Offre d’ETH : EIP-8363 retirée, la rareté laissée au marché
La proposition EIP-8363, qui voulait décréter la rareté de l'ETH, a été retirée de l'upgrade Hegotá. Désormais, c'est le marché, pas le protocole, qui verrouille l'offre.
Pendant deux mois, tout le débat sur l’offre d’ether a tenu dans un seul acronyme : EIP-8363, surnommée la «taxe sur l’émission». L’idée consistait à décréter la rareté de l’ETH, en brûlant une part croissante des récompenses de validation jusqu’à ramener l’émission nette à zéro une fois la moitié de l’offre mise en staking. Le 1er octobre 2026, le verdict est tombé : la proposition a été retirée de l’upgrade Hegotá. Ethereum renonce, au moins pour ce cycle, à graver la rareté dans le protocole.
Ce retrait change le centre de gravité de toute l’analyse. Tant que la proposition restait sur la table, l’offre d’ETH était un sujet de politique monétaire : un paramètre que les développeurs pouvaient, en théorie, resserrer d’un vote. Avec son retrait, la question revient au marché. Et le marché, lui, verrouille déjà l’offre à un rythme que le protocole n’aurait pas osé imposer : environ 44 millions d’ETH stakés (un record), des réserves sur plateformes au plus bas depuis onze ans, des trésoreries d’entreprise qui accumulent par blocs de centaines de milliers d’unités.
Le décor de prix donne la mesure du paradoxe. Après un troisième trimestre historique (l’ETH a bondi d’environ 71 % sur le T3), l’ether se stabilise autour de 2 391 € (2 684 $), pour une capitalisation d’environ 292 milliards d’euros, selon CoinGecko. Il reste pourtant à près de 46 % sous son record d’août 2025. Et c’est précisément dans ce creux, loin de l’euphorie, que la gouvernance d’Ethereum a tranché la question la plus structurante pour le prix de long terme : qui décide de la rareté de l’ETH. Voici ce que le retrait d’EIP-8363 signifie vraiment, et ce qui gouverne l’offre désormais.
Le verdict : EIP-8363 quitte Hegotá
Présentée le 4 août 2026 par six chercheurs proches de l’Ethereum Foundation (pintail, Jérôme de Tychey, dapplion, pa7x1, Ladislaus von Daniels et Justin Drake), la «Tapered Issuance Burn» n’a jamais obtenu le statut PFI (Proposed for Inclusion), l’étape qui aurait fait d’elle une candidate officielle pour le prochain hard fork. Après la réunion All Core Devs du 6 août, de Tychey avait été invité à «envisager le retrait d’EIP-8363 de la liste d’inclusion pour Hegotá, au vu des retours de la communauté», rapporte defiprime. C’est désormais acté.
Le motif compte autant que la décision. Le retrait fait suite aux retours de l’équipe Protocol de l’Ethereum Foundation, pour qui tout changement de politique d’émission doit passer par un processus dédié, et non être glissé dans le périmètre d’un upgrade technique. Autrement dit, la communauté n’a pas rejeté le principe du «minimum viable issuance», cette doctrine qui veut qu’Ethereum n’émette que le strict nécessaire pour sa sécurité ; elle a rejeté la méthode et le calendrier. La proposition reste un brouillon (Draft), susceptible de revenir, mais par une porte plus large et plus lente.
Pour ses auteurs, l’urgence était réelle. De Tychey justifiait le calendrier serré par la saturation de la file d’attente des validateurs : sans intervention, l’ETH pourrait dépasser le seuil des 50 % mis en staking dès janvier 2028, selon ses projections relayées par defiprime. Son raisonnement : plus on attend, plus la correction sera brutale le jour où elle arrivera. Le réseau a choisi l’inverse, la patience, quitte à laisser le staking grimper sans garde-fou monétaire. Ce choix a des conséquences directes sur l’offre, que la suite détaille.
Rappel : ce que proposait la taxe sur l’émission
Comprendre ce qui a été écarté aide à comprendre ce qui reste. EIP-8363 ne touchait pas au calcul des récompenses de staking : il ajoutait, après coup, une déduction brûlée (détruite, pas redistribuée) à chaque époque. La fraction brûlée suivait une courbe simple, b = (D / 60 250 000)^1,5, où D est le total d’ETH stakés, détaille l’EIP officielle. Tant que le staking reste bas, la ponction est faible ; elle grimpe à mesure que D augmente, et atteint 100 % à 60,25 millions d’ETH stakés, soit environ 49,4 % de l’offre. À ce seuil, le rendement net de consensus tombe à zéro.
Pour éviter une fuite immédiate des validateurs, un amortisseur était prévu : le BASE_REWARD_FACTOR doublait de 64 à 128 au lancement, puis décroissait sur environ 18 mois (123 300 époques, en 65 paliers d’environ 8,6 jours). La réduction du rendement était donc étalée, pas appliquée d’un coup. Au rythme de staking actuel, la mesure aurait ramené le rendement net de consensus d’environ 2,6 % à environ 1,2 % au terme de la transition.
L’enjeu dépassait de loin le rendement des validateurs. EIP-8363 était le seul levier concret sur la table pour transformer une rareté «cassée» (on va y venir) en rareté «choisie». En le retirant, Ethereum ne laisse pas seulement filer un ajustement technique : il acte que, sur l’horizon visible, l’offre d’ETH ne sera pas resserrée par décision du protocole. Ce sont les forces de marché, et elles seules, qui décideront si l’ether devient plus rare ou non.
L’état de l’offre d’ETH en octobre 2026
Avant d’entrer dans les mécanismes, voici la photographie de l’offre au moment où le protocole choisit de ne pas intervenir. Chaque chiffre raconte une facette de la même histoire : une émission qui ne baisse pas, une circulation qui se resserre.
| Indicateur | Valeur (1er octobre 2026) | Lecture |
|---|---|---|
| Prix ETH | 2 391 € (2 684 $) | -46 % sous le record d’août 2025 |
| Capitalisation | ~292 Md€ (~328 Md$) | 2e actif crypto |
| Offre totale | ~122,1 M ETH | +~1,6 M depuis le Merge |
| ETH staké | ~44,0 M (~36 %) | Record historique |
| Émission nette | ~0 %/7 j (+0,2 à +0,8 %/an) | Légèrement inflationniste |
| Burn cumulé | >4,6 M ETH depuis août 2021 | Mais effondré depuis 2024 |
| Burn quotidien | ~60 ETH (base) + ~0,1 ETH (blobs) | 1 ETH brûlé pour ~100 émis |
| Réserves sur plateformes | ~14,9 M ETH | Plus bas depuis 11 ans |
| Trésoreries d’entreprise | ~7,9 M ETH | BitMine en tête (6,0 M) |
| ETF spot US (ETHA) | ~9,8 Md$ d’actifs | >10 Md$ d’entrées au T3 |
La tension saute aux yeux. L’offre totale continue de progresser lentement, tandis que l’offre réellement disponible à la vente se contracte. C’est ce grand écart, et non un chiffre isolé, qui définit la dynamique de l’ETH en 2026. Le protocole vient d’annoncer qu’il n’ajouterait pas sa main à l’un des deux plateaux de la balance.
Il faut d’ailleurs distinguer deux offres, que l’on confond souvent. L’offre «comptable», celle que publient les trackers, englobe chaque ETH existant, staké ou non. L’offre «flottante», celle qui fixe réellement le prix à la marge, ne compte que les unités prêtes à changer de mains. En 2026, ces deux courbes divergent franchement : la première monte doucement, la seconde se contracte vite. Le retrait d’EIP-8363 ne touchait que la première, l’émission ; or l’essentiel de l’action se joue sur la seconde, le flottant, que le protocole ne contrôle pas.
La mécanique automatique : l’émission l’emporte (encore) sur le burn
L’offre d’ETH est gouvernée par deux forces opposées. D’un côté, l’émission : le protocole crée de l’ether pour rémunérer les validateurs, à hauteur d’environ 0,8 % par an en brut. Cette émission croît lentement avec le nombre de validateurs (proportionnelle à la racine carrée du total staké). De l’autre, le burn : depuis l’EIP-1559 (août 2021), une partie des frais de base de la couche principale est détruite à chaque bloc. Entre 2022 et début 2024, le burn dépassait souvent l’émission : l’ETH était déflationniste, et la communauté parlait d’«ultrasound money», la monnaie «ultra-saine» forgée par Justin Drake.
Ce moteur s’est enrayé. Depuis la mise à jour Dencun (mars 2024) et ses blobs, qui ont rendu les transactions des couches 2 (L2) jusqu’à cent fois moins chères, l’activité a migré hors de la couche principale. Les frais de base y tombent souvent sous 1 gwei, et le burn quotidien s’est effondré, à environ 60 ETH issus des frais de base et 0,1 ETH des blobs, selon une revue de l’offre de Bitget. Pour environ 100 ETH émis, 1 seul est brûlé. Résultat : l’émission nette est repassée en territoire légèrement positif, un constat que confirme le compteur d’ultrasound.money, à environ 0 % sur sept jours mais positif sur l’année.
C’est ici que le retrait d’EIP-8363 pèse de tout son poids. Le burn automatique ne reviendra pas de lui-même : il dépend d’une activité sur la couche principale que le scaling a précisément déplacée ailleurs. La seule proposition qui promettait de compenser cette panne par une baisse d’émission vient d’être écartée. Le statu quo inflationniste modéré est donc, de fait, figé pour les prochains trimestres. L’ETH n’est plus «ultrasound» ; il est redevenu une monnaie à émission faible mais positive, et ce par défaut, pas par choix actif.
Fusaka, le plancher et le mirage d’un burn ressuscité
On objectera que le protocole a déjà tenté de colmater la fuite. La mise à jour Fusaka, activée sur le réseau principal le 3 décembre 2025, embarquait l’EIP-7918, qui instaure un plancher sur le prix de base des blobs. L’objectif : empêcher que le burn lié aux blobs ne tombe à zéro quand la demande de données des L2 est faible. Fidelity a modélisé un surcroît de burn réel mais modeste. C’est un garde-fou, pas une restauration.
Pour saisir pourquoi le burn ne repart pas, il faut voir qu’Ethereum vit désormais avec deux marchés de frais. Le premier, celui de l’exécution sur la couche principale, applique l’EIP-1559 : sa part de base est brûlée. Le second, celui des blobs introduits par Dencun, fonctionne à part et reste la plupart du temps proche de zéro, faute de congestion. Comme l’activité se règle de plus en plus sur ce second marché, bon marché par conception, la part brûlée fond. Le plancher de Fusaka relève un peu le prix des blobs, mais il ne ramène pas l’exécution sur la couche principale, seule capable de nourrir un burn significatif.
Le problème est structurel, et presque ironique. La même mise à jour a aussi déployé PeerDAS (EIP-7594), qui multiplie la capacité de données disponible pour les L2, donc encourage encore plus d’activité à quitter la couche principale. Fusaka rend Ethereum plus performant et moins cher, ce qui est une victoire d’ingénierie ; mais chaque transaction qui s’exécute sur un rollup plutôt que sur la couche principale est une transaction qui ne brûle presque rien. Le succès du scaling est la cause directe de la panne du burn. Aucun plancher technique ne renversera cette logique tant que l’essentiel de l’usage vit sur les L2.
C’est pourquoi le débat avait basculé du burn vers l’émission. Si l’on ne peut plus détruire assez d’ETH par les frais, la seule autre voie vers la neutralité monétaire est d’en créer moins. EIP-8363 était exactement cela : l’aveu que la rareté «automatique» appartient au passé, et qu’il faudrait désormais la piloter. Son retrait laisse Ethereum sans mécanisme actif de rareté, à la merci de la demande.
Glamsterdam arrive le 6 octobre : ePBS, BAL et la question du burn
Le prochain rendez-vous technique est imminent. L’upgrade Glamsterdam s’active sur le testnet Sepolia le 6 octobre 2026, à 13h53 UTC, première grande étape avant un déploiement sur le réseau principal visé au quatrième trimestre 2026 (date non confirmée), selon KuCoin. Deux briques dominent.
La première, l’EIP-7732 (ePBS, pour enshrined proposer-builder separation), inscrit la séparation entre proposeur et constructeur de blocs directement dans la couche de consensus. Le proposeur place dans le bloc l’engagement d’un constructeur, qui révèle ensuite le contenu du bloc, le protocole gérant le paiement. Concrètement, cela réduit la dépendance aux relais MEV intermédiaires et donne aux validateurs plus de temps pour vérifier les blocs. La seconde, l’EIP-7928 (block-level access lists), enregistre les comptes et emplacements de stockage touchés par chaque bloc, ce qui autorise une validation parallèle des transactions et un calcul d’état plus efficace.
Pour l’offre, la question est simple : Glamsterdam relance-t-il le burn ? La réponse honnête est «probablement pas de façon décisive». En augmentant la capacité d’exécution de la couche principale, l’upgrade pourrait théoriquement y ramener de l’activité, donc des frais de base brûlés, surtout si les actifs du monde réel (RWA) ou de nouveaux usages institutionnels s’y installent. Mais la trajectoire de fond reste la même : l’architecture modulaire d’Ethereum pousse l’usage vers les L2. Glamsterdam optimise le moteur ; il ne change pas la direction du trafic. Le burn restera une variable de second ordre face aux verrous de marché.
Le dernier fork normal : la fenêtre monétaire se referme
Il y a une raison plus profonde de prendre au sérieux l’exigence d’un «processus dédié» pour l’émission. Dans un essai publié le 27 septembre, «The Cryptographic World Computer», Vitalik Buterin a laissé entendre que le hard fork suivant Hegotá (prévu en 2027) pourrait être le dernier fork «normal» d’Ethereum, celui dont les fonctionnalités restent intelligibles à un développeur de la première heure. Au-delà, la feuille de route bascule vers les STARK récursifs, la résistance quantique et une architecture hybride : «Ce n’est vraiment plus seulement une blockchain. C’est une architecture hybride qui combine blockchains et cryptographie moderne», écrit-il, selon CoinReporter.
La conséquence est contre-intuitive mais lourde. Si les forks «ordinaires», ceux où l’on ajuste des paramètres économiques, se raréfient, alors les occasions de modifier l’émission au détour d’une mise à jour technique se raréfient elles aussi. C’est exactement ce que réclament les tenants du «processus dédié» : sortir la politique monétaire du calendrier des upgrades, pour en faire un débat de gouvernance à part entière. Le retrait d’EIP-8363 n’est donc pas un simple report ; c’est le signe qu’Ethereum traite désormais sa monnaie comme un choix social explicite, pas comme une ligne de code qu’on patche en passant.
La vraie rareté vient du marché : les trois verrous
Puisque le protocole s’abstient, regardons qui retire l’ETH de la circulation. Trois verrous se superposent, et tous trois se sont resserrés en 2026. Le premier est le staking : environ 44 millions d’ETH immobilisés, un verrou «dur» car en sortir suppose de passer par une file d’attente. Le deuxième, les trésoreries d’entreprise (DAT), qui détiennent près de 7,9 millions d’ETH. Le troisième, les ETF spot américains, qui ont capté plus de 10 milliards de dollars d’entrées sur le seul troisième trimestre.
En face, le flottant réellement vendable se résume aux réserves détenues sur les plateformes d’échange. Elles sont tombées à environ 14,9 millions d’ETH, un plus bas de onze ans, contre 21,3 millions à la mi-2025, soit 6,4 millions retirés en quatorze mois, selon les données CryptoQuant relayées par Finbold. C’est ce stock, environ 12 % de l’offre, qui constitue le vrai carburant d’un mouvement de prix. Nous avons détaillé ailleurs pourquoi les flux entrants et sortants des plateformes en disent souvent plus long que le volume affiché.
| Verrou | Taille approx. | Type de verrou | Réversibilité |
|---|---|---|---|
| Staking | ~44,0 M ETH (~36 %) | Dur (file d’attente) | Lente (sortie en jours/semaines) |
| Trésoreries (DAT) | ~7,9 M ETH | Stratégique | Variable (risque mNAV) |
| ETF spot US | ~4 à 5 M ETH équivalents | Allocataire | Rapide (rachats quotidiens) |
| Réserves plateformes | ~14,9 M ETH | Flottant vendable | Immédiate |
Ce dernier point est crucial pour ne pas se tromper d’ordre de grandeur. BitMine stake environ 85 % de ses ETH ; cet ether figure donc à la fois dans le poste «staking» et dans le poste «trésoreries». De même, une partie de l’ETH des ETF est conservée en custody chez des acteurs qui, demain, pourraient proposer du staking. Les trois verrous ne s’additionnent pas ; ils décrivent le même ETH sous des angles différents. Le message reste néanmoins clair : le marché immobilise l’offre bien plus efficacement qu’aucune EIP ne l’aurait fait.
Le staking à un niveau record, malgré un rendement au plus bas
Le staking est le cœur du verrou, et il défie l’intuition économique. Le ratio a atteint un record historique, environ 36 % de l’offre (près de 44 millions d’ETH), alors même que le rendement de base est tombé à environ 2,5 %, son plus bas sur trois ans, auquel s’ajoutent 0,5 à 1 % de revenus MEV. En bonne logique, un rendement qui baisse devrait décourager de nouveaux dépôts. C’est l’inverse qui se produit.
Pourquoi ? Parce que les nouveaux stakers ne raisonnent pas en rendement marginal. Les ETF à staking, autorisés depuis le classement des récompenses comme non-valeurs mobilières par la SEC et la CFTC en mars 2026, injectent une demande réglementée et peu sensible au taux. Les trésoreries comme BitMine stakent quasi systématiquement leur position pour en tirer un revenu. La part des investisseurs institutionnels dans le staking a nettement progressé au premier semestre. Et le staking liquide permet de verrouiller l’ETH tout en gardant un jeton négociable. Autant de flux structurels qui ignorent le signal de rendement.
Mike Silagadze, patron d’ether.fi, résume la mécanique d’une phrase devenue un mantra du secteur : «les gens qui stakent leur ETH ne le vendent pas». Le staking n’est pas un placement que l’on arbitre au jour le jour ; c’est un retrait quasi définitif de l’offre en circulation. La file d’attente des validateurs sert de référendum en temps réel : tant que l’entrée reste pleine et la sortie quasi nulle, le marché vote pour l’immobilisation. C’est exactement l’effet que le protocole aurait cherché à provoquer, obtenu ici sans la moindre ligne de code.
Deux rouages expliquent la robustesse de ce verrou. D’abord la file d’attente : entrer dans le staking ou en sortir prend des jours, parfois des semaines, ce qui transforme une décision d’allocation en engagement durable et lisse les mouvements de court terme. Ensuite le staking liquide, qui a levé le principal frein : le déposant reçoit un jeton négociable (un LST) utilisable en DeFi, de sorte qu’immobiliser son ETH ne revient plus à renoncer à toute liquidité. Résultat, le staking capte une demande qui, autrefois, serait restée sur les plateformes, prête à vendre au premier soubresaut.
La révolte des builders a gagné (pour l’instant)
Si EIP-8363 a été retirée, c’est d’abord parce qu’une partie bruyante et influente de l’écosystème s’y est opposée frontalement : les builders, ceux qui construisent les applications. Leur chef de file public a été Stani Kulechov, fondateur d’Aave, le plus grand protocole de prêt on-chain. Son argument central, relayé par defiprime : un rendement de staking ramené à zéro «rend les stratégies d’emprunt d’ETH largement non viables et tue les cas d’usage de rendement pour l’ETH». Pour la DeFi, où l’ETH sert de collatéral et de brique de rendement, c’était un coup direct.
Sa critique la plus fine visait l’effet pervers de la mesure : «Un régime à rendement nul accélère la captation qu’il prétend dissuader. Il élimine tous ceux qui stakent pour un rendement économique et laisse le terrain aux entités qui stakent pour des raisons structurelles, réglementaires ou produit.» Autrement dit, couper le rendement ne décentraliserait pas le staking ; il en chasserait les petits acteurs et le livrerait aux institutions. Le débat sur la santé du crédit on-chain, que nous suivons dans notre dossier sur la guerre des coffres entre Aave et Morpho, s’est invité au cœur de la politique monétaire d’Ethereum.
Le reproche portait aussi sur la méthode. «EIP publiée avec 48 heures de préavis pour commentaires. En réalité 4 mois avant mise en production. Pour un changement majeur de l’économie du réseau», a tancé Silagadze. Face à cette fronde, Jérôme de Tychey a maintenu que la fenêtre se refermait, mais a accepté le retrait et le renvoi vers un processus plus large. Il faut lire ce dénouement pour ce qu’il est : non pas l’abandon de l’idée du «minimum viable issuance», qui reste la doctrine officielle de la Fondation, mais le report d’une exécution jugée trop rapide. Le sujet reviendra, probablement sous une forme plus consensuelle. L’offre d’ETH vit un sursis, pas une résolution.
Rareté décrétée contre rareté programmée : ce que le retrait révèle
L’épisode met en lumière une différence fondamentale, souvent mal comprise, entre l’ETH et le Bitcoin. La rareté du Bitcoin est «programmée» : 21 millions d’unités, un halving tous les quatre ans, une courbe d’émission inscrite dans le protocole et quasi impossible à modifier. Cette rigidité est précisément ce qui en fait, pour ses partisans, une réserve de valeur crédible. Nous avons disséqué ce socle dans notre analyse du modèle stock-to-flow et du coût de production : la rareté y est une constante, pas une variable.
La rareté de l’ETH, elle, est «décrétée», c’est-à-dire discrétionnaire et gouvernée. Le retrait d’EIP-8363 vient de le confirmer de la manière la plus nette : l’émission d’ETH est un choix social, révisable dans les deux sens, par la délibération humaine. C’est un double tranchant. D’un côté, la flexibilité est un atout : Ethereum peut ajuster sa politique pour préserver la sécurité ou la décentralisation, là où Bitcoin est condamné à vivre avec sa courbe quoi qu’il arrive. De l’autre, c’est une source d’incertitude : un investisseur ne peut pas «programmer» la rareté de l’ETH comme celle du BTC, puisqu’elle dépend d’un vote futur.
Le paradoxe de 2026 est que cette rareté «décrétée» produit, pour l’instant, moins de rareté que la rareté «programmée» du Bitcoin, l’émission d’ETH étant nette positive quand celle du BTC ralentit mécaniquement. Mais sur le terrain du flottant, l’ETH se comporte à l’inverse : il se concentre et s’immobilise par incitation (staking, trésoreries), là où le Bitcoin se disperse par inertie. Le retrait d’EIP-8363 fige ce portrait : côté protocole, rien ne bouge ; côté marché, tout se resserre.
Le contexte macro : des taux qui changent le calcul
Le choix de ne pas toucher à l’émission se fait dans un environnement de taux inhabituel pour la crypto. La Réserve fédérale a relevé ses taux de 25 points de base le 16 septembre, à 3,75-4,00 %, sa première hausse depuis 2023, tandis que la Banque centrale européenne a porté son taux de dépôt à 2,50 % le 10 septembre. Le rendement du 10 ans américain a frôlé 5 %, au plus haut depuis 2007. Dans ce contexte, un rendement de staking à 2,5 % paraît maigre face à un actif sans risque mieux rémunéré.
Et pourtant, les réserves sur plateformes continuent de se vider et le staking bat des records. Cela signale une demande structurelle qui domine l’arbitrage de taux : les acheteurs d’ETF, les trésoreries et les institutions ne comparent pas leur position à un bon du Trésor à trois mois. Tom Lee, président de BitMine, dont la société détient désormais plus de 6 millions d’ETH (environ 4,9 % de l’offre), estime que les institutions restent sous-exposées à la crypto et ajouteront à leurs positions d’ici la fin 2026. Ce sont ces acheteurs peu sensibles aux taux qui absorbent le flottant ; nous avons montré comment les grandes adresses ont absorbé le choc Fed-CLARITY plutôt que de vendre dans la panique, et comment les flux d’ETF révèlent qui achète vraiment ces records.
Pour l’investisseur français, le cadre reste celui de MiCA. Depuis le 1er juillet 2026, le régime transitoire des PSAN a pris fin : les prestataires doivent détenir l’agrément CASP, faute de quoi l’AMF exige une liquidation ordonnée de leur activité. L’exposition à l’ETH passe par un CASP agréé ou par des ETP/ETN cotés (il n’existe pas d’ETF spot au format UCITS en Europe) ; les plus-values relèvent du prélèvement forfaitaire unique à 30 %. Point essentiel pour ce dossier : l’AMF supervise les prestataires, pas le protocole. La politique d’émission d’Ethereum, elle, se décide sur GitHub et dans les appels All Core Devs, hors de portée de tout régulateur.
Trois scénarios pour l’offre d’ETH d’ici fin 2027
Le retrait d’EIP-8363 ne gèle pas l’avenir ; il en redistribue les probabilités. Voici trois trajectoires, du plus probable au plus extrême, pour l’offre d’ETH sur les quinze prochains mois.
| Scénario | Moteur | Offre nette | Flottant |
|---|---|---|---|
| Central : statu quo organique | Émission faible, burn au plancher, verrous de marché actifs | +0,2 à +0,8 %/an | Se resserre (staking vers 40 %+) |
| Rareté relancée | Burn qui repart (RWA/activité L1) ou EIP-8363 bis adoptée via un processus dédié | ~0 % ou négative | Se vide fortement |
| Inflation persistante | Staking qui plafonne, demande ETF/trésoreries qui faiblit | Vers +1 %/an | Se re-remplit (ventes DAT) |
Le scénario central est celui de l’inertie : l’émission reste légèrement positive, le burn ne se réveille pas, mais les verrous de marché continuent d’assécher le flottant, si bien que la rareté «ressentie» s’accroît sans que la rareté «comptable» ne change. Le scénario de rareté relancée suppose soit un retour de l’activité sur la couche principale (peu probable à court terme), soit l’adoption d’une version révisée d’EIP-8363 par le fameux processus dédié : c’est la voie la plus propre vers une offre nette nulle ou négative. Le scénario d’inflation persistante est le risque baissier : si le staking plafonne et que les trésoreries, sous pression de leur décote (mNAV), se mettent à vendre, le flottant se re-remplit et le récit de la rareté s’effrite.
Pour suivre cette partie qui se joue désormais sur le marché plus que dans le code, cinq cadrans suffisent à garder le cap.
- Le processus dédié sur l’émission. Une EIP-8363 révisée, ou tout cadre formel de politique monétaire, serait le véritable retour du levier protocolaire. À surveiller sur les forums et les appels All Core Devs.
- Glamsterdam sur le réseau principal. Après Sepolia le 6 octobre, la date de déploiement principal et l’effet réel d’ePBS sur la répartition du MEV et sur le burn.
- Le ratio de staking vers 50 %. Le seuil symbolique qui ravivera le débat sur l’émission. Chaque point de pourcentage gagné rapproche l’échéance.
- Les réserves sur plateformes. Le vrai flottant vendable. Tant qu’elles baissent, le choc d’offre reste possible ; un rebond signalerait un retour des vendeurs.
- Les flux ETF et trésoreries. La demande qui absorbe l’offre. À surveiller de près : le risque de décote (mNAV) des trésoreries comme BitMine, qui pourrait transformer des acheteurs en vendeurs.
Ce que le marché a tranché à la place du protocole
En retirant EIP-8363, Ethereum a répondu à la question la plus structurante de l’année, «qui décide de la rareté de l’ETH ?», par une esquive assumée : pas le protocole, pas maintenant. La monnaie d’Ethereum reste un choix de gouvernance, et ce choix a été, cette fois, de ne pas choisir. Le vide laissé par le protocole n’est pas resté vacant une seconde : le staking record, les trésoreries et les ETF immobilisent déjà l’offre bien plus vite qu’aucune EIP ne l’aurait fait, pendant que le burn automatique reste en panne et que Glamsterdam optimise un moteur dont le trafic file vers les L2.
Pour l’investisseur, la leçon est double. D’abord, la rareté de l’ETH se joue désormais sur le flottant, pas sur l’émission : surveillez les réserves des plateformes et les flux de demande, pas seulement le compteur d’ultrasound.money. Ensuite, le sursis n’est pas une résolution : le principe du minimum viable issuance n’a pas été enterré, seulement ajourné. La prochaine fois qu’une proposition de ce genre reviendra, par le processus dédié que réclame la Fondation, le débat sur l’offre d’ETH repartira de zéro. D’ici là, c’est le marché qui tient la plume.
Questions fréquentes
EIP-8363 est-elle définitivement abandonnée ?
Non. Elle a été retirée de l’upgrade Hegotá, mais reste un brouillon (Draft) qui pourrait revenir via un processus dédié à la politique d’émission. Le principe du minimum viable issuance n’est pas rejeté, seulement la méthode et le calendrier jugés trop rapides.
L’ETH est-il inflationniste ou déflationniste en 2026 ?
Légèrement inflationniste. Depuis la mise à jour Dencun de mars 2024, le burn s’est effondré à environ 60 ETH par jour, et l’émission nette est quasi nulle sur sept jours mais positive sur l’année, de l’ordre de +0,2 à +0,8 %. L’ère de l’ultrasound money est en pause.
Qu’apporte Glamsterdam à l’offre d’ETH ?
Glamsterdam, activé sur le testnet Sepolia le 6 octobre 2026, introduit l’ePBS et les listes d’accès par bloc. Il augmente la capacité d’exécution mais ne restaure pas mécaniquement le burn, l’essentiel de l’activité restant sur les couches 2.
Combien d’ETH est verrouillé hors du marché ?
Environ 44 millions d’ETH sont stakés (près de 36 % de l’offre) et près de 7,9 millions sont détenus par des trésoreries d’entreprise, tandis que les réserves sur plateformes sont tombées à environ 14,9 millions, un plus bas de onze ans. Attention au double comptage : l’ETH des trésoreries est souvent aussi staké.
Comment s’exposer à l’ETH depuis la France ?
Via un prestataire agréé CASP sous MiCA, ou via des ETP/ETN cotés, car il n’existe pas d’ETF spot au format UCITS en Europe. Les plus-values relèvent du prélèvement forfaitaire unique à 30 %. L’AMF supervise les prestataires, pas le protocole lui-même.
Par Priya Reddy, rédactrice chez HOGE Wire. Publié le 1er octobre 2026. Cet article est une analyse, pas un conseil en investissement.