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● Markets

Trésoreries crypto : vendre son Bitcoin pour rester crédible

Metaplanet a vendu 10 000 bitcoins pour en racheter 11 000, à perte, afin de prouver sa solvabilité. L'accès au capital a remplacé la prime comme juge des trésoreries crypto.

Au troisième trimestre 2026, Metaplanet a vendu 10 000 bitcoins pour environ 789 millions de dollars, puis en a racheté 11 000 pour près de 949 millions. L’entreprise japonaise a donc payé quelque 160 millions de dollars de plus pour revenir, à 1 000 bitcoins près, à son point de départ. Un aller-retour coûteux, délibéré, et parfaitement rationnel. Ce n’était ni une erreur de trading ni une tentative de market timing manquée : c’était une démonstration, adressée aux agences de notation et aux investisseurs obligataires.

Cette opération, racontée par The Block, résume à elle seule ce qui a changé pour les sociétés de trésorerie crypto (les Digital Asset Treasuries, ou DAT). Pendant deux ans, une seule question comptait : quelle prime le marché accorde-t-il à l’action par rapport au bitcoin qu’elle détient ? En 2026, cette question a cédé la place à une autre, bien plus prosaïque : qui peut encore lever des fonds, et à quelles conditions ? La prime a été remplacée par l’accès au capital comme juge de paix. Et quand la prime disparaît, lever de l’argent cesse d’être un automatisme pour devenir une épreuve.

Au moment d’écrire ces lignes, le bitcoin s’échange autour de 74 000 euros (près de 83 000 dollars) et l’ether autour de 2 170 euros (environ 2 430 dollars), selon CoinGecko, avec un euro à peu près à 1,118 dollar d’après Trading Economics. Un an après le choc d’octobre 2025, le marché n’est pas en crise, mais il n’est pas non plus en pleine euphorie. C’est précisément dans ce régime tiède, ni krach ni rallye, que la vraie solidité d’un modèle se révèle.

La prime n’est plus le juge de paix

Le mécanisme des trésoreries crypto repose sur un indicateur, le mNAV (multiple to Net Asset Value), c’est-à-dire le rapport entre la valeur d’entreprise (ou la capitalisation boursière) et la valeur de marché des cryptos détenues. Tant que ce multiple reste supérieur à 1, une société peut émettre des actions ou des obligations convertibles au-dessus de la valeur nette de ses actifs, acheter davantage de crypto, et augmenter ainsi le nombre de bitcoins par action. C’est le fameux flywheel, le volant d’inertie qui, pendant la phase haussière, semblait tourner tout seul.

Ce volant s’est arrêté. D’après un recensement relayé par Cointelegraph, seules 4 des 20 plus grandes DAT par encours s’échangeaient encore au-dessus d’un mNAV de 1 : Bit Digital, Strive, Hyperliquid Strategies et BitMine. Autrement dit, la grande majorité des sociétés cotées qui détiennent du bitcoin ou de l’ether valent aujourd’hui en Bourse moins que leur propre trésor. Quand une société cote sous la valeur de ses cryptos, émettre de nouvelles actions pour acheter encore plus de crypto dilue les actionnaires existants sans rien leur apporter en échange. Le volant tourne alors à l’envers.

Will Owens, analyste chez Galaxy Digital, résume la mécanique sans détour auprès de Cointelegraph : « If the premium collapses, or worse, flips to a discount, the model begins to break. » En clair : dès que la prime s’effondre ou, pire, se transforme en décote, le modèle commence à se gripper. Nos lecteurs qui ont suivi la compression des primes mNAV cet automne connaissent déjà le diagnostic. Ce qui est nouveau, c’est la réponse des entreprises : puisque la prime ne les finance plus, elles doivent prouver, dossier en main, qu’elles restent solvables et finançables autrement.

Metaplanet vend 10 000 bitcoins pour en racheter 11 000

Revenons à l’aller-retour japonais, car il est la clé de tout le reste. Selon le communiqué de la société, relayé par Bitcoin Magazine, Metaplanet a cédé 10 000 bitcoins pour environ 124,7 milliards de yens (près de 789 millions de dollars), avant d’en racheter 11 000 pour quelque 149,9 milliards de yens (environ 949 millions de dollars), à un prix moyen d’achat de 86 246 dollars. Le solde net ressort à 1 000 bitcoins supplémentaires, portant le trésor du groupe à 44 000 BTC au 30 septembre 2026. Avec ce chiffre, Metaplanet devient la deuxième trésorerie cotée au monde, devant Twenty One Capital et derrière la seule Strategy de Michael Saylor.

L’entreprise n’a pas caché ses motivations. Dans un communiqué cité par Bitcoin Magazine, elle écrit : « The transaction was intended to strengthen confidence in the company’s creditworthiness and broaden its access to future financing, including corporate bonds and preferred shares, with the ultimate objective of increasing the group’s bitcoin holdings. » L’objectif affiché est donc de renforcer la confiance dans sa solvabilité et d’élargir son accès au financement futur (obligations d’entreprise et actions de préférence), le tout pour pouvoir, à terme, acheter encore plus de bitcoins.

Le texte précise la logique : « It demonstrated, through an actual transaction, that the Group can convert its bitcoin into cash and hold cash in excess of the aggregate outstanding principal amount of its bonds, borrowings and other interest-bearing liabilities. » Traduit : l’opération a prouvé, par une vraie transaction et non une simulation, que le groupe peut transformer son bitcoin en liquidités, et détenir un montant de liquidités supérieur au principal total de ses obligations et de ses dettes. Le PDG Simon Gerovich l’a résumé sur X : « We converted Bitcoin into cash, exceeding the total outstanding principal of our bonds, borrowings and other interest-bearing debt. We held that cash, then bought back more Bitcoin than we sold. »

Pourquoi payer 160 millions pour une démonstration

Perdre 160 millions de dollars sur un aller-retour peut sembler absurde. Il ne l’est que si l’on confond une trésorerie crypto avec un fonds spéculatif. Metaplanet ne cherche pas à battre le marché sur un trade ; elle cherche à construire un bilan que des prêteurs accepteront de financer. Or, du point de vue d’une agence de notation ou d’un investisseur en obligations, un trésor en bitcoin que l’entreprise jure de ne jamais vendre a un défaut rédhibitoire : s’il ne peut pas être converti en cash pour rembourser une dette, il ne vaut presque rien dans l’analyse de crédit.

Simon Gerovich l’a formulé explicitement, d’après crypto.news : « rating agencies and credit investors want to know whether a Bitcoin treasury company can convert its holdings into cash to meet its obligations. » Les agences et les créanciers veulent savoir si une trésorerie bitcoin peut transformer ses avoirs en liquidités pour honorer ses engagements. Metaplanet a donc payé pour répondre à la question avant qu’on la lui pose, en citant le précédent d’un pair étranger (Strategy, sans le nommer) dont la notation d’émetteur avait justement été plombée par son refus affiché de vendre.

C’est là le renversement central de 2026 : la posture du hodler absolu, qui faisait la fierté marketing des trésoreries en 2024, est devenue un handicap financier. Promettre de ne jamais vendre un satoshi rassure la communauté, mais inquiète un comité de crédit. La nouvelle orthodoxie consiste à démontrer que l’on peut vendre, précisément pour n’avoir jamais à le faire sous contrainte. Vendre pour prouver qu’on n’a pas besoin de vendre : le paradoxe est le cœur du nouveau régime.

Le nouveau clivage : qui peut encore lever des fonds

Une trésorerie crypto se finance par trois robinets. Le premier est l’émission d’actions au fil de l’eau (les programmes dits ATM, at-the-market) : vendre régulièrement des titres nouveaux sur le marché pour acheter de la crypto. Le deuxième est la dette convertible : des obligations qui se transforment en actions si le cours monte assez. Le troisième est l’action de préférence perpétuelle : un instrument hybride qui verse un dividende élevé sans échéance de remboursement du principal. Chacun de ces robinets ne coule que sous certaines conditions, et c’est l’ouverture ou la fermeture de ces vannes qui sépare désormais les survivants des condamnés.

L’émission ATM ne fonctionne qu’au-dessus de 1x mNAV, sous peine de diluer à perte. Les convertibles supposent une volatilité et un cours assez élevés pour que l’option de conversion ait de la valeur. Les actions de préférence exigent, elles, que le marché croie à la capacité de l’émetteur à payer le coupon année après année, ce qui ramène directement à la question de la solvabilité. Le tableau ci-dessous récapitule qui a accès à quoi à la mi-octobre 2026.

Robinet de financementCondition d’ouvertureQui y a accès en octobre 2026
Actions ATM (au fil de l’eau)mNAV durablement supérieur à 1xStrategy, BitMine, une poignée d’autres
Obligations convertiblesCours et volatilité élevés, appétit du marchéStrategy, Metaplanet (via warrants), Capital B
Actions de préférence perpétuellesCrédibilité du coupon, solvabilité perçueStrategy (gamme STRK/STRF/STRD/STRC), Metaplanet en projet
Revenus d’exploitation (staking, crédit)Flux de trésorerie récurrents hors cryptoBitMine (staking), sociétés avec vrai métier

Ce tableau dessine une hiérarchie. En haut, les sociétés qui disposent encore de plusieurs robinets ouverts. En bas, celles qui n’en ont plus aucun et qui, faute de pouvoir lever, deviennent des cibles. Entre les deux, les entreprises qui, comme Metaplanet, se battent pour rouvrir des vannes en gagnant une crédibilité de crédit. Cette bataille pour le capital prolonge directement le thème que nous développions dans nos perspectives de fin 2026 sur le retour du levier : quand l’argent redevient cher, la capacité à se financer cesse d’être acquise.

Strategy accélère pendant que les autres attendent

Au sommet de cette hiérarchie trône toujours Strategy, l’ex-MicroStrategy de Michael Saylor. La société détenait 848 250 bitcoins au 12 octobre 2026, pour une valeur d’environ 70,6 milliards de dollars (près de 63 milliards d’euros), à un coût moyen de 75 444 dollars par bitcoin, soit un coût total d’environ 64 milliards de dollars, d’après The Block. Au cours actuel, cela représente environ 6,6 milliards de dollars de plus-value latente, le trésor ayant repassé son prix de revient.

La semaine du 5 au 11 octobre, Strategy n’a acheté que 250 bitcoins pour 21,5 millions de dollars, sa plus petite acquisition de 2026. Mais le signal n’est pas dans le montant : c’est le fait même de continuer d’acheter, quand presque tous les autres sont à l’arrêt, qui compte. L’opération a été financée par la vente de 125 183 actions MSTR (environ 21 millions de dollars) et une ponction marginale sur la réserve de cash. Dans le même temps, la société a racheté 1 932 145 actions de préférence STRC pour 192,4 millions de dollars, afin de défendre le cours de cet instrument autour de sa valeur nominale. Il lui resterait 18,8 milliards de dollars d’actions MSTR disponibles à l’émission et une réserve en dollars de 4,88 milliards.

Michael Saylor a commenté l’achat d’une formule devenue rituelle : « There’s always room for more orange. » Il y a toujours de la place pour plus d’orange, la couleur du bitcoin. Derrière la désinvolture, le message est précis : tant que Strategy peut vendre des actions au-dessus de la valeur de son trésor et placer des préférentielles, elle reste la seule à faire tourner le volant à l’endroit. La duration de sa poche en dollars, ramenée à environ 3,5 ans selon KuCoin, témoigne d’une gestion de bilan qui ne doit plus rien à l’accumulation aveugle des débuts.

Metaplanet : gagner sa crédibilité de crédit

Metaplanet, elle, n’a pas encore cet accès confortable. Son coût moyen d’acquisition demeure supérieur au cours actuel d’environ 83 000 dollars, ce qui la laisse sous l’eau sur une large part de son trésor ; même ses rachats du troisième trimestre, à 86 246 dollars en moyenne, ont été réalisés au-dessus du cours d’aujourd’hui. Son action a longtemps coté sous la valeur de son propre trésor. D’où une stratégie entièrement tournée vers la reconquête de la confiance des créanciers, dont l’aller-retour de 11 000 bitcoins n’est que la pièce la plus spectaculaire.

Le reste du dispositif est tout aussi parlant. Selon crypto.news, la société a plafonné son endettement adossé au bitcoin à environ 10 % de la valeur nette de son trésor, un garde-fou volontaire qui tranche avec l’effet de levier agressif d’autres acteurs. Elle a annoncé vouloir financer l’essentiel de ses futurs achats par du capital permanent plutôt que par de la dette, avec les actions de préférence perpétuelles comme source principale. Enfin, en septembre, elle a réduit de 41,1 % le réservoir de dilution potentielle lié à son plan d’options dirigeants, le ramenant de 319,46 millions à 188,19 millions d’actions, après une fronde des actionnaires.

Ces trois gestes (plafond d’endettement, capital permanent, réduction de la dilution) composent un même message : discipline. Metaplanet cherche à obtenir une notation d’émetteur et à ouvrir les marchés obligataires et préférentiels, ce qui suppose de ressembler le moins possible à un pari à effet de levier sur le bitcoin et le plus possible à un bilan lisible. C’est un chemin lent, sans garantie de succès, mais c’est le seul qui permette de rouvrir des robinets de financement quand la prime boursière s’est évaporée. Transformer un trésor en liquidités mobilisables est devenu le vrai test de solidité : sans capacité à produire du cash, aucun bilan ne tient.

BitMine : le rendement comme substitut au crédit

Il existe une troisième voie, qui contourne entièrement le problème de la prime et du crédit : produire soi-même de la trésorerie. C’est le modèle de BitMine Immersion Technologies, présidée par Tom Lee, cofondateur de Fundstrat. L’entreprise détenait 6 028 946 ethers au 11 octobre 2026, soit environ 4,9 % de l’offre totale d’ETH, pour un ensemble crypto et liquidités de 16,2 milliards de dollars, incluant 214 bitcoins et 612 millions de dollars de cash, selon The Block et un communiqué officiel.

La différence tient dans un chiffre : 5 067 309 ethers, soit la grande majorité du trésor, sont mis en staking et génèrent un revenu annualisé d’environ 336 millions de dollars, qui pourrait atteindre 400 millions une fois l’intégralité des avoirs stakés. Ce flux récurrent finance l’exploitation sans jamais obliger BitMine à vendre de l’ether ni à émettre des actions dans l’urgence. Là où Strategy doit vendre un peu de bitcoin ou placer des préférentielles pour payer ses dividendes, BitMine encaisse un rendement natif. C’est d’ailleurs l’une des quatre seules grandes DAT à coter encore au-dessus de 1x mNAV. Pour comprendre la mécanique sous-jacente, voir notre dossier sur le virage onshore des plateformes crypto, où Hyperliquid Strategies figure justement parmi ces rares survivants au-dessus du NAV.

Tom Lee en tire une lecture résolument haussière. Cité par The Block, il estime : « We see the potential for this to be the largest ever crypto bull market. » Il met en avant le rôle des trésoreries dans la raréfaction de l’offre : « DATS represent essentially permanent supply removed from the crypto market and this dynamic is favorable ahead of the upcoming crypto bull cycle, particularly compared to the prior 2019-2021 period, when DATS were not a factor. » Les trésoreries retirent, selon lui, une offre quasi permanente du marché, un facteur absent du cycle précédent.

La majorité gelée, sous la barre du NAV

Pour chaque Strategy ou BitMine, il existe une dizaine de sociétés prises au piège. Cotant sous la valeur de leur trésor, elles ne peuvent plus émettre d’actions sans spolier leurs actionnaires ; sans prime, elles ne peuvent plus acheter de crypto ; et sans revenus d’exploitation, elles n’ont aucun flux pour servir une dette. Elles sont gelées. Leur seule variable d’ajustement devient le capital, qu’il s’agit désormais de défendre plutôt que de déployer, par des rachats d’actions ou par la recherche d’un repreneur.

Cet état de fait transforme le secteur en terrain de chasse. Wojciech Kaszycki, directeur de la stratégie du groupe de trésorerie BTCS, explique à Cointelegraph que les sociétés dotées d’un vrai métier (services de validation pour des réseaux, instruments de crédit public ou privé) génèrent des flux qui leur donnent un avantage décisif : elles peuvent racheter celles qui stagnent sous la valeur de leurs cryptos. Standard Chartered, de son côté, a prévenu d’une possible « widespread consolidation among digital asset treasury companies », une vague de consolidation généralisée. Le message converge : la sortie de crise passera davantage par des fusions-acquisitions que par des ventes forcées de crypto.

Cette nuance est capitale pour qui redoute un effondrement en chaîne. Un trésor gelé n’est pas un vendeur forcé tant que sa dette reste gérable ; c’est une cible. La pression s’exerce sur la structure de propriété, pas nécessairement sur le prix du bitcoin. Le risque systémique, longtemps agité sous le nom de « spirale de la mort », se dégonfle en un scénario plus banal de rachats et d’absorptions, où les actifs crypto changent de mains sans forcément être liquidés sur le marché.

Capital B : le test français de l’accès au capital

La France a son propre cas d’école. Capital B (ex-The Blockchain Group), basée à Puteaux et cotée sur Euronext Growth Paris, est la première trésorerie bitcoin cotée d’Europe continentale. Elle détenait environ 3 521 bitcoins fin septembre 2026, d’après le suivi de bitcointreasuries.net, avec l’objectif d’atteindre 15 000 bitcoins d’ici fin 2027. Son actionnaire de référence est éloquent : Adam Back, le PDG de Blockstream, a investi 7,6 millions d’euros pour une participation d’environ 17,64 %, comme l’a détaillé Cryptoast.

Capital B incarne la bataille pour l’accès au capital à l’échelle européenne. Cotant elle aussi sous la valeur de son trésor, elle a procédé à un regroupement d’actions à raison de 1 pour 10, effectif le 8 septembre 2026, pour redonner de la lisibilité à son titre, et elle travaille, d’après The Block, à un instrument de crédit adossé au bitcoin inspiré des préférentielles STRC de Strategy. Alexandre Laizet, son directeur de la stratégie bitcoin, pilote cette ingénierie financière. Toute la question est de savoir si une société de cette taille peut dupliquer les robinets de financement d’un géant comme Strategy sur un marché européen moins profond. Le tableau ci-dessous situe les principaux acteurs.

SociétéTrésor (oct. 2026)mNAVRéponse au nouveau régime
Strategy (MSTR)848 250 BTCAutour ou au-dessus de 1xAccélère, défend ses préférentielles
Metaplanet44 000 BTCSous 1x, en reconquêteVend pour prouver sa solvabilité
BitMine (BMNR)6,03 M ETHAu-dessus de 1xSurvit par le rendement du staking
Capital BEnviron 3 521 BTCSous 1xRegroupement, instrument de crédit en projet
Sequans0 BTCSans objetSortie complète du bitcoin

Sequans : quand une trésorerie française jette l’éponge

Il existe une quatrième voie, la plus radicale : partir. La France en offre aussi l’illustration. Sequans Communications, le concepteur parisien de puces pour l’internet des objets, a vendu ses 314 derniers bitcoins, achevant une sortie entamée au printemps via le remboursement de sa dette convertible, rapporte Cointelegraph. L’entreprise ne détient plus aucune crypto à son bilan. Entrée dans la trésorerie bitcoin au plus fort de l’engouement, elle en est ressortie une fois que la dette adossée à cette position est devenue plus lourde à porter que la conviction qui l’avait inspirée.

Le contraste avec Capital B est instructif. Deux sociétés françaises, deux trajectoires opposées : l’une double la mise et cherche à institutionnaliser son financement, l’autre solde sa position et retourne à son métier. Ce n’est pas une question de taille ou de nationalité, mais de nature : pour Sequans, le bitcoin était une diversification de trésorerie adossée à de la dette ; dès que le coût de cette dette a dépassé le bénéfice perçu, la sortie est devenue la décision de bon sens. Pour Capital B, le bitcoin est la raison d’être. Le même environnement de marché pousse donc les trésoreries vers des issues radicalement différentes selon qu’il s’agit de leur cœur de métier ou d’un simple placement.

La consolidation plutôt que la capitulation

En rassemblant ces quatre réponses (accélérer, prouver sa solvabilité, vivre du rendement, sortir), un paysage cohérent se dessine pour les douze prochains mois. Les sociétés dotées de flux d’exploitation ou d’un accès intact au capital absorberont progressivement celles qui sont gelées. Le secteur ne disparaîtra pas, mais il se concentrera. C’est le scénario que privilégient la plupart des analystes sérieux, qui insistent sur la différence entre une consolidation ordonnée et une liquidation de panique.

Geoffrey Kendrick, responsable de la recherche sur les actifs numériques chez Standard Chartered, répète depuis des mois que l’expansion des bilans par les trésoreries bitcoin est pratiquement terminée, les valorisations mesurées par le mNAV ne la justifiant plus, et qu’il faut selon lui s’attendre à une consolidation plutôt qu’à des ventes pures et simples. Le moteur marginal du prix du bitcoin, dans cette lecture, repasse du côté des flux des ETF plutôt que des achats des entreprises. Cette bascule macro recoupe largement le diagnostic de nos perspectives sur le cycle que la Fed a inversé.

Pour l’investisseur, le changement de focale est net. Hier, on comparait les primes pour choisir la trésorerie la plus survalorisée à shorter ou la plus décotée à acheter. Aujourd’hui, la bonne question est celle de la pérennité du financement : cette société peut-elle encore lever du capital dans douze mois, et à quel prix ? Une trésorerie capable de produire du cash, de plafonner sa dette et d’obtenir une notation vaut structurellement mieux qu’une autre affichant pourtant la même quantité de bitcoins.

AMF, MiCA et le vide réglementaire des trésoreries

Un point de droit souvent mal compris mérite d’être clarifié pour les lecteurs français. Le règlement européen MiCA encadre les prestataires de services sur crypto-actifs (les PSCA, c’est-à-dire la conservation, l’échange, la négociation pour le compte de tiers) ainsi que les émetteurs de jetons de monnaie électronique et de jetons adossés à des actifs. Il n’encadre pas les sociétés industrielles ou d’investissement qui se contentent de détenir du bitcoin ou de l’ether à leur bilan sans offrir de service crypto à des tiers.

Autrement dit, une trésorerie comme Capital B n’est pas supervisée par l’AMF en tant que PSCA au titre de son trésor bitcoin : elle l’est comme n’importe quel émetteur coté, au titre du droit boursier (prospectus, information financière, abus de marché), son titre s’échangeant sur Euronext Growth, un système multilatéral de négociation. Seule la négociation des crypto-actifs sous-jacents relève des règles d’abus de marché de MiCA (titre VI, articles 86 à 92), pleinement applicables dans l’Union depuis le 28 juillet 2026. Rappelons par ailleurs que la période transitoire du régime PSAN hérité de la loi PACTE s’est achevée le 1er juillet 2026, l’AMF ayant appelé les acteurs non conformes à une liquidation ordonnée.

Ce vide relatif a une conséquence directe sur notre sujet : la discipline d’une trésorerie crypto ne vient pas d’un régulateur sectoriel, mais du marché du crédit lui-même. En l’absence de ratios prudentiels imposés, ce sont les agences de notation, les investisseurs obligataires et les actionnaires qui jouent le rôle de garde-fou. La démonstration de liquidité de Metaplanet ou le plafond d’endettement qu’elle s’impose ne sont pas des obligations légales : ce sont des gages volontaires offerts à des créanciers, faute de quoi les robinets de financement restent fermés. La crédibilité, ici, se construit plus qu’elle ne se décrète, un peu comme pour les cabinets d’audit crypto dont la signature engage la réputation.

Comment lire la solidité d’une trésorerie crypto

Face à une trésorerie crypto en 2026, la grille de lecture a changé. Il ne s’agit plus seulement de comparer un cours à une quantité de bitcoins, mais d’évaluer la machine de financement qui se cache derrière. Voici les six questions qui séparent une trésorerie finançable d’une trésorerie condamnée à l’attente.

  • Accès au capital : la société peut-elle encore émettre des actions au-dessus de son NAV, ou placer des convertibles et des préférentielles à des conditions raisonnables ?
  • Flux d’exploitation : existe-t-il un revenu récurrent (staking, crédit, activité opérationnelle) qui couvre les charges sans vendre de crypto ?
  • Discipline de dette : l’endettement est-il plafonné par rapport au trésor, et les échéances sont-elles suffisamment éloignées ?
  • Démonstration de liquidité : l’entreprise a-t-elle prouvé, et pas seulement affirmé, qu’elle peut convertir sa crypto en cash supérieur à sa dette ?
  • Dilution : le nombre d’actions explose-t-il, et le plan d’options des dirigeants est-il tenu sous contrôle ?
  • mNAV : le titre cote-t-il au-dessus ou sous la valeur de son trésor, et depuis combien de temps dure cette situation ?

Aucune de ces questions ne portait réellement à conséquence tant que la prime restait généreuse ; toutes deviennent décisives dès qu’elle disparaît. C’est la leçon de l’automne 2026 : une trésorerie crypto n’est pas un simple coffre-fort à bitcoins, c’est une entreprise de financement dont le bilan doit rester finançable. Vendre dix mille bitcoins pour en racheter onze mille, loin d’être une lubie, est la forme la plus pure de cette nouvelle discipline. Le trésor n’a de valeur, pour un créancier, que s’il peut redevenir du cash au bon moment.

Foire aux questions

Pourquoi Metaplanet a-t-elle vendu 10 000 bitcoins pour en racheter 11 000 ?

Pour prouver aux agences de notation et aux investisseurs obligataires qu’elle peut convertir son bitcoin en liquidités dépassant sa dette totale, et ainsi élargir son accès au financement par obligations et actions de préférence. Le solde net de 1 000 bitcoins supplémentaires montre qu’elle a réinvesti au-delà de ce qu’elle avait vendu, portant son trésor à 44 000 bitcoins.

Qu’est-ce que le mNAV d’une trésorerie crypto ?

Le mNAV (multiple to Net Asset Value) est le rapport entre la valeur boursière d’une société et la valeur de marché des cryptos qu’elle détient. Au-dessus de 1x, elle peut émettre des actions pour acheter davantage de crypto sans diluer ses actionnaires ; sous 1x, toute nouvelle émission les dilue sans contrepartie.

Combien de bitcoins détient Strategy en octobre 2026 ?

Strategy détenait 848 250 bitcoins au 12 octobre 2026, pour une valeur d’environ 70,6 milliards de dollars et un coût moyen de 75 444 dollars par bitcoin. Elle reste de très loin la première trésorerie bitcoin cotée au monde, devant Metaplanet et Twenty One Capital.

Les trésoreries crypto sont-elles régulées par l’AMF en France ?

Une société qui se contente de détenir du bitcoin à son bilan n’est pas supervisée comme prestataire de services sur crypto-actifs au titre de MiCA ; elle l’est comme émetteur coté ordinaire (prospectus, information financière, abus de marché). Seule la négociation des crypto-actifs sous-jacents relève des règles d’abus de marché de MiCA, applicables dans l’Union depuis le 28 juillet 2026.

Qu’est-ce qui menace vraiment les sociétés de trésorerie crypto en 2026 ?

Le principal risque n’est pas une vente forcée de bitcoin, mais la perte d’accès au capital : cotant sous la valeur de leur trésor, la plupart ne peuvent plus lever de fonds sans diluer leurs actionnaires. Les analystes attendent surtout une vague de consolidation, faite de fusions et de rachats, plutôt qu’une liquidation de panique.

Par Liam Brennan, rédacteur marchés chez HOGE Wire.

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