « pourquoi un modèle réfuté continue-t-il d’être cité, partagé, défendu, et même mis à jour ? » Et surtout, que nous apprend sa survie sur la manière de lire n’importe quelle prédiction de prix ? C’est l’objet de cet article, pensé comme un repère durable pour la rubrique prévisions.
Qu’est-ce que le modèle stock-to-flow (S2F) ?
Le concept vient des matières premières. Le stock désigne la quantité déjà extraite et disponible; le flow, la production nouvelle sur un an. Leur rapport, le ratio stock-to-flow, mesure combien d’années de production seraient nécessaires pour reconstituer le stock existant. Un ratio élevé signale un actif rare et difficile à diluer: c’est le cas de l’or, dont on n’ajoute chaque année qu’une petite fraction du stock accumulé depuis des millénaires.
Cette idée n’est pas née avec PlanB. Elle prolonge une tradition intellectuelle qui va de Nick Szabo, avec sa notion de « coût de production infalsifiable » (unforgeable costliness), à l’économiste Saifedean Ammous, dont l’ouvrage The Bitcoin Standard a popularisé la « dureté » monétaire comme critère central: un bon actif de réserve serait celui dont l’offre est la plus difficile à gonfler. Le Bitcoin, avec son émission plafonnée à 21 millions d’unités et divisée par deux tous les quatre ans, incarne cette dureté à l’état pur. Le S2F n’a fait que transformer cette intuition qualitative en une équation à l’apparence scientifique.
En mars 2019, un analyste anonyme signant PlanB publie « Modeling Bitcoin’s Value with Scarcity ». Le Bitcoin vaut alors environ 4 000 dollars (3 500 euros). La thèse est d’une simplicité redoutable: en portant le ratio S2F du Bitcoin en abscisse et sa capitalisation en ordonnée, sur une échelle logarithmique, les points s’alignent presque parfaitement sur une droite. PlanB annonce un coefficient de détermination (R²) de 95%, autrement dit que la seule rareté expliquerait 95% des mouvements historiques du prix, comme le rappelle l’explication de référence de CoinGecko. Chaque halving divise le flux par deux, double le ratio, et devrait donc, mécaniquement, faire bondir la valorisation.
Le tableau ci-dessous résume la rareté telle que la mesure le S2F. Il porte en lui la promesse du modèle: après le halving de 2024, le Bitcoin est devenu, sur le papier, plus rare que l’or.
| Actif | Ratio S2F (approx.) | Lecture |
|---|---|---|
| Argent | ~22 | Métal industriel, flux important |
| Or | ~62 | Réserve de valeur historique |
| Bitcoin (avant 2020) | ~27 | Encore proche de l’argent |
| Bitcoin (après 2020) | ~56 | Se rapproche de l’or |
| Bitcoin (après 2024) | ~120 | « Plus dur que l’or », selon le modèle |
PlanB, l’analyste masqué qui a industrialisé la rareté
Le pseudonyme n’est pas anodin: PlanB signe @100trillionUSD, une référence aux 100 000 milliards de dollars de capitalisation que son modèle projetait à terme. L’homme se présente comme un ancien investisseur institutionnel néerlandais, gestionnaire de portefeuilles obligataires de plusieurs dizaines de milliards, et il n’a jamais levé l’anonymat. Ce masque a paradoxalement renforcé le message: pas d’ego, pas de conflit d’intérêts apparent, juste un graphique et une régression.
Le S2F est devenu viral parce qu’il cochait toutes les cases du récit parfait. Une seule courbe, une droite propre en échelle log-log, un R² digne d’un article scientifique, et une conclusion euphorisante: le prix ne peut que monter, puisque la rareté ne peut qu’augmenter. En avril 2020, PlanB pousse le raisonnement plus loin avec le modèle S2FX (cross-asset), qui range Bitcoin, or et argent sur une même droite et annonce une capitalisation de 5 500 milliards de dollars, soit un prix moyen de 288 000 dollars (environ 250 000 euros) pour la phase 2020-2024, avec un R² de 99,7%. Le génie de PlanB tient moins à l’économétrie qu’au marketing: il a transformé un tableur en mouvement.
La mécanique : comment un halving devient un prix
Le cœur séduisant du S2F, c’est son déterminisme. Le calendrier d’émission du Bitcoin est la seule chose vraiment prévisible du protocole: tous les 210 000 blocs, la récompense de minage est divisée par deux, et cela est inscrit dans le code, hors de portée d’un banquier central ou d’un gouvernement. Le S2F prend cette régularité et la transforme en machine à prédire le prix.
La régression originelle de PlanB associe chaque doublement du ratio S2F à une valorisation environ dix fois supérieure (la relation est proche d’un cube du ratio). Autrement dit, il suffit de connaître la date du prochain halving pour lire, sur la droite, le prix « juste » de demain. Le futur devient une table de correspondance. On comprend l’attrait: dans un marché où tout semble chaotique, le S2F offre une carte au trésor, avec une destination chiffrée et une date. Le problème, c’est qu’une offre prévisible ne produit pas un prix prévisible. La quantité émise est une donnée; le prix, lui, est une négociation permanente entre vendeurs et acheteurs, et le modèle n’a jamais rien eu à dire sur le second terme de cette équation.
Concrètement, la grille se lit comme un escalier. Après le halving de 2012, le ratio grimpe et le modèle « explique » la première grande vague; après 2016, il justifie le sommet de 2017; après 2020, il pointe vers six chiffres; après 2024, vers plusieurs centaines de milliers de dollars. Chaque marche paraît confirmer la précédente, ce qui crée une impression de régularité implacable. Mais cet escalier ne repose que sur quatre marches réelles, et il suffit qu’une seule cède pour que toute la structure vacille. C’est précisément ce qui s’est produit après 2024.
Le tableau de chasse : promesses contre livraison
Un modèle se juge à ses prédictions datées. Le S2F en a produit plusieurs, précises et vérifiables. Aucune n’a tenu. Le tableau ci-dessous confronte les cibles du modèle à ce que le marché a réellement livré.
| Prédiction | Cible du modèle | Réalité | Verdict |
|---|---|---|---|
| S2FX, moyenne 2020-2024 | 288 000 $ (~250 000 €) | ~34 000 $ de moyenne réelle | Raté (facteur ~8) |
| Modèle plancher, nov. 2021 | 98 000 $ (~86 000 €) | Clôture ~57 000 $ | Raté |
| Modèle plancher, déc. 2021 | 135 000 $ (~118 000 €) | Clôture ~47 000 $ | Raté |
| Bande basse S2F, 2022 | Prix « plancher » > 100 000 $ | Chute sous 16 000 $ | Raté (bande cassée) |
| Moyenne de cycle 2024-2028 | ~500 000 $ (~440 000 €) | ~66 000 € à la mi-sept. 2026 | En cours, très loin du compte |
La ligne la plus cruelle est la dernière. Nous sommes à la moitié du cycle 2024-2028, celui censé porter le Bitcoin à une moyenne de 500 000 dollars, et le prix se traîne à peine au-dessus de 66 000 euros, à 38% de son propre sommet. Pour atteindre ne serait-ce que la borne basse de la fourchette actuelle de PlanB (65 000 dollars), le marché est déjà là; pour toucher la moyenne, il faudrait un multiple que rien dans les flux observés ne laisse entrevoir.
Décembre 2021 : le jour où le plancher a cédé
La fin 2021 reste le moment de bascule. PlanB avait dérivé du S2F un « modèle plancher » (floor model) donnant des minima mensuels: 47 000 dollars en août, 43 000 en septembre, 63 000 en octobre. Ces trois cibles ont été atteintes, ce qui a nourri une confiance quasi religieuse. Puis vint la promesse de 98 000 dollars pour novembre et de 135 000 pour décembre. Le Bitcoin a clôturé ces deux mois très en dessous, autour de 57 000 puis 47 000 dollars.
La réaction de PlanB fut révélatrice. Sur X, il concède un « FLOOR MODEL FAIL » tout en affirmant, dans le même souffle, que le « S2F MODEL » restait, lui, « INTACT ». Première défense d’un mécanisme qui allait se répéter: quand une version rate, on la déclare secondaire, et on se replie sur une version plus large, plus lente, plus difficile à prendre en défaut. Six mois plus tard, le 18 juin 2022, le cours enfonçait la bande basse du modèle principal lui-même, autour de 17 600 dollars (15 400 euros), avant de plonger vers 15 500 dollars (13 600 euros) lors de l’effondrement de FTX en novembre. Le S2F n’était pas seulement en avance sur le calendrier: il se trompait d’un facteur six, et du mauvais côté, au pire moment.
Le péché originel : une tautologie déguisée
Pourquoi ce R² de 95% était-il trompeur ? La réponse tient en une identité comptable. La capitalisation d’un actif, c’est le stock multiplié par le prix. Le ratio S2F, c’est le stock divisé par le flux. Quand on régresse la capitalisation (qui contient le stock) sur le S2F (qui contient aussi le stock), on met en partie une variable en face d’elle-même. Le stock apparaît des deux côtés de l’équation.
Cory Klippsten, patron de Swan Bitcoin, résume la critique sans détour dans Bitcoin Magazine: « Le modèle est autocorrélé. Il n’a pas du tout besoin du S2F. C’est juste le prix en fonction du temps. » Le stock de bitcoins ne fait que croître avec le temps, de façon quasi monotone; le prix aussi, sur le long terme. Deux séries qui montent ensemble afficheront toujours une belle corrélation, que l’une cause l’autre ou non. Une fois la structure temporelle (l’autocorrélation) neutralisée, le pouvoir explicatif du ratio S2F s’effondre vers zéro. Le 95% n’était pas une découverte économique; c’était un artefact de deux tendances haussières superposées.
Une image rend le piège tangible. Imaginez un graphique reliant le nombre cumulé de disques vendus par un artiste à son âge: les deux ne font que croître avec le temps, la corrélation sera quasi parfaite, et pourtant personne n’en conclurait que vieillir fait vendre des disques. Le S2F souffre du même mal: le stock de bitcoins et le prix partagent une variable cachée, le temps qui passe, et c’est elle, bien plus que la rareté, qui porte l’essentiel de la corrélation. Retirez le temps, et la magie s’évapore.
Régression fallacieuse, ou l’exception de la cointégration ?
Poussons l’honnêteté intellectuelle plus loin, car c’est ici que le débat devient réellement instructif. Le reproche technique le plus grave adressé au S2F est celui de la régression fallacieuse (spurious regression): quand deux séries non stationnaires (avec racine unitaire) suivent chacune leur tendance, une régression naïve exhibe un R² spectaculaire et des coefficients « significatifs » qui ne reflètent aucune relation réelle. C’est le piège classique de Granger et Newbold, et l’analyste Alex Krüger l’avait pointé dès 2020 en jugeant le modèle dépourvu de cointégration, donc statistiquement creux.
Sauf que la réalité est plus nuancée, et il faut le dire. Une revue économétrique sérieuse, menée par Marcel Burger (Amdax), s’était fixé pour but de démontrer que la relation était fallacieuse. Son verdict, publié en plusieurs volets, l’a surpris lui-même: ses tests de cointégration (Engle-Granger, Johansen) n’ont pas permis de rejeter l’existence d’une relation d’équilibre de long terme entre le stock-to-flow et le prix. Sur les données alors disponibles, le lien apparaissait « super cohérent », et le modèle, écrit-il, « ne pouvait pas être falsifié ».
Alors pourquoi le S2F a-t-il quand même explosé en vol ? Parce qu’une cointégration constatée dans le rétroviseur ne dit rien de la capacité à prévoir. Trois limites sabotent le passage du passé au futur. D’abord, la taille d’échantillon: le Bitcoin n’a connu que quatre halvings, ce qui ne constitue pas une série statistique, mais une poignée d’anecdotes. Ensuite, la rupture structurelle: l’ère des ETF au comptant et des trésoreries d’entreprise, à partir de 2024, est un régime que la fenêtre d’estimation n’a jamais vu. Enfin, la nature même de l’exercice: une relation peut être statistiquement « réelle » sur l’historique et parfaitement inutile comme boussole, dès lors qu’un seul facteur externe majeur change. C’est exactement ce qui s’est produit.
Le caméléon : un modèle qui se recalibre sans fin
Nico Cordeiro, analyste en chef chez Strix Leviathan, avait forgé dès juin 2020 l’image la plus juste. Dans une analyse relayée par CoinDesk, il qualifie le S2F de « modèle caméléon »: chaque fois que la réalité s’écarte de la courbe, on réajuste les paramètres pour que la droite semble avoir toujours fonctionné. Le résultat donne l’illusion d’une précision permanente, alors qu’on ne fait que repeindre la cible autour de la flèche déjà plantée.
La trajectoire des cibles illustre le procédé: 55 000 dollars de moyenne dans le modèle initial, puis 288 000 avec le S2FX, puis 500 000 pour le cycle actuel. À chaque déception, la promesse est repoussée et amplifiée. Cordeiro va jusqu’à comparer, auprès de Cointelegraph, la fiabilité du S2F à celle des « modèles astrologiques du passé ». Le fond du problème est là: un modèle qu’on peut toujours réajuster ne peut jamais être réfuté, et un modèle qui ne peut jamais être réfuté ne peut jamais rien prouver. La cible actuelle de PlanB, une moyenne de 500 000 dollars sur 2024-2028 avec une fourchette de 65 000 à 524 000 dollars, couvre un rapport de un à huit: elle est si large qu’elle est, de fait, infalsifiable.
L’or, le contre-exemple que le modèle préfère oublier
Il y a une ironie au cœur du stock-to-flow: il emprunte tout son prestige à l’or, alors que l’or lui-même n’obéit pas au modèle. Le métal jaune affiche le ratio S2F le plus élevé de toutes les matières premières réelles, autour de 62, précisément parce que le stock accumulé depuis des siècles est colossal face à la production annuelle. Si la rareté fixait mécaniquement le prix, l’or devrait être l’actif le plus prévisible de la planète.
Ce n’est évidemment pas le cas. Le cours de l’or est gouverné par les taux d’intérêt réels, les achats des banques centrales, la vigueur du dollar et l’appétit pour le risque, pas par de minuscules variations de son ratio stock-to-flow, qui bouge à peine d’une année sur l’autre. Ces dernières années, l’or a enchaîné les records historiques, porté par les banques centrales et les tensions géopolitiques, sans que son S2F n’ait changé d’un iota. Autrement dit, la seule matière première que le modèle cite en exemple est aussi la preuve vivante que la rareté ne suffit pas: le S2F a habillé le Bitcoin du costume de l’or tout en oubliant que l’or ne se comporte pas comme le modèle le prétend.
L’angle mort : la demande n’existe pas dans l’équation
Toutes les critiques précédentes convergent vers un défaut unique et béant: le S2F ne modélise que l’offre. Or un prix naît de la rencontre entre une offre et une demande. En ignorant totalement le second terme, le modèle revient à prétendre prévoir le cours d’une action en ne regardant que le nombre de titres émis, sans jamais se demander si quelqu’un veut les acheter.
L’objection classique des défenseurs du modèle consiste à dire que la demande est trop imprévisible pour être modélisée, et qu’il vaut donc mieux s’en tenir à l’offre, qui, elle, est connue. C’est un aveu déguisé: reconnaître qu’on ne modélise qu’une moitié du problème parce que l’autre est difficile ne rend pas la moitié restante suffisante. Un instrument qui ne mesure que la pression ne devient pas un baromètre fiable sous prétexte que la température serait, elle, compliquée à capter.
En 2026, cet angle mort est devenu aveuglant, car l’acheteur marginal a changé de nature. Ce ne sont plus des particuliers euphoriques, mais des institutions: les flux des ETF au comptant américains, les trésoreries d’entreprise, et surtout les conditions de liquidité macroéconomique. Quand le crédit se resserre, le levier facile disparaît et la demande se contracte, comme l’a montré le choc de taux qui a mis fin au levier facile dans la DeFi. Aucune de ces forces n’apparaît dans le stock-to-flow. Le tableau ci-dessous liste six moteurs qui ont réellement fait bouger le Bitcoin depuis 2024: le modèle n’en voit qu’un seul.
| Force qui a bougé le Bitcoin (2024-2026) | Le S2F la voit ? |
|---|---|
| Halving et calendrier d’émission | Oui (sa seule variable) |
| ETF Bitcoin au comptant (flux entrants et sortants) | Non |
| Trésoreries d’entreprise (achats et ventes forcées) | Non |
| Politique de la Fed, taux et liquidité | Non |
| Régulation (CLARITY, GENIUS, MiCA) | Non |
| Rachats obligataires du Trésor américain | Non |
Voici la falsification la plus propre qui soit. En avril 2024, l’unique variable dont le S2F se soucie, l’offre, s’est comportée exactement comme le modèle l’avait prédit: le halving a eu lieu à l’heure, le flux a été divisé par deux, le ratio a doublé. Et pourtant, le prix a baissé. Quand l’entrée d’un modèle se réalise parfaitement mais que la sortie fait le contraire de ce qui était annoncé, le verdict scientifique ne souffre aucune ambiguïté.
15-16 septembre : le prix se fixe à Washington, pas dans le code
Il n’existe pas de meilleure démonstration que la semaine en cours. Ce mardi, le Sénat vote la clôture du CLARITY Act, texte qui doit répartir la compétence entre la SEC et la CFTC et sécuriser le statut des jetons: il faut 60 voix, et les marchés de paris n’accordaient récemment qu’une chance sur six à une adoption en 2026. Ce mercredi, la Fed de Kevin Warsh tranche, avec une probabilité de hausse estimée entre 86% et 90% après l’inflation d’août. Deux votes humains, deux décisions politiques, qui déplaceront le Bitcoin cette semaine bien plus que tout le calendrier d’émission 2024-2028 réuni.
Un modèle qui ne regarde que l’offre n’a strictement rien à dire sur l’un ou l’autre de ces événements. Les acteurs sérieux, eux, ne consultent pas une courbe de rareté: ils lisent le positionnement des gros portefeuilles, comme le montrent les mouvements des baleines à la veille du choc Fed-CLARITY, ils suivent la formation du prix sur les marchés de futures et la base du carry, et ils comparent la prévision des analystes à ce que les instruments de marché ont déjà voté. C’est là que se fabrique le prix réel: dans la liquidité, la régulation et la macro, pas dans le ratio stock-to-flow.
Un ordre de grandeur aide à saisir le décalage. Au rythme post-2024, le réseau émet environ 450 bitcoins par jour, soit, au cours actuel, à peu près 30 millions d’euros de nouvelle offre quotidienne. C’est une goutte d’eau: une seule journée de flux entrants ou sortants des ETF américains, ou une phrase de Kevin Warsh en conférence de presse, déplace des sommes bien supérieures en quelques minutes. Le S2F concentre toute son attention sur le robinet de l’offre, le terme quasi négligeable de l’équation, et ignore l’océan de la demande.
Alors, pourquoi le S2F refuse-t-il de mourir ?
C’est la vraie énigme. Un modèle démenti par un facteur six, dont l’auteur a lui-même concédé un échec, et qui ignore la moitié de l’économie de la formation des prix, devrait avoir disparu. Il est pourtant toujours là, invoqué à chaque cycle. Plusieurs mécanismes expliquent cette survie de mort-vivant.
D’abord, la demande de certitude. Investir, c’est vivre dans l’incertitude, et l’incertitude est inconfortable. Le S2F offre l’antidote parfait: une table de correspondance qui remplace l’angoisse par une destination chiffrée. « Le prix va monter, c’est garanti par les mathématiques » est un message psychologiquement irrésistible, surtout en période de doute. Ensuite, l’infalsifiabilité comme stratégie de survie: parce que le modèle peut toujours dire « pas encore, attendez la fin du cycle », on ne peut jamais le déclarer mort en temps réel. Il se réfugie dans un futur qui recule à mesure qu’on avance.
Vient ensuite le biais du récit survivant: l’histoire de l’« or numérique plus rare que l’or » est plus collante que n’importe quelle donnée contraire, parce qu’une belle histoire se transmet mieux qu’un test de cointégration. S’ajoute le coût identitaire: beaucoup ont bâti une audience, une réputation, parfois un portefeuille sur ce modèle, et y renoncer publiquement revient à admettre une erreur coûteuse. Enfin, PlanB n’a jamais vraiment abdiqué: il maintient en 2026 une cible de 500 000 dollars de moyenne de cycle, environ 350 000 dollars début 2027 et plus d’un million après le halving de 2028. Tant que le prophète tient bon, la prophétie survit.
Il faut aussi comprendre pourquoi le modèle a semblé fonctionner un temps, car c’est ce souvenir qui entretient la foi. En 2020 et 2021, le S2F est devenu un point de ralliement (un point de Schelling): suffisamment d’acheteurs y ont cru pour que leurs achats valident, un moment, la trajectoire annoncée. La prophétie s’est réalisée à moitié, par pure réflexivité, avant de se retourner. Ce demi-succès initial est le plus toxique des héritages, car il a gravé dans les mémoires l’idée que le modèle avait « marché », juste avant qu’il ne coûte très cher à ceux qui l’ont suivi jusqu’au sommet.
Vitalik Buterin a posé le diagnostic le plus tranchant. En juin 2022, alors que le Bitcoin venait d’enfoncer la bande basse du S2F, il écrivait sur The Block: « les modèles financiers qui donnent aux gens un faux sentiment de certitude et de prédestination du ‘le-nombre-va-monter’ sont nuisibles et méritent toute la moquerie qu’ils reçoivent. » Le S2F ne survit pas parce qu’il fonctionne. Il survit parce qu’il rassure.
Les héritiers : la loi de puissance et l’arc-en-ciel
À mesure que le S2F perdait en crédibilité, ses fidèles ont migré vers d’autres cartes déterministes, présentées comme des successeurs plus sérieux. La plus populaire est la loi de puissance (power law) de Giovanni Santostasi, qui relie le prix non plus à la rareté mais au temps écoulé depuis le bloc de genèse, via une relation en puissance (le prix croît comme le temps élevé à une puissance proche de 5,8). Sur un graphique log-log, le Bitcoin évolue dans un couloir remarquablement stable, et il faut le reconnaître, cette courbe a mieux vieilli que le S2F. Le « rainbow chart », avec ses bandes colorées d’achat et de vente, appartient à la même famille.
Mais l’héritier partage le péché originel du parent. La loi de puissance reste un ajustement de courbe sur le passé, sans la moindre variable de demande. La remarque de Klippsten, « juste le prix en fonction du temps », la vise d’ailleurs tout autant que le S2F: c’est littéralement une fonction du temps. Meilleure géométrie, même épistémologie. Substituer le temps à la rareté ne corrige pas l’aveuglement de fond, à savoir l’absence des acheteurs, des flux et de la liquidité dans l’équation. Ce n’est pas une évasion hors du déterminisme, c’est le même déterminisme dans un plus joli costume.
Le vrai progrès, s’il existe, ne viendra pas d’une courbe plus élégante, mais d’un changement de question. Les approches on-chain (coût de base des détenteurs, MVRV, offre dormante) ou les cadres de flux (entrées nettes des ETF, primes des trésoreries, liquidité globale) ont au moins le mérite d’observer la demande réelle, quitte à renoncer à la fausse précision d’une prédiction unique. Elles ne promettent pas un prix pour décembre 2028; elles décrivent un état du marché ici et maintenant. C’est moins spectaculaire, et beaucoup plus honnête.
Comment lire un modèle de prix sans se faire piéger
Au-delà du seul S2F, cette affaire offre une grille de lecture réutilisable pour n’importe quelle prédiction chiffrée. Avant d’accorder le moindre crédit à un modèle, quelques questions suffisent à faire le tri.
- Contient-il une variable de demande ? Un modèle qui ne regarde que l’offre est, au mieux, une moitié d’histoire.
- Est-il falsifiable ? Une prédiction sans seuil ni date, ou avec une fourchette de un à huit, n’est pas une prédiction: c’est un horoscope.
- Distingue-t-il l’échantillon d’estimation de l’échantillon de test ? Un R² éblouissant sur le passé (in-sample) ne dit presque rien du futur (out-of-sample).
- Bat-il l’achat-conservation (buy-and-hold) et l’investissement programmé (DCA) ? Sinon, sa valeur pratique est nulle.
- Se recalibre-t-il après chaque échec ? Le réajustement permanent est la signature du caméléon.
- Quelle est la taille de l’échantillon ? Quatre halvings ne font pas une loi de la nature.
Le régulateur français dit, à sa manière, la même chose. L’Autorité des marchés financiers rappelle aux particuliers que les crypto-actifs sont des placements à haut risque, sans valeur intrinsèque garantie, et que les performances passées ne préjugent jamais des performances futures; elle souligne aussi, depuis la fin de la période transitoire MiCA pour les PSAN le 1er juillet 2026, que le nouveau cadre encadre les prestataires, pas la volatilité du sous-jacent. Un modèle de prix est une hypothèse à discuter, jamais une promesse à encaisser. Le S2F a rendu un service involontaire à l’écosystème: il a montré, grandeur nature, à quoi ressemble une fausse certitude, et combien elle coûte à ceux qui la prennent pour argent comptant.
Foire aux questions
Qu’est-ce que le modèle stock-to-flow (S2F) du Bitcoin ?
Le stock-to-flow est un modèle de valorisation qui rapporte le stock existant de bitcoins (l’offre en circulation) au flux d’émission annuel. Popularisé par l’analyste anonyme PlanB en mars 2019, il postule que plus un actif est rare (stock élevé, flux faible), plus son prix devrait monter. Chaque halving divise par deux le flux, ce qui double le ratio et, selon le modèle, devrait multiplier la valorisation.
Pourquoi dit-on que le modèle S2F a échoué ?
Parce que ses prédictions les plus nettes ont été démenties. Le modèle plancher visait 98 000 dollars en novembre 2021 et 135 000 en décembre; le Bitcoin a clôturé ces deux mois bien plus bas, avant de tomber sous 16 000 dollars fin 2022. Le S2FX tablait sur une moyenne de 288 000 dollars pour 2020-2024, contre environ 34 000 réellement observés. Le halving d’avril 2024 a eu lieu comme prévu, mais le prix n’a pas suivi la trajectoire annoncée.
Qui est PlanB et que prédit-il en 2026 ?
PlanB est le pseudonyme d’un ancien investisseur institutionnel néerlandais qui n’a jamais révélé son identité. Il maintient en 2026 une cible moyenne d’environ 500 000 dollars (près de 440 000 euros) pour le cycle 2024-2028, avec une fourchette allant de 65 000 à 524 000 dollars, soit une bande si large qu’elle est difficile à réfuter.
La loi de puissance (power law) est-elle plus fiable que le S2F ?
La loi de puissance de Giovanni Santostasi, qui relie le prix au temps écoulé depuis le bloc de genèse, colle mieux aux données historiques que le S2F. Mais elle repose sur la même logique: un ajustement de courbe sur le passé, sans variable de demande. Une meilleure géométrie ne corrige pas l’angle mort de fond, à savoir l’absence des acheteurs, des flux et de la liquidité dans l’équation.
Faut-il utiliser le S2F pour investir dans le Bitcoin ?
Le S2F peut servir de repère narratif sur la rareté programmée du Bitcoin, mais pas de prévision de prix fiable. L’AMF rappelle que les crypto-actifs sont des actifs à haut risque, sans valeur intrinsèque, et que les performances passées ne préjugent pas des performances futures. Un modèle déterministe qui ignore la demande doit être traité comme une hypothèse, jamais comme une promesse.
Julien Marchand est rédacteur en chef adjoint chez HOGE Wire, où il couvre la macroéconomie, les marchés du Bitcoin et les modèles de valorisation crypto.